‹ La caricature en AngleterreChapitre 10 sur 16 · H06ARTH ET LA POLITIQUE · texte numérisé non relu

H06ARTH ET LA POLITIQUE

au milieu de celte foule frémissante, Tartiste était assis, étudiant son ennemi, ne perdant ni un clignement d*yeux sarcastique, ni une grimace provocante, ni un sourire de défi^ ni un dédaigneux haussement d'épaules; au besoin, aidant sa mémoire de quelques coups de crayon, en guise de notes. Le procès se termina par un acquittement triomphal, mais la joie du démagogue fut quelque peu gâtée par Tapparition de son portrait. Portrait cruel, mais vrai : il est des gens qu'il suffit de peindre pour les diffamer. Les yeux louches disaient les voies tortueuses par lesquelles cet homme avait rampé au succès ; les grosses lèvres, baveuses et sensuelles, trahissaient le rhéteur et le libertin; enfin, sur cette face vulgaire, impudente et fausse, Hogarth avait écrit lisiblement toutes les ambitions et tous les vices de ce Mirabeau sans éloquence et sans générosité.

Ce fut au tour des démocrates de se plaindre. Churchill le satirique, — une gloire aujourd'hui éclipsée et justement éclipsée, — vint au secours de son ami Wilkes. Comme il avait « flétri » Garrick, il prétendit « flétrir » Hogarth. Il lui adressa une épître indignée où il affectait de grands airs et forçait le ton jusqu'à promettre à l'artiste, coupable d'avoir reproduit le tribun dans toute sa laideur, a grave of shamey un tombeau d'infamie I

Jeune, Hogarth n'eût fait que rire d'une telle parole. Mais, aux mélancoliques approches du départ, ces choses sont douloureuses à entendre et font tressaillir celui auquel elles s'adressent jusque dans ses fibres les plus intimes* Un tombeau d'infamie! A lui qui avait toujours vécu et travaillé pour le bieni 11 revisa son œuvre tout entière comme s'il eût voulu

la prendre à témoin. Il avait déjà gravé, pour lui servir de frontispice, sa propre image, où il se montrait à la postérité escorté de son fidèle chien. Il voulut fournir aussi le morceau final, ce que les graveurs anglais appellent the tail pièce. Un soir, dans un joyeux dîner, on Tinterrogeait sur ses projets. « Le tableau que je vais peindre, dit-il, sera La Fin de tout.. — Celle du peintre aussi? » demanda une jeune dame en riant. Hogarth s'inclina : u Celle du peintre aussi », répondit-il gravement. Bientôt le tableau, ainsi annoncé, fut soumis au public. On y voyait une bouteille brisée, un miroir étoile, une cloche fêlée, un mousquet éclaté, un vaisseau naufragé, un gibet qui s'écroule et dont la chaîne rompue a laissé échapper son pendu; une auberge en ruines avec cette enseigne : À la Fin du Monde ; un manuscrit dramatique ouvert à la dernière page où se lit la mention : Exeunt omnes. La faux et le sablier de Saturne sont cassés et le vieux bonhomme tient entre ses dents une pipe dont la dernière bouffée vient de s'envoler. Dans les nuages, les chevaux du Soleil sont morts de froid et le char d'Apollon s'est arrêté. Sur un parchemin à demi déroulé on déchiffre un arrêt de la chancellerie qui met l'univers en liquidation; la nature a déposé son bilan.... Un peu plus bas, une palette brisée : c'est la signature ou, si l'on veut, l'adieu du peintre. Un mois après, — c'éiait le 25 avril 1764, — il expirait dans les bras do Jane Hogarth.

Ainsi son dernier dessin était une allégorie comme celui qui, quarante-quatre ans plus tôt, lui avait servi de début. Le réaliste Hogarth a commencé et fini par le symbole.

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