‹ La captivité de Napoléon III en AllemagneChapitre 20 sur 30 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

VISITE DU GÉNÉRAL FROSSARD. — LE GÉNÉ- RAL FLEURY ET LE PRÉFET DE POLICE. — LES ÉVÉNEMENTS DE PARIS. — LES RELA- TIONS AVEC CHISLEHURST. — LES NÉGOCIA- TIONS AVEC BISMARCK. — LE COMTE CLARY A VERSAILLES. — ENVOI DE DUVERNOIS A VERSAILLES. — L'ÉCHEC DES NÉGOCIATIONS ET SES CAUSES. — L'IMPRESSION PRODUITE SUR NAPOLÉON. — LA CAPITULATION DE PARIS.

^^E général Frossard, qui fut battu à Forbach, vint à la même époque rendre ^MJv^ visite à l'Empereur. En 1867, il avait été gouverneur du prince Louis-Napoléon et en 1870, il commandait le 2e corps d'armée. Il avait acquis dans sa patrie une grande notoriété, et universellement on proclamait son intelligence et son génie stratégique. Déjà au temps de son service auprès du prince impérial,

il avait esquissé pour l'Empereur un plan de campagne en vue d'une guerre contre la Prusse. La bataille de Wœrth rentrait tout à fait dans ses plans, bien qu'il en eût attendu un résultat différent. Malgré l'issue malheureuse de cette bataille, le plan élaboré par Frossard dénote un certain talent stratégique, et on peut dire que cette journée n'eût pas eu une fin aussi funeste pour la France, si un maréchal plus capable que Mac-Manon avait dirigé les opérations.

Le général Le général Frossard avait de l'allure. Il

Frossard. u-j* ~i* -i • j

était vêtu avec élégance, grand, maigre, portait une petite moustache et une barbiche, et avait les cheveux noirs. Il n'avait pas encore soixante ans. Ses manières étaient agréables et sympathiques et dénotaient le Français d'excellente famille. Il vint chez moi en civil, accompagné de son aide de camp, le comte Creny. J'eus une impression pénible, lorsque cet homme qui venait de se présenter à moi comme général commandant de corps d'armée, tira de sa poche le permis de congé qui lui avait été délivré à Cologne, son lieu d'internement, et me demanda l'autorisation de rester quelques jours à Wilhelmshœhe. Je lui rendis bien entendu le passeport, sans le lire, et priai ces messieurs de s'asseoir.

EN CAPTIVITE

Le général exprima la satisfaction qu'il avait Son

éprouvée en voyant la résidence assignée à °Pimon

r t J ° sur les éve-

Napoléon. Il parla ensuite de son long séjour nements

en Afrique et de la part qu'il avait prise à la militaires. guerre de Crimée. Puis, on en vint à la campagne présente. Je ne voulus pas rappeler au général la bataille de Spicheren, persuadé qu'il eût pu y obtenir des résultats plus décisifs que ceux qu'il avait remportés. Il faut avoir vu ces pentes escarpées, pour se faire une idée de la vaillance et de la ténacité admirables dont nos troupes eurent à faire preuve. Le patriotisme le plus passionné pouvait seul réaliser ce que firent ces braves. Frossard, en présence de ce courage, avait perdu le sien, avait abandonné les hauteurs, laissant à Forbach beaucoup de matériel de guerre, et précipitant ainsi le désastre.

Nous nous entretînmes des batailles autour de Metz. Frossard évita de répondre à ma question, sur le point de savoir si l'armée française n'aurait pas pu gagner Verdun après la bataille du 16 août. Il invoqua dans sa réponse l'opinion de Bazaine et n'insista pas sur ce point.

