‹ La Caravane des sombrerosChapitre 22 sur 23 · DIPLOMATIE · texte numérisé non relu

DIPLOMATIE

Il aurait été difficile de rêver une plus chevaleresque et hasardeuse entreprise que celle où nos trois héros se jetaient ainsi tête baissée.

Aussi Nuggens, la forte tête du trio, était-il quelque peu rêveur, lorsque le lendemain matin, ils se mirent en campagne.

-r- J'ai une id ée à moi, dit-il au bout d'un assez long silence.

Et il accompagna cette exclamation d'un coup d'œil extrêmement fin.

— Voyons donc 1 faites-nous en profiter ? demanda Weîland avec curiosité.

— Ça n'est pas facile, reprit l'autre en hochant la tête ; vous allez rire de moi.

— Bah î ilfautparler, la langue est faite pour ça, observa gravement Smith.

— Ehbieu ! quelle idée croyez-vous que j'ai.

— De la racheter...? fit Smith après avoir ré-

fléchi.

— La racheter ! Et quelle rançon pourrais-je

offrir ?

— C'est bien ce que je me dis.,, murmura Smith dérouté. — Alors, vous allez leur tomber dessus comme un tonnerre; les éclabousser;

— Rien de tout cà.

— Enfin ! vous vous glisserez comme un serpent, vous ferez signe à la captive, et pendant la nuit...

. — Pas davantage, mon camarade.

— Ma foi ! je ne sais pas. Irez-vous leur faire une lecture ... un sermon ... ?

— Non, sir : cependant je dois dire que votre

dernière supposition se rapproche un peu.

•*- Voyez-vous ça 1 fit Smith avec un long sifîle-

ment ; je vous vois d'ici faisant appel à leurs sentiments les plus délicats... ce sera un grand triomphe pour vous d'avoir découvert quelque

chose d'humain parmi les Comanches i

— Vous n*y êtes pas, répliqua Nu ggens avec une emphase comique.

■ - Je renonce à deviner, dit Smith.

■— Je ne sais point quel plan vous avez formé,

observa Welland : mais j'ai en vous toute

confiance ; si vous êtes sûr du succès , je marche maintenant avec une nouvelle ardeur.

— On ne peut être certain de rien avec les Sauvages, répartit Nuggens d'un air de fausse modestie ; cependant j'ai quelques lionnes espérances.

Puis, comme chacun le regardait étonné, il continua :

— Quand le moment sera venu je vous en dirai davantage ; pour l'instant il faut agir et galoper ferme, attendu qu'il nous reste une fameuse piste à faire avant de rejoindre les Gomanches.

Aussitôt il piqua des deux, et la petite troupe s'élança au milieu d'un tourbillon de poussière. Toujours en galopant, Nuggens examinait la plaine à droite et à gauche ; il supposait que les Comanches ne pourraient être atteints avant la soirée du lendemain. Leur trace, du reste, était facile à suivre, ils n'avaient pris aucune précaution pour la cacher. On la suivit ainsi sur le bord du Colorado, pendant l'espace de plusieurs milles, et on arriva jusqu'à un lieu de campement dont les vestiges paraissaient tout récents.

— Nous sommes beaucoup plus près d'eux que je ne l'avais supposé, dit Nuggens après avoir procédé à de minutieuses investigations ;

nous les rejoindrons ce soir à la chute du jour. Ils ont fait ici une longue halte.

— Je croyais qu'ils ne quittaient jamais leur allure rapide, observa Welland , et que, sans se reposer, ils galopaient jour et nuit.

— Ah ! que Dieu vous bénisse 1 les croyez-vous d'acier..,? leurs chevaux ne sont pas plus infatigables que les nôtres. Quelquefois ils font des haltes de trois ou quatre jours.

— Ces Sauvages-là sont considérés comme les rois du désert ?

— Les rois... dites plutôt les maîtres du terrain, quoique cette position leur soit rudement disputée par les Mexicains et les Texiens.

— Je ne comprends pas que les hommes de la civilisation supportent ainsi les entreprises audacieuses de ces Bédouins, — comme je les ai entendus appeler — : avec une seule démonstration vigoureuse ils seraient refoulés pour toujours dans les solitudes.

— Ce que vous dites là est parfaitement vrai : mais ignorez- vous donc que les Mexicains sont les plus lâches des hommes ; Santa- Anna et tous leurs autres chefs sont d'insignes poltrons.

Les Gomanches le savent très -bien, ils en profitent.

— Les Gomanches ne doivent pas être loin maintenant, observa Welland après un moment

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de silence ; n'y aura-t-il pas du danger à les aborder brusquement ?

— Pourtant, n'est-ce pas ce que nous allons faire ? répliqua Nuggens d'un air fin.

— Je ne sais..,; vous avez été si mystérieux jusqu'à cette heure/ Ce serait le moment de développer votre plan ?

Nuggens secoua la tête malicieusement :

— Il y a stratagème et stratagème ; mon projet, tout à la fois, mérite et ne mérite pas ce nom. Je suis sûr qu'il produira de l'effet sur le vieux chef Gomanche, si nous le rencontrons.

Vainement Welland et Smith escarmouchèrent pendant quelques minutes pour lui faire confesser «es projets ; tout fut inutile, le rusé chasseur riait dans sa barbe.

À la fin Smith se mil en colère :

— Tonnerre et éclairs I s'écria-t-il^ gardez votre secret si vous voulez ; mais alors fermez votre bec et ne dites plus rien.

Nuggens partit d'un grand éclat de rire.

