‹ La Caravane des sombrerosChapitre 4 sur 23 · UN CARACTERE MYSTERIEUX · texte numérisé non relu

UN CARACTERE MYSTERIEUX

L'aurore suivante n'était pas encore apparue que Ross Welland en était à déplorer sa vivacité intempestive, et s'accusait d'avoir été méchant et injuste envers Irona Seraville. En réfléchissant à la scène de la nuit précédente, et en la considérant sous son véritable jour, il ne pouvait se dissimuler que sa conduite exigeait de promptes et complètes excuses, car son emportement était allé au-delà de toutes les bornes.

Mais il était beaucoup trop orgueilleux pour se décider à remettre le pied dans une maison où. il se sentait considéré comme un intrus ; cette démarche eût-elle dû réparer tout le mal déjà fait, et obtenir son entier pardon.

Un instant il songea à écrire un petit billet à Irona : puis, au moment de prendre la plume, i

se prit à réfléchir que, suivant toute probabilité, sou épître n'arriverait point jusqu'à elle. Or,

l'idée de voir sou écrit passer sous le scrutin du père suffit pour le mettre de nouveau hors de lui.

Finalement, il décida qu'il valait mieux se séparer brouillés, sans songer, l'imprudent!

qu'un simple retour, un mot, un regard eussent tout raccommodé !

En conséquence, le lendemain, au lever du soleil, un joli petit steamer, quittant la gare d'embarcadère à la Nouvelle-Orléans, gagnait le milieu des eaux rapides et suivait le cours du Mississipi, dans la direction du golfe du

ue.

Sur ce bateau, parmi d'autres passagers, se trouvaient le colonel Ovaton et ses compagnons de voyage. Deux de ces personnages sont déjà connus du lecteur : comme les autres doivent jouer un rôle actif dans notre récit, il ne sera pas inutile de faire quelque peu leur connaissance pendant qu'ils naviguent vers le golfe, en côtoyant les rives du Texas.

Pierre Groujon était ce qu'on peut appeler un homme carré et silencieux. C'était un Français à large stature, à la charpente osseuse, mais d'un tempérament muet comme celui d'un poisson , c'est-à-dire restant volontiers vingt-

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quatre heures sans lâcher une syllabe. On ne l'avait jamais vu répondre à une question autrement que par un signe ; du reste, personne, excepté le colonel Ovaton, n'entreprenait de causer avec lui. La hase de son visage était aussi . large que le front ; le nez était un solide dressé entre les deux yeux en forme de parallélogramme ; sa houche figurait un large et double trait d'encre rouge, tiré à la règle ; ses cheveux ras, étaient taillés en droite ligne sur son front qu'ils recouvraient comme un dessus de boite.

L'ensemble de tout cela formait quelque chose de carré, dans l'exacte signification du mot.

Gomme cet être bizarre ne parlait jamais, sa bouche ne s'ouvrait guère que pour manger ; alors elle fonctionnait avec la vigueur et la régularité d'une machine à vapeur." Si, par un hasard extraordinaire, une parole se faisait jour au travers de ses lèvres, c'était uniquement par un coin de la bouche, tout comme un filet de fumée sortant d'un tuyau de pipe.

Tout était carré en lui : ses deux épaules ressemblaient à des Dés rapportés d'une manière factice au sommet de son torse : ses jambes, pouvaient très -bien être prises pour des bûches grossièrement écarries et reliées au corps par un assemblage de charpente : les genoux, l'em-

placement des mollets, les pieds, tout était à l'avenant. .

Personne n'aurait pu dire quelles étaient les pensées de cet être excentrique, car elles restaientrenfermées hermétiquement dans sagrosse tête : aucun de ses mouvements ne révélait une seule pensée ; mais en revanche ses moindres gestes avaient la force aveugle et brutale d'une machine ou d'un éléphant sans éducation.

Pierre Goujon était parfaitement l'homme qu'il fallait an colonel va ton : ce dernier n'avait qu'à faire un signe, à exprimer un désir ; aussitôt les forces vives de Pierre se mettaient en action, sans hésiter, sans tâtonner à droite on à gauche, sans se préoccuper du bien ni du mal, sans considérer autre chose que la volonté du maître.

Il avait une cinquantaine d'années ; mais personne, sans avoir son extrait de naissance, n'aurait pu lire son âge sur ses traits métalliques et rugueux. Ses cheveux épais, rudes comme le poil du sanglier, étaient restés entièrement noirs.

Jacques Ghoutier, était de dix ans moins âgé que Pierre Goujon. C'était un Sang-mêlé ; il possédait fort peu de vertus et beaucoup de vices; mais, par suite de ses habitudes discrètes et hypocrites, personne, excepté ses intimes, ne le connaissait à fond.

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Toutes les fois que ses passions mauvaises étaient enjeu, c'était un être vindicatif, emporté, dangereux; mais dans la vie ordinaire, c'était ce qu'on appelle vulgairement un bon drille, hâbleur/parleur et communicalif.