Plus tard, je lus dans la République Française une note qui me renseigna sur ce que Frossard pensait à ce sujet. Il y était dit :

« Nous avons sous les yeux une lettre que le général Frossard a adressée, pendant sa captivité en Allemagne, à un officier de son corps d'armée. Nous y empruntons ce passage, qui nous fait connaître l'opinion professée par le commandant du 2e corps sur le maréchal Bazaine : « Oui, vous avez raison, on nous a cruellement trompés à Metz par l'image lamentable qu'on nous fit de la situation de la France après le retour du général Boyer. Nous fûmes également joués de façon infâme dans la question des drapeaux. Je n'ai pas besoin de vous affirmer que le commandant de votre corps d'armée fut en tout dupé comme les autres. » Cette lettre est datée de Cologne, le 22 décembre 1870; on voit que l'auteur s'y mit en opposition assez violente avec le maréchal Bazaine. Plus tard, on sut que c'est précisément le corps de Frossard qui, ayant le plus souffert après la bataille de Mars-la- Tours, eût certainement été le plus incapable de marcher de l'avant. Bazaine le mit en réserve pendant la bataille, et fit avancer à sa place, les gardes.

M. Vandal. Le directeur général des postes, Vandal, était une personnalité très aimable, d'une grande clairvoyance et d'une intelligence très vive. Il

EN CAPTIVITE

venait de Suisse pour présenter ses devoirs à l'Empereur, et me rendit visite également. Nous eûmes sur la situation actuelle, une longue conversation, dans laquelle Vandal montra un jugement très sûr et regretta amèrement les malheurs de sa patrie.

Un effet comique fut produit par la visite d'un petit prince japonais accompagné d'un gigantesque fils d'Albion. Tous deux se présentèrent chez moi, pour obtenir par mon intermédiaire une audience auprès de l'Empereur. Ils avaient fait, disaient-ils, le voyage de Cassel pour le voir. Je les adressai au général Castelnau, le monarque prisonnier étant libre de recevoir qui bon lui semblait. Il va de soi que la requête fut repoussée, et tous deux quittèrent Wilhelmshœhe immédiatement.

Dès que d'importants intérêts napoléoniens étaient en jeu, le général Fleury et le préfet de police Piétri réapparaissaient à Wilhelmshœhe.

Ils avaient sans aucun doute leurs relations surtout en Suisse, car c'est là qu'ils retournaient toujours en quittant l'Empereur, et de là, ils ne tardaient pas à rentrer à Cassel. Peu de temps avant la reddition de Paris, ils arrivèrent, comme d'ailleurs je m'y étais attendu. J'eus diverses fois l'occasion de m'entretenir

longuement avec eux, et je fus informé par eux de ce qu'ils avaient appris par ceux qui, après s'être enfuis de la ville assiégée, s'étaient réfugiés à Genève. D'après les dires de ces gens, Paris avait suffisamment de vivres pour tenir jusqu'au 15 février. Malgré les affirmations qu'on n'était pas en peine au sujet des vivres, on reculait cependant devant les périls de la guerre civile et des excès sans nom qui l'accompagneraient.

Au sujet du Déjà vers la mi-janvier on avait commencé à siège de paris à envisager les exigences probables de l'ennemi, si la question de la reddition de la ville se posait. On ne se faisait aucune illusion sur la dureté des conditions que poserait Bismarck, et on attendait toujours, dans certains milieux, le miracle qui donnerait aux événements une tournure plus favorable.

Des conditions d'une rigueur excessive auraient pour conséquence, selon l'opinion commune, la continuation de la guerre jusqu'au complet épuisement du pays et jusqu'à sa dévastation complète. Jamais la paix ne pourrait en résulter.

Pietri, qui en sa qualité d'ancien préfet de Police, connaissait bien la ville, ne croyait pas à l'existence des mines dont il était tant question, — ni davantage à des communica-

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tions souterraines. Il affirmait que, sur les 300.000 ouvriers vivant à Paris, 100.000 à peine prendraient les armes, mais qu'on pouvait s'attendre à ce qu'ils se battissent bravement derrière les murs et à l'intérieur des maisons. D'après ses informations actuelles, l'ouvrier pouvait dépenser par jour, dans la capitale, 1 fr. 75 en moyenne, grâce à quoi son entretien était suffisamment assuré, tant qu'il y aurait des vivres.

