‹ La caricature en AngleterreChapitre 11 sur 16 · HOOARTH ET LA POLITIQUE · texte numérisé non relu

HOOARTH ET LA POLITIQUE

Il n'est pas descendu dans ce tombeau d'infamie que Churchill promettait aux autres et se creusait à lui-même. On a oublié Sigismonde et ses mésaventures; une épaisse couche de poussière couvre L'Analyse de la Beauté et les critiques railleuses qui l'ont assaillie. Mais les « drames » survivent. Tout le monde les connaît, tout le monde les admire, tout le monde les cite et, en vérité, après un siècle et demi, vu à distance et jugé d'après sa postérité artistique, Hogarth nous parait plus grand qu'à ses contemporains.

Dirai-je, après beaucoup d'autres, que Hogarth fut un artiste de génie? Jusqu'ici, on le remarquera, j'ai évité ce mot de « génie »; il s'applique mal à un homme dont les qualités maîtresses ont été la patience, l'observation, le jugement et la réflexion. Nous ne l'appellerons pas un artiste de génie. Était-ce un artiste dans le sens où l'entendent nos contemporains, ce probe et pointilleux commerçant qui poursuivait, avec une âpreté digne de son bouledogue favori, créanciers et contrefacteurs et obtenait du Parlement une loi spéciale pour la protection de sa propriété artistique, l'homme dont le dernier mot à sa femme, en mourant, a été : « Surtout, ne vends pas Sigismonde moins de 500 livres! » Était-ce un artiste, ce travailleur régulier qui donnait à l'art les heures claires et fraîches du matin, et qui produisait sans café et sans névrose, sans vagabondages nocturnes ni maîtresses orageuses? Hogarth, avons-nous dit, était un composé du bœuf et du bouledogue, et l'artiste est un singe ailé. Nature sans délicatesse mais sans violence, il n'a jamais connu les soubresauts, les abattements, les intermittences, les brus-

ques essors, suivis de lourdes chutes et de longues inerties où Tarliste s'engourdit, lorsqu'il s'est enivré de lui-môme, lorsqu'il a fait une orgie de puissance créatrice. Hogarth, lui, n'a rien créé; il n'a pas eu dans sa vie un quart d'heure d'inspiration ni de caprice. L'imagination est nulle en lui : elle ne lui a pas fourni une figure, une attitude, un mouvement, un seul clTet. Rien, dans son œuvre, qui ne sorte de ses carions, et rien dans ses cartons qui n'ait été copié d'après le modèle vivant. Il a juste assez d'invention pour mettre en scène des personnages; il ne compose pas, il dispose ; il groupe des portraits en vue d'une intention morale à faire ressortir ; il collectionne des types qui expriment, par une gamme descendante, la dégradation du type général. Compilateur de faits psychologiques, voilA sa véritable profession.

De ses mérites comme graveur, je laisse juger ceux qui ont autorité en pareille matière. Comme peintre, nul n'a jamais songé à louer son coloris et, comme dessinateur, il est certain que son crayon est loin de l'heureuse facilité et de la fertilité improvisatrice d'un Gillray ou d'un Rowlandson. Le secret de sa force est dans cet effort réfléchi, indivis et continu, imperturbablement dirigé vers le même objet, c'est-à-dire vers la représentation de ce qui est, avec la volonté d'y lire, écrite en grosses lettres, la loi du bien et du mal; en d'autres termes, le mariage de l'art réaliste avec l'esprit puritain des classes moyennes. Par là il a agi sur les caricaturistes de son temps et, plus encore, sur ceux du nôtre. Il a influé sur les destinées de l'art anglais tout entier jusqu'à l'apparition du préraphaélitisme et de l'esthétisme et, après leur dispa-

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rition, sera ramené sur la crôte d*une nouvelle vague réaliste et puritaine. La littérature a senti aussi rinfluence de sa pensée. S'il y a un courant dont Shakespeare est la source, il en est un autre qui descend de Hogarth. Certes, pour la beauté de ses rives, la majesté de ses eaux, la magnificence des cieux qu'il rcflôtc, le courant shakespearien remporte sans comparaison sur son humble rival. Mais lequel des deux ira le plus loin? Lequel doit tarir le premier? Nul de nous n'en sait rien.

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Après Hogarth. — Vogue croissante de la caricature sous sa double forme. — Marchands, artistes, amateurs. — Thomas Rowlandson : Thomme et l'artiste.

Hogarth laissait derrière lui une double tradition, la satire de la société et la caricature politique proprement dite. Il avait créé la première, lui avait donné sa forme analytique et dramatique, son caractère franchement réaliste. Quant à la seconde, il Tavait héritée de ses devanciers et la léguait à ses successeurs à peu près telle qu'il Tavait trouvée, c'est-à-dire avec cette forme allégorique et symbolique qui est nécessaire à la sécurité comme à l'inspiration des artistes. Dans la satire sociale, il ne devait être ni surpassé, ni égalé; dans la caricature politique, il avait été médiocre. Là aussi, pourtant, il avait imprimé sa marque en introduisant dans le mesquin rébus d'autrefois un élément d'observation et de vérité. Lui mort, il y eut quelques années d'interrègne. Puis parurent deux hommes qui semblèrent se partager les deux grandes provinces artistiques qui

avaient formé Tempire de Hogarth. Ils s*appelaient Thomas Rowlandson et James Gillray.

Certes, on peut afGrmer qu*ils ont beaucoup contribué à la vogue prodigieuse delà caricature pendant les dernières années du xvm' siècle et les premières du xix<». Mais il est plus vrai encore de dire que cette vogue les a suscités, leur a mis le crayon ou le burin à la main. Ce ne sont pas, disons-le tout de suite, de ces hauts génies qui suivent imperturbablement leur vocation à travers les épreuves, la misère, Timpopu* larité, Toubli. Comme on va le voir, ils ont fait des caricatures parce qu'on leur demandait sans relâche des caricatures, parce que c'était la mode, parce que c'était la rage.

Les boutiques des marchands d'estampes, de 1770 à 1800, se multiplient et prennent de l'importance. On en voit dans toutes les parties de la ville. Chacune a sa spécialité et sa clientèle propre. Telle maison produit presque exclusivement des caricatures politiques, telle autre s'adonne à la satire des mœurs ; une troisième exploite le sentiment antipapiste, alors ardemment ravivé ; une quatrième vit sur la haine de l'étranger, toujours vivace et facilement satisfaite; enfin une cinquième cultive les sujets graveleux qui ont, en tous pays, beaucoup d'amateurs vers la fin du xvra* siècle.

La caricature d'alors ne ressemblait pas à la nôtre. C'était un objet d'art et, par conséquent, un objet de luxe. Plusieurs artistes étaient nécessaires pour la mettre en état de paraître devant le public. Le dessin ou le tableau original était dû quelquefois à une double initiative : l'un des deux collaborateurs fournissait le sujet, l'autre disposait les éléments de la

composition. Puis le graveur faisait son lent et minutieux travail, tantôt scrupuleux reproducteur de la pensée d'autrui, tantôt imprimant à Tœuvre sa propre originalité, corrigeant les fautes, rectifiant les contours, donnant de la finesse ou de la fermeté à une vague, mais suggestive ébauche. Les épreuves, peu nombreuses, étaient coloriées légèrement par des mains habiles. Elles se vendaient de quinze à trente shillings, atteignaient parfois cinq et même dix livres. Certaines épreuves de Rowlandson ont été payées cinquante guinées. Les plus riches pouvaient donc seuls prétendre à en orner leurs salons et à en faire jouir leurs amis. Mais, en même temps que la caricature était le régal de l'amateur aristocratique, elle obtenait, à la vitrine du marchand qui l'éditait, un succès populaire immédiat. La foule s'amassait devant la boutique ; on riait, les commentaires allaient leur train. Les gens disaient : « Avez-vous vu le nouveau dessin chez Humphry? » comme ils diraient aujourd'hui : « Avez-vous lu le l\mes de ce matin? » et le rire tranchant alors bien des questions, je ne sais si le caricaturiste de ce temps-là n'avait pas plus d'influence sur les événements que le journaliste de notre époque. Si la propagande par l'image a encore chez nous tant d'action, que ne pouvait-elle pas sur dos hommes pour qui raisonner était un ennui et une fatigue?

Un éditeur entreprenant, nommé S. W. Fores, s'avisa d'un système qui, sans rien ôter de sa valeur à l'estampe comique, la mettait à la portée des bourses moyennes. Ceux qui n'étaient pas assez riches pour acheter les caricatures, et qui ne voulaient pas se déranger pour aller les admirer avec la foule à la

vitrine du marchand, purent louer pour un soir une collection de dessins et s'en amuser tout à leur aise. Dès lors, rien ne manquait au succès de la caricature : il embrassait, du haut en bas, toutes les classes de la société. C'est qu'elle répondait à des besoins que nous ne connaissons plus ou que nous satisfaisons d'autre manière. Pendant vingt ans, un monde étourdi et frivole y chercha ses héros et ses bêtes noires, la chronique de ses scandales, petits et gros, le reflet de ses fugitives émotions, la confession, moitié contrite, moitié cynique, de ses péchés, présentée de telle sorte qu'elle dut exciter souvent ceux qui la recueillaient à en commettre de nouveaux. Pendant vingt autres années, la nation fut engagée dans un duel à mort contre l'ennemi héréditaire. La caricature fut l'expression favorite de ces fanfaronnades et de ces rancunes que traîne après elle une grande guerre. Ainsi elle fut identifiée avec l'âme nationale, non pas, assurément, avec ce que cette âme contient de plus pur et de meilleur, mais avec ce qu'il y a en elle de plus vigoureux et de plus vivant.

Cette vogue de la caricature parait avoir enrichi quelques marchands : je ne vois pas qu'elle ait fait la fortune d'aucun artiste. D'abord, les artistes de ce temps n'avaient point l'esprit prudent et commercial de William Hogarth. Ils ignoraient cet art moderne de capitaliser leurs bénéfices. D'ailleurs, ces béné* fices, il fallait les partager avec le graveur, l'aquatintiste et le marchand. Quelques-uns, il est vrai, gravaient leurs propres œuvres et les coloriaient en famille. Il en est, — Rowlandson fut du nombre, — qui se faisaient leurs propres éditeurs. Mais une telle universalité impliquait des aptitudes très diverses.

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réclamait beaucoup de temps, de labeur et de risques. L'artiste indolent trouvait plus simple de se mettre aux gages d*un marchand d'estampes, qui le nourrissait tant bien que mal, et de gaspiller au jour le jour son argent, comme il dépensait ses facultés. Lorsqu'il faisait mine de se révolter, les marchands avaient un moyen infaillible de le ramener à l'obéissance : ils le menaçaient du caricaturiste amateur. C'est là, en effet, un trait curieux et qui prouve l'incroyable attraction exercée par la caricature sur toutes les fractions de la société anglaise. Les hommes et les femmes du monde se piquaient de manier le crayon, sinon le burin; ils faisaient aux professionnels une dangereuse concurrence. Un avis, collé à la vitrine de S. W. Fores en mai 1787, informait les amateurs que leurs compositions seraient gravées gratis. Ce « gratis » n'est-il pas une trouvaille? Il donnait les apparences d'une prime de faveur à ce qui était, en réalité, une rouerie commerciale, qui avait pour but d'exploiter à la fois la vanité des uns et le dénûment des autres. On n'est pas surpris d'apprendre, après cela, qu'un de ces marchands se vantait, un peu plus tard, d'avoir eu o pour le prix du cuivre » la plupart des œuvres qu'il avait éditées.

La spéculation aurait complètement échoué si ces amateurs, — quelques-uns, du moins, — n'avaient possédé de réels talents. Pour ne pas encombrer ces pages d'une inutile nomenclature, je ne citerai qu un nom, celui de Henry Bunbury, parce qu'il domine et résume toute une classe et toute une génération. Il était né en 1750. Fils d'un baronnet, sa naissance et sa fortune lui permettaient de frayer avec les plus grands et avec les plus riches. S'il est considéré

comme un oracle dans le petit cercle de libertins qui entourent le prince de Galles, il tient aussi bien sa place aux fameux soupers de Reynolds, auprès de Burke et de Johiïson, de Gibbon et de Fanny Burney. Le président de FÂcadémie le presse d'envoyer ses œuvres aux expositions annuelles. Il n'a guère plus de vingt ans lorsqu'il se fait connaître par des caricatures sur les macaronis qui, vers 1772, représentent le dernier cri en matière de chic. Les modes, les chevaux, tout ce qui tient à la vie oisive et élégante, voilà son domaine. Chez lui, l'intention est spirituelle et juste, l'exécution facile, un peu lâchée. Qu'importe I Le graveur arrangera cela, comme nos correcteurs d'imprimerie mettent l'orthographe et la ponctuation dans les œuvres littéraires de certains de nos mondains et de nos mondaines.

Si les amateurs sont une légion, les professionnels forment une armée, et une armée qui s'augmente et se renouvelle sans cesse jusqu'aux environs de 1815. Ce sont d'abord les ennemis et les élèves que Hogarth a laissés derrière lui; Paul Sandby, — un peintre que la haine a fait caricaturiste, — est à la tête des premiers, et Collctt peut servir de type aux seconds. Quand on regarde les dessins de Collett et qu'on les compare à ceux du maître, il est impossible de ne pas se rappeler un mot burlesque et profond de notre excentrique contemporain, le peintre Whistler : « Quand on marche derrière un homme, on ne voit que son dos. » C'est précisément de cette manière que Collett emboîte le pas derrière l'auteur du Bake's Progress. Il n'a jamais vu que le dos de Hogarth ; peut-être n'a-t-il vu que son ombre sur la terre où il avait passé. A la génération suivante,

rinfluenco de Hogarth va décroissant. On étudie encore et on applique les procédés du maître, mais on ne regarde plus la vie avec les m'êmes yeux. L'intention comique s'accentue ; Tintention morale s'atténue et finit par disparaître. L'histoire du vice, dont Hogarth avait fait un drame, va redevenir ce qu'elle était pour nos aïeux : une farce. Parmi cette pléiade de caricaturistes, cinq ou six noms reviendront fréquemment dans les pages qui suivent : Sayers, dont Pitt fit l'auxiliaire de sa victorieuse politique, et qui nous a laissé une inappréciable galerie de portraits; Woodward, un amphibie de la plume et du crayon, qui met autant d'esprit dans ses dessins que de pittoresque dans ses légendes et qui est surtout intarissable quand il s'agit de décrire les mœurs du peuple et de la petite bourgeoisie; Isaac Cruikshank, qui, pendant vingt ans, a fait campagne contre les Français par la caricature, mais dont le plus grand mérite est d'avoir été le père et le maître de Robert et de George Cruikshank; enfin, Gillray et Rowlandson, qui incarnent, l'un la satire politique, l'autre la satire sociale : deux figures originales devant lesquelles il faut s'arrêter.

Thomas Rowlandson était né en 1756. A l'école du docteur Barrow, dans Soho Square, il se rencontra avec le fils do Burke, ce Richard que l'admiration paternelle rendit si ridicule et qui n'échappa que par une mort précoce à la destinée lamentable des génies avortés. Rowlandson évita l'enfant prodige pour se lier avec Bannister, plus tard comédien célèbre, et avec Ângelo, qui devint un habile maître d'escrime rival et ami du fameux Saint-Georges. En quittant l'école de Soho Square, il suivit les cours de l'Aca*

demie royale, alors récemment fondée. Là, ses dons naissants attirèrent Tattention de ses maîtres, en môme temps que ses gamineries légendaires faisaient le désespoir du vieux Moser. Â peine le vénérable conservateur avait-il placé le modèle vivant en position qu'on voyait tressaillir la pauvre fille. C'est Rowlandson qui la bombardait à l'aide d'une sarbacane. On voulait l'expulser pour cette plaisanterie, mais comment garder rancune à ce brillant et joyeux adolescent qui recevait les mercuriales en riant et éludait la punition d'une mauvaise farce par une farce nouvelle?