Il s'était établi une espèce d'amitié entre lui et Welland. Du reste, les deux aventuriers éprouvaient de l'inclination pour le jeune Américain, parla raison qu'il était le plus accessible de toute la troupe. Le colonel Ovaton, dès qu'il était embarqué dans une expédition importante, se montrait fier et réservé afin de sauvegarder sa dignité et de conserver tout son empire sur les hommes qu'il avait sous ses ordres.

Maître Jacques était muni d'un inépuisable fonds d'histoires ; il connaissait une foule de curiosités qui firent passer à Weîland plus d'une heure agréable pendant la traversée. Nous ne parlons pas de Pierre Goujon, car s'il écoutait tout, en revanche il ne répondait rien, et son impassible visage n'avaitjamais manifesté aucun sentiment.

La traversée du golfe s'effectua dans d'excellentes conditions, et ne donna lieu à aucun incident digne d'être mentionné. Le steamer arriva en temps opportun à Matagorda; ce fut là qu'eût lieu le débarquement, à l'embouchure de la baie de ce nom, et, dans le même lieu, nos

aventuriers passèrent leur première nuit sous le

ciel du Texas.

Les trafiquants de la Nouvelle-Orléans, qui commanditaient cette expédition, avaient pris leurs mesures pour que la petite caravane fût transportée par eau le plus loin possible. En

conséquence, un petit bateau à roues rapides, à faible tirant d'eau, attendait les voyageurs : ils

s'y embarquèrent, avec leurs chevaux et leurs

bagages, et le voyage commença sur le Rio-Go-

lorado.

, Welland remarqua parmi les passagers un individu qui, selon toute apparence^ avait en vue. le même voyage. Il avait pour compagnon un magnifique cheval noir; son équipement d'armes était complet : tout annonçait en lui l'homme des prairies. • . . ■

Robuste., musculeux, bronzé, silencieux, méditatif, il offrait un type complet de l'aventurier pour qui le désert n'a aucun obstacle, et qui vit dans les vastes solitudes avec le buffalOj le cheval sauvage et le rouge Comanche.

. Malgré ' ses apparences remarquables et son

grand air, cet homme déplut tout d'abord à Wel-

Jand. Il arrive assez souvent, qu'à première vue, deux individus qui se rencontrent se forment immédiatement une mutuelle opinion l'un sur l'autre. Et lorsque, de part ou d'autre, cette

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opinion est défavorable, ordinairement on ne saurait se rendre compte des motifs qui la dictent.

Mais cette fois il n'en fut pas ainsi pour Welland. En homme réfléchi, il passa plusieurs heures à scruter le fonds de sa pensée pour s'expliquer la raison déterminante de l'antipathie que lui inspirait cet étranger. En effet, ce sentiment pouvait à bon droit passer pour bizarre, et même injuste ou téméraire, car l'homme en question n'avait rien qui caractérisât le vilain : il était pensif, muet, d'apparence sévère ; mais voilà tout. Comparé au colonel Ovaton, et surtout à ses deux acolytes, il apparaissait infiniment supérieur à beaucoup de points de vue.

Néanmoins l'inexplicable instinct de répulsion qui préoccupait Welland, au lieu de diminuer, augmenta d'une façon si frappante que le jeune Américain, toujours extrême dans ses dispositions, en vint à se dire que faire la route asrec un tel compagnon était chose impossible : il eut même un instant la pensée de laisser là le voyage et de retourner sur ses pas.

Yainement il interrogea le colonel Ovaton sur cet individu : ni lui, ni Goujon, niChoutier ne le connaissaient en aucune façon ,.... à ce qu'ils assurer eut, du moins. Cependant tous trois, se prétendant bien informés, lui affirmèrent que

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l'inconnu ne resterait pas longtemps leur compagnon de route.

En résumé, ce. fut là un mystère qui, pour le moment, resta inexpliqxié.

Dans l'après-midi du second jour de leur. navigation sur le Rio-Goîorado, Welland se promenait de long en large sur le pont étroit du steamer, les mains derrière le dos, la tête basse, perdu dans les plus profondes réflexions»

Il songeait, pour la centième fois, à sa dernière entrevue avec Irona Seraville, et il déplorait amèrement la stupide vivacité dont il avait fait preuve. Son imagination attristée trouvait ample matière à s'exercer sur cette pensée que la séparation la plus déplorable était consommée entre eux ; — séparation que mille obstacles infranchissables pouvaient éloigner d'un rapprochement favorable.

Maintenant qu'il voyait les choses calmement, froidement, à leur vrai point de vue, il reconnaissait douloureusement que, non-seulement il avait été irréfléchi et sottement emporté, mais que, bien plus, iî avait été ingrat envers la jeune fille, au moment même ou elle lui donnait une

preuve de confiance et d'amitié.

Car, au fond, il avait dû en coûter à Irona de révéler ainsi les faiblesses, les injustices même

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dé son père ; et sa franchise n'était-elle pas la

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plus touchante preuve d'une amitié dévouée autant que sincère,... qu'était-elle devenue maintenant...? n'était-elle pas évanouie, perdue à jamais...?

