UNE ŒUVRE FRANÇAISE
Je reçus, l'autre jour, la visite de M. de Ricaudy, qui, avec une conviclion d'apôtre, me fit promettre de dire un mot de Tœuvre a laquelle il s'est attaché, avec l'égyptologue M. Gayet. Il fut si persuasif, si pressant, qu'il n'y eut pas moyen de lui résister. J'objectai pourtant que, puisqu'il y avait sept siècles que les personnages dont il plaidait la cause attendaient les égards de la postérité, ils pouvaient bien patienter encore un peu. — « C'est justement, me répondit-il, parce qu'ils attendent depuis si longtemps qu'il faut les dédommager d'une indifférence qui a tant duré 1 *
Au demeurant, une pensée bien française — si bien que j'ai accepté de faire partie d'un comité formé, sous la présidence de M. de Bornier, en dehors de toute espèce d'idée de parti, car il compte des représentants des opinions les plus diverses et, ce qui est aimable, non moins de quatre poètes.
Je crois qu'il est difficile, aujourd'hui, de se faire, sincèrement, une idée bien exacte de ce que furent les Croisades qui, par les sentiments plus encore que par. le temps écoulé,
sont prodigieusement loin de nous. L' « état d'ame » d'un croisft ne fut peut-être pas aussi simple, même en ces âges de foi, qu'on le conçoit sommairement. En tout cas, ceux qui s'en allèrent tomber sur les champs de bataille de l'Orient étaient de bons et vaillants Français, qui montrèrent au monde qui les admirait ce que valait leur race. On peut estimer, à présent, qu'il y eut là un terrible gaspillage de forces qui eussent pu être employées plus pratiquement. Il y eut d'eflrayants massacres, d'épouvantables boucheries, mais les cris de guerre retentissaient, héroïques, et c'est de cela surtout qu'il faut se souvenir.
Combien de milliers de morts durent dormir leur dernier sommeil loin de la patrie !
M. Gayet, au cours de ses explorations en Egypte, guidé par les chroniques d'un auteur arabe du quinzième siècle, Makrisi, a retrouvé l'emplacement de la plupart de ces immenses tombes françaises où furent couchés, après des luttes incroyablement meurtrières, les combattant qui avaient suivi saint Louis. Il a, prudemment, pour ne pas signaler aux profanes ses découvertes (les « profanes » sont, dans l'espèce, des fellahs pillards), fouillé le sol, et, dans ces charniers, recouverts maintenant de cette poussière qu'on appelle là-bas le sébachy il a trouvé, à côté de monceaux d'ossements, bien conservés par la nature du terrain, des
armes, des objets militaires, des armures en quantité considérable, épaves de la septième croisade, qui se déroula sur cette terre d'Egypte.
Une pensée pieuse vint d'abord à M. Gayet et c'est celle qu'il veut faire partager au public : réunir ces restes en un vaste ossuaire, prouver ainsi que la France ne se désintéresse pas tout h fait de son histoire, et le prouver dans un pays de plus en plus soumis à Tinfluence anglaise. Mais l'archéologue passianné songea aussi a la riche moisson a faire, quand le travail d'exhumation pourrait être mené ouvertement et judicieusement. De là la conception d'un musée évoquant cette vieille gloire française, offrant d'ailleurs une mine considérable de documents.
Où le mieux placer, ce musée, que dans la maison où saint Louis fut prisonnier, à Mansourah, et où, malgré les mauvais traitements, il gardait si grand air que, selon Joinville, les chefs musulmans qui le visitaient lui disaient, étonnés :
— Comment se fait-il que, toi qui es notre captif, tu semblés être notre maître ?
Telle est l'idée que doit propager un comité dont les membres, je l'espère, seront assidus, me donnant un exemple que je crains un peu de ne pas suivre. Il me semble que, cette idée, elle, ne manque pas de noblesse, d'utilité non
plus, même, car il n'est jamais superflu de glorifier, en terre étrangère surtout^ de grands souvenirs français.
