MEMBRES
Monseigneur X. Barbier de Montant, prôlat de la maison de Sa Sainteté;
M l'abbé Cadoret, chanoine de Saint-Denis ;
Monseigneur le prince Henri d'Orléans;
M. le comte Boni de Gastellane, député de Castellane;
M. Jules Glaretie, de l'Académie Française ;
M. Paul Ginisty, directeur du théâtre de l'Odéon
M, Benjamin Constant, de l'Institut ;
M. Jean do Mitty, rédacteur au Journal \
M. Falguiére, de l'Institut;
M. Henri de Régnier, homme de leltros;
M. Léon de Montluc, ancien préfet;
M. Lucien Heudebert ;
M. le docteur Léon Bonnet;
Mad. la comtesse de Turgot ;
M ad. Bertet ;
Mad. E. Parés.
Pour trouver l'origine de la septième et avant-dernière croisade, il faut remonter à la maladie que Louis IX fît en 1245 et à la suite de laquelle on le crut mort. Il avait voulu se rendre a l'Abbaye de Cluny, où devait se tenir un Concile général du Clergé et s'était imposé, à cette occasion, de telles fatigues que tout son organisme en fut ébranlé. A peine rentré dans sa résidence royale de Pontoise, il dut s'aliter, et il tomba bientôt dans une telle léthargie que tout le monde supposa qu' il avait cessé de vivre. On avait envoyé en toute haie chercher les reliques des Saints à Saint- Denis pour les déposer sur son lit ; rien n*y avait fait, lorsque Tune des dames qm gardaient le monarque, en voulant couvrir d'une gaze légère le visage de celui que Ton croyait mort, provoqua de sa part un mouvement. Le roi se dressa tout à coup sur son séant. Les deux reines et ses trois frères qui s'étaient retirés dans une pièce voisine pour y pleurer à Taise, se précipitèrent aussitôt au chevet du monarque qu'ils trouvèrent dressé sur son séant. «Seigneur, seigneur, criait-il, en reconnaissance de cette guérison miraculeuse, recevez le serment que faiz de me croiser», et appelant Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris :
— Sire évêque, ajouta-t-ll, vous requiers m'octroyer la croix d*oultre-mer !
La famille royale fut efifrayée d'un vœu aussi spontané fait dans une circonstance si Solennelle. Tous supplièrent Louis IX dé réfléchir, d'attendre sa complète guérison avant de s'engager a un tel sacrifice de sa personne et des forces vives de la France, maïs il ftit inébranlable; il fallut qu'aussitôt on lui attacha la croix rouge sur l'épaule.
Trois ans s'écoulèrent en préparatifs de toutes sortes. Saint Louis parlait peu de la croisade, mais il y pensait toujours. Le 15 octob?'e, le légat du pape fit une prédication à Notre-Dame, il y parla des malheurs de ridumée qui nécessitaient une expédition prochaine d'outre-mer. Saint-Louis se leva :
— V Orient y s^écria-t-il, retentit encoredes exploits de Louis F//, de Philippe-Auguste et de leurs compagnons d'armes: c'est leur épée que j'ai ceinte. Conservons à VOrient menacé son antique éclat, armons^nous tous de la croix d^outre-mer. Dieu le veult^ Dieu le veult. Courons combattre et moit* rir pour le rachat du Saint Tombeau.
L'enthousiasme fut indescriptible, chacun jura de sacrifier sa fortune et sa vie pour délivrer du joug des barbares et des infidèles, les cités saintes de la Palestine.
