‹ La Caravane de la mortChapitre 23 sur 23 · LA G A HA Y A SB J>K 1,4 MOBT · texte numérisé non relu

LA G A HA Y A SB J>K 1,4 MOBT

toi» cou, le nœud soit aussi peu solide que celui-là ! » Soliman me regarda d'un œil flamboyant» et, se plaçant en face de moi , cria tout en colère :

« Que veux -tu dire? Je ne te comprends pas,

— Je sais ce que je dis,

— Halte-là* étranger î Tu ne sortiras point d'ici sans avoir expliqué tes paroles.

— Je songe au cimetière que les Anglais ont à Bagdad. 9

Il pâlit légèrement, mais sut aussitôt maîtriser son trouble. H reprit :

« Le cimetière des Anglais! Rêves-tu ? Suis- je Anglais? Non, non, tu as parlé de corde pour mon cou! Mais nous verrons. Hassan sera averti, il t'apprendra à me traiter comme tu le dois*

— Avertis Hassan ou ne l'avertis pas, cela m'est indifférent. Je saurai toujours te traiter comme tu le mérites. »

Notre entretien à voix haute avait éveillé nos compagnons. On se prépara tout de suite au départ. Nous voulions nous hâter, et noire petite troupe se mit presque au galop. Pendant la marche, je vis le mirza causer très vivement avec Soliman ; puis Hassan se rapprocha de moi.

« Émir, me permets -tu de te dire un mot au sujet de l*aga? me demanda- 1- il.

— Oui.

— Tu ne l'aimes pas.

— Non.

— Tu ne devrais pas pour cela l'offenser . .

— Il a accepté l'injure sans se justifier ; donc je le traite comme il le mérite.

— Son cheval se sauve, il court après, et tu lui dis qu'il sera pendu. Que signifie ce langage?

— Celui qui prépare une embuscade contre ses compagnons de route devrait tâter de la corde.

— Émir, je le remarque depuis longtemps, ton âme

m IA GA9AYAKX »« *<* **OBT

est malade, ton corps fatigué ï c'est pourquoi ton œil voit tout en noir, c'est pourquoi aussi tes paroles sont ambres comme une médecine d'atoès* Tu guériras, et alors tu reconnaîtras ton erreur» car ton jugement est droit et sain quand tu ne souffres pas. Soliman a toujours été pour moi un serviteur fidèle; il demeurera ainsi jusqu'à ce qu'Allah le retire de dessus cette terre.

— Qu'allait -il faire dans le cimetière des Anglais?

— Il y est entré par hasard, il m*a tout expliqué. La nuit était belle, il se promenait. Il est entré là, sans savoir que d'autres s'y trouvaient* Ces hommes, dont tu t'es effrayé , parlaient d'une aventure de brigands arrivée depuis peu. Soliman les tient pour de paisibles voyageurs. Je t'ai déjà dit tout cela. Pourquoi persistes-tu dans tes soupçons?

— Et tu crois qu'aujourd'hui même le cheval de i aga a véritablement rompu sa corde?

— Soliman l'assure»

— Et tu supposes que Soliman est homme à retrouver son cheval dans les ténèbres ?

— Pourquoi pas ?

— L'aga pourrait-il courir si loin, seul, dans un pays inconnu? Quand je l'ai vu revenir, son cheval était

couvert d'écume.

— Le cheval a dû être rudement châtié , il n'est pas étonnant que tu l'aies vu en cet état* Je t'en prie, ne soupçonne pas davantage mon serviteur, tu me chagrinerais moi-même.

— Je ne demande pas mieux que d'avoir meilleure opinion de lui; mais alors qu'il agisse ouvertement, et que sa conduite soit moins bizarre.

— Je lui recommanderai d'éviter ces allures qui te déplaisent; mais souviens -toi que tu es homme, que tu peux te tromper dans tes suppositions, qu'Allah seul sait tout. » .

IA CAfiAVAXt! nff IA NORT SW

Notre conversation en resta là,

Que devais-je faire, on plutôt que pouvais*{e faire? Je demeurais convaincu des mauvais dessein» de Soliman ; mais comment les prouver?

J'étais las. Il me semblait que mes os se vidaient et qu'ils n'avaient plus ni moelle ni résistance. Ma tête me faisait l'effet d'un tambour résonnant sans relikhe sous des coups invisibles, quoique très sensibles, Je devenais à peu prés indifférent à toutes choses. Les apparences donnaient raison à Hassan* Il fallait me taire f tout en restant sur mes gardes» si j'en avais encore la force.

Nos montures allaient rapidement en plaine; nous pouvions rejoindre sous peu la caravane. Elle laissait après elle une « odeur sans parfum » de plus en plus insupportable. Nous apercevions sa longue ligne noire à l'horizon , défilant vers l'ouest.

« Nous détournerons-nous ? demandai-je vers midi au mirza.

— Oui, » murmura-t-il en faisant signe h notre guide, qui dirigea aussitôt la petite troupe de manière à décrire un arc très prononcé.

Quelque temps après, nous nous trouvions complètement seuls dans la plaine. L'air devenait plus pur, nous l'aspirions avec délices. J'aurais aimé à faire courir mon cheval, si la route n'eût été traversée par tant de canaux, ni creusée en tant d'endroits par des fosses.

Mon violent mal de tête me rendait pénible le passage de tous les obstacles. J'attendais avec impatience la fin de la journée et le rafraîchissement de l'atmosphère, toujours brûlante , si elle était moins infecte. Halef me regardait avec inquiétude. Il me demanda :

« Sidi, tu es donc bien malade? Ton visage est hâve, tes yeux ont un grand cercle noir.

— J'ai mal à la tête. Donne- moi un peu d'eau des outres, et le flacon de vinaigre.

9* là CAJMIMA'J? n# £A ,VOJtr

— Sidi » je voudrais prendre ton mal» *

Le bon Halef f il ne soupçonnait pas ce qui l'attendait lui-même.

Si mon cheval n'avait été «ne aussi excellente monture , je n'aurais pu supporter la marche m diriger ma bête, j'avais honte de chevaucher si mal devant la vaillante Al va h, qui trottinait merveilleusement sur son mulet,

Aiïea tard dans l'aprés-midi, nous aperçûmes à notre droite les ruines d'EI-Himar, qui ne sont guère éloignées de Hilla que d'un mille anglais; puis ta chaîne de mon* tagnes appelée Kt-Moudjeilihch se dressa devant nous» et au sud la place forte d'Amran-tbn-Ali. Bientôt nous longeâmes tes jardins de IKlIa, plantés sur la rive gauche de l'IIuphratc ; puis nous passâmes le fleuve sur un pont de bateaux pour entrer dans la ville.