Son père était un gentleman ruiné, mais il lui restait des parents riches, entre autres une tante française, qui adorait les artistes et les mauvais sujets. Sur son invitation, Rowlandson alla faire plusieurs séjours dans ce Paris que Hogarth appelait de la boue dorée (begilt and befouled). Thomas Rowlandson y trouva le foyer des arts et le centre des plaisirs. Il eut beau être ingrat envers ce Paris qui l'avait formé, la trace des études qu'il y avait faites ne s'efTaca jamais. C'est là qu'il semble avoir pris quelques-unes de ses qualités et plusieurs de ses défauts : la patiente et infatigable imitation de la nature, la recherche du détail vrai, le sentiment de l'élégance féminine et le goût du « grivois », du « graveleux », c'est-à-dire de certaines intentions malicieusement libertines, très appréciées des contemporains de Fragonard et auxquelles la candeur des héroïnes de Greuze ajouta une saveur de plus.

De retour à Londres, Rowlandson eut à choisir sa voie. La situation était à peu près la môme qu'à l'époque des débuts de Hogarth. Plus que jamais le

grand art consistait à représenter des dieux grecs, des héros romains ou des personnages de TAncien Testament. Pour se préparer à un tel honneur, il fallait d*abord passer quatre ou cinq ans en Italie. Au retour, une sorte d'auréole entourait ce Hadji, ce pèlerin de Tart, qui avait vu les Loges et le Jugement dernier^ scruté de tout près les toiles radieuses du Titien et de Léonard de Vinci, dérobé à ces maîtres quelque chose de leur lumière et de leur inspiration. Après avoir passé par cette initiation, on pouvait faire deux choses : ou mourir de faim orgueilleusement dans un grenier, comme Barry, ou, — si Ton avait do la souplesse et de la tenue, comme West, — ramasser dans une antichambre royale des titres et des commandes officielles. La vanité individuelle, d'autre part, offrait toujours, comme au temps de Hogarth, une mine d'or aux portraitistes. Mais que de dégoûts dans une telle carrière 1 Reynolds, il est vrai, composait ses portraits comme des tableaux et, après avoir reproduit trois mille visages, conservait encore son enthousiasme pour les beautés et la puissance d'expression données à une face humaine. Mais pour un Reynolds combien de Romneysl Rowlandson tâta de ce métier. Pendant sept ou huit ans il exposa des portraits, dos sujets sérieux. En 1784, il perdit patience, sortit de la grande roule battue qui conduisait à l'Académie, s'attacha définitivement à une forme de l'art qui, en lui promettant des gains faciles, donnait libre carrière à sa verve et à sa gaîté. Il composa non des caricatures, mais des tableaux de mœurs, et, si l'on veut se faire une idée de son système artistique, il suffit de regarder ses premiers dessins, par exemple ses Jardins de Vauxhally que

Ton considère comme son chef-d'œuvre. C'est, tout au moins, son œuvre la plus complète, la plus achevée, celle où il a le mieux déployé à la fois toutes ses facultés. Pour cadre un lieu réel, très exactement reproduit, et, dans ce décor, une foule anonyme au travers de laquelle il jette des figures historiques comme des grains de raisin dans un pudding. Ce sont des portraits, mais des portraits incorporés à un tableau; et c'est dans cette subordination des détails à l'impression totale qu'est le talent, j'irai presque jusqu'à dire le génie de Rowlandson. Si vous perdiez la clef qui vous donne le nom des personnages, le document diminuerait de valeur, l'œuvre d'art demeurerait entière; elle garderait, — chose plus curieuse, — toute sa signification morale.

Dans tout cela, aucun excès. La nature est maniée librement, jamais parodiée ni déformée. Rowlandson est un observateur. Idées, figures, formes, attitudes, mouvements, sa mémoire lui fournit tout ce qu'il veut; elle ouvre à l'artiste un crédit illimité. De là son aisance incomparable à ordonner des groupes, à manœuvrer des foules. Et voilà pourquoi il ne semble jamais arrêté par une difficulté technique à vaincre ou à tourner.

Deux anecdotes caractéristiques, rapportées par son ami Angelo, nous le montrent toujours prêt à prendre des notes sur la vie et rechargeant sa mémoire artistique, remplissant, à mesure qu'il le vide, son arsenal de faits et de documents. Une nuit, regagnant son logis, il est arrêté et détroussé par un voleur. Dès le lendemain, bien accompagné, il se met à la recherche de son homme à travers les bouges de Seven Dials et de Drury Lane. Il ne trouve pas le

voleur qu'il cherche, mais, intéressé par tout ce qu'il voit, il a vite oublié le motif de cette descente aux Enfers. Il tire son carnet et esquisse quatre figures de buveurs assis à une table voisine de la sienne. Ces quatre hommes représentent, dans cette « cour des miracles » anglaise de la fin du xvm" siècle, la hiérarchie du vol, les quatre ordres qui constituent le monde de la pègre : le higlmaymariy ou brigand de grand chemin, qui attaque les diligences et les cava* liers; le footpady ou voleur de petit chemin, qui attaque, à pied, le passant isolé; le house-breakevy qui s'introduit avec effraction dans les maisons habitées; enfin, le pickpocket^ le volereau qui exploite les foules de Londres et glisse une main adroite sous la basque de rhabit ou dans les profondeurs du gousset pour en extraire un mouchoir, une montre ou une tabatière.

Rowlandson visito Portsmouth, accompagné do son ami Angclo. On leur permet d'entrer dans l'hôpital où' sont traités, — assez mal, je le crains, — nos pauvres prisonniers blessés. Un d'eux qui, avant d'ôtre défiguré par une horrible blessure, a été un bel homme et un brave soldat, est en train de rendre Fâme. Le spectacle est navrant et l'odeur de mort est terrible. Le maître d'armes, prêt à défaillir, s'éloigne. Rowlandson demeure au pied du lit. La curiosité de l'artiste supprime en lui la pitié et le dégoût. Il n'a qu'une pensée : fixer cette agonie qui s'offre à lui. En quatre coups de crayon, il la tient. Le cadre misérable de la scène, les amis en pleurs, le prêtre penché vers le lit, la face moribonde qui essaye de se coller au crucifix, tout est rendu avec une tragique et naïve simplicité, et je crois que les artistes

mo comprendront si j'ose écrire : avec une horrible bonhomie.

Voilà comment il emmagasine des impressions qui serviront de matériaux à son œuvre future et comment il retrempe sans cesse son inspiration dans la vivante réalité qui Tentoure. Son observation n'est jamais profonde, mais elle couvre, en surface, un champ presque indéfini, et les moyens dont elle dispose pour s'exprimer ne sont pas moins variés. Ne croyez pas que son expérience soit circonscrite au monde de l'élégance, de la galanterie et du plaisir où il se plaît de préférence. S'il voit le soleil se lever dans les rues de Londres, évidemment c*est parce qu'il a oublié de se coucher; mais, lorsqu'il me montre le soleil se levant, à la campagne, sur un rendez-vous de chasseurs, c'est, au contraire, parce qu'il a su s'arracher de son lit à cette heure matinale. Il possède les paysans, les soldats, les marins, comme les flâneurs de Bond Street et les grecs des tripots du West End. 11 les aborde comme ils se présentent, de face, de dos, de profil, courant, criant, riant, buvant, faisant l'amour. Il se fait un jeu des raccourcis scabreux et des perspectives embarrassantes dont Hogarth se serait prudemment abstenu. Les arbres, les édifices, la campagne, la mer, les navires : rien ne Tétonne, rien ne prend au dépourvu son universalité artistique. « Il n'y a rien de si beau que les marines de Rov^landson! » disait le vieux George Cruikshank à M. Grego. Pour moi, je ne me lasse pas d'admirer ses chevaux et ses femmes. Nul ne sait, comme lui, arrêter une chaise de poste à la porte d'une auberge de village ou lancer à fond de train sur une pente quatre chevaux ardents, avec la maestria

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d*un cocher anglais de grand style; nul, enûn, ne fait mieux voler, dans un nuage de poussière, les héros du turf sur la piste gazonnée de Newmarket. Mais son crayon a aussi de mystérieuses sympathies pour rhumble travailleur des champs, aux formes massives, à Tallure lente et résignée, pour le pauvre cheval de labour ou de charrette dont le cou las se penche vers la terre et qui plie les jambes de devant comme s'il allait s'agenouiller pour demander grâce. Dans cette innombrable variété d'attitudes, pas un muscle qui ne soit à sa place et qui n'agisse au bon moment; pas un mouvement qui n'exprime une intention. En sorte que je me demande si ce n'est pas Rowlandson qui a révélé le cheval, — je dis l'âme et le corps du cheval, — â ces animaliers dont le succès fut si vif à la génération suivante et parmi lesquels Edwin Landseer fut le plus grand.

La môme génération devait porter très loin le culte de la beauté féminine. Nos grand'mères, il y a quatrevingts ans, cherchaient dans les keepsakes anglais un idéal de grâce et d*élégance qui, finalement, s'évanouit dans une fade perfection, dans l'invraisemblable délicatesse des lignes et des contours. Rowlandson avait été aussi un précurseur de ce mouvement. Au début de sa carrière, et jusque vers 1800, les formes pures, suaves et fraîches naissent d'elles-mêmes sous son crayon ou sous son burin, car le graveur, chez lui, possède toutes les qualités du dessinateur, et le cuivre ne lui oppose pas plus de résistance que le papier ou la toile. Quelques-unes de ses compositions, pleines de femmes et d'enfants, produisent l'impression exhilarante d'un bouquet de roses ou d'une corbeille de fruits. Joie de vivre, innocente vanité, douce

malice ou candeur un peu niaise : ces jolis visages n'expriment rien de plus. On y lit les sensations de répiderme et non les sentiments profonds. Ce qui gâte un peu tout cela, c'est Téternelle préoccupation libertine, c'est cette « polissonnerie » du xvm*^ siècle qui, en admirant et en adorant la femme, ne cesse de lui manquer de respect. Qu'elle soit endormie ou évanouie, surprise au lit par des voleurs, emportée à travers un incendie, ou qu'elle se sauve devant une pluie soudaine en. retroussant ses jupes, qu'elle soit paralysée par la pçur ou par le mal de mer jusqu'à perdre lé souci et le gouvernement d'cUo-môme, l'artiste profite de tout, même des terreurs suprêmes d'un naufrage, pour se ménager quelque petit spectacle furtif dont il veut partager avec nous l'amusement, Combien ce cynisme, toujours en éveil, est loin du réalisme parfois» brutal de Hogarth, qui aborde de front los sujets scabreux, mais n'introduit jamais insidieusement la 'gràvelure où elle n'a que faire!...

Bien différent de son prédécesseur et de son maître, Rowlandson sera un peintre *de mœurs et non un moraliste. Il traitera les mêmes Sujets, mais dans un esprit opposé. Là où Hogarth fronce les sourcils, Rowlandson hausse les épaules, sourit et. passe. C'est pourquoi l'un arrive très vite au drame, l'autre se cantonne dans le domaine de la comédie, sinon dans celui dé la farce. Je ne connais qu'une page vraiment et exclusivement tragique parmi ces dix mille dessins que Rowlandson a jetés à tous les vents du siècle. C'est une gravure intitulée Distress. Quelques malheureux, sur un frêle canot, sont abandonnés au milieu de l'Océan. Ni voile, ni terre en vue< Ils n'ont

- A l'Université

échappé à une catastrophe que pour subir la plus horrible des morts. Sur leurs faces hébétées ou convulsées, la faim, le désespoir, la folie, à différents degrés, ont gravé leur marque. Point de « petite femme », de corsage qui bâille ou de jupon qui se retrousse : rien qui distraie Fattention ou qui diminue Thorreur. Cela est aussi terrible que cela est simple et grand.

Donc Rowlandson eût pu être, lui aussi, s*il Teût voulu, un maître du drame graphique. Mais il ne le voulut pas. Son tempérament décida de son talent et il préféra laisser en friche quelques-unes de ses facultés pour rester avec ceux qui « se hût^ de rire de tout ». Sa morale est exactement celle g os anciens comiques : dégoût du vice quand il est Vac ^x, laid, sordide; universelle indulgence pour tout ce qui est jeune, gracieux, aimant et gai. C'est une morale qui prend parti pour les servantes contre les maîtresses, pour les fils contre les pères, pour les débiteurs contre les créanciers, pour tous les révoltés contre toutes les lois. À quoi un jeune homme de bonne famille peut-il employer son temps, sinon à boire, à courir les filles, à faire des dettes? Et à quoi sert un père, sinon à payer ces mômes dettes? Voici deux générations en présence Tune de Tautre dans un dessin de Rowlandson. Le père, un vieux squire au tricorne posé de travers, appuie résolument le menton sur le pommeau de sa canne et se détourne d'un air obstiné, mais goguenard. Le fils, un étudiant d'Oxford ou de Cambridge en robe et en toque, plaide, le bras étendu, souriant, patelin, insidieux. Et je me figure entendre ce dialogue : « Pas un sou, coquin, entends-tu? — Père, elle était si gentille, cette petite I... Il faut que je te raconte.... — Raconte,

maiç.tu^ n'auras pas -un sou. — Et quelles bonnes farces nous avons, faites!. Comme . nous avons fait enrager les proc/ors I.;. Voyons, tu en faisais de. bien pires, quand tu avais , bu tes.trois bouteilles de porto à souper? , — ^ Trois bouteilles,, impertinent? Jamais moins de six 1 — C'est admirable! Ah ! quels gaillards vous étiez dans. celempsJàl... Alors, tu paieras ce jiiif?... —/Oui, mauvais drôle, je paie encore cette fois,'mais n*y reviens plus I Que je sois damné si, à la prochaine ; occasion, je ne te laisse bel et bien fourrer à. la TT/eer par tes créanciers! »

.C'est d'après, ces. principes, .semble-t-il, que Rowlandson gouvernait sa propre vie ou, plutôt, la laissait dériver partout où la poussaient son humeur et sa fantaisie. La main ouverte, joyeux compagnon, excellent camarade,' aussi fidèle en amitié que capricieux on amour, décidé à ignorer lous les autres devoirs <le la vie ou ai s'en inoqucr, il est lo.typc accomplidc l'artiste, tel qu'on le comprenait autrefois, c'est-à-dire la vivante antithèse du bourgeois, un enfant qui a les sens et rimagination d'un homme adulte. Nous ayons un portrait de lui qu!il introduisit dans un tableau exposé en.i787 à l'Académie royale. C'est, une scène de jeu dans un. tripot^ oùde.naïfs provinciaux sont dévalisés par des grecs. L'artiste s'est attribué sans vergogne le rôle d'un des escrocs. Nez fort et recourbé, menton nettement découpé, l'arc des sourcils finement et hardiment dessiné, la, prunelle claire, le regard direct, aigu, pénétrant, une masse de cheveux blonds et bouclés, rejetés en arrière et formant à la figure une. auréole qui se détache sur le feutre noir du chapeau; enfin, — si l'on veut .une impression d'ensemble, — l'air un peu fou, l'air d'un passionné^ d'un dévorant. Tel est

