SOLUTION
En arrivant, Nnggens faillit être fortmal reçu. Une douzaine de diaboliques visages rouges se précipitèrent vers lui, une douzaine de bras menaçants levèrent sur sa tête de longs et larges couteaux .
Mais Nuggens ne se déconcertait pas pour si
peu :
— Quelle crainte impatiente vous anime? ditil tranquillement en idiome comanche. Yous voyez Bien que j'arrive sans armes. Je viens rendre visite à votre chef Riantonon . Je veux voir
Riantonon.
Une surprise respectueuse se répandit parmi les Sauvages, en entendant cet inconnu nommer leur grand chef.
— Le Visage Pâle demande de voir le grand
Riantonon? demanda un Sauvage des plus proches.
Nuggens fit majestueusement un signe affirmatif.
— Il est près du feu, là -bas. Que le chasseur vienne.
Tous deux se rendirent au centre du camp, et là, Nuggens aperçut, assis près d'un large brasier, un grand coquin de Sauvage qui trônait en fumant.
— Voici un homme qui cherche Biantonon, dit le guide du chasseur en poussant ce dernier devant lui .
— : C'est le grand et bon Riantonon qui est
devant mes yeux? demanda Nuggens avec une componction admirable, — Je suis Riantonon, le grand chef des Gomanches, répondit l'autre avec une voix de lion.
— Je suis un des guerriers de Maxalhon, reprit Nuggens en redoublant de respect.
— La route de mon frère blanc a été longue ; il a falluune pensée importante pour le déterminer à venir aussi loin.
— Je suis chargé d'une mission importante qui préoccupe Maxalhon depuis plusieurs jours et plusieurs nuits.
Quoique le chef fût curieux de connaître la
cause de cette singulière visite, il était trop Indien pour laisser paraître une vulgaire curiosité. Il crut de sa dignité de transporter la conversation sur un autre terrain.
— Le sentier suivi par mo$ frère a été rude, ne restera- il pas avec nous jusqu'à demain matin?
— Les ordres de mon maître me prescrivent d'être de retour ce soir.
— Mes guerriers ont préparé de la nourriture;
mon frère doit avoir faim ?
— Mon rifle tire juste; je n'ai manqué de rien.
— Je ne vois point d'armes ?
— Je n'en avais pas besoin en venant au camp de Riantonon : elles sont à quelque distance avec mon cheval.
— Est ce que mon frère veut se reposer avant de faire connaître son désir ?
— Un cavalier n'est jamais fatigué.
Un profond silence s'établit : Nuggens, jugeant le moment favorable, prit la parole avec une certaine solennité :
— Une fille blanche, -*- une belle jeune fille,— a été enlevée il y a quelque temps par les
hommes rouges. Elle était très-chère à Maxalhon.
— C'était son enfant ? demanda vivement le chef.
— Non : il l'aime beaucoup plus qu'un enfant: il pleure jour et nuit en pensant à elle.
— Pourquoi envoie-t-il un message à Riantonon?
— Riantonon est le chef d'une forte et 7 aillantfe bande de guerriers. Je lui demande de chercher cet enfant et de la rendre à ses amis. De riches trésors seront sa récompense.
Cette insinuation parut toucher le Comanche : il demeura muet, plongé dans de profondes pensées, pendant que Nuggens attendait, la tête modestement inclinée. Enfin, le chef reprit :
— Riantonon ne connaît point qui a enlevé l'enfant : comment pourra-t-il la trouver?
— Maxalhon dit que Riantonon et ses guerriers sont les maîtres de la prairie dans l'espace de plusieurs centaines de milles . Rien ne peut
échapper à leurs yeux.
Ce compliment, délicatement lancé, fit son effet. Le Sauvage laissa errer sur son visage une lueur de satisfaction et répliqua :
— Maxalhon dit vf ai : rien ne peut échapper à l'œil de Riantonon.
— Alors il trouvera et rendra l'enfant ?
— Oui ! répondit résolument le chef.
— Maxalhon viendra le remercier avec des larmes dans les yeux, en lui apportant des richesses incalculables .
Mon frère restera- t-il avec nous jusqu'au
matin?
— Je dois repartir avec la bonne nouvelle, pour rendre heureux le cœur de Maxalhon, en lui portant les paroles de Riantonon.