Ililla est renommée ;\ cause de la vermine qui y put* Iule d'une manière terrible et de sa malpropreté étonnante, même en Orient. De plus*, on sait que le fana* lisme de ses habitants va jusqu*;\ la folie» ;\ la rage la plus insensée.

Nous ne voulions nous arrêter dans cette petite cité que le moins possible , et nous dûmes, en passant, gratifier de nos aumônes une trentaine de mendiants , assis sur le bord du chemin et tous fort répugnants.

Trois quarts d'heure environ après avoir quitté Hilla, nous arrivâmes nu Bir-Nimroud , tour de Nemrod ou de Babel*. Comme Hilla se trouve située vers le centre des ruines de l'antique Babylone, on peut se faire une idée de l'énorme étendue occupée par cette reine des nations.

Le soleil s'abaissait vers f horizon lorsque nous atteignîmes les ruines d'Ibrahim-Khalid, De là nous voyions

* Bit «ignifie puit*. La tour a pris sans doute ce nom du creux qu'elle forme. On prétend que cette tour du temple de Bel ou Bélus fut construite sur remplacement de la tour de Babel,

an—— i ii i ■ Mum i — n~ . i .i. i — » m i m m — — i

s'élever les restes gigantesques de liabel, entourés de marécages et Ue terrains vagues , nus, couverts de tristes décombres.

Les ruines Ue h tour mesurent aujourd'hui environ cinquante mètres de hauteur» «ans compter une sorte de pilier, isolé d'un? dfeainc de mètres, dominant la tour. Ces ruines sont Je seul fragment imposant au milieu des décombres qui marquent la place de la mère des villes.

Nous fîmes halte au pied de ht tour» et» tandis qu'on préparait le repas du soir, je montai au sommet pour jeter un regard sur les environs, Les derniers rayon i du soleil semblaient baiser tristement ces restes de la ville gigantesque et condamnée» puis ils allaient disparaître une lois encore.

A droite, j'apercevais la route qui conduit à Kcrbehv, à gauche, celle de Mcchhed-Ali.

Droit au nord se trouve Tahmusia, et derrière les ruines des remparts de l'ouest s'élève le Djcbct-Mcnavich. Je serais resté longtemps à cette place, si le crépuscule, en jetant un voile sur l'horizon , ne m'avait forcé ;\ descendre.

Je trouvai la tente des Pcisancs déj;\ dressée. Le dîner ne fut pas long : tout le monde songeait au repos. Hatef restait seul près de moi pour continuer son service, car il me voyait de plus en plus las et fatigué. L'Anglais s'approcha un instant, me demandant de l'aider à combiner sa journée du lendemain. Je le priai de me laisser dormir et m'enroulai dans ma couverture.

Le sommeil ne vint point. J'étais sous l'empire d'une fébrile agitation ; la demi-somnolence où je tombai enfin me fatigua au Heu de me calmer. Quand je me réveillai, je sentis un fort frisson , tantôt glacé, tantôt bridant, je soutirais beaucoup dans tous les membres ; il me sem* blait être au milieu d'un carrousel dont les chevaux piétinaient sur moi. J'attribuais tout cela à un simple accès

h A (MJMlMffS fiK LA MOUT

de lièvre; je pris une forte dose «te quinine. Une sorte d'engourdissement succéda promptcment à cette médtca» meotattun* Plus tard, je sortis un peu de cet état, Je vis beaucoup de mouvement autour de moi ; ii toit déjà 9 heures du matin. Nous apercevions» dans le lointain, la Caravane de la mort se diviser prés de Hiila en deux branches* L'une s'avançait vers Kerbela, Pantrc prenait le chemin d'Ali,

Hafef m'offrit de l'eau et ties dattes. 11 me fut impossible de manger. Décidément, « je n'éttts pas fier, » comme disent tes écoliers. Je fis appel à toute mon énergie pour dominer cet abattement, et parvins t avec de douloureux efforts, à me mettre sur pied. Hassan Ardjir-mirza se disposait au départ ; il voulait rejoindre les derniers pèlerins. Parmi ceux-là devaient se rencon* trer les serviteurs chargés d'accompagner le corps de son père, et qui ne s'étaient point arrêtés, avec Soliman, à Ghadhim. Je le suppliai d'être attentif, de prendre toutes ses armes, de ne pas s'écarter de la route, il me rassura en souriant, et me promit qu'il reviendrait te i $ ou le 16 de moharrem.

« Nous nous retrouverons à cette place, » ajouta le prince.

A midi, tout était prêt. On se dit adieu. La sœur du mirza, qui s'installait sur son chameau, me fit signe d'ap* procher. Je me traînai vers elle*

« fmir, me dit-elle sous son voile, nous nous reverrons. Seulement laisse -moi t'adresser une prière : prête* moi ton poignard*

— Le voici, » murmurai- je, de plus en plus étonné»

C'était le chambiyeh qu'Eslah al Mahem avait voulu échanger contre mon poignard* Sur sa lame se lisait la devise dont j'ai déjà parlé: « Au fourreau seulement après la victoire ! »

J'étais convaincu que, dans le cas de nécessité, toVail*

IA GAHAVANX /»tf 1*4 MORT 3M

lante Persane n'hésiterait pas à faire usage de cette arme, et je ne sais quelle vague inquiétude me pnt au avur en la lui remettant,

Soliman- aga m'adressa un adku presque farouche» puis la petite troupe se mit en marche. Nous h suivîmes longtemps des yeux. Mes forces s'épuisaient ; je m'étendis à terre.

« Sidi, s'écria mon petit haUjt» tu chancelles, ta figure sst comme du feu. Montre* moi ta langue. »

Je m'exécutai,

« Mais elle est toute bleue î reprit Halef avec épouvante. Tu as une méchante Mima (fièvre). Prends ton quinquina et dors, »>

Je ne dormis guère. J'avais d'étranges visions. J'essayai de boire du vinaigre et de m'en baigner les tempes, Lindsay me regardait avec inquiétude ; je n'étais pas moimême très rassuré,

« Master, me dit l'Anglais, vous» ne pourrez pas venir avec moi aux fouilles.

— Non, je ne le puis pas.

— Alors je reste prés de vous.

