NAPOLÉON III JUGÉ PAR BAZAINE
ES affaires soumises au commandement général se multipliaient de façon effrayante et constituaient pour mes officiers occupés aux travaux de bureau une charge presque accablante1. Ma présence à
1 Depuis le 8 janvier 1871, le comte de Monts, en outre de ses fonctions de gouverneur de Cassel, était chargé de suppléer le général du n° corps d'armée.
l'hôtel de la place était continuellement réclamée et m'obligeait à restreindre mes visites à "Wilhelmshœhe dans la mesure du possible. Je n'y avais plus été depuis le 9 février, mais j'y retournai le 12, parce que j'avais à cœur d'obtenir sur plusieurs affaires des éclaircissements.
Les Napoléon avait suivi les élections françaises
élections avec une vive attention et il en parlait beauen France. , ,
coup. Leurs résultats n ayant pas ete favorables aux bonapartistes, il croyait qu'elles amèneraient une représentation entièrement composée d'orléanistes. Les d'Orléans d'ailleurs n'avaient donné leur adhésion à aucun programme politique déterminé, afin de pouvoir plus facilement suivre les courants politiques du moment.
Le duc d'Aumale avait fait paraître une proclamation que l'Empereur trouvait très méprisable, parce qu'elle ne prenait pas parti et qu'elle était calculée en vue de toutes les éventualités possibles.
Napoléon me dit qu'il avait enfin supprimé Duvernois, sur qui il était impossible de faire fonds, de la liste de ceux qui pouvaient être chargés d'une mission. Ayant appris son départ de Paris, il avait chargé le comte Clary de la distribution du manifeste du 4 février.
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Le souverain en vint ensuite à parler de nouveau de Bourbaki, dont il ne cessait de vanter le caractère ouvert et loyal. Les nouvelles de l'état de santé du général continuaient à être satisfaisantes.
Jules Favre, disait Napoléon, avait été intimidé par le chancelier et réduit à une sorte de dépendance qui le paralysait.
Le lendemain, je reçus la visite de M. Sevenne, un riche rentier des environs de Toulouse, qui m'intéressa vivement en me signalant l'hostilité que manifestait contre l'Empereur le midi de la France.
Il était venu à Cassel pour voir son fils, prisonnier de guerre, et malade à l'hôpital.
« Je suis enchanté, dit-il, de V affabilité avec laquelle on ma reçu partout. Pays admirable ! »
Personne, disait-il, ne lui avait demandé de passeport, personne ne l'avait importuné, et il avait trouvé son fils très bien soigné. Il assurait qu'il rentrait chez lui complètement rassuré et qu'il était heureux d'avoir pu connaître des choses qu'on ne soupçonnait pas dans le coin reculé de la France où il vivait.
Il prédisait peu de succès en France à l'Empereur prisonnier, mais rappelait qu'il avait en Corse des partisans résolus.
Entretien Le 14 février, je dus me rendre auprès de
de Monts Bazajne pour une affaire de service. Il con-
avec le r ,
maréchal tinuait à vivre dans une réserve absolue en
Bazaine. sa petite villa de faubourg, et se consacrait à sa famille et à ses travaux littéraires.
Dans notre conversation, nous en vînmes
naturellement à parler de la guerre et de la
politique
Jugements Le maréchal désespérait de la France et
dumaréchal prétendait qu'elle était la proie de l'anarchie
azaine gt ^e geg exc£s peu ^e temps avant que la
sur la , . .
situation guerre éclatât, disait-il, 1 Empereur lui avait
en France, exprimé son espoir dans le maintien de la paix. Mais, ensuite, son opinion avait été mise en échec de tous côtés, si bien que sa volonté n'avait même plus été en état de se manifester. L'enthousiasme guerrier avait offert un spectacle étrange. Chacun pris individuellement était pour la paix, mais, dans les réunions, on s'excitait à un point tel qu'à la fin, pour ne pas passer pour lâche, personne n'osait plus parler d'une solution pacifique.
Au dernier conseil des ministres, l'Empereur aurait parlé en faveur de la paix ; Gramont et Ollivier l'auraient soutenu. C'est avec ces impressions et dans l'espoir d'avoir évité la guerre, que Napoléon aurait quitté la séance. Mais, le soir même, les deux ministres (Gra-
et Trochu.
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mont et Ollivier), seraient venus le rejoindre à Saint-Cloud, pour lui dire qu'ils s'étaient trompés sur l'état général de l'opinion, que celle-ci penchait vers la guerre. C'est ainsi que le conflit aurait éclaté.
De la conduite de Palikao et de Trochu, Sur Plikao Bazaine parla avec le plus grand mépris. Il la qualifia d'infâme. Il ajouta que, même dans son jugement sur ces deux « créatures », l'Empereur ne s'était pas départi de son attitude digne et calme. Que, d'ailleurs, ils avaient été en désaccord entre eux et qu'ils s'étaient méfiés l'un de l'autre.