À ces mots, Nuggens lit un mouvement, comme pour s'en aller : mais le clief le retint d'un signe. Le chasseur, sans en avoir l'air, pressentait très -bien ce qui allait se passer. Au bout de quelques instants un pas léger se fit entendre; Irona était en sa présence.
Nuggens, en comédien consommé, joua l'étonnement le plus profond et la joie la plus vive. Il s'élança vers la jeune fille, lui prit les mains avec effusion et lui adressa dans un jargon anglo-américain un déluge de félicitations qui avaient pour but de la mettre au courant de la situation, par conséquent, de prévenir toute imprudence de sa part.
Mais l'intelligente jeune fille n'avait nul besoin d'avertissement, elle sut très-bien jouer son
petit rôle.
— Riantonon est grand et bon 1 dit enfin
Nuggens, après avoir fini ses démonstrations ; Maxalhon viendra le voir.
— Êtes-vous seul ? demanda le chef avec une
nuance de méfiance.
— Deux chasseurs m'ont accompagné pour
me protéger : ils m'attendent à quelque distance. Riantonon hocha la tête :
— Le sentier est long, il y a beaucoup de dangers. Mes guerriers tous accompagneront.
De tous les périls, cette offre réalisait le pire ; car la présence d'une escorte déjouait l'ingénieuse fable inventée parNuggens.
Nous avons traversé tous les obstacles en venant, répliqua-t-il avec un sourire ; ils ne nous arrêteront pas au retour. Je suis sûr que Maxal-
lion ne voudrait pas permettre au bon Riantonon de déranger ainsi ses guerriers.
— Quand mon frère veut-il partir ?
— Sur-le-champ. Il faut franchir un grand espace avant l'aurore.
— Mon frère a-t-il amené un cheval pour la captive ?
— Je ne savais pas la trouver ; je n'en ai point amené.
Le chef se détourna et dit quelques mots à voix hasse ; un Indien amena aussitôt un magnifique cheval noir, sur lequel Riantonon, lui • même, aida Irona à monter ; ensuite il prit la bride et la remit aux mains du chasseur, en disant :
— Annoncez à Maxalhon qu'avant la prochaine lune Riantonon ira le visiter.
Nuggens s'inclina courtoisement et se mit en route.
Il n'osa ni hâter le pas, ni parler, ni même lever les yeux vers Irona : le cœur lui battait à briser sa poitrine car il craignait toujours que, par un soudain caprice, le chef Gomanche le rappelât.
— Ài-je eu là une bonne idée 1 se disait-il intérieurement, au fur et à mesure qu'il s'éloignait. Je me doutais bien que le succès serait infaillible... c'est égal je n'aurais pas pensé que l'amitié de Riantonon pour son collègue Maxalhon fût si vive. . .
Peu à peu l'espace fut franchi, et Nuggens se présenta avec son précieux butin aux yeux stupéfaits de Smith et de Welland.
Tls voulurent le questionner, mais il les interrompit :
— Pas un mot, enfants ! leur dit-il, vite !
vite ! sauvons-nous I
La petite troupe s'élança rapidement : Welland s'était placé près d'Irona, ils échangèrent un joyeux serrement de mains ; mais pas un mot ne fut échangé.
Us galopèrent ainsi pendant près de deux heures. Lorsqu'ils furent arrivés près d'une collin e rocailleuse, au bord du fleuve, Nuggens fit halte.
— Nos montures sont fatiguées, dit-il, nous
voilà hors de danger; il faut camper ici, et nous reposer le reste de la nuit.
Aussitôt ou dessella et on débrida les chevaux, on les lia aux piquets, enfin on alluma
le feu.
— Ouf I dit joyeusement le brave chasseur, lorsque tous les préparatifs furent finis ; nous voilà sortis d'une rude aventure !
— Gomment avez- vous si bien réussi? lui demanda Welland.
— Àh ! J'en suis moi-même étonné. J'ai imaginé de me présenter à ce grand coquin de làbas, — Riantonon, le chef Gomanche — , comme un envoyé extraordinaire de Maxalhon, — un autre fieffé brigand, sang-mêlé, chef d'une autre bande, — qui est fort de ses amis. Le ciel a voulu que mon stratagème réussit : mais je n'étais pas trop certain de ce succès, au début.
— Vous êtes un noble cœur, un fidèle ami, dit Irona, et tant que ma mémoire pourra conserver un souvenir, je vous serai profondément reconnaissante.
— Et moi, donc! s'écria Welland.