La reine Marguerite de Provence, la com-
tesse d'Artois et la duchesse de Poitiers, bellessœurs du roi, firent elles-mêmes le serment d'accompagner leurs époux. Le cardinal-légat les prélats, les évêques s'enrôlèrent sur le champ, Pierre Mauclerc, duc de Bretagne, le comte de La Marche, vassal jadis félon, le duc de Bourgogne, le duc de Châtillon, le comte de Saint-Paul, les comtes de Dreux, de Bar, de Soissons, de Blois, de Réthel, de Montfort et de Vendôme, le seigneur de Beaujeu, connétable de France, Jean de Beaumont, grand-amiral et grand-chambellan Philippe de Gourtenay, Guyon de Flandres, Archambault de Bourbon, le jeune Raoul de Coucy, Jean de Barres, Gilles de Mailly, Robert de Béthunes, Olivier de Thermes et au moins un représentant de chacune des grandes familles de France prirent aussi la croix. Parmi eux on remarquait le célèbre Boilève ou Boileaux, qui fut plus tard prévôt des marchands de Paris et le sire de Joinville, sénéchal de Champagne, auquel nous devons la relation la plus précise et la plus intéressante dans sa naïveté, de la grande épopée qui se termina par la captivité de Saint-Louis. En ces époques de foi et de loyauté chevaleresque, nul ne voulait quitter sa patrie autrement que la conscience entièrement libre de tout scrupule ; aussi fut-ce une chose admirable que de voir tous ces barons, tous
ces puissants seigneurs, travailler a une réconciliation générale. Les ennemis se cherchaient et se juraient fidélité, les créanciers étaient désintéressés, les plaideurs étaient sollicités d'accepter un arrangement amiable, et le plus souvent, pour être plus rapide, il ne leur en était que plus favorable; le** mariages se concluaient, la mauvaise intelligence entre époux faisait place à de nouveaux serments. Joinville raconte qu'il accepta toute réclamation de ses vassaux comme fondée, paya toute dette comme réellement avenue.
Plus que tout autre, le Roi se préoccupa de laisser derrière lui une situation nette et franche ; il accorda une trêve de 3 ans aux débiteurs qui se trouvaient dans Timpossibilité absolue de payer; il nomma deux commissaires par province, l'un civil, l'autre ecclésiastique, pour terminer les procès qui ne se vidaient pas d'eux mêmes et pour surveiller l'Administration en son absence. Enfin, par acte en bonne et due forme, il conféra la Régence à sa mère, la Reine Blanche de Castille, lui laissant tous les pouvoirs nécessaires pour nommer ou révoquer en son absence, les fonctionnaires de la couronne.
Dans un définitif parlement, il fixa le départ à juin 1248. Les Barons et les Prélats jurèrent de nouveau d'aller combattre avec lui les infidèles, d'encourir les censnres ecclésiasti'
que» s^ls manquaient à leur promesse et de prêter « Loyauté à la famille Royale si s^ucune mal chose advenait au Roi en sainct véaged^oultremer. »
La flotte royale dont les vaisseaux avaient été empruntés à diverses nations voisines, tt Génois, Siciliens, Espagnols», car à cette époque, Ja France n'avait pas de marine, partit d'Aigues-Mortes le 12 juin 1248, pour se diriger vers l'île de Chypre où elle arriva le 20 septembre. L*e Roi fut reçu à Nicosie par Henri de Lusignan, petit-fils de Guy de Lusignan, devenu roi de Chypre pendant la troisième croisade.
Beaucoup d'historiens sont d'accord pour dire que les Français furent trop splendidement et trop longtemps fêtés à Nicosie où ils s'oublièrent longuement. L'armée y passa en effet rhiver dans les plaisirs et ne se rembarqua que le 13 mai 1249.
Après une tempête terrible, qui ne laissa rassemblés qu'environ 700 chevaliers sur 2.500, la flotte arriva en vue de Damiette, le 4 juin.
L'armée du Sultan d'Egypte, dont les armes
et les armures éteincelaient au soleil, était là sur la plage rangée en ligne de bataille.
On discuta longtemps pour savoir si l'on débarquerait de suite ou si Ton attendrait Varl'ivép de^ chevaliers éloignés par Ift tempête.
La bouillante ardeur du Roi, VimpéliiosUé de ses frères, du sire de Joinville, de Mathieu ' de Marly, de Geoffroy. de Sarginee, etc., etc., furent cause que l'armce entière se précipita dans la mer et que tous ces hommes d'armes ayant de Teau jusqu'aux épaules, marchèrent héroïquement derrière l'oriflamme contre une barrière humaine en apparence inébranlable.
Sous ce choc terrible, qui, dit Joinville, fit avancer la mer sur la plage plus loin que d'habitude, les Sarrasins se débandèrent, puis se rallièrent avec peine, et finalement furent de nouveau disséminés comme une volée de moineaux. Le Roi planta sa tente rouge éoar-» iate sur la plage où retentirent des chants d^allégresse.
Dans la nuit, les infidèles effrayés par l'aspect imposant de l'armée française, découragés par le bruit de la mort, d'ailleurs controuvé, du Sultan Nepngeddin, évacuèrent Damiette qui passait pour la clef de TEgypte et que Jean de Brienne, roi de Jérusalem, lor»^ d'une précédente croisade (la cinquième) avait dû assiéger pendant un an avant de s'en empa-» rer. Les Français y entrèrent et s'y fortifièrent. Un conseil y eut bientôt lieu pour savoir si les Croisés marcheraient ensuite sur Alexandrie ou sur le Caire qu'ils appelaient Babylone, Toujours ardents et impétueux, les hardis guerriers, cherchait la 4ilYi9ulté co|iiine vnfi
plaisir, décidèrent d'aller d'abord « en Babyloue » car, disait le comte d'Artois 4. celai qui voulait occir le sepent, il lui devait premier ' escsLcher la teste ».