— C'est inutile, sir Lindsay, j'ai la fièvre, comme cela arrive souvent aux voyageurs. Halef me soignera, Allez à vos fouilles, je vous en supplie ; mats ne vous éloignez pas trop. Il faut prendre garde aux chyites. Je ne vous serais d'aucun secours. Revenez ici ce soir. »

Il s'éloigna, accompagné de ses gens. Je fermai les yeux. Halef me. bassinait sans cesse le front avec de l'eau vinaigrée. Je ne sais si je reposais depuis longtemps t quand des pas et une voix rade me firent tressaillir.

« Qui êtes- vous ? » demandait-on.

Je rouvris les yeux. Devant nous se tenaient trois Arabes bien armés. Ils étaient à pied. Leur aspect sauvage ne promettait rien de bon.

« Nous sommes des étrangers, répondit Halef.

4M LA 4MIMIMM? J>£ 1*4 XOBV

— Vous tîntes point chyites. A quelle tribu appartenez vous?

— Nous venons Je loin, d'au *tcl;\ de l'tfgypte. J'appartiens à la race des Mougaribeh*. pourquoi nous interroges» tu?

— Toi, lu peux être un Mougaribeh ; cet autre eu un Vrank, Pourquoi ne se nomme -x- il pas?

— H est malade, il a la tUvre.

— Où sont ceux qui étaient avec vous ?

— Us vont à Kerbela.

— Kt l'autre Frank , oit est -il ?

— Il visite le voisinage avec ses gens.

— A qui est le cheval noir ?

— A cet effendi.

— Donne -le -moi. Donne-nous aussi vos armes. »

11 s'avança vers le cheval et le prit par la bride. Il parait que ce geste valait mieux qu'une médecine pour me mettre sur pied. Je me levai avec Jurcur et criai :

« Malte* là ! parlons un peu, nous deux ! Sache d'abord que ma balle atteindra quiconque touche à cette bête, »

L'homme recula, regardant mon revolver avec inquiétude. Cette arme peu commune, même dans les environs d'une ville comme Bagdad, avait le do» d'eftVayer les Bédouins.

« C'était pour rire, balbutia -t- il.

— Ne ris pas avec nous, il t'en cuirait. Voyons, que Tais -tu ici ?

— Nous vous avons vu de loin. Nous pensions que vous nous prendriez peut-être à votre service.

— Où sont vos chevaux ?

< — Nous n'en avons point.

*— Tu mens. Je vois aux plis de ton vêtement que tu

* Arabes de l'ouest du Sahara.

LA CAHAYAXE 0* IA WOJtf lot

viens de quitter In selle. Comment savais-tu qu'il y avait ici deux Frank* ?

-■■ ■• je l'ai entendu dire par des pèlerins qui vous avaient rencontrés,

— Tu mens. Nous n'avons raconté a personne qui nous sommes.

— Si tu ne veux pas nous croire, nous nous en allons, »

Ils se retirèrent en jetant un regard de convoitise sur nos chevaux et nos armes. Bientôt ils disparurent der* Hère un pli de terrain.

Je dis à Halef:

* Tu as répondu fort peu prudemment. Viens avec moi ; voyons si ces gens ne se cachent pas dans les environs, »

Nous primes la direction que les Arahes avaient suivie ; mais, a mesure que la surexcitation diminuait chex moi, la faiblesse revenait, J'avais le vertige. J'y voyais a peine pour me conduire.

« Les aperçois • tu? demandai* je au petit hadji quand nous eûmes tourné la colline

— Ont. ils courent la -bas; ils vont chercher leurs chevaux.

— Combien y a-t-il de montures?

— Trois, Mats ne les vois -tu pas comme moi, sidi ?

— Non. Ma tête tourne.

— Les voilà qui sont en selle; ils partent au galop. Oh î... attends. Que font-ils ? Allah il Allah ! H y a làbas toute une troupe qui vient au-devant d'eux.

— Des Arabes ?

— Us sont trop loin, je ne saurais les reconnaître.

— Cours chercher ma longue -vue. »

Tandis qu'il s'éloignait, je me traînai a quelques pas et j'écoutai, dans le grand silence de la campagne. Il vînt jusqu'à moi les sons d'une voix dure : celle de l'Arabe

m |..i fi^R.U'AA'K l*K J..\ «OUÏ

qui nous avait parlé* 11 commandait aux autres, Lorsque Halef fut tle retour» j'essayai de saisir In longue-vue. Un nuage sanglant nie passa sur les yeux, Je fa »i&nc à ment intelligent serviteur de regarder lui-même, Il fat quelques instants avant de pouvoir mettre IWtrumewt a son point; enfin il s'écria :

<* tic sont des Persans!

— AU ! reconnais-tu leurs visages ?

~ Non,.. Les voilà tous qui se sauvent.

—■ Ils vont vers l'ouest, n'est-ce pas?

— Oui, » dit Halef en me rendant la lunette d'approche.

Mon vertige se passait un peu. Je repris avec etlort : « fteoute, Halef ï ces Persans sont probablement les persécuteurs du mirxa, les traîtres qui le vendent. Soliman-aga s'entend avec eux, cela est certain, La nuit dernière, il est allé les avertir de ce qui se passait. Ces trois Arabes n'ont été envoyés que pour voir si le mirza était encore la. Il faut rejoindre la troupe avant qu'elle n'ait eu le temps d'attaquer Hassan sur la route de Kcrbela*

— O sidi , c'est terrible !... due veux-tu faire ?

~~ Je veux sauver nos amis. Va préparer nos che-

vins»»»

— Si j'allais chercher l'Anglais? Je sais où il est. 11 doit s'arrêter en un lieu que tu as appelé, en me le montrant hier, Ibrahim -Khaltd...

— Non, nous perdrions trop de temps. Dépéchons-

nous. »

J'avais pris la longue-vue. J'apercevais distinctement la troupe, qui galopait vers l'ouest. Je déchirai une feuille de papier à mon carnet, et j'écrivis quelques lignes pour avenir Ltndsày. Je lui conseillais de ne pas rester au Bir-Nimroud, mais d'aller nous attendre près du canal Anana, lui expliquant qu'il serait exposé à tomber entre les mains des coureurs persans, dans le ta» où

hA QAHAVANK hJR LA IIOHT 40»

nous ne parviendrions point à les entraver dans leurs mauvais desseins. Je cachai mon billet dans un monceau de décombres sur lesquels je disposât quelques briques» de manière â attirer l'attention de l'Anglais,

Il est presque incroyable combien Tesprit exerce de puissance sur le corps. Mon affreux malaise se dissipait par la préoccupation, ma tête redevenait froide et mon regard lucide.

Nous gagnâmes la route du pèlerinage. Nous dépassâmes les retardataires, dont les cris et les murmures nous poursuivirent longtemps.

