UNE AUTRE CONFERENCE
Environ une demi-heure après que le colonel Ovaton fut parti, on sonna à la porte de don Àlfredo Sera ville.
La servante qui vint ouvrir, aperçut à la clarté de sa lampe une espèce de fantôme humain enveloppé des pieds à la tête dans un immense manteau et coiffé d'un large sombrero rabattu sur le visage.
Le visiteur demanda d'une voix jeune et vibrante :
— Bonsoir ! la senorita Irona est-elle à la maison ?
— Elle y est, sir.
— Veuillez donc lui présenter cette carte.
En même temps le nouveau venu entra sans
qu'on l'y eût invité, et ferma la porte derrière
lui. La femme de chambre le reconnut alors, et courut vivement s'acquitter de sa mission, pendant qu'il se débarrassait de tout l'attirail complémentaire qui l'abritait contre les intempéries de la saison.
Cette opération terminée il entra au salon et attendit patiemment l'arrivée d'Irona Seraville.
Au bout de quelques instants, un pas léger se fit entendre dans l'escalier, une porte s'ouvrit et livra passage à la plus charmante apparition qu'on put rêver.
Taille mignonne ; yeux et cheveux noirs ; type espagnol ; nez grec ; figure d'un ovale adorable ; teint de circassienne ; bouche imperceptible animée par des lèvres fines et spirituelles ; allure de fée gracieuse ; tous les charmes étaient réunis dans cette ravissante enfant que son peignoir en vaporeuse mousseline faisait ressembler à une créature céleste dont les blanches ailes étaient restées entrouvertes.
Elle traversa la chambre, plus légère qu'un
oiseau.
— Gomment ! Ross, c'est vous ? lui dit-elle, de sa douce et petite voix : j e croyais avoir reçu vos adieux .
. — Je tenais à vous revoir, car je pars de-
main. Mes préparatifs de voyage m'ont retenu plus longtemps que je ne pensais.
Ross Weiland offrait un beau type de la race américaine. Sa contenance était mâle et assurée, mais souple et élégante, sans aucune affectation. Toute sa personne respirait l'assurance, l'indépendance, la confiance en lui-même, et la- conscience de sa propre valeur. Un air de santé et de vigueur était répandu en lui ; sur son visage il y avait à la fois le reflet de la jeunesse, de la force et d'une vie active.
En parlant il s'était levé, avait pris galamment la main d'Irona, l'avait conduite à une chaise, et s'était assis auprès d'elle.
— Àh ! soupira la jeune fille ; je vois bien que vous venez me dire cet adieu dont nous nous sommes préoccupés' depuis si longtemps.
Vous voilà parti pour deux grands mois. Miséricorde ! comment survivrai-je à cela ?
Ses yeux noirs se voilèrent un instant de leurs
longs cils abaissés, un gros soupir termina sa
phrase ; ensuite elle regarda Weiland d'un air mutin.
Le jeune homme lui répondit en souriant avec tendresse :
Nous compterons ensemble, chère âme î les mois, les jours, les heures, les secondes, en attendant l'heureux jour où nous nous reverrons.
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Oh î oui ! c'est bien vrai ! mais je ne vivra
pas pendant votre absence.
Un éclat de rire argentin, clair et pur comme le son du cristal, servit de péroraison cette fois. L'exemple fut contagieux ; Ross fit comme elle.
Ah I c'est joli tout cela I reprit Irona avec tout le sérieux dont elle put disposer ; il n'en est pas moins vrai que nous plaisantons là sur une chose fort grave I... oui, vraiment! fort grave, monsieur ! Je vous affirme que si j'étais un homme, pareil voyage ne me tenterait nullement : les Mexicains et les Texiens sont perpétuellement en guerre.
Je sais cela parfaitement ; mais souvenezvous qu'il y a amitié et alliance entre nous et les Texiens ; et que jamais les lâches Mexicains n'ont eu le courage de s'aventurer dans le Nord- Texas ou je vais. Ainsi, comprenez bien que tous ne devez concevoir aucune appréhension à cet égard.
— Mais, il y a les Gom anches, les Lipans^ et je ne sais combien d'autres peuplades Indiennes. Ces gens-là sont plus dangereux que les Mexicains, car ils sont tout aussi sanguinaires qu'eux, et en même temps bien plus hardis et plus rusés.
— C'est vrai, Irona ; en défini tive, je ne puis
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évidemment avoir la prétention de faire pareili voyage sans courir aucun danger. S'il en était autrement, que deviendraient tontes ces aventures, si ardemment, si longtemps rêvées. Si je savais qu r il ne nous arrivât pas autre chose que de chevaucher jusques là-bas et de revenir bourgeoisement ensuite, je n'irais pas.