Il n'était que temps de prendre une décision. L'armée avait perdu beaucoup de temps à Damiette comme à Chypre. On avait attendu le comte de Poitiers qui s'était embarqué à Aiguës- Mortes le 25 août 1249, juste un an après son royal frère, avec des renforts considérables d'hommes et d'argent. Il n'arriva à Damiette que le 29 octobre et l'armée ne se mit en marche, dans Tintention d'aller attaquer le Caire, que le 20 novembre.
Le 7 décembre y l'armée campa à Phareskour, et le 19 décembre elle vint se butter au canal d'Aschmoun qui la séparait de Mansourah.
Dans l'intervalle, le sultan Nemgeddin, qu'on avait trop tôt fait passer pour mort, était décédé réellement. Cette fois, au contraire, la nouvelle de ce décès fut soigneusement cachée. Une esclave, devenue favorite du prince, la sultane Chegger-Eddour, dont le nom signifie en arabe, arbre de perles, et qu'aucun homme^ disent les chroniqueurs arabes, ne surpassait en intelligence, ni aucune fem,me en beauté, s'empara des rênes du gouverne- ^lent. Elle rassembla les Emirs et les conjura de donner le change sur la mort du sultan. A
son instigation, les mamelucks persistèrent à monter la garde autour de son palais et tous les ordres continuèrent à être donnés en son nom. Ainsi donc ce fut contre une femme que Saint-Louis combattit sans s'en douter.
Aussitôt campés en face de Mansourah et de TAschmounn, Tarmée s'occupa de franchir cette rivière. On construisit à cet effet une digue que les eaux emportaient toujours, et un pont de bois que le feu grégeois des ennemis consumait au fur et à mesure de son édification.
Ce feu grégeois était un engin terrible que Join ville comparaît : « à lin grant Dragon voilant par Vair et qui faisoit tel bruit et get'^ toit si grande clarté quHl sembloit que ce fast foudre qui cheust du ciel ». Chaque fois que ce feu tombait, les chrétiens se jetaient à terre sur les coudes et sur les genoux, et le roi criait :
— Biau Sire DieUj prenez en pitié moi et ma gent !
Enfin, un Bédouin vint trouver le sire de Beaujeu, connétable de France, et lui promit de lui indiquer un gué moyennant 500 besahts d'or. Le lendemain, le comte d'Artois franchit le premier TAschmounn, et malgré sa promesse d'attendre, une fois parvenu sur la rive opposée, le gros de Tarmée pour engager Faction, il se mit — emporté par son ar-
deur — à la poursuite des cavaliers arabes qui, soit ruse de guerre, soit réelle lâcheté, s'étaient mis à fuir devant lui. Il arriva ainsi eu vue de Mansourah. Les habitants de cette ville, croyant avoir affaire à Tarmée française tout entière, prirent immédiatement la fuite par la route du Caire. Le comte d'Artois se précipita dans la ville où ses soldats se mirent à piller, mais un émir, Bibars-el-Bondoccar, s'aperçut qu'on n'avait affaire qu'à la seule cavalerie des Français, linfanteiie ne passant le gué qu'avec toute sorte de difficultés. Il rallia les fuyards, envoya harceler l'infanterie et enferma le comte d'Artois dans Mansourah, comme dans une immense souricière où tous les héroïques défenseurs de la foi lurent massacrés. Quand le Roi se trouva enfin avec toute son armée dans la plaine qui sépare l'Aschmounn de Mansourah, son indécision fut des plus grandes : il lui arrivait des renseignements contradictoires sur la destinée de sa cavalerie, et le bruit de la mort du comte d'Artois, qu'on eut voulu venger, commençait à se répandre parmi ses gens. Les uns voulaient rentrer au camp et s'y fortifier: d'autres étaient d'avis de marcher à tout prix sur Mansourah. Cent combats partiels s'engagèrent. Les preux y furent héroïques et, la nuit venue, les Sarrasins ayant abandonné le champ de bataille, les Français purent se
croire vainqueurs, bien qu'un grand nombre d'historiens présentent la bataille de Mansourah comme une défaite pour les nôtres. Les Croisés s'emparèrent du camp que leurs ennemis avaient quitté et qui était situé entre TAschmounn et Mansourah, sans toutefois abandonner le leur qu'ils avaient primitivement occupé sur l'autre rive et où le duc de Bourgogne resta avec ses gens pour garder les provisions de bouche et les machines de guerre.