Nuggens sourit :
— Je n'ai jamais fait de mal à personne volontairement, j'ai eu bonne intention de vous rendre service ; mais, vraiment, la chose a été trop facile; ce n'est pas la peine de me remercier.
— C'est égal ! vous ne m'avez pas encore expliqué votre stratagème comme j'aurais voulu! observa Smith,
— Il n'y a pas de mal encore, mon bon ami, répliqua Nuggens avec un grand flegme; je vous développerai çà prochainement, lorsque nous serons seuls.
Smith se déclara content ; on procéda au souper, puis on se coucha après avoir préparé pour Irona une tente formée par les couvertures.
Le lendemain, dès le lever de l'aube, la fuite recommença, et, pour assurer davantage la sécurité de la petite troupe, on eut soin de marcher dans l'eau pendant plusieurs heures : de cette façon, la piste devenait impossible à suivre.
Vers le soir, Nuggens, qui était toujours devant, en éclair eu y, l'œil au guet, s'arrêta tout court au coin d'un petit bois, et manifesta une surprise extrême.
Ses compagnons l'eurent bientôt rejoint : un spectacle étrange et hideux les glaça d'horreur.
Quatre cadavres scalpés étaient assis aux pieds des arbres, à demi rongés par les insectes: c'était Velasquon, le colonel Ovaton, Pierre et Jacques.
. — Les pauvres diables ont eu moins de chance que nous, lit Nuggens en jetant sur eux quelques feuillages :... après tout, ils n'ont pas à se
plaindre, cette fin sauvage leur a évité d'être
pendus.
Cette oraison funèbre terminée, il donna le signal du départ, et tout fut dit sur les quatre aventuries.
Deux années plus tard, un steamer remontait rapidement le Colorado, transportant des voyageurs pour Àustin.
Sur le pont se tenait un groupe composé d'un grand vieillard à cheveux blancs, au visage sec et solennel ; d'une jeune et charmante femme appuyée au bras de son mari ; d'un baby que dorlotait sa nourrice.
— Mon père, dit la j eune femme, d'une voix émue ; voyez- vous ce banc de sable qui forme une île, là naut, là haut, juste dans le milieu du courant ?
— Oui, mon enfant.
— Eh bien, c'est là que Ross et moi nous avons passé un jour et une nuit avec les alligators.
L'impassible don Alfredo Seraville frissonna de tout son être, en serrant les mains d'Irona et de Welland.
— Ah 1 vraiment, poursuivit la jeune femme
il a été bien bon, bien dévoué, bien courageux, mon pauvre Ross !
— Et vous, Irona ! vous avez été admirable de force, de résignation.
— Figurez-vous, mon père, reprit Irona ; il m'a donné à boire dans le creux de ses mains ; il m'a protégée contre ces horribles monstres des eaux. Direz- vous maintenant que les Américains vous déplaisent ?
Don Seraville sourit ; autant, du moins, que sa dignité le permettait.
— Mais vos braves chasseurs..? demanda- 1- il, vos vrais sauveurs ; que sont-ils devenus...? "
— Barre à bâbord 1 doucement la machine I cria la voix rugissante du capitaine.
— Vous venez d'entendre Nuggens, répondit Welland; comme vous pouvez en j uger, il a conservé de robustes poumons.
— Ah ! très-bien ! fit don Alfredo en le lorgnant ; ah ! c'est pour lui que cette petite folle m'a fait acheter un steamboat.
— Mon père I répondit Irona d'un ton grondeur: je vaux bien un bateau, il me semble.
— Oh ! mon enfant 1 s'écria le vieillard avec une tendresse passionnée, tous les biens de la terre ne sont rien à côté ! — Mais ce coureur de bois aurait
— Chut î ne parlons pas trop haut; voilà le
lieutenant Smith qui s'approche ; observa Welland ; il poursuit son idée fixe.
— Quelle est- elle?
— Il cherche à découvrir Eiantonon le chef
Comanche, afin de lui expliquer le stratagème au moyen duquel Nuggene lui a enlevé Irona,
Effectivement, Smith, .armé d'une longue vue, se mit à explorer la plaine environnante.
Après une heure d'examen il replia son instrument, alluma sa pipe et s'assit paisiblement sur le banc de quart en murmurant:
— C'est dommage de n'avoir pu le rencontrer aujourd'hui; l'occasion aurait été.. .belle.. — Oh ! comme je rirai lorsque je lui ^éÇallferai/:^ à première v ue . / , <-