— 11 n'y apas à douter que vous ne rencontriez toutceque vous espérez, et beaucoup plus encore.
— Nous sommes bien montés, bien armés ; le colonel Ovaton est un vétéran du Désert ; ses deux compagnons sont également des braves à tous crins. Toute cette caravane offre ce que je pourrais désirer de mieux.
— Le colonel Ovaton peut avoir des qualités dans ce genre, mais moi, je ne l'aime pas ! répliqua la jeune fille avec emphase.
— Pourquoi donc, petite méchante ? En quoi a-t-il mérité vos antipathies ?
— Oh ! je ne lui ai jamais parlé, et n'ai jamais eu envie de causer avec lui. Cependant il est venu ici assez souvent.
— Qu'est-ce que votre père pense de lui ?
— Il ne m'a jamais parlé de lui. Dites-moi, Ross...
• — Quoi, chère mignonne ?
— Mon père a quelque chose qui le contrarie depuis un mois ou deux.
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— Je suis peiné de ce que vous me dites là, Irona ; j'espère bien que ni vous ni moi ne sommes pour rien dans ses préoccupations ?
— Vous êtes dans Terreur ; je crois être sûre
que nous sommes les causes.de son anxiété.
— Nous deux I Comment ? Que voulez-vous dire ?
— Vous ne devinez pas?... demanda Irona en regardant Ross avec une expression malicieuse.
Une clarté soudaine se fit dans l'esprit du jeune homme ; il venait de lire la vérité dans les beaux yeux noirs qui étaient fixés sur lui.
— Ah ! c'est à cause de mes visites ? Il est mécontent des relations amicales qui existent entre nous ?
— Précisément, Welland.
— Eh bien ! je ne m'en étais jamais douté.
Pourquoi ne m'aviez-vous pas instruit de cela, Irona ?
— Je n'en savais rien moi-même.
— Vous vous en êtes aperçue néanmoins : je suis très-mortifié de n'avoir pas été assez clairvoyant.
— J'avais toujours craint qu'il ne vous aimât pas ; mais je n'ai été sûre ^qu'hier. Je ne puis m'ôter de la tête que ce colonel Ovaton manigance quelque affaire avec mon père.
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— Quand et comment tous êtes-vous aperçue de cela?
— Cette nuit même : j'ai entendu leurs voix qui parlaient avec animation. Je ne peux rn'être trompée, le colonel Ovaton a un accent que je reconnaîtrais entre mille.
— Mais enfin, qu'est-ce ^qui vous fait penser que le colonel Ovaton a influencé votre père ?
. — Je ne pourrais vous dire...: j'ai un pressentiment..., si je puis m'exprimer ainsi. Je ne les avais jamais entendus causer avec une telle vivacité, jusqu'à la porte.
— H est plus probable que votre père a quelque affaire en train avec lui. Don Alfredo est grand amateur d'histoire naturelle, à ce que je crois ; il aura tenu à lui faire quelques recommandations pour qu'il lui rapportai îe plus d'échantillons possible.
— Dieu veuille qu'il en soit ainsi, Ross ! je ne voudrais pas éveiller en vous d'injustes soupçons contre Ovaton. Cependant, souvenez-vous en, j'ai le pressentiment que tout ce mystère a rapport à nous ; et, je peux le dire, mes pressentiments ne m'ont j amais trompée .
— C'est-à-dire, répliqua en souriant Welland,
que, tout en vous efforçant de me présenter
comme mal fondées vos préventions contre le
colonel, au fond du cœur vous persistez à les croire vraies. N'est-ce pas çà?
— Cest possible ; et pourtant quoique je ne puisse in 'appuyer sur aucun fait palpable pour justifier mes appréhensions, je sens intérieurement qu'elles sont bien fondées.
— Yous m'avez parlé, Irona, de l'antipathie que votre père éprouverait pour moi. Quelle en peut être la cause ?
— Je ne sais. Seulement, je suis sûre qu'il ne vous aime pas.
— Aujourd'hui, pour la première fois, vous vous en apercevez, et vous m'en faites part : je présume qu'il vous a donné ses raisons pour cela.
— Je vous le répète, Ross, mon père n'a pas de raisons, mais seulement des préjugés à alléguer. Dès le début, vous avez dû vous apercevoir qu'il nourrissait une antipathie invétérée, ou, si vous aimez mieux, une froideur invincible envers tous les Américains.