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Rowlandson à trente ans. On devine en lui tous les appétits qui coûtent cher, y compris la générosité. Un grand seigneur de notre vieille comédie dit à son valet avant de sortir : « Laflcur, as-tu mis de Tor dans mes poches? » En effet, il faut de Tor pour soutenir, ce rôle de Thom me do plaisir et dcrhommeàla mode. Ce fut la tante française dont il a déjà été question qui se chargea de remplir les poches de Rowlandson. Elle lui légua 7 000 à 8000 livres sterling (environ 200000 francs), qu'il perdit au jeu en très peu d'années. Mais que lui importait? Il crut, sans doute, qu'il pourrait indéfiniment battre monnaie avec ses facultés d'artiste, que les idées afflueraient toujours à son cerveau, que le sang courrait toujours aussi rapide et aussi chaud dans ses veines, que toutes les sympathies, comme toutes les chances, continueraient à se précipiter vers lui. Douze ans après le premier portrait, nous en avons un second dans le Voyage d*un Peintre au Pays de Galles. C'est la môme silhouette qui s'offre à droite, c'est le môme effet do cheveux clairs qui s'enlèvent sur le feutre à la Van Dyck; mais ces cheveux sont moins fournis, le regard se voile, le fin et fier profil s'empâte dans les bajoues naissantes et dans le double menton qui commence. C'est la décadence physique qui s'annonce. La décadence artistique marche de pair; elle durera plus d'un quart de siècle. Rowlandson ouvre une boutique, comme Hogarth, et s'aperçoit qu'il ne suffit pas d'être un grand artiste pour être un bon marchand. Son invention esta bout. Comme elle n'a jamais connu que l'extérieur des êtres et des choses, elle a maintenant fini de faire le tour de cette société qu'elle a fouillée dans tous les coins, dont elle a reproduit et parodié toutes les attitudes.

tous les gestes, tous les tics. A présent, Rowlandson grave les dessins de Wopdward, de Henry Bunbury, de John Nixon. Il ramasse les idées d*autrui et, s'il obtient encore des succès, c'est avec l'aide d'une pensée plus jeune ou plus originale. Quand il est livré à ses seules ressources, tout ce qu'il sait faire de mieux est de chroniquer, le crayon à la main, les petits scandales du jour, de donner une forme concrète à quelque plaisanterie de collège ou de table d'hôte. Le peu de philosophie qu'il ait jamais possédée l'abandonne ; il ne sait plus découvrir le caractère sous la grimace, ni extraire un type d'une foule humaine. Il sent son impuissance, et c'est alors qu'il renonce ù la satire sociale pour revenir à la caricature politique. Là, il est assuré d'une collaboration qui garantit le succès, même aux plus médiocres efforts. L amourpropre national, alors monté à un paroxysme de rage, justifie toutes les violences, approuve toutes les injustices et couvre toutes les pauvretés. Et, quand cette ressource, enfin, lui manque, le vieux caricaturiste se réfugie, avec la caricature elle-même, dans l'illustration des livres en attendant celle des journaux. Mais, quoi qu'il fasse, sa grâce et son élégance l'ont trahi. Son « faire » est devenu lourd, négligé, presque grossier. On dirait que ses modèles, les jolies filles de 1785, ont vieilli avec lui et, comme lui, se dégradent, s'épaississent, noient leurs contours dans un informe embonpoint. Rowlandson a cessé d'être exact et vrai, probablement parce qu'il ne prend plus de notes et ne pare plus aux dépenses de son imagination. Dès lors, chaque coup de crayon l'appauvrit, chaque oflbrt nouveau l'éloigné de la nature. Enfin, voici un troisième et dernier portrait. C'est en 1826. Le vieil artiste

THOMAS llOWLANDSON. 133

est venu rendre visite à son ami Smith, le conservateur des estampes au British Muséum et, pendant qu'il tient en main une gravure, Thonnête Smith esquisse Timagc du visiteur. Caricature involontaire, que Rowlandson, mieux que tout autre, devait pardonner. A quoi bon la décrire? Ce n'est pas une ruine, c'est une chose en démolition, un monceau de débris, un éboulcment. Un an plus tard, il ne restait plus rien de celui qui avait été Rowlandson, rien qu'un nom sur une tombe et un souvenir dans la pensée de quelques vieillards.

JAMES GILLRAY

Humble origine et débuts de James Gillray. — Son goût pour rallégorie. — Il représente le sentiment populaire. — Ànimosi té contre le roi George. — Voyage en Hollande. — Vendu h Pitt. — La boutique de miss Uumpkry. — La partie do whist. — Le i" juin 1815.

L'autre grand caricaturiste de cette génération, le rival de Rowlandson, entré dans le monde un an après lui, l'avait depuis longtemps précédé dans la mort. Avec James Gillray, nous descendons d'un échelon dans la société, mais nous remontons d'un degré dans Tart; car, si le talent de Rowlandson est dans la mémoire des formes et des mouvements, dans révocation des types observés, dans Theureux et facile agencement des détails, Gillray est un inventeur, il crée la vie comme Jacques Gallot.

C'était le fils d'un pauvre jeune soldat, qui, après avoir perdu un bras à la bataille de Fontenoy, avait été admis à l'hôpital de Ghelsea. En sortant de là, il s'était marié et était devenu fossoyeur du cimetière des frères Moraves. Le petit James eut pour première école les rues de Londres; la seconde fut la boutique

d'un graveur. De là, sa fantaisie l'entraîna à suivre en province une troupe de comédiens. Étrange coïncidence entre sa destinée et celle de ses deux prototypes : apprenti graveur comme Hogarth, ami et compagnon d'acteurs ambulants comme Callot. Au retour de ces vagabondages, il entrait à l'Académie royale, où il apprit les éléments de son métier d'artiste. Mais il n'hésita pas entre plusieurs voies, comme Rowlandson, car sa vocation do caricaturiste s'était déjà révélée. A douze ans, en 1769, il avait publié son premier dessin satirique. A partir de 1777 ou 1778, ses caricatures parurent de temps à autre aux vitrines des marchands d'estampes. Après 1782, sa production devint presque aussi régulière que celle du journaliste moderne.

Dans cette campagne, où le caricaturiste combattait sans trêve, deux périls étaient à craindre. La fréquence de l'attaque, avec les mêmes armes, contre les mômes hommes et les mômes abus, l'exposait à tomber dans la monotonie. D'autre part, il fallait éviter l'amende, la prison, le pilori. Si large que fût la liberté laissée à la satire, si tolérantes que fussent les lois, cette liberté et cette tolérance avaient des limites. C'est à ce double danger que para l'imagination de Gillray. Toujours féconde en ressources, en surprises, en métamorphoses, en miraculeuses évasions, elle le rendit insaisissable comme le Protée antique. Il s'emparait d'une vague allusion, d'une lointaine analogie, d'une simple métaphore, et en faisait une réalité, brouillant à plaisir les dates, les nations, les espèces, les règnes de la nature, le monde imaginaire et le monde vrai, transportant dans quelque coin obscur de la mythologie le dernier scandale de la

JAMES 6ILLRAY. 137

Chambre des Communes ou faisant jaillir d'une page de Milton quelque grosse infamie à l'adresse du roi George et de la reine Charlotte. Le roi, on le verra bientôt, prêtait à la satire et par ses ridicules personnels et par l'imprudente violence de ses passions politiques. Le caricaturiste le poursuivit avec un acharnement tout particulier. Quant aux deux partis qui se partageaient la Chambre des Communes, il les dauba tour à tour et sans pitié. Était-ce l'impartialité du philosophe? C'était plutôt l'indifférence du mercenaire, mais son humeur était, je crois, d'accord avec son intérêt. Gillray est du peuple; il appartient à cette grande masse qui se console de n'avoir point de droits politiques en se moquant des politiciens. Pourtant, après avoir ri, elle a des heures de colère, et il faut compter avec elle. C'est Pope qui a inventé John Bull dans une de ses satires, mais c'est Gillray qui lui a donné une physionomie, un costume, des passions, un langage, et, s'il a si bien connu, si bien interprété l'ûme de John Bull, cela tient, sans doute, à ce qu'il avait un peu de cette âme-là en lui ^

Regardez son portrait. Il n'a rien de l'effronterie superbe de Rowlandson. Un petit compagnon, aux traits à la fois vulgaires et fins. Sans ce large front inventif, on dirait un sacristain ou un maître d'école de village. Mais, à mesure qu'on l'observe, une malice sournoise se révèle, la figure s'éclaire on ne sait comment d'un rire intérieur, contenu, mais puissant.

1. Le type physique que Gillray a donné à John Bull et qui lui est resté, était alors très répandu parmi les Anglais de classe moyenne, gros mangeurs et grands buveurs, qui n'avaient pas encore appris à contre-balancer ou à utiliser cet excès de nourriture par les sports en plein air.

Ce n'est pas un exotique, celui-là. Tout est anglais en lui, môme et surtout les vices; et le vice d'alors, c'est rivrognerie sans remède et sans frein.

Anglais et homme du peuple, sa morale, pour être rude et grossière, me semble un peu meilleure que celle de Rowlandson. Il nous a représenté un jeune officier qui se précipite vers une maison mal famée où rappellent, de leurs sourires, trois ou quatre folles créatures, et qui, en môme temps, jette quelque menue monnaie à des mendiants qui l'obsèdent de leurs supplications. Au-dessous du dessin, Gillray a écrit : « La charité fait pardonner bien des fautes. » Évidemment, c'est une ironie; Gillray n'en croit pas un mot. Rowlandson eût admis comme une chose toute simple que l'aumône faite à la paresse rachète les prodigaUtés de la débauche. Quand Gillray est indécent, il est brutal, mais non grivois; il montre des nudités et ne les suggère pas. Une de ses premières caricatures a pour sujet la toilette intime d'une élégante pauvre. Elle est coiffée à la dernière mode, mais pour le reste, elle est peu avancée, puisqu'elle lave devant nous le vêtement indispensable qu'elle doit endosser avant tous les autres. Les contemporains ne se choquèrent pas ; ils ne virent là qu'une intention ridicule. Quelquefois môme il y a de l'honnêteté sous la grossièreté de Gillray. Lorsqu'il montra la princesse de Galles découvrant la maîtresse de son mari, l'ignoble Jersey, dans le lit conjugal, c'était sa manière à lui, pauvre homme, de défendre la morale outragée!

En bon Anglais, il haïssait les étrangers et, s'il eût perdu cette haine, envenimée d'ignorance et enflammée d'injustice, il perdait le meilleur de son talent. Une fois seulement, en 1792, il sortit de son

JAMES GILLRAY. 139

île. De compagnie avec un autre artiste, Loutherbourg, il alla visiter chez eux les Flamands, qui sont, en fait d'art, ses devanciers et ses maîtres. Tout en étudiant les magots de Teniers^ il faisait connaissance avec les chefs de la coalition européenne, Brunswick, Cobourg, Clerfayt, qui devaient reparaître souvent dans ses dessins. Pendant que Loutherbourg dessinait des monuments, des villes, des paysages, Gillray collectionnait des types humains. Ils revinrent et leur œuvre commune fut soumise au roi. George prit un air connaisseur, hocha la tête de façon approbative aux dessins de Loutherbourg, puis replaça dédaigneusement dans le carton les esquisses de Gillray, en disant : « Je n'entends rien aux caricatures I » La rancune de Tartiste blessé s'exprima dans un dessin presque féroce, où il le menaçait du sort de Charles I". On y voit le roi penché, le lorgnon à la main, vers un portrait de Cromwell. Et la légende consiste en cette phrase vengeresse : « Entcndra-t-il, du moins, cela? » La satire se lit encore plus acérée; pourtant on laissa en paix le satiriste. Mais celui qui avait traité le roi comme un pitre de bas étage, déshabillé la reine devant son peuple et déchaîné le gros rire des portefaix sur leurs misères physiques les plus secrètes, se vit tout à coup menacé par la justice pour avoir vaguement parodié une scène des Saintes Écritures. Gillray attendait, un peu inquiet, les débats du procès qui allait s'engager, lorsqu'on vint lui offrir, de la part de Pitt, le retrait des poursuites et une pension, s'il voulait passer au service du ministère avec armes et bagages, c'est-à-dire avec son crayon et son burin. Le marché fut conclu. Voilà donc Gillray déshonoré I

Mon Dieu, non. Il n'était pas assez haut placé dans le monde pour posséder cet objet de luxe, cet ornement aristocratique qu'on nommait Thonneur. Il vendait aux clients les produits de son cerveau : rien de plus, rien de moins. D'ailleurs, il a cette chance qu'à ce moment môme, grâce à la guerre étrangère qui confond les partis dans une même fureur patriotique, il n'y a plus de whigs ni de tories, mais des Anglais, acharnés à combattre cette infernale Révolution française qui est l'avènement de Satan sur la terre. Qui songerait à incriminer la conversion de Gillray alors que toute l'Angleterre se convertit avec lui?

Gillray, qui, au début, a travaillé pour différents éditeurs, s'est peu à peu inféodé à la maison Humphry, d'abord située dans Bond Street, puis transportée dans Holborn, et enfin installée dans Saint- James. C'est la boutique des Humphry, — un des centres de la vie londonienne à cette époque, — qui devint le home du caricaturiste. Chaque jour une foule bariolée, — l'uniformité du costume noir n'existait encore que pour les légistes, — s'attroupait devant la vitrine et s'esclafiTait. En allant du club à la Chambre ou du Palais à la Bourse, les gens connus se mêlaient à cette foule, s'égayaient à leur propre charge, entraient dans le magasin pour l'acheter et causaient un moment avec miss Humphry ou avec sa servante Betty, qui riait toujours : vivante réclame pour cette boutique où l'on vendait de la gaîté. Cependant l'artiste, caché derrière un rideau, à l'entresol, observait ses victimes et rafraîchissait sa mémoire en jetant çà et là un profil, un geste, une attitude sur son carnet.

Le soir est venu, la boutique est close; le flot des

JAMES GILLRAY. 141

flâneurs est tari dans Saint-James et la voix du watchman nasille mélancoliquement les heures. Si Fartiste n'est pas engagé dans un de ses vagabondages nocturnes, un whist & quatre sous la fiche réunit, avec James Gillray, un marchand de tableaux du voisinage, miss Humphry et Betty, qui rit de plus en plus, surtout quand elle gagne. C'était comme une ombre de la vie de famille. Et pourquoi ne pas la changer en une réalité? II ne tenait qu'à Tartiste de transformer en un lien régulier cette liaison sur laquelle pesait plus d'un soupçon. On dit qu'un jour Gillray et miss Humphry sortirent ensemble pour aller se marier à la paroisse de Saint-James. En route, l'artiste s'arrôta soudain.

« Miss Humphry?

— M. Gillray?

— Miss Humphry, nous étions si tranquilles comme celai Nous allons faire une sottise. Si nous retournions?

— Comme vous voudrez, M. Gillray! »

Us rentrèrent et prirent ensemble une tasse de thé. Avec le temps les voisins s'habituèrent à appeler miss Humphry « Madame ». C'est tout ce qu'elle eut du mariage. Je me trompe : elle en réclama les charges les plus douloureuses, lorsque le crayon tomba des mains paralysées de l'artiste, atteint du delirium tremens^ et qu'elle s'obstina à le garder dans sa maison. Pendant ses accès de folie furieuse, il fallait souvent plusieurs personnes pour le contenir. Cela dura quatre ans. Le 1" juin 1815, celte joyeuse boutique vit une scène terrible. C'était l'heure solennelle où les armées de la coalition se rassemblaient à la hâte pour combattre le géant ressuscité. Le pouls du

peuple anglais battait la fièvre et la foule se pressait, cherchant dans les dessins d*un débutant, le jeune George Cruikshank, ce qu'elle avait cherché et trouvé si longtemps dans les dessins de Gillray : un avantgoût de vengeance, un aliment à ses colères patriotiques. Tout à coup la porte du fond s'ouvrit brusquement et livra passage à une sorte de fantôme humain, presque nu, la barbe longue, les cheveux en désordre, Tœil farouche, r&lant et ricanant. C'était Gillray. On le reconduisit dans sa chambre, où il expira. Quelques jours plus tard, on le déposait dans le cimetière de Saint-James, devant son héritier Cruikshank, Landseer l'artiste et GilTord le critique. Deux ou trois anciens compagnons du mort baissaient la tôle en songeant à ce triste dénouement de leurs fêtes nocturnes et se préparaient à noyer ce remords là où il était né, au cabaret. Deux femmes en deuil complétaient l'humble cortège : miss Humphry, la veuve qui n'avait jamais été mariée, et Betty, qui riait toujours, à travers ses larmes.