Nous avancions toujours, sans prendre garde aux mendiants. Nous passâmes devant un malheureux mulet abattu sur le chemin ; il expirait, tandis que deux pèlerins s'efforçaient de réenvclopper dans sa couverture du feutre un cadavre à demi pourri tombé du dos de ranimai.

Une insurmontable nausée me fit frémir et provoqua un premier vomissement. Je pouvais A peine me tenir sur mon cheval.

« Sidi, s'écria le pauvre Halef en saisissant la bride de ma monture, sidi, qu'as-tu donc? Tu tombes...

— En avant ! murmurai -je.

— Non, arrête -toi. Tes yeux sont fixes comme ceux des fous. Tu chancelles!

— Marchons !... » tentai-je de crier.

Mais je ne perçus aucune articulation sortant de mes lèvres. Il me sembla que je faisais entendre seulement un cri rauque.

Et malgré tout j'excitais mon cheval, je voulais aller au galop. Hélas ! il fallut bien m'arrêter. On eût dit que je venais d'avaler un vomitif des plus violents ; je ne pouvais résister a des haut-le-cœur désagréables. Lorsque j'eus remarqué la forme glaireuse de ce que je rendais, en constatant le peu de douleur ressentie à Tépigastre pendant les efforts, une mortelle anxiété me saisît.

401 hA CAMAVA9ÏX 0*? IA WOJIf

« Halef! m v 4cfhU)e, va-t'en I laisse-moi !

— Te laitier, aidt t et pourquoi ? balbutia l'Arabe

effrayé.

— J'ai.,, Halcf» j'ai la peste,,.

— La peite ! Allah kcrwi / Bst-ce vrai, sidi ?

— Oui. Je croyais à une fièvre ; maintenant , j'en suis

certain , c'est la peste.

— VA hiotm i l'infection ! Allah il Allah ! C'est horrible,

affreux, épouvantable I...

~~ Oui, va-t'en. Cherche après l'Anglais , il aura soin de toi. Tu le trouveras au Bir-Ntmroud ou au canal

Anana. »

je pouvais à peine parler. Mais le brave Hatef, loin de s'enfuir, serrait mes mains brûlantes dans les siennes.

« Sidi, murmurait le petit hadji, sidi, crois -tu que je t'abandonnerai ?

— Va-t'en, te dis-je!

— Non. La malédiction d'Allah me poursuivrait partout, si je te quittais... Il y a une écume noire sur tes dents, ta langue bégaye. Oui, c'est la peste; mais je ne la crains pas. Qui donc doit soigner mon sidi quand il souffre ? qui doit prier sur lui s'il meurt au milieu du désert ? Effendi, ô mon effendi I mon âme sanglote, mon œil pleure ï Viens, tâche de te tenir encore en selle, nous allons chercher un lieu où je puisse te soigner.

— Tu veux vraiment rester près de moi, mon fidèle

Haief?

— Par Allah ! sidi, jamais je te quitterai.

— Je ne l'oublierai point, Hatef. Je ne suis p ut -être pas tout à fait perdu. Allons, il faut rejoindre ces Persans.

— Sidi, tu ne le peux pas.

— Si, marchons! »

J'éperonnai faiblement mon cheval noir. Halef dut me suivre en murmurant mille supplications. Quelques

LA CARAVAXR f>K hA MORT 4»

minutes après, je ralentis te pas du cheval : l'accès revenait ; mes yeux se troublaient tout à fait. Je m'abandonnai à la conduite de Halef, qui tenait la bride du cheval. Chaque pas, chaque mouvement me causait une douleur intolérable dans la tète; on eût dit un fort coup de poing. Je parvins cependant à me maintenir sur la selle avec mes deux msins.

Nous chevauchâmes ainsi longtemps avant de rejoindre la caravane. Enfin nous aperçûmes des groupes isolé;»» puis nous remontâmes jusqu'à la tête du cortège, nous enfonçant de plus en plus au milieu des miasmes.

Je ne voyais rien* J'étais comme engourdi ; je distinguais difficilement les figures qui défilaient devant moi.

« Les reconnais- tu j Halef? demandai -je quand nous eûmes dépassé tout le monde.

— Non.

— Inclinons sur la gauche. Les brigands, s'ils veulent revenir vers la tour, ont dû suivre ce chemin. N'y a-t-il pas des oiseaux de proie au-dessus de la caravane ?

— Oui , des vautours.

— Ils sentent les cadavres. Fais attention à la route. Il faut aller à gauche, je te l'ai dit... Je m'en rapporte à toi, du reste ; je n'en puis plus.

— Si nous rencontrons les ennemis du mtrza, il faudra combattre 9 sidi, et....

— Je retrouverai mon courage. Marchons. »

Les pèlerins s'éloignaient dans le vague de l'horizon. Nous chevauchions toujours lentement, en arriére de la caravane. Mes pieds abandonnaient Fétrier ; je ne sais comment je me soutenais encore sur mon cheval. Tout à coup mon fidèle Halef s'écria :

« El boiitij! le vautour! là-haut, tout près.

— Vole-t-il, ou bien plane-t-il?

— Il plane.

— Suivons-le. 11 a vu une proie ou un combat. »

406 IA GA8AVANB l>E LA MORT

Dix minutes se passèrent en silence. Un pressentiment douloureux me torturait. Je préparai mes armes par un violent effort. Tout me paraissait si lourd , le moindre mouvement était si pénible !.,,

« Sidi,des cadavres ! murmura Halef en étendant le bras,

— Il n'y a aucun vivant avec eux ?

— Non.

— Allons voir. »

Un spectacle affreux nous attendait : il est resté gravé

à tout jamais dans mon souvenir. Cinq cadavres gisaient sur le sol , à une assez grande distance l'un de l'autre. Je descendis de cheval et tombai à genoux devant le premier de ces corps. Mon pouls battait à se rompre. Je détournai le pan de manteau qui enveloppait la tète du mort : c'était Sadouk, le muet, le traître ! I 1

Je me traînai un peu plus loin et reconnus Alvah, la ' ! vieille suivante. Une balle l'avait atteinte à la tempe. Au même moment Halef s'écriait : r

« Ouaï ! 6 douleur î c'est la femme du mirza ! » r

J'allai près de lui... Oui, c'était bien Djanah, la belle Djanah, dont Hassan se montrait si épris! Plusieurs balles l'avaient aussi frappée. A ses côtés, le mirza, un t bras étendu et raidi par la mort, semblait vouloir proté- n ger celle qu'il avait tant aimée. Les blessures de ce dernier cadavre présentaient quelque chose d'horrible: ses mains étaient coupées !