— Un jpeu de patience, dit-il, qui vivra verra. Si vous êtes sages, je vous dirai çà tout à l'heure.- * ■ "

On galopa silencieusement pendant uneheure:

tout-à-coup, Nuggens sauta à bas de son cheval pour examiner une piste.

— Qu'y a-t-il ? demanda Welland.

— Gà approche : marchons !

La course recommença, toujours rapide et silencieuse. Au bout de quelque temps, nouvel examen de Nuggens.

. — Eh Lien ? fit Smith.

— Nous y voilà, répondit Nuggens.

— Dans combien de temps? demanda Welland.

— Dans une heure et demie.

— Croyez -vous qu'ils soient campés ?

— Je ne peux savoir : probablement oui, à cette heure du jour.

On s'avança encore, mais avec précaution ; ce qui diminua la vitesse de la marche.

Près de deux heures s'écoulèrent ainsi : Welland s'impatienta de n e rien voir.

— Le temps que vous avez fixé est écoulé depuis longtemps, dit- il à Nuggens ; nous n'apercevons pas les Com anches?

— Patience l ne parlez pas si haut, nous en sommes bien près.

* — Ah !

— Voyez ces herbes ; il y en a qui n'ont pas

encore redressé leurs tiges depuis qu'elles ont été foulées.

— C'est vrai.

— Regardez cette feuille ; il y a dessus un insecte renversé qui s'agite, et n'a pas eu le temps

de se relever : reprit Nuggens eu baissant la

voix.

— C'est vrai ! murmura Welland eu admiration : rien ne vous éch

— Chut ! fît Nuggens en lui serrant le bras à le meurtrir ; les voilà !

Chacun dirigea ses regards dans la direction indiquée.

Des formes sombres, à peine visibles, sillonnaient la plaine. On n'aurait pu, sans être prévenu, deviner que c'étaient là des cavaliers : hommes et chevaux, confondus ensemble, représentaient des animaux fantastiques qui passaient

et repassaient comme des ombres. Les Indiens, conchés presque sur l'encolure de leurs coursiers, semblaient eu faire partie, et ne montraient ni leurs têtes ni leurs épaules.

— Gomment nous y prendrons-nous pour les aborder ? murmura Welland.

— Pas avant la nuit, car ils sont à bonne distance. Je les vois bien échauffés à courir ; il faut qu'ils aient fait quelque longue halte à la suite de laquelle ils ont besoin de mouvement.

— Quelle est leur idée en galopant ainsi?

— Ils chassent, ils examinent ; comme les oiseaux volent, ils courent sans but.

— N'ont-ils pas de demeures ?

— Si vraiment ! mais ils n'y font pas un long

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séjour. Leur village, — un gros village, — est situé à une vingtaine de milles sur le bord de la rivière. Es sont en train d'y rentrer, à cette heure .

— Si nous attendions, pour les aborder, qu'ils fussent chez eux ?

— Oh ! oh ! d'ici là, mes cheveux deviendraient trop longs I répliqua Nuggens d'un ton exalté ; non, sir 1 je leur dirai deux mots cette nuit, ou bien la jeune fille sera perdue.

— Il faut avancer encore ; les voilà qui s'éloignent, observa Smith en éperonnant son cheval.

Ses deux compagnons l'imitèrent : bientôt ils furent assez proches pour distinguer toutes les évolutions des Gomanches, dont ils admirèrent quelque temps la grâce et la symétrie sauvages.

Pour ne pas être aperçus par ces dangereux voisins, les trois amis furent obligés de se cacher jusqu'au soir : mais, la nuit venue, ils se remirent en marche.

A ce moment l'obscurité les empêchait, de distinguer la piste. Cette circonstance, en apparence défavorable, les inquiéta peu, car ils marchaient au jugé, connaissant la bonne direction.

Bientôt une lueur rouge, tamisée par les feuillages, arriva jusqu'à eux.

Nuggens eut un mouvement de joie.

Voilà leur camp ! dit-il.

Où mit pied à terre, et on s'approcha encore un peu, avecmille précautions . Des formes sombres allaient et venaient en tous sens, dans un désordre complet, la plus insouciante sécurité régnait dans le camp. Il était aisé de voir que les Comanches ne redoutaient aucune attaque.

Sans rien dire, Nuggens se prépara à réaliser le but de son expédition. Il eût bientôt fait, car il se borna à remettre son rifle entre les mains de Welland.

Le j eune Américain remarqua sur le visage du chasseur une expression étrange ; en même temps il sentit que les mains de Nuggens étaient agitées d'un tressaillement nerveux. Le moment critique était arrivé ; comme tous les braves cœurs, le chasseur s'animait à l'heure du danger ; s'il frémissait c'était d'ardeur.

— Adieu, mes enfants, dit-il en serrant la main à ses deux camarades ; si dans une heure vous ne me voyez pas revenir. . .

— Qu'allez-vous donc faire? lui demanda Welland, saisi de surprise.

— C'est mon stratagème, répondit Nuggens avec un sourire amical ; le moment n'est pas encore venu de vous le dire.

— Mais enfin ! vous reviendrez...?

Je Pespère, sans en être bien sûr.

— Que Dieu vous garde! nous attendrons fi~ dèlement.

Le chasseur s'éloigna d'un pas ferme et résolu. Smith et Welland Je virent se diriger vers les Comanches, sans se préoccuper de cacher son approche : au bout dequelques instants une rumeur soudaine, qui s'éleva parmi les Gomànches, indiqua que ïe brave parlementaire était au cœur de la place.

L'heure d'attente venait de commencer.

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