A ma question, de quoi la grande masse des émigrés pouvaient vivre en Angleterre, en Belgique, en Allemagne et en Suisse, Fleury répondit simplement : « Eh bien, nous /disons des emprunts . » La façon minable dont Pietri était vêtu s'accordait mal avec cette réponse.

J'eus encore avec Napoléon mainte autre conversation intéressante. La multiplicité de ses préoccupations intellectuelles se révélait à moi de plus en plus, au fur et à mesure des nombreuses occasions qui s'offraient à moi de le connaître plus intimement.

Un jour, il vint à discourir sur l'étude des Opinion de langues et sur leur valeur théorique et pra- 1 Empereur tique. Cela nous amena à parler de la langue iancrue aue allemande, dont il dit qu'il avait appris à l'ai- mande. mer pour sa beauté et sa richesse ; la langue française lui paraissait cependant plus claire

et plus précise, malgré la plus grande pauvreté de son vocabulaire. Napoléon savait merveilleusement faire saisir la lourdeur de la construction allemande, en citant des exemples, dans lesquels le verbe principal était séparé du verbe auxiliaire par de longues incidentes, et rejeté à la fin d'une interminable période. Je fus obligé de convenir que la S}aitaxe allemande, si compliquée, offrait de grandes difficultés aux étrangers. Napoléon me raconta à ce propos plusieurs petites anecdotes à double sens, dont il s'égaya visiblement. Sur Passant d'une idée à l'autre, il aborda un

es pnn- sujet tout différent, et demanda où se trouvaient cesses ailemandes. nos princesses pendant la guerre, et si elles

savaient s'employer en ces temps d'émotion nationale. Je pus affirmer qu'il en était ainsi, car on savait universellement que les femmes appartenant à nos maisons princières montraient leur zèle dans les sociétés de secours aux malades et d'assistance aux soldats en campagne.

L'Empereur s'informa aussi beaucoup de la Reine et de ses œuvres charitables, et je lui dis ce que j'en connaissais. ■

Napoléon avait appris que nous avions fait au Mans, le 10 janvier, 10.000 prisonniers, et ce nombre le surprit. Il s'informa minutieuse-

EN CAPTIVITE

ment des circonstances exactes, et fit plusieurs fois une violente critique des gardes mobiles, que les messieurs de son entourage n'appelaient d'ailleurs pas une troupe, mais un troupeau.

J'eus à cette époque maintes affaires à régler avec le général Castelnau, ce qui me fit chaque fois prolonger plus qu'à l'ordinaire mon séjour à Wilhelmshcehe.

Un Anglais, M. Gamble, et un vétérinaire allemand, M. Zeller, avaient été faits prisonniers à Sedan et amenés à Cassel en même temps que l'Empereur. Ils demandèrent à être mis en liberté, leur internement étant le résultat d'une erreur. Je fus bientôt en mesure de réaliser leur désir.

En outre, il fallait délivrer des passeports à une dame dont le mari, le général Gibon, avait succombé devant Metz. Il y avait déposé un testament que sa veuve voulait ouvrir maintenant en Allemagne. A mon regret, je dus la renvoyer aux autorités françaises.

Des irrégularités commises par des officiers français en congé se produisirent plusieurs fois à mon grand déplaisir. Je les attribuai moins à quelque dessein préconçu, qu'à ce fait que la discipline n'est pas développée chez les Français au même degré que chez nous.

Ainsi, le grand écuyer comte Davillier avait, en janvier, demandé et obtenu un congé, en raison de la grave maladie de sa fille. Le délai expiré, il ne reparut pas et n'envoya pas davantage une lettre d'excuses. Ce n'était pas là un fait sans précédent, et il était d'autant plus regrettable que le général Castelnau avait déjà très vivement blâmé un cas analogue qu'il avait, absolument comme moi-même, qualifié d'inconvenance grave.

