La Caravane des sombreros
. Par une froide et pluvieuse nuit du printemps de i 865, deux hommes étaient dans un appartement digne d'être compté parmi les plus aristocratiques demeures de la Nouvelle-Orléans.
Tout, dans cette demeure luxueuse, attestait l'opulence et le goût distingué de son proprié^ taire. Des peintures de maîtres, des sculptures magistrales , une bibliothèque savante , des meubles dessinés dans le meilleur style, chaque objet y occupait une place confortable ; l'arrangement général indiquait les bonnes traditions de la haute société.
L'atmosphère tiède, calme et parfumée de ce luxueux intérieur, entretenue à une bonne
température par des tapis moelleux, des tentures
capitonnées et des portières eu étoffes soyeuses, offrait un remarquable contraste avec la glaciale et tumultueuse tempête qui faisait rage au dehors.
Ces deux hommes étaient assis aux deux extrémités d'une petite table : entre eux étaient deux verres et un flacon contenant quelque vin des grands crûs de France.
Ils avaient à peine déj à trempé leurs lèvres dans
la liqueur généreuse; évidemment ils étaient au début d'une importante négociation.
Le plus âgé des deux était el senor Alfredo Sera ville : quoique né sur le sol Américain, il avait conservé tout l'orgueil et les présomptueuses traditions des Castillans ses ancêtres.
C'était un homme d'environ soixante ans, dont la rare chevelure était toute grise.
Sa contenance était solennelle, empreinte de la raideur britannique, de l'emphase espagnole et de l'outrecuidance américaine : — comme un vrai sage, il cumulait. — Ce qui ne l'empêchait point d'avoir Aine pose de parfait
gentlemen/
Rien qu'à le voir on aurait juré qu'un seigneur d'allures aussi magnifiques était incapable d'accorder même une pensée à n'importe quelle action basse ou compromettante-
Un observateur intelligent aurait remarqué sans peine, à sou air et à ses manières, qu'il y avait peu de sympathie entre lui et son hôte. Cependant la conversation était active et animée.
El senor Seraville était superbement vêtu d'un costume fort coquet, en drap noir très-fin. Son accent dénotait un étranger : mais, comme il ne parlait que rarement l'Espagnol, et seulement avec ceux de sa nation, peu de gens auraient pu remarquer le parfum exotique de sa personne et de son langage.
On n'aurait pu trouver un homme plus obstiné dans ses préjugés de caste nobiliaire; aussi, pour devenir son mortel ennemi, aurait-il suffi de lui disputer quelques-unes des prérogatives qu'il attachait à son rang de vieux noble Castillan. — Il plaçait cette qualité au-dessus de tous les biens passés, présents et à venir.
Il était veuf : sa femme était morte depuis environ douze ans, lui laissant, pour unique enfant, une fille à laquelle avait été donné le nom d'Trona.
Elle était, pour le moment, la joie du logis, l'orgueil, l'amour exclusif, l'idolâtrie de son père. Tout ce que peuvent faire l'opulence et la tendresse avait été réalisé pour elle : soins délicats et minutieux jusqu'à l'exagération ; éducation très-soignée, pour le complément de
laquelle la jeune fille avait passé plusieurs années en Europe ; intelligence ; grâces ; beauté.; bonté ; santé florissante ; un rêve des Mille- etune Nuits ; un résumé de tous les bonheurs, tels étaient les dons inestimables dont la Providence avait été prodigue envers cette charmante enfant.
Aussi son père en était fier, et, chose merveilleuse î lui accordait dans son cœur une préférence marquée sur les incommensurables exigences de son orgueil héraldique.
Dans de pareilles conditions, on aurait pu croire que la plus parfait bonheur régnait au sein de cette somptueuse demeure ; ... et pourtant on se serait trompé : il y avait un nuage dans ce ciel bleu. La conférence actuelle y avait directement rapport.
L'interlocuteur de don Alfredo Seraville était un homme d'environ quarante ans. Rien, dans sa personne, n'indiquait sa nationalité. Les sangs Italien , Espagnol et Américain, semblaient mêlés en lui à doses égales. Ses cheveux, coupés ras, descendant fort bas sur le front, plantés drus sur toute la tête, étaient noirs comme l'aile de la nuit : ses joues osseuses et ses yeux sombres attestaient en lui la race Indienne. Par ci par là, sur l'ébène de sa chevelure, apparaissaient des mèches grises, des fils d'argent,
œuvres visibles du temps et, peut-être, d'une vie
orageuse.