En ce qui concernait la dictature de Gam- Sur
betta, Bazaine déclara que c'était une honte pour la France qu'un pareil homme eût pu arriver au gouvernement. Selon Bazaine, les intérêts orléanistes n'avaient de partisans que chez une partie des commerçants et des petits fonctionnaires, et ne réunissaient donc pas de grandes chances de succès.
Bazaine, lui non plus, ne pouvait se faire une idée de ce qui allait se produire. On avait, en France, escompté l'aide de l'Autriche et de l'Italie. Celle-ci ayant fait défaut, et le peuple français étant diminué et démoralisé par ses désastres, l'avenir immédiat se dressait comme un grand point d'interrogation devant le pays.
Gambetta.
a-t-il trahi ?
Les racontars qui couraient au sujet du maréchal et qui menaçaient de le déshonorer, semblent pour le moins avoir été fortement exagérés. En tout cas, pendant son séjour à Cassel, il s'est toujours montré comme un serviteur dévoué de son pays et de son Empereur. Bazaine II n'est pas douteux que, pendant la guerre,
il ait fait preuve d'une capacité militaire insuffisante. Mais il n'a pas, selon moi, joué un rôle perfide ou égoïste. On lui a reproché de n'avoir pas, lors de l'envoi de Boyer au quartier général, essayé de conserver l'armée à l'Empereur, en assurant la neutralité de celle-ci à notre égard, mais il ne pensait sans doute pas qu'il pût atteindre son but par ce moyen, puisque, au quartier général prussien, on ne cessait d'exiger une soumission complète. Il y a lieu de croire que Bazaine attendait le succès d'une autre méthode. Son plan consistait, à rétablir avec les troupes échappées au désastre, la paix et l'ordre en France, à renverser la république, à intervenir ensuite pour l'Empereur prisonnier et à conclure la paix. Dans ces conditions seulement, il croyait à une tranquillité durable. Tant que Gambetta et consorts seraient à la tête du gouvernement, le rétablissement de l'ordre lui paraissait impossible.
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Longtemps avant la guerre avec la Prusse, Sa mission la réputation du maréchal avait eu à souffrir, et auMexique. on était accoutumé à ne parler de lui qu'avec défiance. C'est sa mission au Mexique qui l'avait rendu suspect dans son pays et à l'étranger. Ici encore, je suis convaincu que c'est par la faute de circonstances malheureuses que Bazaine se trouva dans des situations fausses et que les apparences furent contre lui. J'ai évité d'effleurer cette affaire en sa présence, mais j'en ai parlé souvent avec le général Castelnau, qui avait été envoyé au Mexique pour décider l'empereur Maximilien à quitter le pays. Il me donna à ce sujet des détails intéressants ; il repoussait avec énergie tout ce qui pouvait faire suspecter l'honnêteté du maréchal dans les affaires d'argent.
Bazaine dit de l'empereur Maximilien et de sa femme, l'impératrice Charlotte, qu'ils avaient été tous deux victimes de leur ambition démesurée.
De tous ses propos, il ressortait avec évidence que, dans le mouvement qui précéda l'élection de l'Empereur au Mexique, la France avait joué un rôle, et aussi que le manque d'argent seul aurait ensuite ruiné tous les projets. Le nouvel Empereur ne pouvait tenir ses engagements. Les responsabilités pécuniaires
retombèrent donc sur Napoléon, à qui, cependant, les Chambres n'accordèrent pas les fonds nécessaires. L'Angleterre et l'Espagne s'étaient complètement retirées de la guerre.
Pour obtenir de l'argent, on avait eu recours, en France, à tous les moyens, enrôlé des volontaires pour le Mexique et diminué considérablement le nombre des recrues. L'effectif des chevaux de l'armée française était, par suite des grands transports dirigés sur l'Amérique, tombé au point que des exercices d'équitation durent, le même jour, dans les diverses classes de certaines écoles d'application, être faits avec les mêmes chevaux.
La valeur de la cavalerie fut donc très réduite, non seulement par les envois de chevaux au Mexique, mais aussi par ce surmenage. Aucun pays et aucune armée ne pourraient, à la longue, supporter une situation pareille. On ne peut donc pas juger trop sévèrement Napoléon si, abandonné de ses alliés, sans espoir de mener à bonne fin l'entreprise, prévoyant le désastre de ses troupes au Mexique, ressentant déjà le dommage causé à son armée en France, il rappela le maréchal Bazaine et retira ses soldats.
L'empereur Maximilien ne suivit pas l'avis qu'on lui donna de quitter le pays. Qu'il ait
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obéi à ses sentiments incontestablement chevaleresques ou à son ambition, en aucun cas, Napoléon ne peut être rendu responsable de son attitude.
Le maréchal Bazaine n'a jamais eu, devant moi, que des paroles élogieuses pour l'infortuné souverain. Mais ni lui ni les autres messieurs qui avaient servi avec lui au Mexique, ne dissimulèrent ce que l'esprit de Maximilien avait eu de fantasque et de peu pratique.
Je me souviens parfaitement des paroles prononcées par Bazaine dans une conversation sur Maximilien : « Une idée chevaleresque Va retenu au Mexique, et il était devenu incommode à son frère en Autriche. »