Le roi George. Une caricature vivante. — Connaisseur en littérature et en art. — Restaurateur de la prérogative. — Rival de Napoléon. — Vertus privées. — Caractère de la reine Charlotte. — Les princesses et la vie à Windsor. — Les frères et les fils de George IIL

On connaît maintenant Rowlandson et Gillray : c*est à eux de nous faire connaître la société au milieu de laquelle ils ont vécu.

Celte société possédait un chef nominal qui avait la prétention d'ôtre un chef effectif, c'est-à-dire de donner des ordres et des exemples, d'être obéi et imité. Y réussit-il? Pouvait-il y réussir? La caricature nous l'apprendra, car jamais prince n'a été, au môme degré que George III,justiciabledela caricature. Ou, mieux, il était lui-même une vivante caricature. De gros yeux sérieux, étonnés, interrogateurs; l'air pompeux et bonhomme d'un magister d'autrefois. Ses bras et ses jambes allaient à l'aventure; les diffé* rentes parties de son corps, au lieu de se concerter pour l'action commune, semblaient ne pas se connaître. Il marchait à la manière des clov^ns, le torse

projeté en avant, serrant les genoux et écartant les pieds. S'il se penchait pour ramasser un gant, dans cet elTort, il laissait tomber sa canne et, en voulant ressaisir sa canne, perdait son chapeau. Pas un mouvement qui ne trahît son incurable gaucherie. Sa parole était, comme sa marche, inégale, confuse, à la fois lente et précipitée; il se coupait la parole à lui-même par des « Hein! Comment I {What/ Whatl) » dont Feffet comique était, paraît-il, irrésistible.

Il avait été élevé durement par sa mère, la princesse de Galles. Un jour que le petit duc de Gloucester, frère du futur roi d'Angleterre, rêvait dans un coin d'un air sombre, la princesse lui demanda à quoi il pensait. Le petit garçon répondit : « Je pense que, quand je serai grand, si j'ai des enfants, je tâcherai qu'ils ne soient pas aussi malheureux que nous l'avons été avec vous. » Tandis que les jeunes princes s'évadaient jpar-dessus les murs, faisaient à quinze ans la cour aux laitières et aux femmes de chambre, George acceptait religieusement le dogme de l'autorité. Il réalisait parfaitement ce type bien connu des professeurs, le studieux inintelligent, qui apprend sans comprendre. Il aimait la peinture, la musique, le théâtre. On jouait beaucoup la comédie à Leicester House : George prenait sa part dans ce divertissement, mais à sa façon. Son bonheur était de déclamer les vers sonores et vides du Caton d'Addison. Quant à Shakespeare, c'était « de la drogue {sad stuff) ». — « On le pense, disait-il plus tard à miss Burney, mais on n'ose pas en convenir. » Il était tout petit lorsque le vieux Haëndel, le voyant intéressé par son jeu, lui dit : « Quand vous serez roi, vous prendrez soin de ma musique, n'est-ce

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pas? » L^enfant n*oublia jamais ce mot, s'en fit un devoir de conscience, une religion artistique qu'il observa jusqu'au bout. Un des plus beaux jours de sa vie fut celui où il chanta avec Mozart pour accompagnateur.

Sur le trône, il « encouragea » les artistes et les écrivains, distribua quelques pensions et beaucoup de conseils. Il dédaignait Reynolds, mais il protégeait West, qui faisait du grand art avec de petits moyens, qui était bon chrétien et honnête homme. Il lui indiquait des sujets classiques : « Faites-moi un Regulus », et il lui lisait une page de Tite-Live pour Texciter à la besogne. Il donna audience au docteur Johnson. « Sa Majesté me posa, dit le docteur, une foule de questions qui m'embarrassaient fort. Heureusement, Elle répondit à toutes. » Notez cette curiosité étourdie et maladroite qui soulève à la fois vingt problèmes dont elle ignore les difficultés et dont elle croit entrevoir les solutions avant ceux qui ont qualité pour les découvrir : George III est la tout entier.

Ce pauvre homme se mit en tête de restaurer la prérogative royale, de ressusciter à son profit l'absolutisme des Stuarts, sinon celui des Tudors, de mettre la révolution de 1688 dans sa poche. On verra, au chapitre de la caricature politique, ce qu'il advint de cette tentative, obsb'nément poursuivie pendant vingt-cinq ans et qui coûta cher au pays. Cette comédie politique eut une conclusion auprès de laquelle pâlissent les dénouements les plus ingénieux et les plus hardis que Scribe ou Sardou aient jamais inventés. La bataille gagnée, — et Dieu sait à quel prix! — il se trouva qu'au lieu de rétablir l'autorité

royale on avait fondé à jamais romnipotence ministérielle, simplement parce que le roi était un sot et le ministre un homme de génie. Eïi sorte que la révolution de 1688, loin de se trouver détruite ou compromise, devint complète et irrévocable.

Certes, cela est amusant pour quiconque aime à voir de petits hommes aux prises avec de grandes tâches; mais où la bouffonnerie dépasse tout, c'est lorsque George III se considère comme le rival, l'adversaire direct de Napoléon. A Weymouth, après avoir pris son bain sous les yeux de quelques centaines de paysans altentiTs, au son d'un orchestre qui le suivait dans une cabine roulante, il se risquait, sur son yacht, à un ou deux milles de la côte. Si l'on signalait un navire suspect, il lui poussait des velléités guerrières. Ahl s'il avait pu rencontrer ce Buonaparte, se mesurer avec lui, lui donner une bonne leçon I Gillray, dans un dessin dont il ne comprenait certainement pas lui-môme tout le comique, a représenté George III, dans un costume quasi militaire, observant à travers une lorgnette son ennemi qui se tient debout, de l'autre côté de la Manche, sur la falaise française. Le cou tendu, les narines ouvertes, les joues gonflées par son souffle qu'il retient, il a l'air d'un entomologiste qui étudie un insecte au microscope. C'est Perrichon devant e mont Blanc : un George III géant, un Napoléon pygmée I

Si la politique de George III appelait toutes les railleries de la caricature comme toutes les sévérités de l'histoire, l'homme privé, chez lui, avait droit à certains égards qu'il n'a pas obtenus. Sa vie fut sans tache. De vagues et timides rêves d'amour avaient tra-

vorsé son cerveau adolescent. Le pur et innocent proGl (l'une petite quakeresse, entrevu à travers la vitrine d'une boutique dans Long Acre, puis une coquette et rieuse fille, folûtrant avec un chien sur les pelouses de Ilolland Parle, occupent un temps son imagination, mais il ne permet pas de grandir à ces amours de fantaisie. On lui montre le portrait d'une princesse allemande et son parti est pris. Il va chercher à Douvres sa fiancée. Lorsque le grand dadais aperçoit cette naine qui n'atteint pas à son épaule, il a un moment de désarroi et, presque, de retraite. Mais le sort en est jeté. Sa parole est donnée et son cœur suivra sa parole. Il aimera quand môme celle qui sera la mère de ses enfants. En effet, elle sera mère bien des fois. Entre ces deux ôtrcs qui, pliysiquement, semblenl si mal accouplés, des affinités morales se révèlent et l'unisson s'établit entre leurs vertueux ridicules et leurs respectables manies. Tous deux sont infatués de royauté. La reine, — tout en affectant la plus profonde déférence envers le roi, dont elle avait de bonne heure pénétré la nullité, — se môle de politique et travaille, en dessous, à la grande œuvre, au relèvement de l'autorité monarchique. Gomme son mari, elle veut une stricte étiquette dans une stricte simplicité. Comme lui, elle a le culte de la règle, la subit la première, l'impose autour d'elle, l'incarne en quelque sorte. Sa conception du devoir royal est étroite, puérile, parfois absurde, mais toujours claire, et elle l'accomplit sans en rien omettre, sans y rien changer. Levée à six heures, couchée à minuit; audiences, toilettes, repas, elle exécute, l'une après l'autre, toutes les fonctions de sa journée royale avec la régularité d'un mouvement d'horlo-

gerie. Malheur à qui est en retard et tant pis pour qui se plaint I Sévère disait qu'un empereur doit « mourir debout ». Il en parlait bien à son aise. Pour les souverains et pour ceux qui les entourent, la difficulté est, non pas de mourir, mais de vivre debout. C'est à quoi la reine Charlotte employait toute son énergie. Un jour, Tune de ses dames d'honneur, à bout de forces, demandait grâce, implorait la faveur de s'asseoir. « Est-ce que je m'assois? » dit sèchement la reine. Elle trouvait du temps pour lire les livres qu'une de ses femmes de chambre, habile à ce genre de négociations, achetait au rabais chez les bouquinistes. « On trouve là des occasions admirables », dit-elle à miss Burney le premier jour qu'elle la vit. Elle réservait aussi des heures au commérage intime, à des railleries très acérées dont ses sujets faisaient les frais. Mais de tout cela rien ne perçait en public et ses lettres ne la trahissaient point. Elle écrivait à une de ses confidentes : « J'aurai de bonnes histoires à vous conter quand je vous verrai. » Elle était prudente, mais non poltronne. Certain jour elle brava l'émeute, regarda le peuple en face. C'était en 1810. Une foule furieuse se ruait autour de sa voiture, vomissant des grossièretés. Elle fit baisser la glace, montra sa vieille petite figure ridée. « Il y a cinquante ans que je suis reine, dit-elle : on ne s'était jamais permis encore de m'insulter. »

Tel est ce couple royal que Gillray a poursuivi, pendant quinze ans, de ses moqueries.

lien est beaucoup d'injustes; quelques-unes sont basses et indécentes. N'exhumons pas celles-là. Celles qui portent le mieux sont aussi les plus gaies et les moins amères. Elles sont relatives aux habitudes

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simples et parcimonieuses du roi et do la reine. Tantôt George III nous apparaît comme un dilettante qui écoute avec ravissement la plus délicieuse des musiques, et celte musique est produite par des sacs d'écus qu^on fait tinter à ses oreilles. Tantôt c'est M. King, fabricant de boutons : allusion à Tune de ses occupations favorites. Plus souvent encore nous voyons le « fermier George » vaquant à ses rustiques travaux. On lui donnait ce surnom depuis certain jour où, dans le discours du trône, alors que la guerre d'Amérique troublait tous les esprits, il avait longuement entretenu le Parlement de ses inquiétudes... au sujet de la maladie des bêtes à cornes. Donc voici le fermier George, vêtu en paysan, coiffé d'un mauvais chapeau de paille. Il donne à manger aux cochons pendant que Charlotte, la fermière, nourrit les poulets et qu'un des gardes, en uniforme, déterre des navets et des carottes avec la pointe de son sabre.

he Repas frugaly lorsqu'on y jette d'abord les yeux, n'a rien d'une satire, moins encore d'une caricature. Quand on y regarde de près, on s'aperçoit que l'auteur, portant à son dernier degré de perfection et peutêtre jusqu'à l'excès la méthode de son maître Hogarth, a mis de la moquerie dans les moindres détails. Le roi et la reine dînent avec des œufs et de la salade qu'on leur sert dans de la vaisselle d'or. Les précautions les plus minutieuses ont été prises pour protéger contre les taches de graisse non seulement les manches et le jabot du monarque, mais le tapis de la salle, les bras et le dossier des fauteuils. Dans ce dessin comme dans tous ceux où Gillray introduit George III, tout chandelier est muni d'un brûle-tout {save-all) qui permet de consumer la bougie jusqu'au

dernier atome. Les tableaux accrochés aux panneaux, les livres placés sur le secrélaire, les menus objets qui encombrent la cheminée, les sujets de la pendule, des candélabres, des chenets, du garde-feu, tout chante ironiquement reloge de réconomie, tout nous rappelle que nous sommes chez Harpagon. Un autre dessin nous . fait assister; au déjeuner du matin* Les jeunes princesses sont réunies autour de la table et la reine s!efforce de leur inculquer ses austères principes. Elle préconise le i thé sans sucre et appelle à son secours deux auxiliaires imprévus, la philanthropie et la gourmandise : « Voyons, mes chères petites, toutes les fois que vous jetez un morceau de sucre dans votre tasse, est-ce que vous ne songez pas à ces pauvres nègres qui se donnent tant de mal pour faire pousser la plante qui le produit? D'ailleurs, c'^st très bon, le thé sans sucre I — C'est-à-dire, appuie le roi, que c'est tout bonnement exquis 1 » Et, voulant joindre Texemple au précepte, il avale l'amer breuvage avec un sourire d'extase qui se change en pne horrible grimace et qui est ilne des trouvailles de QiUray; ; . : . .

Le dessin est : charmant : les jeunes princesses l'égayent et l'embellissent de leur grâce, encore à demi enfantine. Gillray les a traitées avec une complaisance évidente. Peiit-ôtre savait-il qu'il avait en elles des admiratrices secrètes, presque des complices, et que. ses gravures, passant de main en main, provoquaient des fous rires étouffés dans ce petit monde innocent et malicieux, comprimé par une discipline sévère et d'autant plus prompt aux soudaines gaietés. On en chuchotait, le soir, dans les petits coins, avant d'aller se coucher; on y songeait encore le lendemain

GEORGE III ET SA FAMILLE. loi

lorsque, à travers les corridors glacés, glissant comme des fantômes dans Tombre grise d'un matin d'hiver, les pauvres filles se hâtaient vers la chapelle, mourant de peur d'être en retard et riant de leur peur comme des folles. Cette cour de Windsor et de Kew, sous la lourde et pédante autorité de Mme de Schwellenberghy suggère l'idée d'une pension de province. On n'est pas absolument malheureux dans ces lieuxlà, mais il faut en sortir. Une des filles de George III, la princesse royale, quitta sa famille pour aller régner en Wurtemberg ; les autres restèrent au logis, dans ce triste logis que la folie du roi rendit encore plus triste et d'où la vie se retira chaque jour à mesure que le pouvoir passa en d'autres mains. La princesse Elisabeth devint une manière de philosophe et fut mariée tardivement à un brave homme de margrave qui fuma sa pipe et fit du bien. La princesse Sophia épousa en secret l'un des écuyers de son père. La princesse Amélie cultiva l'art et la poésie. C'était la dernière, la bien-aimée. Le roi lui passait tout quand elle était enfant, môme de le mettre à la porte lorsqu'elle voulait jouer toute seule avec son amie, miss Burney. « Va-t'en, papal » criait-elle, et, docile, il s'en allait. J'ai dit qu'elle se consola avec l'art et la poésie. Mais ces dangereux consolateurs ouvrent l'ûme à d'autres émotions. Elle s'éprit d'un bel officier, le général Fitzroy, qui fut son mari morganatique. Elle mourut jeune et la disparition de sa fille adorée amena la submersion définitive de cette pauvre raison vacillante qui se débattait depuis trente ans contre la folie. Et voici la vivante caricature qui est devenue tragique. Le vieux roi, vôtu d'une robe de chambre rouge, ses longs cheveux blancs déroulés

sur ses épaules, s'approche d'un orgue. Il esl aveugle, mais ses vieilles mains tremblantes et maladroites cherchent, en tâtonnant sur les touches, un motif de Haëndel. « Quand j'étais roi, dit-il, quand je vivais, c'était mon air favori. » Cet air éveille en lui des pensées graves et religieuses. II. tombe à genoux et la reine le trouve priant tout haut pour lui-même, pour ses enfants, pour son peuple.