Toute sa personne respirait l'insouciance, l'égoïsme, la rudesse, et par-dessus tout les instincts vils ou dangereux. A coup sûr il ne devait pas faire bon de l'avoir pour ennemi ; sa figure réfléchie et froide avait une expression sournoise et vindicative que cachait mal un sourire, ou, pour mieux dire, une grimace sardonique.
Il répondait au titre, américain par excellence,
de : colonel Ovaton.
— Avant de procéder à notre petite affaire, dit-il en jetant autour de lui un regard investigateur, il serait bon, je le suppose, de nous assurer qu'aucuue oreille ne pourra entendre ce qui va être dit.
— Il n'y a ni espions ni indiscrets chez moi, colonel Ovaton, fût-il répondu solennellement.
— Oh ! tout va bien, puisque vous le dites. En résumé, il n'y aurait là aucun intérêt pour moi : je n'ai rien à perdre. — Etes- vous prêt ? ajouta le Colonel, avec un coup d'œil interrogateur pardessus son verre.
— Certainement, sir ! Il n'y a aucune objection de mon côté.
— Très-bien ! Or, don Alfredo, (la qualification de don était une précaution oratoire d'un bon effet sur son auditeur) je suppose que vous
LES DRAMES DU NOUVEAUrMONDE
ouvrez la conférence en procédant de la base réelle, et que vos idées sont fixées sur la matière. Le colonel Ovaton remplit son verre, le dégusta avec une sage lenteur, puis le reposa méthodiquement sur la table avec un petit
coup sec. Ensuite il se renversa sur son siège, pinça les lèvres et regarda fixement son adversaire d'un air qui voulait dire : « A vous de parler. »
Don Àlfredo appuya son coude sur la table, reposa sa te te dan s sa main, et resta longtemps immobile, contemplant le parquet, comme s il eût été en proie au trouble et à là perplexité. ;
Cependant, il parut tout- à-coup prendre son parti en brave ; il releva les yeux, redressa la tête, et dit d'une voix harmonieuse mais ferme.
; — Vous allez demain au Texas ?
Le colonel Ovaton fit un geste d'as senti-
ment.
: -^ Vous perisez être absent une couple de mois?--' ; .'-.•. ./;':.
— Environ... peut-être moins longtemps .
^— Combien d'hommes emmenez-vous ?
— Trois : Pierre Goujon ; Jacques Ghoutier ; plus le jeune Américain, Ross Welland.
— Vôtre but, colonel Ûvàtôri, est, si je ne me trompe, de pénétrer profondément dans le Texas, aussi loin que le Llario Es iacado le permettra ?
Vous êtes envoyé en explorateur par les trafiquan ts de votre cité , pour recueillir sur ce payslà tous les renseignements possibles, auprès de nous. Vous voulez, ensuite, organiser, s'il est
praticable, un commerce régulier avec les Indiens de ce territoire. Me trompé-je dans mes
suppositions ?
— Vous êtes à peu près dans le vrai.: ce sont bien là les idées de nos négociants.
— Et,.., êtes- vous sûr denepas être en route pendant plus de deux mois?
C'est le laps de temps que j'ai indiqué à mes hommes : mais, — si je reviens, — ce sera, je l'estime, au bout de six semaines.
— Les trois hommes que vous emmenez, y compris le jeune Américain, sont vos employés personnels ? Ils se sont engagés à rester avec vous pendant tout votre voyage', quelle que soit sa durée ? Ainsi, par exemple, si des circonstances imprévues vous forçaient à un séjour de six mois ou un an en pays étranger, ces genslà ne vous quitteraient point ? Mes suppositions sont-elles justes ?
— Parfaitement, Don Alfredo : les hommes qui unissent leur sort au mien pour cette expédition me resteront fidèles, qu'elle soit longue ou courte.
— Fort bien! alors, colonel Ovatou, mon
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principal but ; ce soir, est de vous convaincre qu'il faudra nécessairement rester, au moins six mois, au Texas.
— Hein...? quoi...? demanda le colonel Ovaton, en regardant son hôte avec surprise.
— Ne soyez point étonné ! je vous expliquerai cela tout à l'heure. Je présume qu'il n'y aura aucune difficulté à vous démontrer que le temps dont je viens de parler n'a rien d'exagéré.
— Je n'ai guère songea cela, don Àlfredo.
Si vous daignez consentir à être clair, nous arriverons peut-être à nous comprendre,
El sefîor Seraville reprit, après un moment d'hésitation:
— En tout cas il est nécessaire que je m' explique : il est indispensable également, avant d'aller plus loin, que vous compreniez très-bien qu'il y a là une affaire, exclusivement entre vous et moi.