Cette fois encore, il écrivit au coupable, dès que je l'eus informé de la chose, et peu de jours après, je reçus du grand écuyer une lettre d'excuses très polie; presque aussitôt, il arriva luimême.

L'écuyer Rainbeaux demanda aussi plusieurs fois un congé pour rétablir sa santé ébranlée. Le général Castelnau recommanda cette demande de la façon la plus chaleureuse, et manifesta le désir que le traitement de faveur le plus large fût accordé au malade. Je proposai de consulter nos médecins et de leur laisser le soin de décider.

Enfin, il me présenta une requête par laquelle l'Empereur me demandait l'autorisation d'envoyer son médecin, le Dr Conneau, à l'Impératrice, en Angleterre. Il n'était pas en mon pouvoir d'accéder sans autres formes à un désir

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de ce genre, et j'offris en conséquence d'en informer le Roi et d'attendre sa décision. L'autorisation ro)^ale arriva par retour du courrier, et je vis partir sans regrets l'amusant sénateur, qui était fort gênant à cause de ses perpétuelles demandes.

Deux fois, en janvier, je reçus des réclamations au sujet de prétendues indiscrétions et irrégularités de nos employés des postes et des télégraphes. Dans les deux cas, je fis une enquête minutieuse, et j'eus la satisfaction de constater que ces accusations n'étaient nullement fondées. Elles s'expliquaient par les désordres qui s'étaient produits, lorsque les objets confiés à notre poste avaient quitté nos bureaux et étaient passés dans des mains françaises.

Comme je l'ai dit, il y avait continuellement des affaires à discuter et à régler : il est dans la nature des Français de toujours exprimer des désirs, ou de faire des réclamations. D'ailleurs, ces dispositions naturelles étaient singulièrement favorisées par la vie recluse des prisonniers et par l'ennui qu'ils devaient avoir grand'peine à supporter.

Si l'on pense qu'à Wiesbaden seul étaient encore internés 40 généraux français, ainsi que 400 officiers, et qu'en outre, il se trouvait dans

Napoléon

cherche

toujours un

négociateur

pour

entrer en

pourparlers

avec Bismarck.

Il choisit

le Comte

Clary.

la province de Hesse -Nassau, 19 dépôts de sous-officiers et soldats français prisonniers, on comprendra que les autorités aient eu de la besogne avec ces éléments étrangers.

L'échange constant de notes entre Versailles et Wilhelmshœhe s'accentuait à mesure qu'approchait le moment inévitable de la capitulation ou de la prise de la capitale française. Il s'agissait de savoir si notre cabinet devait négocier avec Napoléon ou avec le gouvernement de la Défense nationale, c'est-à-dire avec les hommes qui se trouvaient momentanément au pouvoir.

L'Empereur continuait à chercher un représentant de ses intérêts qu'il pût envoyer au quartier général. Sollicité à diverses reprises, Levert avait résolument refusé. Le marquis de Gricourt, chambellan de la Cour Impériale à Paris, aurait été, du moins d'après ce que je pouvais savoir, bien vu à Versailles, mais il sembla ou qu'il lui manquât l'assurance nécessaire pour une mission de ce genre, ou que l'Empereur ne vit pas en lui l'homme qualifié pour elle.

En tout cas, le choix de Napoléon ne s'arrêta pas sur lui, mais sur le comte Clary.

Le 6 janvier, celui-ci arriva sur l'ordre de son Empereur de Chislehurst à Cassel, et partit

EN CAPTIVITE

dès le surlendemain pour Versailles. Je lui délivrai un passeport au nom de Bertrand.