Sortez de cet intérieur austère, qui semble une oasis morale au milieu de la corruption, et toutes les passions font rage. On est saisi de ce contraste comme, au sortir d*un lieu abrité, lorsqu'on est assailli par la sauvage brutalité des vents du dehors, ou encore, comme on s'étonne de trouver une foire hurlante aux portes mêmes d'un temple silencieux. Les scandales commencent dans la famille même du roi, où le caricaturiste trouve à symboliser tous les péchés capitaux. C'est une sœur de George III, cette reine de Danemark dont la mémorable aventure avec Strueusee défraye encore l'imagination des dramaturges. Le démon de l'adultère poursuit les femmes de cette maison de Brunswick. Sans remonter jusqu'à Sophie Dorothée qui paya une heure d'amour par trente-six ans de pénitence et de captivité, je compte, de 17G5 à 1790, quatre princesses de Brunswick dont la vie est un malsain et douloureux roman. Pour l'une d'elles — c'est la propre nièce de George III — le dénouement reste une énigme effrayante. Infiniment plus vulgaire, la destinée des frères et des fils de George III n'est pas plus édifiante. Le duc d'York, à la recherche des plaisirs cosmopolites, meurt à Monaco avant trente ans. Gloucester épouse de la main gauche lady Waldegrave et la

trompe indignement. Gumberland, après une foule d'intrigues, se marie également au-dessous de son rang. Il avait reçu le titre à la mort de son oncle, Cumberland-le-Boucher. Le premier Gumberland était un mauvais soldat (ses états de service se composent de trois défaites et d'une capitulation), mais c'était un soldat. Le second n'est qu'un viveur aux goûts ignobles, lâche, malfaisant et jaloux. Pour se venger d'avoir été exclu de la cour, lui et l'intrigante dont il avait fait sa femme, il se donne pour tâche de corrompre l'héritier du trône, et sa digne compagne l'aide dans cette mission. Il lui apprend à boire; elle lui apprend à jouer. Ne lui donna-trelle pas encore d'autres leçons?

A seize ans, George, prince de Galles, est délicieux à voir. Une forêt de cheveux blonds soyeux encadre un suave et idéal visage qu'éclairent deux yeux tendres, ardents, lumineux. Il a le charme du jeune homme et celui de la jeune fille; c'est la plus parfaite incarnation du Ghérubin de Beaumarchais. On raconte qu'il est tombé amoureux de Mary-Ann Robinson qui joue à Drury Lane le rôle de Perdita, dans un des plus fameux drames de Shakespeare. Lord Maldon se charge de toutes les démarches nécessaires, s'entend avec le mari, car il y a un mari. Rendez-yous nocturne, promenade sur la Tamise. Toute l'Angleterre s'intéresse aux amours de Florizel et de Perdita, à ces amours que Shakespeare inspire et protège. Elle apprend avec transport que ses deux favoris, le prince et l'actrice, sont dans les bras l'un de l'autre. La colère du roi et de la reine n'ajoute qu'un trait de plus à cette adorable aventure.

Get adolescent exquis, vers lequel se précipitaient

tous les cœurs, était un misérable sans âme et sans cervelle, qui passa sa vie à trahir les hommes et les femmes, les aflections et les principes. Thackeray nous assure qu'on ne peut rien dire de lui parce qu'il n'a rien fait et n'a rien été. Pour le drôle insigne que fut George IV, ce serait vraiment s'en tirer à bon compte. D'abord il n'est pas exact de dire qu'il n'a rien fait. Il a inventé un cirage pour les souliers qui est, peut-être, encore dans le commerce. D'ailleurs, on est c( quelque chose» quand on est parjure, escroc, faussaire et bigame. Or, le « premier gentilhomme de l'Europe » (comme il se faisait ou se laissait appeler) a été tout cela. Trois fois la nation a payé ses dettes et trois fois il a acheté cette faveur, après l'avoir mendiée, soit par des mensonges étayés de documents forgés, soit par des serments qu'il n'a pas tenus.

Et pourtant Thackeray a raison. Les innombrables mauvaises actions do George IV ne nous livrent pas le secret de sa personnalité. Elle nous échappe si bien qu'on en vient à se demander s'il a été vraiment quelqu'un et si ses vices étaient à lui. On ne lui avait appris que des gestes. Son gouverneur, lord Harcourt, le harcelait de phrases comme celles-ci : « Monseigneur, tenez- vous droit! Monseigneur, les pieds en dehors, je vous en supplie I » D'opinions politiques, il n'en eut jamais. Tout petit garçon, pour faire enrager son père qui l'avait grondé, il scandalisait les échos de Windsor en répétant le cri de la canaille londonienne : « Vive Wilkes! Vive le n® 45! » Ainsi tout le long de sa vie. Libéral par dépit et par haine, il alla plus loin dans le torysme que le plus entêté et le plus obtus des squires de village, quand

son intérêt le voulut ainsi. Ses passions sont, comme ses opinions, des accidents. Sa sensation du moment s'appelle successivement Mary-Ann Robinson, Mrs Filzhcrbcrt, Caroline do Brunswick, lady Jersey; elle porte mille autres noms et souvent elle n'a pas do nom. Quand il mourut, on trouva une prodigieuse gnrde-robo : uniformes militaires, habits do chasse, habits do gala, déguisements do toute sorte que sa vanité de cabotin royaf s'épuisait à inventer. Toute son ûmc était dans cette défroque. Il n'avait fait que jouer des rôles et ne laissait derrière lui que des costumes *.

Bunbury et Rowlandson l'ont ménagé, parce qu'ils appartenaient, à des degrés différents, à ce monde du plaisir élégant dont il était le modèle et l'idole. Gillray est moins indulgent. Il nous le montre jouant le rôle de Charles Surface dans là scène des portraits à l'enchère, l'une des plus originales de la spirituelle comédie de Sheridan, The School for Scandai^ alors dans toute la nouveauté et l'éclat de son succès. Assisté de son âme damnée, le colonel Hanger, qui s'improvise commissaire-priscur, il vend au plus , offrant et dernier enchérisseur les toiles qui représentent ses ancêtres et tous les membres de la famille royale. On sait quel est le trait qui rachète et sauve Charles Surface : pris d'un bon sentiment, il refuse de vendre le portrait do son oncle et le vieillard, présent à la scène sous un déguisement, lui pardonne tout le reste pour ce seul mouvement. Rien de tel

l. Depuis que ces lignes ont été écrites, j*ai appris que George IV se plaisait à jouer la comédie; qu'il avait pris des leçons de plusieurs acteurs, notamment du vieux Matthews qu'il imitait en perfection.

chez le prince do Galles. « Une fois, deux fois, trois fois?... Personne ne dit mot?... Adjugé, le fermier George I » Et il laisse, sans Tombre d*un remords, emporter Tirnage de son père.

Le caricaturiste trouve moyen d'enchérir encore. Lorsque le prince, pour attendrir le Parlement, vend chevaux et voitures, renvoie ses domestiques, quitte son palais pour se loger en garni, joue, en un mot, la comédie de la pauvreté, Gillray nous conduit dans un taudis où nous voyons Mrs Fitzherbert raccommodant les culottes du prince, tandis que, du bout de son pied, celui-ci met en mouvement un berceau à bascule où dort un marmot. Le souper s'apprête. Voici le fidèle Hanger, encore plus râpé que son maître, qui rapporte du cabaret voisin un tout petit pot de bière. Les époux surveillent du regard une tête de veau qui cuit devant la cheminée et dans laquelle il est impossible de ne pas reconnaître le roi George. On commence par mettre son père à Tencan ; on finit par le mettre à la broche. C'est d'une gaîté un peu féroce ; mais il n'y a plus aucune gaîté dans un dessin qui date de 1799 et qui représente le prince endormi et rêvant. La façon dont il s'est lourdement laissé tomber en travers de son lit indique assez que nous assistons à ce sommeil bestial qui termine les nuits de débauche. Et le rêve est un cauchemar. Cumberland, le corrupteur de sa jeunesse, lui apparaît; il s'est échappé des Enfers pour venir lui annoncer sa fin prochaine, juste châtiment de ses folies. Le prince survécut trente ans à cette prophétie.

Les amours du duc de Sussex avec une chanteuse, Mrs Billington, le faux ménage du duc de Clarence,

plus tard Guillaume IV, avec une autre actrice célèbre, Mrs Jordan, fournissent un thème à la caricature qui s'en égaie, mais ne s'en indigne pas. Sussex est aussi agréable de sa personne que son frore, le prince de Galles. Â Rome, oii il séjourne longtemps, on le surnomme le bel Anglais et Louise de Slolberg, réterncUe amoureuse, est bien près de donner un Brunswick pour rival au dernier des Stuarts. Quant à Clarence, il a les mœurs et le langage d'un marin : c'est assez pour le rendre populaire auprès des classes inférieures. Gillray, qui a une partialité évidente pour lui, le montre dans sa pseudo-famille, faisant jouer ses enfants à la façon d'un bon père qui est, en môme temps, un joyeux camarade. La scène n'a rien de déplaisant, mais elle prend un sens étrange et douloureux lorsqu'on la rapproche d'une autre scène qui servit d'épilogue à l'idylle bourgeoise du prince et de la comédienne. Celle-là, personne ne l'a dessinée, mais nous en savons assez pour la deviner.

C'est en 1816. Dans une humble chambre garnie, à Saint-Cloud, une femme est seule; elle attend des lellrcs qui ne viennent pas. Touché de sa détresse, le propriétaire lui offre de l'argent : elle refuse. Dans la petite chambre sombre et mal meublée, les heures se traînent, mornes, désolées, implacables. Couchée sur un sofa, cette femme pleure. Qui se douterait qu'elle a fait rire deux générations? Sa vie est tout entière dans l'attente du courrier. Chaque jour, nouvelle déception. Une dernière fois le logeur se rend à la poste. La pauvre martyre se soulève, interroge du regard. « Rien, madame! » Et elle meurt. Cette femme est Mrs Jordan et l'homme qui la tue par son

silence est le duc de Clarence. Quand il sera roi, il paiera sa dette de cœur en commandant au sculpteur Chantrey une statue de sa maîtresse qui se dresse, riante et gracieuse, au-dessus de sa tombe abandonnée dans le cimetière de Montretout.

De tous les fils du roi, celui qui a donné le plus d'ouvrage aux caricaturistes, c'est le duc dTork. Colonel à seize ans, il était général à dix-huit. N'attribuez pas à des mérites exceptionnels ou à des actions d'éclat cet avancement extraordinaire. Il avait bien été évoque dès le berceau, en sa qualité d'héritier du trône électoral de Hanovre*. Il était le fils favori de George III et l'on ne voit rien en lui qui justifie cette prédilection, si ce n'est que ses vices, au moins dans la forme, difl'éraient de ceux de son frère aîné, le prince de Galles. On lui donna à commander des armées; de revers en revers, il s'éleva au grade de généralissime. Vers 1805, il avait pour maîtresse une créature appelée Mrs Clarké, h laquelle il témoignait une confiance sans bornes et qu'il accablait de protestations écrites de sa tendresse dans les termes les plus ridicules. Puis, l'amour passé, il congédia sa maîtresse avec une mesquine pension qu'il n'eut même pas la probité de payer régulièrement. Elle se plaignit, puis se fâcha : on la menaça dédaigneusement du fouet et du pilori. Alors elle se redressa et attaqua en face son ancien amant. Il lui avait dit un jour, au temps où il ne savait rien lui refuser : « Étant ma favorite, vous avez dans ce pays-ci plus de pouvoir que la Reine. » C'était vrai et elle en donna

1. L'héritier présomptif, en Hanovre, portait le titre d'évêque d'Osnabrûck.

des preuves. L'enquôte ouverte devant le Parlement fit voir qu'elle avait vendu les grades de Tarmée anglaise; qu'ensuite, agrandissant le cercle de ses affaires comme les commerçants qui réussissent, elle avait vendu de tout, même de hautes fonctions ecclésiastiques, môme le droit de prêcher à la Cour. Chaque jour, le fleuve de boue allait s'élargissant, menaçait de submerger tout ce qui, en Angleterre, avait un nom ou une autorité. Et chaque jour aussi, pendant ces mois de mars, d'avril et de mai 1809, la caricature était sur la brèche, jouant le rôle que le journalisme n'était pas encore en état de jouer. C'est Rowlandson, cette fois, qui tient la tête. De cette époque date la curieuse série intitulée : A délicate Investigation. Nous y voyons l'aventurière dans sa gloire, entourée à son lever par les officiers de l'armée et les dignitaires de l'Église qui mendient ses grâces et déposent à ses pieds des sacs d'or. Le duc, sa victime et son complice, apparaît auprès d'elle, tantôt affublé de son uniforme militaire, tantôt fagoté en évoque, quelquefois dans un costume amphibie qui rappelle la vieille chanson populaire sur l'abbé de Clermont, un des plus incapables parmi nos généraux de la guerre de Sept Ans :

Moitié plumet, moitié rabat,

Aussi propre à l*un comme à l'autre....

Mrs Clarke, costumée en Dalila, coupe prestement la cadenette du héros endormi et fait signe, de loin, aux ennemis de l'Angleterre qu'ils peuvent s'approcher sans risque. Beaucoup de ces dessins sont plaisants et quelques-uns sont très amers; mais aucun

ne peut rendre rinelTaçablo ignominie de ces scènes de la commission d'enquête, où une créature du ruisseau déjoua et bafoua ceux qui essayaient de Tintimider et qui, en Tinterrogeant, ne songeaient qu'à la faire taire. Dans ce duel entre le Parlement et Mrs Clarke, c'est le Parlement qui eut le dessous. Quand la honte du duc d'York fut parfaitement établie, une majorité de quatre-vingt-deux voix prononça solennellement son innocence. Dans une dernière caricature, Rowlandson montra tous les acteurs de la farce venant, près de la rampe, saluer le public. Mrs Clarke, en uniforme de général, prononçait le couplet final terminé par ces mots : c< Messieurs, puisque vous avez pardonné à l'évoque, vous devez être indulgents aussi pour son clerc (clerk), » Ce détestable à peu près sur le nom do l'héroïne était alors sur toutes les lèvres, et ce fut toute la moralité de cette affaire où personne ne fit son devoir. Le duc d'York avait démissionné afin de prévenir une destitution; l'orage passé, on lui rendit la haute situation qu'il méritait si peu et dont il avait si bassement abusé. Mrs Clarke ayant rédigé ses Mémoires^ on les lui acheta moyennant une somme de 7 000 livres une fois payées, plus une pension annuelle de 400 livres pour elle et de 200 livres pour chacune de ses filles. L'imprimeur qui avait spéculé sur cette tentative de chantage fut grassement indemnisé. On avait promis de réformer la scandaleuse organisation militaire qui rendait possible une telle prostitution de l'autorité : soixante ans se passèrent avant que la réforme eût lieu et, sans l'énergie dictatoriale qu'un Gladstone mettait au service du progrès, peut-ôtre l'attendrionsnous encore. Ainsi finit cette triste histoire, triste

surtout par son immoral dénouement, par l'apaisement, par l'amnistie, par le pardon impardonnable dont une société tout entière couvrit le crime et les coupables, prenant par là, devant Thistoire, une part de complicité dans Tinfamie. Le souvenir de ces hontes d'antan devrait rendre PAngleterre infiniment circonspecte lorsque, du haut do sa vertu, elle esl tentée de jeter le blâme à d'autres nations qui ont eu le malheur de pécher.