Le Colonel indiqua, par un paisible signe de tête, qu'il avait très -bien compris,
— Arrivons donc au fait, poursuivit don Alfredo: j'ai à vous faire connaître que, depuis quelques mois, j'ai découvert, avec le plus grand chagrin, je ne sais quelle intimité trop .amicale, entre îrona et le jeune Américain Ross Welland. Comment se sont-ils rencontrés, je l'ignore ; il me suffit de m'en être aperçu. Mon désir, ma
volonté est que toute accointance entre eux cesse pour toujours.
— Qui vous empêche de congédier vertement
l'Américain ?
«-: Eh, mon Dieu î tant qu'ils seront à proximité, ils auront des entrevues, c'est immanquable ; une séparation à grande distance pourra seule trancher le mal dans sa racine.
Un éclair d'intelligence illumina le visage d'Ovaton ; mais il garda le silence j usqu'à ce que Seraville eût fini de parler.
— Ce serait pour moi une blessure mortelle, continua celui-ci, d'apprendre que cet Américain a fait impression sur le cœur de ma fille. Le sang de ma famille ne s'est jamais allié avec pareille race.
— Mais, don Alfredo, la senorita est Américaine.
— Elle est née sur le sol Américain, oui :
mais elle n'y a pas puisé son origine pour cela. Mon intention, le désir de sa mère, étaient que notre unique enfant vit le jour sur la terre paternelle où ses ancêtres avaient vécu durant tant de siècles : mais les circonstances en ont décidé autrement ; les infortunes du père ont
rejailli jusque sur la fille. N'importe, sa main ne sera jamais donnée à un Américain.
— Il faut pourtant convenir d'une chose, ob-
serva Ovaton ; c'est que Ross Welland n'est pas le premier venu : ce n'est point un vagabond. S'il vient avec moi, ce n'est point comme Pierre ou Jacques, à cause de la solde que je lui paie. Son but, il me Ta dit, est de voyager, de voir du | pays, d'étudier les mceurs et les curiosités lo-
; cales, de rencontrer quelque aventure intéres-
! santé. Enfin, il a de la fortune, il a de l'or.....
| ce n'est pas un pauvre diable comme le colonel
i Ovaton.
— Je sais tout cela aussi bien que vous ; cela n'empêche pas qu'il soit Américain ; et, à cause dé cette nationalité, il ne sera jamais admis dans ma famille. De sa personne et de sa position je ne sais rien, je ne veux rien savoir, et je m'en
- inquiète fort peu. Il arrive des États du Nord ; il était à la Nouvelle-Orléans, il y ;a un an à
peine ; tout ce que vous et moi nous savons sur lui est loin d'être positif, et rien ne prouve qu'il ne soit pas un vagabond ou un chevalier d'industrie. En résumé, comme je vous l'ai dit, c'est une chose résolue : je vous ai, il me sem-
ble, donné une raison suffisante pour qu'il n'y ait entre moi et ce jeune homme ni amitié ni
alliance.
— Permettez une observation, don Alfredô ; moi aussi, j'ai du sang Américain dans les
veines.
Et puis du sang Espagnol, et, selon toute apparence, encore une douzaine d'autres sangs. Je comprends parfaitement votre insinuation: elle est vraie, en partie. Oui, j'ai des affaires et des relations avec des Américains. Que voulez-vous que j'y fasse? des intérêts majeurs m'y contraignent. Mais, remarquez bien...! tout ce monde-là n'est pas admis dans ma maison, et n'est nullement visité par moi. Mes amis, dans l'acception de ce mot, — sont bien loin de cette contrée où je m'agite.
— Dieu me préserve de rien dire qui puisse vous déplaire, don Àlfredo. Mes bons sentiments à votre égard sont toujours les mêmes. Maintenant, je suis impatient de savoir ce que nous allons faire.
— Vous avez raison : un dernier mot! Vous connaissez les causes de mon antipathie pour cet Américain. Il m'importe beaucoup qu'il soit éloigné d'Irona durant six mois pour le moins, de façon qu'il ne la revoie plus, ou du moins que s'il la rencontre ensuite il n'ait plus aucune raison de la rechercher. Par conséquent, j'ai le plus vif désir de vous voir prolonger le plus longtemps possible votre séjour au Texas. Que pensez-vous de cela?
— Hum ! çà va occasionner de rudes dépenses, don Alfredo. Mes hommes voudront être