« O mon Dieu ! m'écriai -je hors de moi, s'il m'avait écouté !

— Oui, murmura Halef, il porte la responsabilité de tout ce qui est arrivé, car il se fiait à un traître plus qu'à ses amis. Mais viens , il y a encore un cadavre. »

Plus loin, en effet, nous trouvâmes le corps d'une femme presque couvert de sable, soulevé autour d'elle par le piétinement des chevaux dont nous voyions la '

longue trace : c'était Benda.

h A r.ARAVAXR Dff t. A MOitT m

« Qu'Allah maudisse l'aga qui Ta tuée ! s'écria Halef avec horreur»

— Non , non, Halef, ce n'est point l'aga qui a tue la sœur de Hassan, Tiens, regarde: reconnais' tu le poignard enfonce" dans sa poitrine ? Sa main reste crispée au manche de l'arme que je lui avais prêtée. L'aga a du essayer de l'enlever,,. Vois les marques de la lutte et des pas empreints sur le sable. Elle a été traînée jusqu'ici. Peutêtre s'est-elle défendue avec le poignard. En tout cas, il lui a servi pour se donner la mort, quand elle s'est vue au pouvoir du meurtrier de sa famille. Tout cela est affreux, Halef.

— Sidi, elle est morte. Oh ! il n'y a plus la moindre vie en elle! tu ne la ranimeras pas,.. Mais il faut les venger tous, »

Je ne répondis point. Ma tête s'égarait; il me semblait que la plaine se teintait de sang et courait en cercles autour de moi. Je finis par perdre connaissance. Je crus quo je m'enfonçais toujours plus avant dans un abîme noir, sans fond ni bord. J'entendais la voix de Halef comme si elle partait d'une lieue.

« Sidi, à sidi ! réveille-toi, nous les vengerons, » répétait le pauvre petit hadji.

Après un long évanouissement, je me sentis un peu mieux. J'avais trouvé un terrain plus ferme ; je me soutenais entre deux bras qui m'entouraient avec précaution. J'ouvris les yeux, et je reconnus le visage de Halef. Deux grosses larmes roulaient sur les joues de mon fidèle serviteur. Je ne pus que murmurer :

« Halef, ne pleure pas...

— O sidi, je te croyais mort! Hamdoulillah ! tu vis ï Remets -toi. Vois leurs traces. Nous les rejoindrons, nous punirons les meurtriers... Oui, je le jure par Allah 1 y*

Je secouai tristement la tête.

408 LA a ARA VAX 9$ US LA MORT

« Halef, je suis trop fatigué. Fais- moi un oreiller avec la couverture.

— Tu ne pourrais te tenir en selle ?

— Non,

— Je t'en prie, essaye. » " La bonne créature cherchait tous les moyens de me ^

ranimer. Il s'imaginait que l'idée de la vengeance me 5

rendrait des forces ; mais toutes ses exhortations restèrent

vaines.

Enfin je parvins à me redresser et à demander : a Halef, laisserons -nous les vautours dévorer ces

morts ?

— Veux* tu les enterrer? reprit Halef.

— Oui. o

— Où et comment? ■

— Ici, dans le sable.

— Nous n'y réussirons pas, soupira Halef. Que faire, L * sidi?

— Il faut retourner prés de la tour ; là nous trouve* rons l'Anglais et nos provisions. Il n'y a pas deux heures de marche.

— Quallabi! tu dis vrai. L'Anglais nous viendra en aide avec ses hommes. '

— Mais les vautours n'attendront pas. k

— J'irai seul. Tu garderas les cadavres, sidi. '

— Non. Les voleurs te tueraient. Je m'imagine que ' ces brigands, après avoir accompli leur boucherie, ont dû se diriger vers la tour de Nemrod, pour voler nos chevaux et nos bagages.

— Je les étranglerai.

— Allons donc! Halef, tu es tout seul...

— Tu as raison, sidi. D'ailleurs, je ne puis t'abandonner, malade comme tu es.

— Partons tous deux. £

— Et les cadavres? I

h A CA8AVAXK l>è h A MOhT m

WVHPt

— Nous les mettrons sur nos chevaux,

— Tu es trop faible. Vois comme tu chancelles î »

Ce fut une triste ec pénible tâche que de charger ces corps sur nos chevaux» Les cordes nous manquaient» Je me décidai à couper mon lasso. Depuis bien longtemps je le portais dans tous mes voyages. Hélas ! ces voyages et celui de la vie n'étaient -ils pas bien prés de finir pour

moi?

Nous attachâmes les cadavres deux a deux sur les montures. Prenant les brides à la main * nous nous mîmes en marche.

Je n'oublierai jamais cette route. Sans le dévouement de mon fidèle Halef, je serais tombé cent fois et ne me serais plus relevé, Tous les dix ou douze pas» j'étais obligé de m'arréter afin de reprendre haleine. Au lieu de deux heures» il nous en fallut au moins quatre, et le soleil disparaissait rapidement.

Je ne conduisais plus mon cheval, je me soutenais contre lui. Halef me traînait ou me poussait souvent. Rien de plus lamentable que notre aspect. Nous devions éviter les rencontres et faire en certains endroits le double du chemin. II était fort tard lorsque nous nous trouvâmes enfin, Dieu sait comment, auprès des ruines.

De l'Anglais, ni traces ni nouvelles. Mon billet n'était plus sous les briques. Lindsay l'avait- il pris ? était- il parti pour le canal indiqué ?

Nous déchargeâmes les morts. Nos chevaux , aussi épuisés que nous, se couchèrent à terre. Nous essayâmes de dormir sans songer à tirer quelque chose des ballots de provisions, que nous avions retrouvés intacts dans la cachette.

Je passai une nuit terrible. Avec une chaleur presque naturelle, j'éprouvais des frissons et des contractures étranges. Mon pouls était d'une effrayante irrégularité, ma respiration courte et fréquente. J'avais la langue

4t0 LA KABAVAXK /*£ LA MÙHT

sèche et la bouche eu feu. Mon imagination s'égarait dans des fantaisies bicarrés, dans des visions effrayantes. Par moments {'appelais Halef, afin de m 'assurer de la réalité des choses, Poutres fois, une vive douleur entre les épaules ou à la nuque me réveillait tout à fait* Je décris £ cet état avec un peu de détait, parce que la peste est» e heureusement , un mal asscs rare che* nous. ,,

Lorsque je m'éveillai complètement, au matin , je constatai que des abcès se formaient sous les aisselles et au cou. J'avais aussi une énorme pustule t\ la nuque et des groupes de boutons rouges sur la poitrine et sur les bras. Je me considérai comme perdu* Je réveillai Halef.