Le duc d'York avait épousé une nièce de Frédéric II qui n'était ni laide ni sotte et que les caricaturistes ont traitée avec un certain respect. On célébrait son joli pied et son amusant petit museau. Elle se montra très raide sur les distances sociales. Non par austérité, j'imagine, mais par orgueil, elle refusa d'avoir rien à faire avec cet étrange pôle-môle d'épouses morganatiques et de maîtresses légitimes ou quasi légitimes, presque mariées, demi-princesses et dcmicourtisancs. Que fit-elle lors de l'aflairc Clarke? Probablement elle haussa les épaules. Voici la dernière lettre qu'elle écrivit avant de mourir à lord Lauderdale : o Mon cher ami, je fais mes paquets, car je vais partir prochainement. Soyez persuadé des sentiments que vous porte votre affectionnée amie. » Dans son laconisme presque dédaigneux, dans sa stoïque sécheresse, ce billet est plus que l'adieu d'une femme qui va mourir : c'est l'adieu d'un siècle qui finit.

Les leaders de la société. — Histoire et philosophie de la mode. — La journée du mondain et de la mondaine. — Le trottoir de Bond Street. — Le dtner. — Le thé&tre, Topera, le bal masqué. — A Newmarket, & Bath, à Brighton. — Plaisirs de l'esprit. — Professeurs, clergymen et journalistes. — Lesmœurs et Tavenir de la classe moyenne. — Par quoi et par qui fut sauvée la société anglaise.

Enlrc rcxemplc donne par George III et celui qui vicnl de ses. frères el de ses fils, la société anglaise a vite fait son choix : elle préfère le vice brutal à la vertu mesquine. Ses leaders ne sont plus, comme dans Tâge précédent, de voluptueux rafCnés, élevés à Fécole de la France, mais des excentriques qui mêlent à un reste de gallomanie des passions exclusivement anglaises. C'est une génération de joueurs et de petits maîtres, mais c'est surtout une génération de chasseurs, de buveurs, de boxeurs et de cochers. C'est lord Sandwich, le roi des drôles, qui a été plusieurs fois premier lord de l'Amirauté et qui se promène dans Bond Street, donnant aux petites bouquetières une pièce d'or pour une rose. C'est le marquis de Queensberry, surnommé le vieux Q, qui, posté à la fenêtre

du coin, entre Piccadilly et Green Park, une lorgnette d'opéra à la main, dévisage toutes les jolies femmes qui vont au Parc ou qui en reviennent. C'est Geoi^ Sellwyn, le mondain imperturbable, qui, à soixante ans, se découvre un cœur et se consume dans une tendresse énigmatique pour une Italienne de quatorze ans. C'est Tom Onslow, ou, comme on l'appelle d'ordinaire, Tom Tandem, fier d'avoir inventé une nouvelle manière d'atteler et capable de se brûler la cervelle s'il avait jamais le malheur d'accrocher. C'est lord Barrymore qui se grise avec ses palefreniers et se fait accompagner dans ses courses nocturnes d'un savant professeur de savate et de coups de poing. C'est son frère SkefGngton — plus familièrement Skeffy — une délicieuse petite poupée vivante, vêtue de satin rose et bleu tendre, comme un berger de Watteau. Cet homme qu'on rencontre, au plus épais des foules ou dans les lieux suspects, habillé en jockey ou en clergyman, c'est le duc de Norfolk, le porteur du plus vieux titre anglais. Le Diable seul sait dans quelles boues il le traîne, ce titre! Quand il est ivremort, ses valets en profitent pour le laver. Il fait une pension à ses anciennes maîtresses; quand elles viennent toucher leur trimestre chez son banquier, il est là, caché derrière un rideau; il se paie leur tète et môle au cruel divertissement un grain de philosophie. Eheul Posthume^ fugaces.... Une grimace mélancolique à la pensée des années qui s'envolent et du terme qui s'approche : je ne crois pas que les ûmes de ce temps-là puissent monter plus haut. On soupire, on bâille deux ou trois fois, puis on recommence à cultiver, à surnourrir, à caresser la bote humaine. Si bien qu'il reste un trop-plein d'indulgence et do

LA VIE ANGLAISE SOUS GEORGE lO. 165

tendresse à dépenser sur les autres animaux, compagnons de nos sports et prolongement de notre propre existence, sur le chien de chasse et sur le cheval de course.

La politique et la religion ont leurs excentriques. Lord George Gordon, jeune homme à Pair ingénu, à la voix douce et lente, met Londres en feu au cri de : c( A bas les Papistes I » Lord Stanhope, beau-frère de Pitt, vient à la Chambre des Pairs armé de textes de rÉcriture qui prouvent clairement que la monarchie est abominable à Dieu. C*est un niveleur; il prêche Tégalité entre toutes les classes et entre tous les individus. Sa fille, lady Rachel, s'étant enfuie avec un garçon apothicaire, Tapôtre de Tégalité entre en fureur et ne veut rien entendre ^ Sir Francis Burdett choisit rémeute pour son sport favori. Il rêve de marcher, comme saint Hurugues, à la tête d'une populace en délire et de prendre un palais d*assaut. Laissez-lui le temps de vieillir et ce sporlsman de Témeute finira dans la peau d'un réactionnaire endurci.

Môme variété parmi les femmes. Nous avons les centauresses, les joueuses, les politiqueuses. En regard de Skeffinglon, Thomme-fille, placez la femmegarçon, lady Salisbury. Elle va partout en habit de cheval, le fouet ù la main, escortée de ses lévriers favoris dont Taboiement vaut pour elle la plus délicieuse musique. Nous ferons tout à Theure plus ample connaissance avec trois grandes dames que le peuple appelle les GUes du Pharaon. Quant au bataillon des

1. Une autre fille de lord Stanhope, lady Hester, épousa un cheikh syrien et passa le reste de sa vie dans une résidence orientale où Lamartine alla lui rendre visite. On rappelait la reine de Palmyre.

poliliqueuses, il a pour chef Georgiana, duchesse de Devonshire, qui achète avec un baiser le vote d'un boucher ou d*un marchand de légumes, sans que son profil de Junon y perde rien de son impassible dignité. Beaucoup, enfin, se contentent d*être jolies, de s'amuser et de plaire. Faire la conquête d'un mari est le seul but de la vie pour une jeune fille. Miss Gunnings, afin de s*en assurer un, fabrique, avec la complicité de sa mère, une lettre fausse. Mais ce jeu est dangereux. Les autres usent et abusent des moyens que la nature a mis à leur disposition et poussent jusqu'à leur dernier excès des modes qui ne pèchent point par la modestie. Qui sait si plus d'une n'a pas remercié en secret le caricaturiste dont l'indiscrétion faisait une réclame à sa beauté?

Tout considéré, je crois bien que l'un des plus grands plaisirs pour les hommes et les femmes de ce temps était de s'habiller. C'est surtout la caricature qui nous donnera, — si nous faisons la part de l'exagération, — l'histoire du vêtement pendant cette époque mémorable qui voit finir le dernier macaroni et apparaître le premier des dandies. Un changement radical s'opère et il aurait, comme tous les changements, sa raison historique et philosophique s'il correspondait à une transformation profonde dans les mœurs et dans les idées, comme on est d'abord porté à l'imaginer.

En deux mois, le costume des femmes paraît tendre vers la vérité, celui des hommes vers l'égalité et la simplicité. Au début, chacun indique son rang, sa fortune, sa profession par la manière dont il est habillé. Le grand seigneur est chamarré de broderies, chaussé de soie, cravaté de dentelles; il porte l'épée

en verrouil. Le légiste est vêtu de noir; le médecin se reconnaît à la coiffure et à la forme de sa canne. Que je voie seulement votre jabot, votre perruque, rien que la boucle de vos souliers et je saurai qui vous ôtes. Dès 1810, toutes les fractions de la société paraissent confondues dans Tunité de Thabît et du chapeau; si bien que le môme article de toilette pourra, désormais, passer d'une classe à une autre et flnir sur les épaules d*un ouvrier du port après avoir fait ses débuts à Âlmack's sur le dos d*un aristocrate. Pour les femmes, vous devez croire qu'elles reviennent h la nature. L'échafaudage des hautes coiffures pour lesquelles il eût fallu, à en croire les caricaturistes, percer le dessus des carrosses et des chaises à porteurs, le rouge, les mouches et la poudre, les paniers, puis les robes flottantes qui leur succèdent et qui font de la taille féminine un mythe, une énigme : tout cela, autant de mensonges. Un principe nouveau s'établit. La robe est faite pour montrer la femme, non pour la cacher. Mais cette confession n'est pas toujours sincère; le mensonge reprend vite ses droits et pour mille raisons, dont quelques-unes sont fort bonnes. La morale, la vanité, l'intérêt des artistes qui embellissent la femme remettront les fictions à la mode.

Quant aux hommes, ils suivent, par habitude, les variations du costume que Paris leur envoie, malgré la guerre, malgré la haine que leur inspirent toutes les choses françaises et qui va sans cesse croissant. Il y a cent ans, la culotte et le pantalon étaient pour les Français des signes de ralliement, comme la cocarde blanche et la cocarde tricolore. Pour les Anglais, ce n'étaient qu'une culotte et un pantalon.

Entre 1780 et 1810, ils ont changé de costume; ils n'ont pas changé d'ûmc.

Sur le chapitre de révolution des modes, la caricature abonde en moqueries et ces moqueries n*ont eu qu*à vieillir pour devenir des documents. D'abord, c'est Henry Bunbury qui nous présente le parfait macaroni. Horace Walpole, qui a vu éclore le macaroni, attribue la genèse de cette espèce nouvelle à la conquête du Bengale et à renrichissement fabuleux de quelques individus qui en fut la conséquence. C'était, à l'en croire, un effort de génie pour mettre la dépense à la hauteur des bénéfices. Il s'agissait d'élargir les fenêtres anglaises pour jeter plus commodément son or dans la rue. Cela se peut, mais le mot de macaroni suggère une idée différente. En somme, c'est une forme de l'exotisme qui sévit périodiquement en Angleterre, mais qui n'est qu'une maladie de peau. Comme les macaronis prétendaient avoir des mœurs, des goûts, des vices à part, ils voulaient aussi se distinguer du commun des hommes par leur costume. L'un d'eux m'apparaît dans une gravure de VUniversal Magazine. Il a l'air sérieux, important, qui convient à un pontife de la mode. Un énorme paquet de cheveux noués en bourse sur la nuque; un tricorne microscopique planté sur le sommet du crâne. Gilet brodé à fleurs, culotte rayée, bas chinés : le tout collant comme un maillot de danseuse. Cette toilette a pour complément une canne pareille à celle d'un suisse de cathédrale.

Les macaronis firent un bruit énorme et disputèrent aux femmes pendant quelques années le glorieux privilège d'occuper les caricaturistes. Puis ils disparurent et de nouveaux objets accaparèrent l'at-

tcntion. En première ligne les parapluies et les ballons qui eurent des fortunes très différentes. Lorsqu'un honnête excentrique promena pour la première fois, au bout d'une tige de bois ou de fer, ce petit toit d'étoffe colorée qui protégeait sa tête contre les intempéries du climat anglais, on le hua et on lui jeta de la boue. Sui eum non receperunt. Personne ne devina la place que ce petit meuble allait prendre dans la vie anglaise. En revanche, les aérostats excitaient un véritable délire. On en parlait tant que le docteur Johnson, — peut-être un peu jaloux do ces étranges rivaux, — n'osait plus dîner en ville. Les gens les plus sérieux allaient partout un ballon à la main, de même que, trente ans plus tôt, on les aurait vus manœuvrant les ficelles de leur pantin. Mais la fièvre des ballons passa, tandis que le parapluie devint une sorte de symbole national. Pour dater cette double invention, nous avons, dans les caricatures, la femme-parapluie et la femme-ballon. C'est le « bouffant » qui justifie ces plaisanteries. En effet, aux hanches artificielles s'était substituée une protubérance postérieure, également postiche. Â combien d'usages pouvait servir ce bienheureux bouffant! En cas d'orage, une mère en fait un abri pour sa famille. Gonflez-le d'hydrogène et il vous enlèvera dans les airs. Bourrez-le de tabac, cachez-y deux ou trois bouteilles d'eau-de-vie et vous défiez la malice des rats de cave. Au besoin la femme peut s'échapper de son vêtement qui ne tient pas à sa personne et laisser une enveloppe vide aux mains de l'huissier qui veut la saisir. C'est, du moins, ce que veulent nous persuader d'ingénieuses caricatures : Un Corps sans Ame et Une Ame sans Corps.

Nous sommes en 1790; le troupeau des « zèbres » déGle devant nous. Il en est de mâles et de femelles, car les deux sexes adoptent à la fois les étolTes rayées. Encore une mode française! La rue Saint- Honoré continue à envoyer aux élégantes de Bond Street et de Piccadilly la fameuse poupée, habillée à la dernière mode de Paris et qui fait autorité dans le monde entier. En 1797, les dessins de Rowlandson et de Gillray nous oflrent des contrefaçons absolument ressemblantes du muscadin et de la muscadine. Vous reconnaissez Thabit à longue queue et à larges revers, les oreilles de chien, la cadenette, Famplc cravate qui noie le menton dans des flots de mousseline. Et vous reconnaissez aussi cette jupe courte, étroite, d'étoff*e transparente, cette chevelure follement embroussaillée qui rejette en tous sens ses mèches désordonnées. Est-ce la TaUien qui part pour le bal des victimes? Non, c'est lady Georgina Gordon : elle se rend aux jardins de Kensington, armée en guerre, pour prendre d'assaut le cœur du duc de Bedford qui, outre ses quartiers de noblesse, possède plusieurs quartiers de Londres. Et les jupes vont se raccourcissant, s*atténuant, se collant au corps, ne laissant plus rien à faire à l'imagination; on se demande avec inquiétude si elles ne vont pas disparaître tout à fait, lorsque le terrible hiver qui termine le siècle vient rappeler à ces belles filles, qui Toubliaient, que la décence, sous certains climats, n'est pas seulement une vertu, mais une nécessité. Le joyeux Gillray célèbre le retour des manchons et des fourrures, avec celte légende qui parodie agréablement le style lapidaire : Ce que n'avait pu faire la morale^ Dorée Vaccomplit.

Le chapitre des chapeaux, écrit au jour le jour, sous forme graphique, par d'innombrables dessinateurs, est un des plus variés. D'abord on voit expirer la calèche et le cabriolet, sortes de capotes qu'une femme, grâce à un long (il, était maîtresse d'abaisser quand il lui plaisait, afin de l'opposer, comme un rempart, à de trop vives curiosités. Puis, sur la tôte des élégantes se montre un incompréhensible amas de tiges jaunâtres, quelque chose comme un toit de chaume ou une guirlande d'épis. C'est le chapeau de paille qui veut venir au monde et qui essaie différentes formes. Il naît enfin et il a pour rival le turban surmonté d'un bouquet de plumes. Le chapeau de paille est provoquant, familier et coquet; le turban est solennel, presque tragique. Il régnera autant que Napoléon et prolongera son existence sur quelques crânes privilégiés qui bravent le ridicule; le chapeau do paille semble éternel.

Presque en môme temps que lui a surgi le chapeau moderne à haute forme. Sa brusque apparition a l'air de défier les lois de l'évolution et le vieil axiome : Natura non facit saltus. Serait-ce un produit spontané de l'imagination révolutionnaire qui le crée de toutes pièces pour servir de symbole à la démocratie : laid, maussade, encombrant, égalitaire et fragile? Cette explication accorde trop de génie à nos chapeliers de l'an III ou de Tan IV. Elle est, d'ailleurs, inutile.

Abaissez les bords du tricorne; puis, relevez la calotte en substituant au cône le cylindre, son proche parent, et au feutre mat le poil lisse et miroitant du castor. Décrétez, au nom de la République une et indivisible, que le vague et la mollesse des formes, caractéristiques des institutions de l'ancien régime,

seront remplacés par cette sévérité de lignes, toute géométrique, particulière à nos constitutions républicaines, et rien ne manque plus au tuyau de poôle, expression parfaite de la fusion ou, si Ton veut, de la confusion des classes. Aussitôt créé, ce chapeau fait ce que Bonaparte a vainement tenlé ; il envahit TAngleterre et la conquiert. Mais là, il perd sa signification; ce n'est plus un symbole, ce n'est qu'une coiffure.