Clette maison, où le roi Louis le Neuvième, ce « colonial » à sa façon," qu'on trouverait aujourd'hui un peu trop désintéressé, connut les pires détresses (il était parqué dans une salle basse, au fond de laquelle il y avait des oubliettes), elle est présentement dans un piteux état, recouverte par des constructions parfaitement sordides. Des pêcheurs s'y sont installés, cavalièrement, après en avoir pris tout ce qu'on pouvait y prendre, ont édifié des huttes sur sa terrasse. Il faudrait la délivrer de toutes ces souillures, abattre ce qui l'entoure, la réparer, lui rendre son aspect historiques au demeurant il ne faudrait pas de grosses sommes pour cela. Au treizième siècle, c'était la plus vaste maison de Mansourah ; elle appartenait alors à un certain Ibn-El-Loqman, secrétaire du sultan Saleh- Ayoub, qui Tavait prêtée pour y détenir le monarque.
M. de Ricaudy parle de cette histoire avec aisance, entrant en de menus détails, comme si tout le monde était au courant des particularités de cette période avec laquelle on peut, pourtant, n'être pas très familier. Il dit le régime que devait subir le pauvre roi Louis, dont on s'était emparé à Minieh ses
efforts pour communiquer avec les chevalliers fidèles qui creusaient un souterrain pour arriver jusqu'à lui, ses tentatives pour adresser un message à la reine Marguerite de Provence, qui se trouvait à Damiette, cherchant désespérément les moyens de payer la rançon de son royal époux...
— Vous savez, me dit M. de Ricaudy, que la sultane Chadjaret-el-Dor, dont le nom signifie <( arbre de perles », feignait de parler au roi au nom de sou époux le sultan Saleh* Ayoub. Mais le sultan était mort depuis long« temps. L'ancienne favorite usait de prodiges incessants de ruses pour faire croire quHl existait encore et qu'elle obéissait à ses ordres. On ne déploya jamais autant d'imagination pour garder le pouvoir : il lui fallait constamment trouver de nouveaux prétextes pour expliquer son absence au peuple, qni le réclamait. Deux hommes seulement (encore Tua était-il eunuque) étaient dans la confidence. Elle put ainsi pendant longtemps, à l'aide des stratagèmes les plus extraordinaires, gouverner, et gouverner sagement. . .
J'avoue que je ne savais pas. MaisThistoire de cette ambitieuse et ingénieuse sultane me paraît intéressante, plus intéressante même, un moment, que celle de saint Louis, et j'en oubliai les souffrances du pieux souverain, et les Croisés même, (jui gisent: ei^tre Daniielle
et Mansourah, La belle Chadjareld-Dor me hante, comme rhéroïne d'un conle des Mille et une Nuits, avec ses audaces, son appétit de domination, son âme forte... Nous ne connaissons qu'une face de l'histoire des croisades. . . Que de romans s'évoquent, tout à coup, séduisants et terribles, rendant les Infidèles peut-être plus attachants que les chevaliers de la Foi !... Mais pour un membre du comité qui doit honorer, par un monument, les restes des Croisés, je me laisse aller, peut-être, à de singulières pensées, qui sentent un peu le roussi. Demeurons dans notre sujet. Si je n'ai pas tout à fait encore la conviction de MM. Gayet et de Ricaudy (songez que je ne suis de ce comité que depuis hier!), je suis résolument partisan de rendre hommage à la mémoire de tous ceux qui incarnèrent l'Action. Je constate que ce n'est guère qu'à ce titre-là que m'occupentles Croisés, bons batailleurs qui ne reculaient devant rien et qui, en somme, furent si Français par le goût de l'aventure qu'iU léguèrent aux générations qui devaient venir après eux... Glorifions en eux ce génie de l'ÂYenture, qui a bellement animé notre race, avec son héroïque désintéressement, et qui, en dépit de tout, revit en quelques-uns des Français d'aujourd'hui,
Paul Ginisty.
[Liberté, 27 décepibre 1899.)
