LA <MJMIM<Y* US LA MORT
morts. Je me glissai dans les rangée* des tombes, Sou* datn un cheval s'ébroua, Celait certainement le cheval d'un Bédouin: seuls ces animaux» élevés au grand air, ont cette manière d'éternuer un peu tremblante et preaque pénible qui souvent les fait découvrir; je craignais d'être trahi par le bruit; me jetant de côté, je rampai sur les mains.
Deux ou trois minutes ne s'étaient pas écoulées, que je vis se dessiner une forme blanche à travers tes arbres. Je me rapprochai. D'autres formes étaient assises, enveloppées dans leurs burnous. Je comptai six hommes, qui paraissaient sommeiller. Pas un seul Persan. Peut-être campaient- ils plus loin, peut-être avaient-ils quitté le cimetière* Je ne pensais pas que le petit Halef eut pu se tromper au point de me conter des rêveries*
Je m'éloignai pour aller compter les chevaux» en conservant une certaine distance , de peur que l'instinct ne leur fit révéler ma présence.
Ils étaient au nombre de sept» — sept pour six cavaliers. — Je me demandais intérieurement ce que pouvait faire ici cette septième monture, quand un homme s'élança sur moi, essayant de me presser contre terre avec les genoux. La réponse se devinait : cet homme devait être le septième Bédouin chargé de garder les chevaux. H hurlait comme un lion pour avertir ses camarades.
Que faire ? me défendre ? me rendre sans résistance et tenter de parlementer avec ces hommes ? Cela paraissait aussi peu praticable l'un que l'autre. Je me soulevai, et je repoussai de toute ma force l'homme qui se cramponnait à mon dos. Nous nous débattîmes pendant quelques instants; enfin je réussis à m'enruir* J'étais légèrement vêtu et peu armé ; je courais comme le vent. Un bosquet me protégea. Je m'y cachai un instant, puis tirai eu Pair. Halef me répondit aussitôt. Je vis la troupe
Bagdad, en mire*, n'offre plus à la vue que poussière, marécages
et guenUicr.
LA CARAVANE 0K LA MORT Mt
des Arabes détaler, nous supposant sans doute beaucoup plus nombreux.
Le cimetière redevint silencieux. Au loin seulement, on entendait le galop des {fuyards,
Haief me rejoignait déjà*
« Alfah hmml s'écria- t-il, tu t'es laissé surprendre, &tdiï Allah soit loué, car un malheur eût pu l'arriver! Des hommes qui se cachent dans un cimetière n'ont que de mauvais desseins* Mais, sidi* je n'ai vu que des Arabes*
— Les Persans se sont retirés, sans doute. Nous sommes venus inutilement ici, je Veste convaincu néanmoins qu'il se trame un complot contre Hassan.
— Crois- tu, seigneur, qu'on se soit aperçu de son séjour en ville ?
— Qui sait ? Les Bebbeh feignaient de prendre par Kifri et Zengabad ; cela pouvait être une ruse. Us connaissaient sans doute te plan du mirza, ils voulaient gagner Bagdad par un détour. Nous ne marchions pas vite ; il leur était facile de nous devancer. Si ces Arabes sont de leur bande, si l'aga... Allons, tout cela s'éclair* cira. Rentrons. »
Dès en arrivant à la maison, je fis réveiller Hassan pour lui raconter notre aventure ; mais je n'osai insister sur le rôle présumable de Soliman.
Le mirea reçut cette communication avec indifférence. Il prétendit que toute cette machination était impossible, que mon petit Halef se trompait > que les Bédouins du cimetière étaient des coureurs de grands chemins, dont les projets ne le concernaient nullement; Je le suppliai de prendre des précautions et de se mettre sous la protection du pacha; il répondit que cette démarche lui paraissait inutile.
« Je ne crains rien* me répétait te mirea» je n'ai rien à craindre parmi les chyites; car, durant les fêtes, toute
ta
388 LA KARAÏASK OR LA JfOUf
inimitié est suspendue. Je ne puis non plus tomber entre les rotins des Bédouins, Tu me feras escorte Jusqu'à Hilla avec tes amis. De Hilla à Kerbela il n'y a qu'une journée de chemin , et l'attaque serait insensée , tant les pèlerins encombrent la route. , %
~ Je n'ai aucune autorité sur toi , repris-je, sans quoi j'insisterais davantage. Est-ce que tu emportes avec toi tout ton argent et tous les meubles qui te restent?
— Oui, A qui confierais- je mon bien?