Le 12 janvier, Napoléon me dit n'avoir pas encore de nouvelles du comte, qui avait cependant quitté Cassel depuis quatre jours. Il paraissait inquiet et s'informa de la durée actuelle du voyage de Wilhelmshœhe à Paris. Les jours suivants, il ne vint pas davantage de lettre ni de dépêche du comte Clary. Enfin, le Échec des

iS ianvier, il revint lui-même, paraissant Premicre' J negocia-

assez accablé. Avant même son retour, j avais tions.

reçu télégraphiquement de Versailles la nouvelle de son arrivée imminente, et j'en avais avisé l'Empereur.

J'eus, à ce moment, l'impression que le comte Clary avait lui-même mis son maître au courant de l'échec de sa mission.

L'Empereur avait eu en tout cas tout loisir pour nommer un nouveau messager de paix, qui arriva, en effet, le 17 janvier, au château, comme on le verra plus loin.

Napoléon ne cacha pas le profond désappointement que lui avait causé l'insuccès de Clary et il parut soupçonner le comte de Bismarck de dispositions peu amicales dans cette affaire. L'attitude du chancelier à l'égard de cet envoyé aurait été singulière. A la question de Clary relativement aux conditions de

la capitulation éventuelle, Bismarck aurait répondu, qu'on pouvait les lire dans tous les journaux où il lui était loisible de les étudier.

Dès le lendemain de son retour, le comte Clary fut envoyé à l'Impératrice en Angleterre, pour rendre compte à celle-ci de ce qui s'était passé à Versailles.

Lorsque je vins à Wilhelmshcehe, le 18 janvier, on m'informa que la veille au soir, un choisipour inconnu, disant s'appeler Duparc, s'était préreprendre sente au château, et avait fait demander une audience à l'Empereur, qui l'avait aussitôt reçu. Le général Fleury et le préfet de police Pietri, qui étaient déjà revenus à Wilhelmshcehe et qui logeaient à l'hôtel, avaient été également mandés auprès de Napoléon, et une conversation, qui dura près de trois heures, avait eu lieu dans son petit cabinet.

L'étranger n'était autre que le nouveau négociateur choisi pour se rendre à Versailles, l'ancien ministre Duvernois l. Cet homme dont l'es-

Clément

Duvernois

est

les négocia tions.

' Clément Duvernois, homme politique et journaliste militant, avait été d'abord partisan d'Emile Ollivier ; devenu député, il se rattacha à la droite et fonda, avec le baron David et Forcade delà Roquette, le groupe des Arcadiens. A la chute du ministère Ollivier, il occupa le ministère du Commerce dans le cabinet Palikao. Après laguerre, il dirigea la Banque territoriale espagnole, et fut en 1874 condamné à deux ans de prison, à la suite d'opérations de finances assez louches.

EN CAPTIVITE

prit superficiel et confus était connu, eut aussi peu de succès dans sa mission que son prédécesseur, et il y avait lieu d'être étonné que le souverain prisonnier témoignât d'une si rudimentaire connaissance des hommes, en confiant à une personnalité telle que Duvernois le soin d'une affaire aussi importante.

Soit que le comte Clary eût annoncé le ministre à Versailles comme son successeur probable, soit qu'un échange de vues eût eu lieu déjà à ce sujet entre le quartier général et Wilhelmshœhe, le général Castelnau me pria le ig janvier, au nom de son maître, d'informer par une dépêche chiffrée le comte de Bismarck « que M. Charles Duparcne pourrait se rendre à Versailles avant six ou sept jours ».

A cette information, se référant sans doute à des communications que je n'avais pas connues, le chancelier répondit parla dépêche suivante :

« Reçu télégramme du 19. Vous prie de dire à l'Empereur par la même voie que celle par laquelle la communication vous a été transmise, qu'après ceci nous nous jugeons autorisés à entamer d'un autre côté des négociations que nous avions différées en attendant l'arrivée de M. Duparc et la conclusion avec lui.

« Bismarck. »

Maladresse

et incapacité

de Duvernois.

Les autres négociations dont le télégramme du chancelier contenait la menace, ne pouvaient être que celles entamées avec le gouvernement républicain. Elles furent engagées en effet, le 23 janvier, par l'intermédiaire de Jules Favre.