Les Musulmans avaient repris possession de Mansourah. Ainsi campées les deux armées restèrent longtemps en présence, sans engager d'autres actions que des escarmouches. Enfin la maladie s'étant mise dans le camp des chrétiens, ayant atteint le Roi lui même, les communications ayant été coupées entre Damiette et Mansourah, et les vivres n'arrivant plus, il fallut se décider à la retraite. Auparavant, le Roi avait envoyé Philippe de Montfort au nouveau sultan d'Egypte, Almoàdam, pour demander une trêve, mais celui-ci ne consentit à l'accorder que si Louis IX se remettait entre ses mains. Celui-ci y consentit, mais ses barons l'en empêchèrent.
L'armée, sans cesse harcelée par les Infidèles, décimée par des maladies pestilentielles, privée de nourriture et de sommeil, devenue en un mot l'ombre d'elle-même, se mit en
marche moitié par eau, moitié par terre pour regagner Damiette. Non seulement le Roi ne voulut pas s'embarquer, ce qui était la façon la plus commode et la moins fatigante de faire la route, mais encore il tint à rester au camp jusqu'à ce que tous l'eussent quitté :
— Ces/ moi qui vous ai amenés ici, disaiti7, pour la cause de Dieu ; &est moi qui dois en repartir le dernier!
Admirable et inutile héroïsme de la part d'un prince que son amour de la sainte cause et l'imprudente ardeur de tous les siens avait attiré dans un sombre guet-apens.
Ce fut la nuit, pour échapper à la honte d'être vu, de se voir entre eux, que les chevaliers quittèrent le camp et se mirent en marche, en proie au plus noir découragement, pour regagner les lieux qu'ils avaient quittés quelques semaines auparavant, remplis de foi et d'espérance. Les ennemis les poursuivaient sans relâche et la mort ne cessait de faucher les rangs des Croisés.
Ceux qui descendaient le Nil furent arrêtés par les Musulmans à Mehalleh et faits prisonniers. Le Roi et ceux qui le suivaient par terre ayant pénétré, harassés de fatigue, dans le bourg de Minieh que Michaud appelle Baramoun, y furent enfermés et capturés à leur tour. Un des principaux émirs, Gemal-Edden, entra dans la chambre où se trouvait Louis IX
et, foulant aux pieds le respect dû à la grandeur et a ladversté, donna à ses eunuques l'ordre de le dépouiller et de lui mettre des chaînes aux pieds et aux mains.
Joinville dit qu'à ce moment, accablé sous le poids de ses malheurs, ayant perdu un frère qu'il adorait, se disant que par sa faute ?»0.000 chrétiens avaient péri, tués sur le champ dé bataille, noyés dans le Nil, massacrés après le combat ou morts de maladie, craignant de ne plusjamais revoir laReine, sa femme, qui, en proie aux douleurs de Tenfantement était enfermée à Damiette dont nul n'osait plus sortir, ni la Reine, sa mère, qui travaillait en ce moment en France à lui conserver son rovaume, Joinville dit que, pour la première fois, le Roi pleura.
Louis IX fut ramené par eau à Mansourah au son des cymbales, des naccaires, au milieu des chants et des refrains de victoire de ses ennemis. Toutes les populations des environs étaient accourues sur les bords du Nil pour voir un Roi des Français captif. Il n'y avait pas de prison à Mansourah, on en improvisa une. Une des plus belles maisons de la ville, celle de Fakreddin-Ibn-El-Loqmann, secrétaire du sultan, fut choisie à cet effet. Le Roi fut confié à la garde de Teunuque Sabyh. On ne lui laissa pour toute compagnie que son aumônier Guillaume de Chartres, un prêtre
jacobin dont le nom n'est pas parvenu jusqu'à nous et son maître-queue Isambart qui le soignait, le levait, le lavait, le couchait de ses propres mains, tant il était faible.