— Notre hùte me parait être un brave homme,
— Certes I mais il habite trop seul ici. Allons, émir, ne te tourmente pas; dors encore un peu avant le
jour. »
Tous mes avertissements restant inutiles, je n'avais plus qu'à me taire. Je m'étendis de nouveau sur mon divan et m'endormis. Quand je m'éveillai , la matinée était déjà fort avancée, Lindsay demeurait invisible; je le cherchai en vain. Quelques heures après, il rentra, ramenant avec lui quatre hommes, dont trois portaient sur leurs épaules des piques, des pioches, toutes sortes d'instruments pour faire des fouilles ; le quatrième ne portait rien.
« Qu'est-ce que tous ces gens? demandai- je en ouvrant
de grands yeux,
— Des ouvriers. Il y a trois matelots de la vieille Angleterre, que j'ai loués pour quelques jours; l'autre est un Écossais ; il entend un peu l'arabe , et me servira de truchement. J'en ai besoin, puisque vous partez pour
Kerbela,
— Où donc avez* vous trouvé tout ce monde?
— Je les ai demandés au consulat.
— Comment ! vous êtes allé au consulat sans me prévenir ?
— Yes, sir !... J'ai trouvé des lettres et de l'argent qui m'attendaient. Je ne vous ai rien dit, parce que vous n'êtes plus mon ami*
IA GAHAYASR *>» IA MOJRT 3W
Mrm*WMMI
— Et pourquoi donc ?
— Qui s'en va à Kerbela sans nVemmener n*a plus le droit de s'occuper de mes affaires, wvM /
— Mais» sir» qu'est-ce qui vous monte subitement au cerveau ? Vous savest bien qu'un voyage à Kerbela n*est pas possible quand on ignore la langue du pays. Votre présence serait un danger pour moi et vous exposerait aux plus grands périls,
~~ Est-ce que je ne suis pas capable de les affronter ? Est-ce que je n'ai pas perdu deux doigts en votre compagnie,,., sans compter mon nez, qui est double *t présent ? »
li-tkssus il me tourna le dos pour organiser sa troupe. La passion du fowlmgJmll ne suffisait point au bon Ltnd* say, il s'était senti tourmenté par la curiosité; il eût voulu voir les fêtes sauvages de Kerbela. Ma résistance à ce sujet l'exaspérait. Il m'était cependant impossible de céder à son désir.
Lorsque la grande chaleur fut tombée , nous nous pré* parâmes à quitter la ville. Notre petite caravane s'avança bientôt en bel ordre. En tête marchait un guide) conduisant quelques bétes de somme que Hassan avait louées pour le transport de son bagage. Le minsa et l'aga suivaient en se tenant ;i côté des chameaux, sur lesquels voyageaient ks deux femmes. Halef et moi venions ensuite; l'Anglais formait l'arriéré-garde avec ses hommes.
H surveillait d'un air (ter sa vaillante troupe, et semblait défier la vieille Habylone de lut refuser ses trésors. J'oubliais Alvah , qui trottinait sur un mulet prés de ses maîtresses. Nous avions laissé notre serviteur arabe en ville.
Je faisais des plans fort différents pour ce voyage à Kerbela. Tout avait été changé, peut-être par ma faute. Je n'aurais su dire q»i de nous avait tort ou raison. Mon état physique était singulier. Me"s blessures , si vite gué-
ma, ne laissaient pourtant aucune mauvaise suite, D*où me venait ce malaise t cet accablement, cette espèce d'an*iété, cette fatigue du corps et de l'esprit? Je n'y voyais aucune cause,
J'étais mécontent du mirca, mécontent de Lindsay, sans me tendre compte de ce qu'ils avaient dû euxmêmes éprouver, depuis quelque temps, dans leurs rap* ports avec moi.
Je me trouvais au milieu d'une période d'incubation : le mal allait éclater. Il devait me conduire presque a la mort.
Nous nous dirigeâmes vers le fleuve pour le traverser sur le pont de bateaux. Ce pont était dans le plus pitoyable état, et sur son misérable parapet tressé pendaient de sordides haillons.
Malgré l'aspect imposant que conserve la ville vue d'ensemble, les trois quarts du terrain que renferme son périmètre sont occupés uniquement par des jardins abandonnés, des cimetières, des marais infects et semés de décombres, parmi lesquels grouillent toutes sortes de reptiles. Bagdad, en ruines, n'offre plus à la vue que poussière , marécages et guenilles.