— Non, je ne m'en étais rendu compte en aucune façon, jusqu'à présent.
— Eh bien I je l'ai toujours vu ainsi depuis que j'ai l'âge de raison.
— Mais enfin, pourquoi leur en veut-il ? Que lui ont-ils fait...? Quelle raison le force à demeurer dans la patrie des Américains...? Que ne
retourne-t-il en Espagne, dans ce pays du soleil dont il est si fier ?
— Ross ! interrompit sévèrement Irona, vous oubliez que vous parlez de mon père !
— Excusez-moi Irona,... je ne songeais pas... je vous demande mille pardons : veuillez continuer, je ne vous interromprai plus.
— Hier, pendant le dîner, poursuivit la jeune fille, il me disait que plus il fréquentait les Américains, plus il se sentait prévenu contre eux, et que sérieusement il se sentait le désir de retourner en Espagne. Il n'a rien ajouté déplus : mais, en réalité, ses relations sont assez nombreuses dans New-Orléans, pour qu'il n'ait pas envie de quitter cette ville. — Du reste, ce propos ne signifie pas grand'chose, à mon avis ; il m'a déjà plusieurs fois parlé ainsi. — Mais quand il a ajouté : « Plutôt que de voir ma chère Irona « mariée à un Américain je préférerais la voir o enterrée dans un couvent ! » Alors j'ai compris toute sa pensée, quand il a dit cela... Je me suis détournée comme pour pousser la porte, car j'ai senti que tout mon sang me montait au visage. Il s'en est parfaitement aperçu ! — Quelques minutes après, comme s'il eût voulu m'achever, il m'a demandé s'il y avait longtemps que je n'avais vu ce garçon américain...
— Et que lui avez-vous répondu ?
— Je lui ai dit la vérité, tout naturellement.
— Est-il informé de ma présence ici ce soir ?
— Je le suppose : pourquoi cette question ?
— C'est qu'il me paraît étonnant qu'il n'ait pas déjà fait apparition pour vous protéger contre ce « garçon américain. »
— Ross, je vous en prie, souvenez-vous donc qu'il s'agit de mon père, et que vous parlez à sa fille. Je l'aime de tout mon cœur, car il est pour moi le meilleur des pères. Son amour-propre et ses préjugés sont implacables, je le sais, mais je nesouffriraijamaisjque personne en dise du mal.
Ross Welland jouait en ce moment, dans toute sa réalité, le rôla peu enviable d'amoureux en méfiance. An moment où il pouvait espérer de voir ses tendres sentiments accueillis et partagés parla charmante jeune fille qu'il aimait, les antipathies, subitement révélées du père de son adorée, le préoccupaient d'une façon fort vive. Mais ce qui le mit hors de lui, ce fut de suspecter tout-à-coup une connivence inattendue entre le père et la fille, pour lui manifester ces antipathies : le ton sur lequel Irona lui fit sa dernière réponse souleva tout un orage dans son esprit. Il n'en fallait pas davantage pour mettre en déroute ses habitudes ordinaires de galanterie et le pousser à une sortie aussi folle que peu courtoise.
— Permettez-moi, dît-il en se levant furieux, de vous assurer que don Alfredo n'aura désormais besoin de concevoir aucune crainte tou-
chant sa chère Irona : « ce garçon américain » cessera désormais d'occasionner aucun tronhle dans cette maison .
La jeune fille se leva aussi, toute irritée, et une étincelle brilla dans ses yeux noirs :
— Ross ! s'écria-t-elle, que signifie un tel discours ? En quoi ai-je mérité semblable réponse de votre part ?
— Certes ! je me reprocherais de pousser ce noble Castillan à enfermer sa fille dans un couvent, ou à la jeter aux mains de quelque vieux spaniard (Espagnol) dévasté parla vétusté de sa race ! poursuivit ironiquement Welland en gagnant graduellement la porte.
Irona le regarda s'éloigner, avec des yeux où le chagrin se mêlait à l'indignation : mais elle resta immobile. Au moment oa il allait disparaître :
— Comprenez-vous bien ce que vous venez de
dire ? lui demanda-t-elle d'une voix basse et à peine intelligible.
— Oh ! je vous avoue qu'ordinairement j'ai l'intelligence très-bornée. Bonsoir.
Sur ce propos, l'amoureux exaspéré s'enfuit,
tenant à la main son chapeau, son manteau ;
laissant la porte ouverte ; emportant avec lui une tempête de colère, de jalousie, de regrets, de soupçons, qui remportait de beaucoup sur l'orage des éléments déchaînés en cette nuit d'hiver.