Cette maison où le pieux Roi fut enfermé existe encore, et notre but est de la sauver de la destruction pour la conserver à l'admiration des Français et à la piété des fidèles. Perdue au milieu de masures sordides et en grande partie recouverte par elles située au fond d'une ruelle qui vient s'amorcer sur une place triste, à côté de la mosquée d'El-Maoûafi (cheikh vénéré de Mansourah, (bâtie a l'heure même ou les Croisés de Jean de Brienne avaient, 30 ans auparavant, marché sur la ville, le surélèvement du sol Ta enterrée en partie; des huttes sans nom se sont accroupies autour d'elle, et, sur son ancienne terrasse, d'autres se sont juchées, où habitent des pêcheurs. Elle était d'ailleurs alors Tune des plus belles de Mansourah, et comprenait dans son enceinte masures et ruelles. Telle quelle subsiste, elle a deux portes, Tune à l'Est, obstruée par un mur de boue; TautreauSud, qui semble avoir été la porte principale autrefois.
Après avoir franchi celle-ci, A, on pénètre dans un corridor, B, de 4 mètres de long, sur environ l"oO de large. A son débouché, on se trouve dans une cour C, de 50 mètres carrés de superficie, à droite de laquelle un mur irré-
gulier délimite un enclos adjacent à la mosquée d'El-Maoùafi. En face,aufond est une première salle D, dont la destination sembleassez incertaine. Sur sa gauche, s'ouvre une autre salle E où tous les auteurs arabes s'accordent pour placer un djoub — oubliette F, qui joue un rôle considérable dans leur tradition. Cette salle E aurait été, à leur dire, le cachot de Saint-Louis; et les Croisés ayant essayé de de creuser un souterrain sous la maison, pour tenter de délivrer le Souverain, Cbegger-Eddour aurait donné ordre de jeter le roi dans ce djoub et d'en fermer l'orifice au moyen de dalles de plomb.
Cette pièce ne semble cependant point répondre aux descriptions du cachot de Sainl- Louts. Dans cette salle E prend naissance un couloir G, étroit et obscur qui aboutit à une salle H, aux murs épais, pouvant défier toute tentative d'évasion. Si les guides indiquent aujourd'hui la salle E comme le cacliot, c'est que l'accès en est plus facile aux touristes. Le couloir a ses murs en ruines : quant ^ la
salle H, elle est tellement remplie de décombres, qu'on y tient à peine debout, et les habitants de Mansourah eux-mêmes racontent qu'en 1845, un prince français — probablement Monseigneur le duc de Montpensier qui fit a cette époque un voyage en Egypte — visita la maison d'Ibn el-Loqmann, entra dans cette chambre, malgré les débris qui barraient le passage, et qu'arrivé là, il ôta son chapeau avec respect, s'y arrêta un instant, puis, se baissant, ramassa une pierre qu'il emporta comme une relique. On en conclut parfois qu'elle est bien le cachot de Saint Louis .
Cette maison d'Ibn-el-Loqmann ne sera bientôt plus qu'un souvenir, tant, depuis ces dernières années, s'en est précipitée la ruine. De toutes parts elle s'écroule, et les huttes qui la recouvrent s'effondrent, Tenterrant graduellement. D'autre part, sous prétexte d'extraire des décombres une poussière salpêtrée qui servira d'engrais a leurs champs, les fellahs, qui somme toute, ne cherchent que les antiquités que peuvent renfermer ces ruines, ont commencé à attaquer les cimetières du temps des Croisades et cette poussière est d'autant meilleure qu'elle renferme des ossements . Ces ossements, M. Gayet en a vu en quantité au cours des fouilles faites cet hiver à la recherche de l'emplacement des campements de Jean de Brienne.
Partout il a fait soigneusement refermer les fosses, mais d'ici peu, la dévastation les atteindra. Notre mission est donc de fonder une œuvre qui aura pour but en même temps que le rachat de la maison de Saint-Louis la conservation des souvenirs du temps des Croisades, une sépulture aux os de ceux qui y sont tombés pour leur foi. L'acquisition des masures qui recouvrent et entourent la maison d*lbn-el-Loqmann, ainsi que du terrain où celle-ci est située, permettrait de la dégager, de la consolider, de la transformer en chapelle avec crypte servant d'ossuaire, tandis que les objets retrouvés au cours du relèvement des cimetières seraient réunis comme autant de reliques de l'épopée des Croisades, dans la prison du saint Roi .