Le petit hadjt me regardait en tressaillant d'effroi. Je l'envoyai à la recherche de Lindsay, Son absence dura 8 trois heures, pour moi trois éternités. Il revint avec la * mine abattue, car il n'avait rien découvert, sinon une pioche abandonnée. Le terrain était marqué, me dit -il, a par des pas de chevaux : un combat devait avoir eu lieu. % La pioche , ou plutôt le hoyau , me sembla appartenir aux hommes que Lindsay menait avec lui. Mais alors,. .. le pauvre sir David?...

Je n'osai aller jusqu'au bout de ma pensée. D'ailleurs , , Halef eût trouvé des cadavres, des lambeaux de vêtements, quelques indices... Je sourirais trop de la tête , pour m'arrêter longtemps sur de si lugubres idées.

Mon état empirait à vue d'ceil. Halef en paraissait . effrayé; il me supplia de prendre quelque médecine. Quelle médecine? J'ignorais complètement comment se traite la peste. J'avais apporté de Bagdad de la quinine , du chloroforme, du sel ammoniac, de l'arsenic, de l'opium, etc. Que choisir dans toutes ces substances ? Je me réso* lus à n'en prendre aucune. L'air frais, les bains, une incision dans les abcès, me parurent les seuls remèdes à ma portée. Il devait y avoir quelque source dans le voisinage. J'avais aperçu un peu de végétation au sud des

LA «MJM VM.VA* l>h* IA \10HT 4«

ruines: un petit ruisseau coulait peut- être de ce coté.

J'cKprtmai le désir de me traîner en cet endroit» Mon serviable Haie* se mit aussitôt en campagne, non sans beaucoup de soucis* parce qu'il me laissait seul.

Une heure se passa. Enfin j'aperçus Halef, Il semblait rayonnant. Il avait découvert le ruisseau tant désiré : un cours d'eau d'une limpidité extrême, qui conduisait ses petites vagues a l'Euphrate, me dit le brave hadji. Sur les rives croissaient quelques buissons ; ils nous donneraient un peu d*ombre.

Avant de quitter notre campement de la tour, il fallait enterrer les morts. Heureusement nous possédions maintenant une pioche* Halef creusa une lusse assez profonde dans l'intérieur des ruines. Il était aisé de remuer ces décombres. Je me traînai prés de lui. Il apporta le* corps un par un, les plaça dans la fosse de manière que la tête et les épaules fussent un peu soulevées ; puis il ramassa des briques qu'il mit sur lus cadavres, afin d'empêcher la terre de les recouvrir.

Quand mon vaillant hadji eut terminé sa triste besogne, et qu'il resta seulement les visages à couvrir, il me dit :

« Permets, seigneur, que je récite la prière, car ils croyaient au Coran. »

Et l'Arabe commença la formule :

« Allah U Allah, Mobamtmd Rasoul Allah ! »

Je m'agenouillai et prononçai du fond du cœur une prière chrétienne sur tous ces morts : qui sait s'ils n'appartenaient pas à l'âme de l'Église ?

Nous comblâmes la fosse, puis nous nous disposâmes au départ. Je me cramponnai à ma selle. Halef chargea le reste de nos provisions sur son cheval. Avant de m'éloigner % je jetai un dernier regard vers l'endroit où reposaient nos malheureux Persans. Je me disais :

« O homme ! la plus belle, la plu* noble , la plus êère des créatures, comme c'en est fait promptement de toi

412 LA CABAVAKN /*ff i*A &OHT

quand la mort t*» touché î Et il ne resterait de ton être que cette pourriture ! »

Nous marchâmes lentement du côté des ruines d'Ibrahim* Khaiid; nous les dépassâmes et continuâmes jusqu'aux extrêmes limites de la vieille Babylone , au sud. Après une courte halte, nous appuyâmes vers la gauche pour arriver au ruisseau que Halef m'avait décrit* J'étais épuisé, il avait fallu une heure pour refaire un chemin parcouru en moitié moins de temps par le petit

hadju

Enfin j'aperçus avec délices cette eau claire , courant de l'ouest vers l'Euphrate, Elle avait la limpidité de l'eau de source et se partageait en plusieurs bras, au milieu desquels verdissaient des prairies très propres au pâturage de nos chevaux. Quelques arbustes formaient sur les rives des bosquets assez touffus.

Halcf m'arrangea un lit avec des herbes et du feuillage. Il parvint à construire, pour ma tête, un petit abri contre les ardeurs du soleil. Je me plongeai dans le ruisseau, et , après un bain assez long, je m'étendis sur ma couche avec une lassitude facile à comprendre. Ma langue, noire au milieu, était rouge comme du feu sur les bords el se crevassait d'une manière très douloureuse. J'avais une fièvre violente, tantôt chaud, tantôt froid. Un nuage confus s'étendait sur ma vue. Les mouvements que le petit hadji faisait autour de moi me donnaient le vertige; j'entendais sa voix comme dans le lointain ou dans un rêve. Je m'imaginais qu'il parlait à la façon d'un ventriloque. Les boutons qui couvraient mon corps augmentaient de plus en plus. Dans le délire de la fièvre, je suppliais Halef de m'ouvrir les bourbillons les plus enflammés. Il y consentit vers le soir. Cette opération assez dangereuse réussit pourtant.

Pendant la nuit, je souffris d'une fièvre intolérable. Mon attentif infirmier fut obligé de m'asperger sans cesse

t*A HA HA VAX h' *ȣ t<A MO HT 418

avec de l'eau froide, et de me secouer de toutes ses» force* quand je paraissais tomber dans une torpeur trop effrayante,

Dès que le jour se leva» je me sentis un peu mieux. Je reposai avec plus de calme* Halef dut me quitter pour chasser quelque gibier aux environs. Il revint bientôt avec quatre ou cinq oiseaux qu'il pluma et lit cuire à la broche; mais je ne pouvais manger. Le petit Arabe essaya vainement de porter les morceaux à sa bouche : il n'avait pas faim» disait- il. Notre Doyau seul se régala du festin. C'était le quatrième jour de ma violente lièvre. J'avais entendu dire que ce jour était décisif pour les pestiférés. Je m'obstinai à ne prendre d'autre remède que de l'eau fraîche. Je me sentais bien fatigué par tout ce que j'avais enduré sur la route ; mais je connaissais mon tempérament de fer, et je m*y fiais. J'avais bon espoir» malgré des moments d'abattement très grands. User de médecines dont je ne pouvais apprécier l'action me paraissait çlus dangereux que de laisser agir la nature, en me cotisant à la Providence.