An moment où il était plongé dans ses plus noires méditations à ce sujet, Welland leva machinalement les yeux, et tressaillit en s'apercevant que l'étranger, debout à quelques pas de lui, le regardait fixement d'une façon presque arrogante. Ses regards se croisèrent avec ceux du jeune Américain, et ce dernier eut la conviction que l'autre le regardait depuis longtemps. Désireux de sonder sur le champ cette espèce de mystère, Welland marcha droit à lui, posa sa main sur son épaule, et lui demanda :

— Quel est votre nom ?

— Hein... ? Quoi... ? répliqua l'étranger d'un air étonné, en français .

— Vous ne parlez pas anglais...? poursuivit Welland.

L'autre secoua la tête, en homme qui ne comprend pas ce qu'on lui dit.

— Ah ! peste soit de vous ! murmura Welland : je n'ai pas étudié assez votre heau baragouin, pour lier conversation avec vous.

Sur ce propos, le jeune Américain lui tourna le dos assez incivilement, et se remit en promenade sur le pont.

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La nuit vint, mais éclairée par une lune si brillante qu'on ne s'aperçut point de l'absence du jour. Le pilote, qui avait déjà accompli souvent cette navigation sur la rivière, resta seul sur le pont, sans avoir d'autre souci à prendre que de suivre le milieu du courant. Welland s'était installé sur l'arrière du bateau, et passait mélancoliquement les heures à contempler les silhouettes fantastiques qui se profilaient en lignes sombres sur les rives, et fuyaient silencieusement, au fur et à mesure que le petit navire continuait sa course rapide.

Il releva les yeux, un moment ; ce fut pour voir le fatal étranger assez proche de lui, dans une attitude identique à la sienne, et se livrant à la même contemplation. Son rude visage, vivement illuminé par les rayons lunaires, se penchait vers les rives, et les sondait du regard avec une attention qui semblait absorber toutes ses facultés, de façon à le rendre insensible à tout ce qui l'entourait.

Welland était nerveux et impressionnable à l'excès : cet être incompréhensible, apparu toutà-coup dans son voisinage, lui fit l'effet d'un cauchemar. Ses cheveux se dressèrent sur sa tête, et une horripilation générale le fit frissonner lorsqu'il vint à s'imaginer que cet homme tenait à sa propre destinée par un lieu mysté-

rieux, et qu'il était appelé à jouer un rôle dans son existence.

Vainement il s'efforça d e chasser cette pensée fiévreuse qui venait de l'envahir ; plus il s'appliquait à l'éloigner en observant qu'elle ne reposait sur aucune raison sensible, plus elle s'incrustait dans son imagination. Bien plus, malgré toutes ses tentatives pour songer à autre chose, il lui fut impossible de se débarrasser d'une telle préoccupation : il en arriva à être pris d'une sorte de délire, au milieu duquel la même idée..., toujours la même..., tourbillonnait par essaims vertigineux.

Il resta ainsi plus d'une heure, regardant fixement le fatal étranger, et se débattant sous l'étreinte d'un invincible malaise. L'inconnu,

de son côté, sans se préoccuper en aucune façon de ce qui se passait autour de lui, continuait à scruter du regard les rivages sombres : de temps à autre il grommelait quelques paroles inintelligibles : tout-à-coup il éleva la voix, et, à son grand étonnement, Weîland comprit ces mots prononcés en excellent anglais :

Non, nous n'avons pas passé la pointe, j'en suis sûr; elle doit être par ici.

Le premier mouvement de,Wel!and fut de revenir sur lui et de lui demander compte de la tromperie qu'il avait commise quelques instants

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auparavant : mais une seconde réflexionl'arrêta, il se détermina à garder pour lui cette découverte, sauf à en faire usage en temps opportun.

L'étranger remua encore les lèvres avec vivacité, mais ce qu'il dit resta inintelligible; plusieurs fois il promena ses regards d'avant en arriére, plaçant sa main au-dessus des yeux pour mieux voir, et cherchant à sonder l'ombre produite par les hauts feuillages qui bordaient le fleuve.

Le résultat de cet examen opiniâtre devint sans doute satisfaisant, car l'inconnu s'élança soudain de son poste d'observation et courut vers le pilote : au bout d'un instant le bateau stoppa. De l'entretien qui eût lieu à ce moment, Welland pût conjecturer que l'objet de son an-

tipathie allait quitter le steamer cette nuit même.

Effectivement une barque fut mise à l'eau, l'étranger y descendit, et, sur la requête du capitaine, ce fût Welland qui, avec un homme d'équipage, se chargea dé le conduire à terre. Le passager se tint debout surT avant, la bride de son cheval entre les mains, et ne fit pas un mouvement pendant 1 a courte traversée. À peine

eût-on touché le bord qu'il sauta sur sa monture sans proférer une parole, s'éloigna et disparut promptement dans les ténèbres;.

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Welland, ainsi que son compagnon, restèrent immobiles, sans songer à rejoindre le steamer, jusqu'à ce que le bruit de ses pas se fut évanoui dans l'éloignement.

— Nous voilà débarrassés de toi, importun désagréable! murmura "Wellandavec un soupir de satisfaction ; je fais des vœux ardents et sincères pour ne plus te revoir.

Hélas 1 ses vœux ne devaient pas s'accomplir.

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