Le dandy apparaît avec les premières années du xu"" siècle, et il a déjà quelques-uns des caractères de ce siècle qui devait être le siècle des parvenus. En cela il diffère profondément du macaroni qui est un pur dilettante, avec un grain do folie. Le macaronismc trouve en lui-môme sa propre satisfaction, tandis que le dandysme est un moyen de se distinguer, de sortir de la foule. Le macaroni a une fortune à dépenser, le dandy une fortune à conquérir. Regardez-le dans ce grenier où nous conduit le caricaturiste. Tout ce qui l'entoure crie la misère : lui-môme, dans un négligé sordide, presque nu, est occupé à cirer ses bottes ou à repasser son jabot. Vous reconnaissez toutes les pièces du bel attirail sous lequel il ira, dans une heure, se promener au Parc et essaiera d'attirer l'attention d'une héritière. Y a-t-il progrès du macaroni au dandy? Je ne le crois pas. En passant du premier au second, la vanité masculine tombe du ridicule à la fraude. L'homme qui se pare n'est qu'un sot; celui qui fait de son élégance une doctrine et de sa beauté une profession est un drôle.

Dans cette société comme dans la nôtre, l'un et l'autre étaient des exceptions. La grande majorité se contentait de suivre les modes et cherchait ailleurs

ses jouissances. Que faisaient les gens qui ne faisaient rien? Voici la journée d'un homme du monde d'après une caricature gravée par Rowlandson, mais dont le dessin primitif et la légende appartiennent à Woodward :

« Fait de drôles de rôvcs. Toujours comme ça quand je dîne avec sir Richard. Je ne boirai plus de son vin. Levé à une heure; habillé à trois heures et demie. Une heure de promenade avec le cheval que j'ai acheté dernièrement. Charmante bête. Je la vendrai, il n'y a rien de tel que la variété* Dîné à six heures avec sir Richard. Très gai; fait des mots, me rappelle plus. Fait enrager un clergyman; bu trois bouteilles. Entré au théâtre en flânant. Qu'est-ce qu'on jouait? Tragédie, comédie? Sais pas au juste, vu seulement le dernier acte. Siddons splendide. Kemble couci-couça. Était-ce bien Kemble? Pris un fiacre; descendu à Saint-James Street. Fait une petite partie avec les amis. Déveine infernale. Perdu tout mon argent. »

Et voici le journal de la femme du monde :

« Rêvé du capitaine. Décidément il est très bel homme. Compté ma bourse de jeu. Perdu beaucoup* Jouerai plus jamais avec la douairière. Déjeuné à deux heures; dîné à sept chez lady Rackett. Le capi^taine y était. Plus gentil que jamais. A l'Opéra. Un monde fou. Le capitaine était dans notre loge. Mon ci-devant mari dans la loge en face. Un peu gênant, mais bah I Ces choses-là se voient. Passé au rout de lady Squander : on s'écrasait, positivement. J'ai joué, j'étais en veine. Raflé cent livres à lady L... et cinquante au baron. Rentrée à cinq heures; réfléchi pendant une demi-heure. Résolu de me ranger et de

donner ma démission de la Société du Pique- Nique. »

Une chose frappe tout d'abord : celle « journée » du mondain et de la mondaine n'est qu'une soirée. S'il restait quelques minutes après cette mirifique toilette qui prenait deux heures et demie ù l'un et cinq heures à l'autre, peut-être allait-on les passer sur le trottoir de Bond Street. Rien ne nous parait plus commun et moins attrayant qu'un trottoir. Il faudrait avoir vécu dans des temps qui en avaient été privés et qui virent apparaître le premier trottoir pour comprendre la révolution accomplie dans les mœurs et l'extase avec laquelle les contemporains s'y prôlôront. Pouvoir s'arrôlcr, causer, regarder dans la ruel Pendant quelques années, le trottoir de Bond Street fut pour les Londoniens ce qu'avait été l'église de Saint-Paul sous les premiers Stuarts, ce qu'est, do nos jours, Rotten Row.

Mais on ne commençait vraiment à vivre qu'à rhoure du dîner.

Le dîner! moment intéressant et solennel pour nos grands-pères comme aussi, j'en ai peur, pour leurs petits-fils I C'était le temps des Grimod de la Rey. nière et des Brillai-Savarin. Mais le Français a toujours mêlé la sociabilité et la vanité à la gastronomie. Il a la prétention de dire des choses exquises en mangeant des choses délicieuses. Le véritable gourmet ne serait-il pas celui qui mange seul et ne veut aucun témoin à ses émotions, à ses méditations? Comme l'amoureux, il veut la solitude du tête-à-tête et, comme le religieux, le silence de la cellule. Point d'autre confident qu'un vieux valet, qui sourit respectueusement à son bonheur et le comprend d'autant

mieux que, tout à Theure, à Toflice, il finira les plats. Ce drame gastronomique du dîner qui a, comme les autres drames, ses préparations, ses phases, sa péripélio et son dénouement, Rowlandson Ta déroulé devant nous avec la puissance et la sobriété d'un maître. Comme Hogarth, avec son crayon, racontait riiistoiro d'une ûme, il a raconté Thistoire d'une digestion. Le drame a trois actes : avant, pendant, après. C'est la môme figure, les mêmes traits que nous voyons successivement s'allonger, se contracter, s'épanouir. D'abord l'attente inquiète, presque douloureuse, éclairée pourtant par le rayonnement du plaisir espéré. Puis le sérieux, l'attention exclusive et profonde, l'absorption de l'être dans l'auguste fonction qui s'accomplit. On comprend la vérité de cette parole : « L'homme ordinaire se nourrit, seul le gourmand dîne. » Ensuite vient le recueillement, l'extase, le Nirvana. Renversé en arrière, la paupière mi-close, entouré de visions heureuses qui flottent dans l'atmosphère encore chargée de subtils parfums, le dîneur repasse ses sensations, dîne une seconde fois par la pensée. C'est Thcure de la poésie, l'heure do l'idéal. C'est aussi l'heure des suprêmes indulgences, et le valet, muet jusque-là, a pris la parole, sans doute pour demander quelque faveur. Est-ce qu'un homme qui a dîné de cette façon-là peut refuser quelque chose à son serviteur?

Si l'on s'isole quelquefois pour mieux manger, on se rapproche d'ordinaire pour mieux boire. Rowlandson s'est complu à nous montrer ce qui se passe dans la salle à manger quand on a enlevé les plats et laissé seulement sur la table les verres et les bouteilles. De quoi parle-t-on, si l'on peut encore parler?

Il n*y a que deux sujets : la chasse et la politique. Dans le salon, les femmes se morfondent. Elles ont épuisé la pauvre provision des médisances et des cancans de la semaine : les mariages, les divorces, les enlèvements. Pas plus que leurs maris, elles ne savent causer. Un domestique vient glisser deux mots à Toreille du maître : « Madame fait dire à Monsieur que le café est servi », et le maître répond h cette sommation en disant tout haut : <c Allons, messieurs, encore une bouteille ! »

On a vu par le journal des deux mondains, mâle et femelle, quelle place tient le jeu dans rcxistence des deux sexes. Heureux quand le jeu ne conduit pas à la tricherie! Ce fut le cas de ces trois femmes de qualité qu'on nommait les filles du Pharaon : lady Archer, lady Buckinghamshire et lady Mounljoy. Elles tenaient chez elles une sorle de tripot où elles attiraient les novices pour les dévaliser. LordKcnyon, le Chief Justice^ un jour qu'il condamnait des femmes de basse classe reconnues coupables du môme délit, fit une allusion sévère aux grandes dames qui bravaient la loi : « Elles se croient, dit-il, au-dessus de la justice, mais elles se trompent. Qu'on me les amène et, quel que soit leur rang, je les enverrai au pilori. » On les amena devant lord Kenyon, mais il n*eut pas le courage d'exécuter sa menace et se borna à infliger une amende aux filles du Pharaon. C'est Gillray qui se chargea de les metlre au pilori. Grûce à lui, elles y sont encore; elles y seront toujours. Lady Archer est longue et efflanquée, lady Buckinghamshire épaisse et courte ; Tune se courbe pour passer à travers Tignoble trou son bec d'oiseau de proie, l'autre se hisse sur ses

pointes pour y introduire son plat et impudent museau de truie. Dans cette circonstance, c'est le caricaturiste qui fut le vrai justicier.

Le mondain et la mondaine passent une partie de leur soirée au théâtre. Mais il y a bien des manières d'aller au théâtre. Toutes ces manières, Rowlandson les connaît et nous les fait connaître. Un premier dessin, plein de vie, de fantaisie et de mouvement, représente le couloir des premières, à Covent Garden. Ce couloir ressemble fort à ces « promenades » qui tendent à se multiplier dans nos salles modernes et que le théâtre a empruntées au Music-Hall. C'est là que se réunissaient tous ceux et toutes celles qui ne venaient pas au spectacle pour la pièce. Des mondaines, des femmes galantes; des fats qui vont de groupe en groupe; des provinciaux ébahis; des étrangers qu'on dévisage, mais qui ne s'en doutent pas parce qu'ils sont eux-mômes occupés à dévisager tout le monde; un vieil amiral, qui, solidement planté sur sa jambe de bois, regarde, avec des yeux gourmands, défiler les beautés à la mode ; des bouquetières qui se chargent des négociations les plus délicates et aplanissent pour les timides les premières difficultés de l'amour.

Puis quatre dessins, délicieux de finesse et de grâce, nous montrent le public aristocratique des loges, depuis l'ingénue de quinze ans qui assiste pour la première fois de sa vie à une représentation théâtrale et qui ouvre des yeux tout ronds, dévorants, insatiables, extatiques, jusqu'aux élégantes qui sont venues exhiber d'adorables chapeaux, dernier effort du génie des modistes parisiennes. Dans les Spectateurs de la Tragédie et les Spectateurs de la Comédie^

nous faisons connaissance avec un troisième public, le vrai, celui-là. Il occupe en force le parterre et regarde avec mépris les flâneurs du Lounge^ avec méfiance les aristocrates des loges. Ce sont les playgoers attitrés, une sorte de corporation particulière qui discute les acteurs, maintient les traditions, se révolte si Ton change un geste, une intonation, la place ou remploi d'un accessoire. Si un directeur malavisé veut augmenter le prix de rentrée ou supprimer le billet à moitié prix qui permet de voir la fin du spectacle, les playgoers se lèvent comme un seul homme; les Anglais ne seraient pas plus unanimes à défendre la Magna Charta ou le Bill ofliights. John Kemble en fit l'expérience. C'était un snob : le mot n'existait pas encore, mais le type, on le sait, est de tous les temps. Non seulement il avait voulu rançonner le parterre, mais il avait flatté le public aristocratique en lui ménageant une entrée à part, un couloir fermé et en annexant i\ cliaquclogc un salon où les grandes dames pourraient, comme dans les théâtres italiens, offrir à leurs amis un sorbet ou une tasse de thé. Trois mois durant l'émeute fut en permanence à Covent Garden : émeute régulière, organisée; qui obéissait à des chefs, recevait des mots d'ordre, imprimait des circulaires, tenait des meetings et parlementait avec son ennemi après lui avoir jeté ses propres banquettes à la tète. Finalement, ce fut l'acteur qui dut céder.

C'est la caricature qui nous raconte, au jour le jour, les péripéties de cette tempête dans un verre d'eau. Quelques années auparavant, elle avait noté les incidents relatifs à la fameuse fraude d'Ireland qui offrit une fausse pièce de Shakespeare à la dévote

LA VIE ANGLAISE SOUS GEORGE lU. 179

admiration des amateurs. Il fallut vingt ans pour dévoiler le mensonge de Mac Pherson : une soirée suffit pour démasquer Fauteur de Vortigem. C'est encore la caricature qui a fixé pour nous la lamentable histoire de Master Betty, le Roscius-enfant comme on rappelait : un génie à huit ans; à vingt, terne et insigniGante médiocrité. Enfin c*est toujours la caricature qui se charge de chroniquer les derniers jours du règne de Sheridan à Drury Lane. Je retrouve, en guise de légende, au bas d*un dessin, ce bout de dialogue qui n'a, probablement, jamais été prononcé, mais qui n'en est pas moins un document, car il reflète la joyeuse impertinence de l'époque. Tom Sheridan, impudent et besogneux comme son père, lui demande de l'argent. — « De l'argent! de l'argent I Que diable, monsieur, quand on a besoin d'argent, on arrête une diligence. — C'est ce que j'ai fait. Mais il n'y avait dedans que des acteurs de Drury Lane et vous savez que leur directeur ne les paye pas. >»

L'Opéra italien conservait sa vogue en 1802 puisqu'on y trouvait, comme nous l'avons vu, un « monde fou ». Mais le ballet avait encore plus de succès. Les dernières années du xvni* siècle avaient vu une grande révolution. Certaine danseuse française, nommée Mlle Rose, avait introduit le maillot couleur de chair sur la scène anglaise en l'accompagnant de nouveautés chorégraphiques que Vestris, le a dieu de la danse »« eût désavouées au nom de l'art et qui firent jeter les hauts cris aux moralistes. Le banc des évoques s'émut; le Parlement retentit de leurs plaintes où le patriotisme joignait ses arguments à ceux de la vertu. La France, disait-on, désespérant d'envahir John Bull, cherchait à le corrompre. Gillray

montra les évoques jouant le rôle d'habilleuses et fabriquant avec leurs surplis, pour Mlle Rose et ses camarades, des jupes assez longues pour sauvegarder la pudeur.

Sans vouloir flatter la « vertu » britannique dans une de ses prétentions les plus chères, Thistorien des mœurs a le devoir de reconnaître que lorsqu'un nouveau vice s'établit en Angleterre, lorsqu'une forme nouvelle de la débauche y apparaît, on découvre invariablement la greffe exotique. C'est un aventurier zuricois, nommé Heidegger, qui avait introduit les bals masqués à Londres; ce fut une artiste étrangère, Mme Cornélys, qui les y ramena après quinze ou vingt ans d'interruption. Au moment du tremblement de terre de Lisbonne, Londres s'était cru menacé du môme sort en punition de ses péchés. « Nous expions l'horrible licence des bals masqués », criaient les prédicateurs populaires. On les écouta et, pendant longtemps, les fêtes de ce genre furent rayées de la liste des plaisirs permis. Quand on essaya d'y revenir et de donner encore des bals masqués, les plaisants appelaient cela « donner un tremblement de terre ». Mme Cornélys trouva le prétexte voulu, elle inventa le bal de charité et l'on sait si ce moyen de gagner le Ciel en risquant l'Enfer a fait fortune. « Il s'agissait, disait-elle, de procurer du charbon aux pauvres pendant l'hiver. » De nouveau on se déguisa. L'un représentait l'Influence de la Cour et marchait suivi de la Ruine publique. Un autre, blanc de farine et noir de suie, était meunier d'un côté et ramoneur de l'autre. Un troisième était vôtu d'un maillot et d'une feuille de figuier : Adam dans le Paradis terrestre. Un quatrième, en cadavre, se

promenait à travers la fôto, enveloppé de son suaire et portant son cercueil sous le bras. Vivantes caricatures qui nous révèlent, une fois de plus, le goût des contrastes violents et des excentricités lugubres.