A la fin de la journée la fièvre cessa , les abcès diminuèrent; leur douleur et leurs élancements parurent s'apaiser. Je dormis pendant la nuit suivante» et, en m 'éveillant le matin, Halef, auquel je montrai ma langue, me dit qu'elle semblait beaucoup moins noire. La guérison me paraissait désormais presque certaine; mais je m'effrayai en voyant» dans l'après-midi, mon pauvre serviteur pris à son tour de maux de tête, d 'étourdisse me nts, de frissons. Lorsqu'il voulut aller puiser de l'eau, il chancela tellement, que je me dressai sur mon séant, tout ému, et lui criai :

« Halef, tu vas tomber I

— O sidi , je vois un cercle qui tourne !

— Tu es malade* C'est la peste !

— Je le sais bien, sidi.

4U I..4 «MlMtMWC **** M NOHT

~ Et je te J'ai donnée !

— Allah Ta voulu ainsi » c'était écrit dans le Livre. Si je meurs, tu aura» soin ttc Hamivh,

— C'est toi que je vais soigner d'abord. Tu ne mourras pas.

— Hélas ! murmura le pauvre homme en secouant la tète» lu combats encore avec la mort ; elle ne te tiendra pas sitôt quitte*

— Non, non, je vais mieux. Je ne ferai pas moins pour toi que tu n'as fait pour moi,

— G sidi, qui suis- je à côté de toi ? Laisse -moi me coucher et mourir. »

Ainsi le brave petit homme se sentait profondément atteint. I! avait dissimulé son mal autant que possible ; mais la peste était maintenant la plus forte : il lui fallait s'arrêter. Quelques heures plus tard, il délirait, Peut-être avions-nous pris tous les deux en même temps les germes de la maladie, dès le jour où nous regardions passer la caravane près du pont de bateaux, à liagdad.

La peste qui se développait chez Malef affectait le caractère bilieux; c'est la plus dangereuse, ou du moins la plus violente de toutes les formes sous lesquelles se manifeste cette maladie.

Je ne pouvais m'occuper de mon malade qu'avec des efforts inouïs pour me tenir sur mes pieds. J'aurais eu presque autant besoin de soins que lui.

Je ne saurais penser à ces jours de misère sans frissonner encore. Nous avons tant souffert, Halef et moi !

Mon brave compagnon échappa cependant aussi à l'affreuse maladie. Dix jours se passèrent dans des transes mortelles. Au bout de ce temps, j'étais obligé d'aider encore le malade à se mouvoir. Moi-même je reprenais si peu de forces, que je n'aurais pu tirer -un coup de fusil d'une main assurée.

M KAHAVAXK hK LA MttHT m

Heureusement notre retraite resta ignorée. Personne ne vînt nous inquiéter.

Lorsque j'eus le courage de me mirer dans l'eau, je me fis peur avec ma barbe et mes cheveux en broussailles» au milieu de laquelle grimaçait une tête de mort.

Je compris alors que les vautours fussent arrivés eu bandes pour planer au-dessus de nos cadavres ambulants» et que les chacals, hurlant la nuit, eussent montré parfois leurs museaux a travers les herbages, comme s'ils se fussent demandé ; A quand le festin ?

Si Doyan n'avait fait bonne garde, ils n'auraient peutêtre point attendu que nous fussions refroidis*

Je consacrai ma première visite à un pèlerinage sur la tombe de mes malheureux compagnons. Je m'y rendis à pied; 11 me fallut plus d'une heure pour arrivera la tour de Nemrod. Pendant tout ce temps, l'image des infortunées victimes se dressait autour de moi* Ma pensée se concentrait dans leur souvenir. Tout à coup je tressaillis: Doyan venait de donner de la voix d'une façon inquiétante* Je me retournai , et j'aperçus huit cavaliers avec deux couples de chiens et des faucons pour la chasse* Ils me voyaient aussi et se rapprochaient sensiblement. Quand ils furent à quelques pas, l'un d'eux me cria :

« Qui es -tu ?

— Un étranger.

— Que fais-tu ici ?

— Je viens pleurer sur des motts enterrés en ce Heu. *- De quelle maladie sont -ils morts ?

— Ils ont été assassinés.

— Par qui ?

— Par des Persans.

• — Ah f nous en avons entendu parler. Les meurtriers sont des Persans et des Arabes Zobéïde. Ils ont tué aussi plusieurs hommes dans le canal. »

Je tressaillis en songeant à Lindsay.

416 t,A f.MJMIMA'J? fW l*A MQHT

« Es- tu sur de ce que tu dis? demandai -je.

— Oui, Nous sommes de )* tribu (les Shftt, et nous accompagnons le» pèlerins qui vont à Kerbela. C'est sur la route qu'on nous a raconté ces meurtres* »

Ce cavalier mentait, tes Shat habitent une province plus au sud, et ne pourraient se montrer sans danger sur ce territoire. Les faucons que ces hommes portaient sur le poing, leur attirail de chasse, me prouvaient assez qu'ils étaient du voisinage* je compris qu'il fallait me défier d'eux ; mais je dissimulai mon peu de confiance* Le chef» se rapprochant encore de moi, me dit ;

« Tu as là des armes d'une singulière forme* »

Il étendit la main comme pour s'emparer de mon martim* Je reculai aussitôt en m'écrtant :

« Cette arme est dangereuse pour quiconque n'a point appris ;\ la manier.

— Eh bien! montre- moi comment on s'en sert.

— Volontiers, si tu descends de cheval et si tu consens à tcloigner un peu de moi. Tu comprends que je ne puis me dessaisir de mon arme sans prendre des précautions.

— Allons, ne te fais pas tant prier. Donne -moi ce fusil. »

Il étendait toujours la main, poussant son cheval pour me faire tomber. Doyan s'élança sur le bras de cet homme, le mordit à belles dents et lui fit vider les ctriers.

Aussitôt celui des autres Arabes qui tenait les chiens en laisse les excita contre Doyan , sur lequel je les vis se précipiter*

« Rappelez vos chiens ! » criai -je en mettant en joue.

Ces hommes ne tinrent aucun compte de mes réclamations. Je fis feu et tuai Fuo des chiens. Mais je fus promptement renversé par les chasseurs; j'étais trop faible pour me défendre. Le chef de la hande s'acharna après moi, malgré la blessure de son bras; les autres

LA CAHAYAXK i>K IA ,VOJir W

raidirent de toutes leurs forces. On m'arracha mon fusil, mon couteau ; on me lia et on me jeta sur un monceau de briques.