J'avais reçu ce télégramme assez tard dans la soirée, et je l'emportai le lendemain matin, pour le remettre, traduit, à l'Empereur. La tournure qu'avait prise l'affaire devait lui causer une surprise profondément désagréable, car désormais il était exclu de l'œuvre de paix qu'il désirait si vivement.

Comment Napoléon avait-il, après l'échec de la mission du comte Clary, délégué au quartier général le brouillon Duvernois, et par dessus le marché, ajourné d'une semaine le départ de celui-ci, aucun homme sensé n'arrivera à le comprendre. Ne s'agissait-il pas d'une affaire ne souffrant aucun retard, et du prompt et décisif règlement de laquelle dépendaient tant de choses !

Quand Pietri, qui m'avait annoncé et introduit auprès de l'Empereur, eut quitté le cabinet, je commençai par déclarer que j'avais reçu une réponse au télégramme de l'Empereur à Bismarck que le général Castelnau m'avait remis pour être expédié. Napoléon parut très

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surpris de la promptitude de la réponse et visiblement anxieux de la connaître. Je la lui lus d'abord en allemand, puis en français, et je pus remarquer la profonde émotion de l'Empereur. Après une courte pause, pendant laquelle il s'était sans doute rendu compte de toute la portée de sa teneur, il dit d'une voix presque étranglée : «Je suis désolé. »

A ce moment, j'éprouvais pour cet homme infortuné, tombé de si haut, une compassion profonde. Ne venait-il pas de perdre son espoir suprême !

Le souverain demeura, pendant quelques moments, perdu dans ses méditations ; puis il prit une plume et du papier, et écrivit, en réfléchissant, en raturant et en écrivant à nouveau :

« M. Duparc était obligé de passer par Bruxelles; il voulait quitter cette ville le 22, pour se rendre à Versailles. »

Ce télégramme rédigé en français, l'Empereur me pria de l'expédier immédiatement à Versailles, ce qui fut fait.

Il était évident que ce télégramme était dicté par l'espoir demeuré vivace chez l'Empereur qu'à un moment si grave, ses prétentions et ses espérances ne seraient pas complètement négligées au quartier général.

Mais Clément Duvernois n'était pas l'homme sur qui l'Empereur eût pu compter. Le 26 au soir, une dépêche m'arriva, qui montrait que ce brouillon était maintenant complètement brûlé.

Elle disait :

« M. Duparc est-il en route pour Versailles ? Votre Excellence nous informait de son départ pour Bruxelles. D'Angleterre nous apprenons qu'il est parti de Francfort le 24. L'incertitude au sujet de son voyage ne facilite pas les communications.

« Bismarck. »

Ce télégramme montrait qu'à Versailles non seulement on avait attendu l'arrivée de Duparc jusqu'à la date fixée du 23 janvier, mais que, même le 26, on n'avait pas encore rompu toutes négociations avec Napoléon. Je m'enquis aussitôt de Duvernois, et bien que je n'obtinsse pas de renseignements précis, je pus mander le même jour au chancelier :

« Selon les informations prises sur-le-champ à Wilhelmshœhe, M. Duparc a sans aucun doute quitté Bruxelles le 23 au soir, pour se rendre à Versailles. Depuis ce jour, on est ici sans nouvelles de lui. Le général Fleury, qui

EN CAPTIVITE

est actuellement à Wilhelmshœhe, a encore vu M. Duparc le 22 à Bruxelles. »

La cause du retard du délégué de l'Empereur devenait de plus en plus mystérieuse. On peut admettre à la décharge de Duvernois qu'il se rendit d'abord, probablement sur le désir de Napoléon, à Chislehurst , auprès de l'Impératrice, pour conférer avec elle.