La peste habite Bagdad en permanence, mais elle éclate avec fureur au moins tous les cinq ou six ans ; il lui faut alors une hécatombe de plusieurs milliers de victimes. Le musulman fait preuve, en pareil cas, de son indolence accoutumée; il ne prend ni précautions ni mesures de salubpté, et répète avec une résignation fataliste :
« Allah l'envoie, nous n'y pouvons rien. »
Je frissonnais malgré moi ; il me semblait que le spectre de la peste me poursuivait, qu'il était près de m 'atteindre. J'avais froid au milieu de l'excessive chaleur ; j'essayais de secouer ma torpeur. Je fis courir mon cheval, comme pour échapper à cette ville empoisonnée et surtout pour distraire ma pensée.
LA €AJRAVAlfX *>« hA MOHT m
Le sol gardait toute son ardeur, quoique nous fussions déjà fort avancés dans h journée. L'air semblait chargé des miasmes laissés par la caravane qui, la veille, suivait le même chemin. J'éprouvais ce qu'on ressent dans une salle d'hôpital remplie de varioleux.
Ce n'était pas un simple effet de mon imagination surexcitée. Je voyais Halef respirer difficilement et l'Anglais lever son pauvre neE eufié pour chercher plus haut une bouifée d*air pur*
Cette atmosphère stagnante nous oppressait tous.
Çà et là se traînaient quelques vieux pèlerins allant demander une fosse à la terre sacrée. Epuisés par la marche, ils se soutenaient ù peine et restaient loin en arriére de la caravane.
Des aliistes (sectateurs d'Ali) cheminaient graves et silencieux, poussant devant eux un mulet chargé d'un cercueil* L'animal marchait d'un pas lourd, la langue pendante, les flancs couverts d'écume. Les hommes se bouchaient le nez. L'infection du cadavre venait jusqu'à nous; l'air charriait des germes de mort.
Je proposai au mirza de quitter le chemin battu pour prendre une voie parallèle, mais un peu distante de l'infection. Hassan refusa : un des grands mérites des pieux voyageurs est de « marcher dans l'haleine des défunts ».
J'obtins cependant de ne point coucher au khan du pèlerinage. Nous campâmes assez loin de la route, dans le lit profond d'un canal desséché.
Nous nous trouvions en un lieu fort peu sûr; il était prudent de nous grouper et de ne pas nous éloigner les uns des autres. Avant de nous livrer au sommeil, on décida que le lendemain matin on presserait la marche de manière à atteindre Hiila avant la caravane. Après Hilla, on irait passer la nuit à la tour de Babel, où Hassan voulait encore se laisser devancer par les pèlerins
tm ia caravanx us ia mort
pour aller les rejoindre a quelque distance sans nous. C'était a la tour de Babel que nous devions l'attendre.
J'étais de plus en plus fatigué. Je me sentais toujours des lourdeurs de tête , et une douleur si étrange dans le cerveau, que je ne nie souvenais pas d'en avoir jamais éprouvé une semblable. Était-ce la fièvre? Je pris un peu de quinine, que j'avais emportée avec quelques autres médicaments pour le voyage; mais, en dépit de ma fatigue, je ne réussis point a dormir. Je me tournai et retournai sans trouver de repos ; puis je tombai dans une somnolence pleine de fantômes, de rêves effrayants , dont je m'éveillai soudain, pour y retomber avec une lassitude accablante.
Enfin je me réveillai entièrement et me traînai hors du campement. Le jour commençait à poindre, L'Orient s'éclairait d'une lueur blanchâtre qui allait toujours en augmentant. Au fond de Phorhton, je remarquai un point noir tranchant sur la lumière, Ce point grossit ; au bout de quelques minutes, je reconnus un cavalier s'avançant à toute bride. Il fut bientôt près de moi. C'était Soliman. Son cheval fumait et écumait. L'aga parut fort embarrassé lorsqu'il me vit. Il sauta de sa monture, la prit par la bride, me salua légèrement, puis voulut pas* ser outre. Je l'arrêtai pour lui dire d'un ton calme :
« D'où viens -tu?
— Qiie t'importe ? répondit -il avec humeur.
— Il m'importe beaucoup : quand on voyage ensemble, dans une contrée aussi dangereuse, on est solidaire les uns des autres. Chacun doit compte à tous de ses actes.
— Je suis allé à la recherche de mon cheval.
— De ton cheval !
— Oui. II avait brisé sa corde et s'enfuyait.
— Hum !... Cette corde est entière.
— Elle s'est défaite par le nœud.
— Demande à Allah que, si jamais une corde entoure