Poyan, déchiré par les morsures des chiens, lardé de coups de couteau, sanglant, épuisé» tenait tête encore à ses ennemis; mais un des Arabes lui tira une balle presque à bout portant dans les flancs. La pauvre bétc roula dans la poussière ; les trois chiens restants le déchirèrent littéralement en pièces. Il me sembla que je perdais un véritable ami. Ah ï si je n'avais pas été si abattu par ta maladie» comme il m'eût été facile de rompre les vieilles cordes qui me liaient! comme j'aurais défendu mon pauvre chien ! Mais non , je ne pouvais rien* rien !

« Es-tu seul ici ? interrogea le chef de la bande en revenant vers moi.

— Non , j'ai un compagnon, -r- Où est-il ?

— Dans les environs.

— Que fait-il? que faites- vous tous deux ici?

— Nous venons d'avoir la peste. II fallait nous arrêter en route. »

C'était là mon unique moyen de salut ; je le tentais sans beaucoup d'espoir. A peine avais -je prononcé ce mot, que les chasseurs reculèrent avec un cri d'épouvante. Seul le chef resta immobile devant moi.

« Tu es rusé, dit -il, mais tu ne me tromperas pas. Si tu avais eu la peste au milieu du chemin, tu serais mort : on n'en revient guère.

— Regarde -moi, repris -je simplement.

— Tu ressembles à un cadavre ; mais tu n'as eu que la fièvre. Où est ton compagnon ?

— Il est couché là-bas... Tiens, écoute : il vient. » J'entendais au loin une voix qui s'efforçait de se grossir,

mais qui donnait un son criard et rauque par instants en répétant: « Rih! Rih ! Rih! » Au même moment, je

m IA HABAVAXK »fi IA NOM

perçus très distinctement le galop* d'un cheval» Enfin Halef apparut. Il s'accrochait au coursier noir* L'une de ses mains se crispait entre les deux oreilles de ranimai, l'autre tenait un pistolet; le fusil pendait à son dos, Mon cheval noir renversait tout sur son passage; décombres» briques, terres amoncelées, rien n'entravait sa course vertigineuse*

Tous les Arabes se tournèrent vers cette espèce de cavalier fantôme, cet étrange petit homme, avec sa ligure de déterré, qui faisait courir son cheval plus vite que le vent.

« Arrête, Rih ! » criai* je.

La brave bétc demeura immobile. Je repris :

« Halef, tUe ta main d'entre tes oreilles du cheval. »

L'Arabe obéit, et mon cheval l'amena devant mot , où il se laissa glisser à terre. Ne pouvant guère se soutenir, mon brave serviteur s'assit , demandant avec indignation :

« Je t'ai entendu tirer. Ils voulaient donc te tuer, sidi? »

L'aspect de mon compagnon devait convaincre la troupe de la vérité de mes assertions*

« C'est la peste, murmuraient-ils, Qu'Allah nous protège !

— Oui, c'est la peste, » répéta le chef etfrayé en jetant mon fusil et mon couteau loin de lui.

Il sauta sur son cheval, puis commanda à ses hommes de le suivre.

« Sauvons -nous! criait -il. Et vous, chiens, qui nous empestez, puissex- vous descendre au fond de la djehennah ! »

Il tira sur moi ; maïs la blessure de son bras le rendait malhabile : il me manqua. Un autre Arabe voulut viser Halef, qui riposta avec son pistolet. Ni l'un ni l'autre ne se firent grand mal : le chasseur tremblait de peur, Halef

là «Mil * à\K DR là MORT m

était trop affaibli par la maladie pour bien viser. Là* dessus, nos Arabes «^enfuirent au grand trot*

« Que le Cheïtan les emporte ! murmurait Halef tout haletant* Que t'ont' ils fait, sïdt ? »

Je racontai mon aventure , et le pauvre petit homme eut bien de la peine à me délier, tant ses mains étaient faibles.

« Mais, Halef, comment as-tu pu montera cheval ? lui demandai» je pendant cette opération.

— Bien facilement, sidi. Le cheval était couché a terre : je me suis glissé sur son dos, puis j'ai détaché sa corde. Le bruit de ton fusil me disait où tu étais; je voulais aller à ton secours. Je connais le secret de ton cheval, puisque tu me Tas confié; j'en ai usé. Il s'est élancé comme l'éclair, et me voilà.

— Tu m'as sauvé, Halef. Ta vue les met en fuite, et ils ne reviendront pas» lis vont donner l'alarme, de sorte que nous pouvons être sûrs qu'on ne nous approchera plus jusqu'à ce que nous soyons guéris et en état de reparaître parmi les vivants,

— Et Doyan, sidi ? Seraient-ce la les morceaux de son corps ?

— Oui.

— O yasik ( douleur)! Seigneur, c'est comme si je voyais arracher une portion de ta chair ! II est tombé bravement.

— Oui , et il aurait vaincu si les Arabes ne l'avaient abattu par une balle. Pauvre Doyan!.,. Halef, nous devenons malheureux. Ces hommes m'ont appris de mauvaises nouvelles. Je crains que Lindsay n'ait péri avec ses terrassiers,

— L'Anglais? Allah Uia Allah ! Que l'ont -ils dit?

— Us prétendent avoir recueilli ces bruits de la bouche des pèlerins: l'Anglais anrait été assassiné dans le canal.

— Cherchons son corps. Oui , dés que nous pourrons

m LA CABAVANK J>£ LA 4T0JI7

nous traîner» il faudra le chercher pour l'enterrer. Cet Anglais était un infidèle, mais il se montrait bon; je l'aimais à cause de toi* Écoute, sidi ; ne voudrais-tu pas enterrer Doyan ? Le laisserais-tu manger par les vautours ou les chacals? Oh! non, ni ne le voudrais pas, sidi! Pour moi, je ne puis me remuer*,. »

Je satisfis au désir de Halcf. J'enterrai les restes de mon pauvre chien , puis j'aidai le hadji à remonter sur mon cheval.

Nous retournâmes silencieusement au ruisseau*

De tristes idées m'oppressaient; car j'étais convaincu de la mort de Lindsay» dont la nouvelle, grâce à Dieu, n'avait pourtant rien de fondé.

J'avais hâte de quitter une contrée pour nous si fatale. J'espérais pouvoir rentrer dans quelque temps à Bagdad ; mais je ne devais plus songer, on le pense Jbien, au voyage de l'Hadramaout. y^yyVK

lu

Page 1