Lorsque je revins à Wilhelmshœhe, Napoléon Le

paraissait calme et pour ainsi dire rasséréné. Gouverne- Les négociations avec la République fran- Déf çaise et ses dirigeants battaient leur plein, et nationale

étaient également chez nous connues de tout entame

, j desné°ocia-

le monde. • .. &

tions avec

On connaissait déjà les conditions essen- la Prusse, tielles qu'on posait du côté allemand. Sans elles, la paix ne pouvait pas être rétablie. Mais Napoléon était convaincu, — et il m'exprima cette conviction — qu'il ne pourrait se maintenir huit jours sur le trône, après une paix conclue sur ces bases.

Pour ce qui est de l'état d'esprit qui régna le 26 janvier à Wilhelmshœhe, je remarquai que ces messieurs de l'entourage impérial montraient une réserve exceptionnelle et une gravité inaccoutumée. Ils ne cachaient même pas leur profond accablement. On ne pouvait et

Leroi Guillaume

est proclamé empereur.

Capitulation de Paris.

on ne voulait croire à un pareil dénouement qui, provisoirement, il est vrai, ne se limitait encore qu'à la reddition de Paris.

Les événements du 18 janvier, qui avaient fondé à jamais l'unité allemande, furent discutés ; mais on évita, comme il était naturel, de les commenter en détail en ma présence l.

Comme toujours, l'Empereur était de tous le plus calme et le plus pondéré. D'abord, cette attitude lui était naturelle, et en outre, il avait si complètement renoncé à attendre quoi que ce soit de l'avenir, que de plus en plus il en venait à considérer en spectateur la grande tragédie historique de son peuple.

De nouveau, il amena la conversation sur l'organisation de l'armée allemande et s'informa du lieu où les nombreux prisonniers seraient internés après la capitulation de Paris. Cette éventualité ayant déjà été prévue, je lui dis que Hesse-Nassau pouvait encore recevoir 400 officiers et 10.000 soldats, et que pour nos autres provinces, la proportion serait la même.

Enfin, le 29 janvier, arriva la nouvelle impatiemment attendue de la capitulation de Paris (28 janvier). On racontait que l'Impératrice

1 II s'agit de la proclamation de Guillaume en qualité à' empereur allemand. Cette proclamation eut lieu au château de Versailles, dans la Galerie des Glaces, le 18 janvier 1871.

avait, avec l'approbation de son époux prisonnier, prié notre souverain de ne pas entrer en triomphe à Paris.

La veille de cet événement historique, j'avais Echec

reçu de Versailles la nouvelle, que l'introu- ~

v ' t- Duvernois.

vable M. Duparc n'avait toujours pas donné de ses nouvelles.

Mais le désordre dans lequel cet homme avait mis les affaires de son maître était plus grave encore.

En février, on entendit enfin parler de lui. Le général Castelnau vint me prier, de la part de son maître, de demander à Bismarck si, au quartier général, on avait des nouvelles de Duparc.

La réponse disait que l'envoyé français était enfin arrivé à Versailles, et qu'un télégramme chiffré m'avait été adressé à ce sujet. Ce télégramme arriva en effet, mais ne portait que mon adresse en français, le reste était en chiffres, et ne contenait pas d'autres explications. Le commandement général mobile avait emporté à la guerre son code et la clef du code appartenant au Président supérieur ne s'appliquait pas à ce télégramme.

Il ne restait plus qu'à envoyer à tout hasard le télégramme à l'Empereur.

C'est le 5 février seulement que l'énigme

NAPOLEON III EN CAPTIVITE

fut éclaircie, après que j'eus une nouvelle fois télégraphié à Versailles. Nous apprîmes alors que la dépêche avait été destinée à l'Empereur. Elle aurait donc dû contenir à l'intérieur une deuxième suscription à l'adresse du souverain, écrite elle aussi en français, pour être remise immédiatement au destinataire.

Clément Duvernois l'avait rédigée et expédiée lui-même, oubliant l'adresse. Cette affaire est une preuve de la légèreté des Français dans de si graves affaires, et elle montre plus particulièrement quel esprit brouillon était ce Duvernois.

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