Mardi, après-midi, s'est réuni pour la première fois le Comité constitué par M. Albert de Ricaudy, pour faciliter le rachat d'une petite maison de Mansourah, bien pauvre d'apparence, mais riche de souvenirs historiques : c'est là, en effet, que fut tenu captif le bon roi saint Louis, avec trois compagnons, son aumônier, un autre prêtre et un serviteur.
Cette « prison de saint Louis »» construite une trentaine d'années avant la 7° croisade, est encore debout, mais dans un état de délabrement qui nécessite une réfection immédiate. De plus, encadrée de masures sordides, elle aurafl grand besoin d'être dégagée, afin de ne plus être, comme aujourd'hui, totalement ignorée des voyageurs.
Le nouveau comité, qui compte, entre au* très membres, MM. Henri de Bornier, Jules Claretie et Boni de Castellane, se propose de couvrir les frais de rachat, de réparation et de dégagement grâce à une représentation théâtrale, pour laquelle, sans doute, le ministère de l'instruction publique prêterait une des grandes scènes subventionnées de Paris.
Ultérieurement, la « prison de saint Louis »
deviendrait une sorte de musée où seraient réunis les multiples souvenirs des Croisades que M. Gayet, Téminent archéologue, arrache chaque année, à la terre d'Egypte.
Il est à souhaiter que ces projets deviennent
promplement des réalités. C'est une entreprise bien française à laquelle le concours public ou privé de la France devrait êire assuré, car lïdée pourrait bien être, le cas échéant, reprise en Angleterre, où, comme on sait, les amateurs de reliques historiques ne manquent
pas.
{Petit Journaly ^6 janvier 1900).
Le Comité pour le rachat de la prison de saint Louis et la conservation des souvenirs des Croisades à Mansourah (Egypte) s'est réuni, le 23 janvier 1900, à la salle des dépêches du Journal, 100, rue de Richelieu, à Paris.
Notre rédacteur en chef, M. Albert de RiGAUDY, a fait la relation des conditions dans lesquelles le roi Louis IX, relevant miraculeusement de maladie, fit vœu de partir pour la Croisade et des circonstances qui accompa^ gnèrent son embarquement à Aigues-Mortes, son hivernage à Chypre, son débarquement en vue de Damiette, dont il s'empara sans coup férir, sa marche sur Phareskour, puis sur Mansourah ; l'armée, qui devait continuer sa route au delà de cette ville pour s'emparer du Caire fut arrêtée par la famine, la maladie, le feu grégeois et les flèches des Sarrazins. lia dit comment les Croisés rebroussèrent chemin pour regagner Damiette et comment un petit
nombre seulement d'entre eux arrivèrent, épuisés, jusqu'à Minîeh où ils furent faits prisonniers, et ramenés à Mansourah. Il o décrit la maison de Fakreddin-lbn El-Lockmann où saint Louis fut enfermé avec son aumônier, son confesseur et son cuisinier et d'où il ne sortit qu'après s'être engagé à ren* dre Damiette pour sa rançon et à payer un million de bezants d'or (neuf millions et demi de notre monnaie) pour celle de ses chevaliers.
Abordant ensuite la question financière, il a émis l'idée d'organiser, au bénéfice de l'œuvre, une grande représentation théâtrale avec le concours des principaux artistes de Paris. Les membres présents se sont mis d'accord pour convenir que la salle la plus propice à donner cette représentation semblait devoir être celle de FOdéon et pour charger M . DE PtiGAUDY de faire auprès de M. Paul Ginisty, directeur de ce théâtre, et du Ministre compétent, les démarches nécessaires à cet effet. M. DE RiGAUDY devra si besoin est, faire signer à tous les membres du Comité une pétition a cet efïet et s'occuper a recruter auprès des auteurs et acteurs les concours nécessaires.
Cette représentation ainsi que les demandes de souscriptions, devront avoir lieu le plus tôt possible.
Il a annoncé que M. Gayet, auquel on doit l'idée première de fonder une œuvre ayant