Les hauts barons avaient été enfermés dans une autre maison ; un pavillon situé au centre de la ville et dont il ne reste plus trace, non plus que de la maison où périt le comte d'Artois ; quant aux autres seigneurs et hommes d'armes, au nombre de plusieurs milliers, ils avaient été parqués, comme un vil troupeau, dans un vaste camp, entouré de murailles de terre élevées à la hâte. Toutes les nuits on venait en chercher quelques centaines, on les faisait sortir, et devant le Nil majestueux qui allait bientôt se rougir de leur sang, sous la voûte étoilée d'un ciel brillant d'étoiles qui
semblaient consacrer Tapothéose de ces martyrs, on les sommait de renier leur religion sous peine de mort. Presque tous se laissaient égorger sans proférer une plainte.
Cependant, Saint Louis dans sa prison, calme et résigné à son sort, étonnait par son attitude tous ceux qui rapprochaient. Jamais un geste d'impatience, jamais un mot d'irritation.jamais une parole rude ne lui échappaient. Sous les voûtes sombres de son cachot, il conservait la majesté et l'autorité qu'il eût pu avoir sur son trône du Louvre où de Vincennes. N'ayant qu'une misérable casaque à se mettre sur le dos, ayant retusé énergiquement les riches effets qu'Almoadam lui avait fait offrir, en disant qu'un Prince français ne pouvait porter la livrée d'un prince étranger; n'ayant que fort peu d'aliments pour se soutenir et ne voulant, pour ne pas se donner en spectacle, accepter les festins auxquels le jeune Sultan le conviait, il était encore, quoique le plus malheureux des hommes, le plus imposant des rois.
Au bout d'un temps qu'aucun historien ne peut réussir à préciser, Almoadam fit offrir au Roi sa délivrance, à condition qu'il rendrait Damiette et les villes de la Palestine.
A cette offre, Louis répondit que les villes chrétiennes de la Palestine ne lui appartenaient point, et que Dieu, ayant remis tout
récemment la ville de Damietle entre les mains des Croisés, aucune puissance humaine ne pouvait en disposer.
Quant ces paroles eurent été rapportées au Sullan, il entra dans une violente colère et menaça Louis IX de l'envoyer au calife de Bagdad, qui le ferait mourir en prison après l'avoir fait travailler a la terre comme un vil esclave.
Un autre jour, le prince égyptien disait, pour qu'on le répétât à Louis, qu'il allait être offert en spectacle à toute l'Asie et promené de ville en ville, pour montrer au peuple un roi chrétien réduit en servitude.
Une autre fois il déclara, au milieu d'épouvantables jurements qu'il allait le livrer aux bernicles, supplice affreux et réservé aux plus vils criminels,
A toutes ces menaces, Louis n'avait qu'une seule réponse :
— « Je suis prisonnier du Sultan, il peut faire de moi tout ce quHl voudra ».
Voyant le roi inébranlable , Almoadam lui fit proposer de briser ses fers, à condition qu'il rendrait Damiette et payerait une rançon de 1 million de besants d'or (qui équivalent a environ 9 millions de notre monnaie), Louis IX répondit qu'un Roi ne se rachetait pas avec de l'argent, qu'il rendrait Damiette pour sa rançon et qu'il payerait le million de
besants d'or pour celle de ses barons et chevaliers. Ses propositions furent acccplées, et la semaine suivante fut fixée pour Texéculion du traité. On eut pu croire que tout était fini, il n'en fut rien, il se passa des événemonts qu'il serait trop long de rapporter ici et qui du reste, ne se rattachent plus directement a notre sujet. Le Sultan fut assassiné par ses émirs. La Sultane Chegger-Eddour, qui décidément joue un grand rôle dans rhistoire de ces temps, fut remise sur le trône, et l'on se demanda si le traité allait être exécuté tel qu'il avait été conçu, ou si le Roi et les siens allaient être misérablement assassinés. La passion de Targent l'emporta sur celle de la vengeance. Le Roi et ses guerriers furent délivrés et la rançon payée.
Louis et les restes infimes d'une armée qui avait été magnifique, s'embarquèrent pour la Palestine où ils séjournèrent 4 ans avant de rentrer en France.
C'est a la fin d'une autre croisade, la huitième, qui nous fut plus fatale encore et dont le but était la conversion du Bey de Tunis, que Louis XI périt misérablement à Carthage, emporté par une de ces maladies pestilentielles qu'il avait évitées si difficilement en Egypte.
Victime de sa foi et de son goût des avantures, ce Roi quelquefois naïf et pourtant
sublime, avait bien mérité Tauréole du martyr et la gloire de la canonisation qui devait lui être octroyée vers la fin du xiil® siècle, témoin de ses exploits.
Albert de Ricaudy.
Extraits de Quelques Journaux