Chez Mme Cornélys, on s'amusait entre gens du même monde; la souscription était payée d'avance pour toute la saison. C'est sur le même principe qu'on ouvrit le Panthéon, au coin de Régent Street et d'Oxford Street. Avec sa colonnade circulaire, sa coupole d'où descendaient d'éblouissantes girandoles, cette salle, que le feu devait consumer quelques années plus tard, parut une merveille aux contemporains. Toute la noblesse, — les ducs de la famille royale en tête, — s'empressa de souscrire. On avait prétendu réserver le Panthéon aux femmes de qualité, mais, dès le premier soir, la consigne fut forcée et personne ne s'en plaignit. Un dessin du temps montre la bacchanale déchaînée autour de la grande rotonde, au moment où toutes les ivresses atteignent à la fois leur paroxysme. Quant à ce qui se passait dans les galeries supérieures, réservées à la conversation et aux soupers, lisez les journaux du temps et, dans leurs récits, vous verrez, à travers leur fausse indignation, percer leur cynique amusement. Théâtre, restaurant, salle de bal, Vauxhall a, de plus, toutes sortes d'exhibitions accessoires et de jeux plus ou moins puérils. Toutes les classes y sont confondues comme tous les plaisirs y sont réunis. Les bals par abonnement d'AImack's et les sociétés de pique-nique, — fondées, en apparence, pour organiser des représentations d'amateurs, — ne s'ouvrent qu'aux privilégiés du rang et de la fortune. Les femmes y cherchent un champ favorable à leurs intrigues, le

demi-secret qui assure Fimpunité à leurs fautes. Les hommes trouvent plus de saveur au plaisir qu'on partage avec la canaille. En même temps que Tamour du cheval et la passion du jeu, c'est ce besoin de compagnonnage avec des êtres inférieurs qui fait le succès des courses et qui attire les hautes classes à Newmarket. Qu'il est bon de passer la nuit entre un jockey et un boxeur, les coudes sur la table, devant un verre toujours vide et toujours plein I

Newmarket n'est pas le seul centre d'attraction qui fasse quitter la ville aux gens du monde. Le prince de Galles et ses amis ont découvert sur la côte méridionale un petit village de pêcheurs, appelé Brighthermstone. Là, on est à l'abri des censeurs et, en se plongeant dans la mer, on refait sa provision de force pour les excès de la saison prochaine. Seulement, Brighthermstone, c'est un nom qui n'en finit pas : au diable Brighthermstone I Si on disait, tout simplement, Brighton? Une ville d'élégance et de plaisir s'improvise donc, qui portera ce nom. On y construira ce fameux Pavillon, qui sera aussi une des merveilles du temps.

La vie de Bath est toute différente. Le New Guide io Bath y publié en 1798, nous montre la ville d'eaux dans toute sa gloire. Les dessins de Rowlandson sont escortés do petits vers dus à la plume de Christophcr Anstey. Ces vers sont peu poétiques, mais ils sont lestes et malins. Grâce à eux, nous pouvons suivre la journée du baigneur depuis le lever matinal jusqu'au coucher tardif; la course vers la Pump^room où l'on se rencontre dans d'étranges toilettes; les révérences, les menus propos, le flirt alternant avec la médisance ; les parties de campagne, la comédie, la danse, le

souper. Puis, à travers robscurité, le vent et la pluie, — les hommes attachant leurs chapeaux avec un nouchoir noué sous le menton, les femmes retroussant leurs jupes par-dessus leurs têtes, — tout ce faoau monde s*cnfuit et disparaît. Chemin faisant, on mus présente les célébrités du lieu, depuis Thomme d*3sprit dont les mots font, en un instant, le tour de laPump-room et le « beau » dont on copie le costume et les allures, jusqu'au cuisinier de génie, Master Gil^ dont deux mille estomacs reconnaissants chantent tous les soirs les louanges.

Mais Bath appartenait au siècle qui allait finir : c'était une institution d'ancien régime, toute en souvenirs qui se changeront bientôt en regrets. Si vous voulez voir TAngleterre nouvelle de 1800, vous la trouverez plutôt dans les sables de Margate où, jour et nuit, la fôte brutale de tous les sens est en permanence; sur les routes où des millionnaires s'amusent à conduire des diligences; dans les tea-gardensy où des hommes et des femmes en cheveux gris jouent à des jeux d'enfants; à ces rendez-vous de chasse {meets) où vous rencontrerez, bottés et éperonnés à quatre heures du matin, ces mondains languissants qui pouvaient à grand'peine sortir de leur lit à midi. C'est un monde criard, querelleur et jovial, une génération aux muscles de fer, insatiable de bruit, de plein air, d'action physique, qui aime la bataille sous toutes ses formes, le duel aussi bien que la boxe, et qui invente tous les jours des sports nouveaux sans oublier un seul des anciens.

On cherche où sont les plaisirs de l'esprit. Ces gens ne lisent-ils point? Pardon : ils lisent des romans à faire pleurer ou à faire peur, Evelina^ les Mystères du

Château dUdolphe. Quoi encore? Les épigrammes de Peter Pindar, les chansons populaires, bachiques, patriotiques de Dibdin ou du capitaine Morris. Le grand poète du temps est un paysan écossais. IJ improvise des chants sublimes en poussant si charrue et en regardant la vapeur matinale qii monte des sillons. Mais qui connaît, à Londres, b nom de Burns? Un autre poète s*est installé dais une maisonnette, au Pays des Lacs, seul avec la nature qui a pour lui des confidences et des énx)tions incomprises du reste des hommes. Mais qui songe à lire les vers de Wordsworlh?

Dans une petite rue de Soho, à renseigne de la Tête de Turc^ se sont réunis longtemps quelques hommes de lettres; mais, dans cette Académie, on fume et on boit plus qu'on ne cause et, quand on discute, on se dispute. Chez Reynolds, des convives de choix écoutent Burke qui disserte sur la politique, Thistoire et Testhétique. Â ces soupers, on mange médiocrement et Ton bâille quelquefois. Il existe à Londres deux ou trois bureaux d*esprit. C'est là que le « bas-bleu » est venu au monde. Si Rowlandson, Bunbury, Woodward, Nixon et leurs compères nous y conduisaient, nous verrions le vieux Johnson, infirme, disgracié, presque repoussant de laideur et de malpropreté, trônant au milieu de jolies femmes qui reçoivent presque à genoux ses compliments ou ses boutades. Mais les caricaturistes ne nous conduisent pas dans ces maisons lettrées, par Texcellente raison qu'ils n'y fréquentaient point. Çà et là, par échappées, apparaissent dans leurs œuvres l'Église, les Universités, le journalisme, c'est-à-dire les pouvoirs, anciens ou nouveaux, dont c'est le

devoir et la mission de répandre autour d'eux la lumière ou de proposer l'exemple. On se rappelle peut-être la « congrégation endormie » que nous a montrée Hogarth. Elle ne s'est pas réveillée, apparemment, puisque Rowlandson recommence le môme sujet. Ses clergymen, lorsqu'ils sont jeunes, s'offrent à nous avec une élégante au bras ; ils semblent aussi vains et aussi frivoles que nos « petits abbés ». Vieux, ils se confinent dans un tête-à-tête silencieux avec la bouteille de porto. L'un d'eux vient d'être arraché, presque de force, par son sacristain à ce doux farniente pour enterrer l'enfant d'un de ses paroissiens. Près de la fosse ouverte, furieux, la perruque de travers, il bégaie d'une langue épaissie les paroles du service et semble prêt à jeter le livre au nez des parents.

Trois ou quatre étudiants, — est-ce à Oxford ou à Cambridge? La scène pourrait être aussi bien placée au bord du Gam qu'à ceux de l'Isis, — sont occupés à faire entrer une fille par la fenêtre du collège. Il est vrai que le Proctor les guette, mais soyez sûrs qu'ils recommenceront à la première occasion. D'ailleurs, les dignitaires de l'Université ne valent pas mieux. Voici un vice-chancelier qui lutine une fruitière et l'entraîne chez lui. Quant aux journalistes, nous on surprenons deux, qui cumulent avec cette fonction le caractère sacré, dans la plus mauvaise compagnie où il soit possible de se galvauder. Ils ne s'y sont point fourvoyés par exception ou par méprise : visiblement, ils sont là dans leur élément. L'un d'eux. Bâte Darley, est un pugiliste distingué; l'autre est habillé en Écossais et l'on fait cercle autour de lui pour le voir danser des réels. Le premier dirige le

186 LA CARICATUnE EN ANGLETERRE.

Moming Post et le second est rédacteur en chef du Moming Chronicle. Que serait-ce si nous jetions un regard sur le caractère et la vie du major Topham, qui était embusqué dans le World comme dans une tour, d'où il insultait et rançonnait les passants?

Au premier abord, cela étonne un peu. Il semble difficile, par exemple, d'identifier telle feuille aujourd'hui puissante et respectée avec un clcrgyman ivrogne et bretteur, dont la physionomie ne dit rien qui vaille et dont on nous raconte pis que pendre. Mais ce premier étonnement passe dès qu'on lit les journaux du temps. Qu'y trouvons-nous? De pédantes dissertations qui ne sont, souvent, que la réimpression d'articles oubliés; les cancans du jour, le duel d'hier, l'enlèvement d'avant-hier, le tout méchamment, lâchement conté avec des initiales transparentes; une ou deux épigrammes prétentieuses, la critique des livres nouveaux en trois adjectifs, impertinents ou louangeurs, suivant que l'auteur est l'ennemi ou l'ami du journal; une poignée de fausses nouvelles et quelques réclames galantes à peine déguisées. Lorsque le journal n'est qu'un instrument de vengeance, de corruption et de chantage, le journaUste ne peut être qu'un goujat.

La caricature a-t-elle calomnié la société anglaise des premières années du xix9 siècle? Je ne le pense pas.

Elle a exagéré par l'expression les ridicules, les incohérences et les vices de cette société : c'est la loi même de son art qui l'y obligeait. Mais, si elle a exagéré, elle n'a rien inventé. C'est une médisante, une indiscrète et une impertinente, non une menteuse. Au fond, elle est très vraie. Rectifiez sa déposition à

Taide des autres témoignages historiques, et vous lui rendrez toute la valeur d*un document. L'impression d'ensemble, d'abord un peu confuse, finit par se préciser. C'est celle d'une vitalité débordante et mal réglée, d'une force qui, ne sachant que faire d'ellemême, se prodigue et se gaspille. Des signes d'enfance mêlés à des signes de décadence. Comment expliquer cela, sinon en disant que cette jeunesse vigoureuse, capable de tout, même du bien, a eu pour précepteur un vieux libertin? Ce vieux libertin, c'est le xvnr siècle, le nôtre, moins la philosophie et moins la Révolution, c'est-à-dire quelque chose d'infiniment frivole et méprisable. Ce spectacle n'a rien de rassurant. Où va cette société sur laquelle le savoir et l'intelligence n'exercent point leur légitime autorité, où le plaisir est la loi unique, où les vieillards no sont tolérés qu'à la condition d'être plus fous que les jeunes gens, où les maris et les femmes se perdent de vue à peine mariés, où la mère est la camarade de sa fille en attendant qu'elle en soit la rivale, où le père bourru gourmande les folies de son fils jusqu'au moment où le récit d'une bonne farce lui fait ouvrir sa bourse et où tous deux achèvent la réconciliation en se grisant de compagnie? Quand Rowlandson nous mène à la foire de Saint- Barthélémy ou dans les bouges de Saint-Gilles, nous voyons que le peuple ne vaut pas mieux que l'aristocratie. Bien plus : il y a sympathie, ressemblance, communauté de plaisirs. Le fait s'est déjà présenté et se présentera encore dans l'histoire des mœurs. 11 existe une affinité entre la canaille d'en haut et la canaille d'en bas. C'est l'écume et la lie : l'une surnage, l'autre tombe au fond, l'essence nutritive est

entre les deux. Que faisait, en Angleterre, la classe moyenne? De même que Thistoire ne dit rien des peuples heureux, la caricature ne s'occupe pas des classes moyennes. C'est, pour Rowlandson, Gillray et leurs joyeux camarades, une terra incognita. Une fois, Rowlandson s'y est risqué. Il nous a montré Peter Plum qui a un intérêt dans les docks de Wapping et dans le marché aux bœufs de Smithfield, ronflant auprès de sa moitié qui dort comme lui; entre eux, une bouteille de porto et un bol de punch vides; devant le garde-feu un caniche ventru endormi comme ses maîtres, pendant que, derrière le dos de sa mère, miss Plum se laisse courtiser par un amoureux très entreprenant. Ce n'est là qu'un regard jeté en passant sur un intérieur bourgeois, et ce n'est pas assez vraiment pour juger la classe à laquelle appartient Peter Plum. Cette classe haïssait l'art et la beauté; la science même lui était suspecte, à moins qu'elle ne lui mit dans les mains un instrument de pouvoir et de fortune. Son esprit était étroit, hargneux, jaloux, ses mœurs ennuyeuses, sa religion purement littérale, vide de sympathie, dénuée d'idéal, plus juive que chrétienne. Pourtant elle avait ses vertus, des vertus agissantes et efficaces : elle était énergique, laborieuse et pure. Rowlandson avait tort. Ces gens-là ne dormaient pas : ils priaient et travaillaient. Spectateurs silencieux et moroses des folies des hautes classes, ils ramassaient leurs forces et attendaient leur jour, qui ne devait plus tarder. Ils avaient déjà fait deux révolutions, l'une politique et l'autre religieuse; ils allaient accomplir une révolution économique et industrielle qui, comme la nôtre, a ébranlé le monde

entier et qui dure encore. Cette grande crise, — dont les conséquences morales et sociales, impossibles à prévoir pour le caricaturiste qui en fut la victime, sont aisées à déduire pour Thistorien, — aurait à jamais fait disparaître Tascendant de la vieille aristocratie territoriale si elle ne s'était convertie, juste à temps, pour conserver une part de ce domaine où, longtemps, elle avait régné seule. Qui la sauva? Ce fut la guerre. C*est dans la guerre que cette société jeta son énergie, la puriGa, la régénéra, la tourna au bien et au grand. Dans certaines familles, on s'inquiète de l'avenir d'un garçon qu'on ne peut ni discipliner, ni occuper, ni satisfaire et qui trouble toute la maison, en attendant qu'il la ruine. <c Que feronsnous de ce sacripant? — Faisons-en un héros! » Tel fut le dénouement de la crise pour la société anglaise. Sans la gyerre, qu'eût été Wellington? Un politicien de village. Et Nelson? Un écervelé, mené en laisse par des courtisanes. Ce qu'ils furent, nous ne le savons que trop. Leur histoire morale est celle de toute une classe, de toute une génération. Il devrait y avoir, dans le vestibule du Garlton Club, une statue de Napoléon avec cette inscription : « Au sauveur de Taristocratie anglaise ».

Caricatures politiques. — Fox et Pitt. •— L'élection de Westminster (1784). — Le procès de Warren Hastings. — La folie du roi et le bill de régence (1788). — Caricatures contre la Révolution française et contre Napoléon.

Si Ton peut emprunter à la caricature tous les traits nécessaires pour composer un tableau complet de la société britannique à la fin du xvm° siècle et au commencement du XIX*, il est encore plus aisé d'en extraire une histoire de la politique anglaise pendant la môme période. La guerre d'Amérique et le traité qui la termine, le procès de Warren Hastings et la réorganisation de la Compagnie des Indes, la folie du roi et le bill de régence, enfin le duel de l'Angleterre avec la Révolution française et avec Napoléon, tous ces grands faits tiennent dans les annales de la caricature une place correspondant à celle qu'ils tiennent dans la vie nationale. Évidemment cette histoire caricaturale n'est pas l'histoire vraie, l'histoire définitive, l'histoire philosophique qui embrasse, de haut, l'ensemble des faits, compare les effets avec les causes, les

résultats avec les intentions, dresse le bilan de fin de génération qui se solde en profit ou en perte et, finalement, clôt le compte de cette génération avec Thumanité. Non, c*est une histoire au jour le jour, faite d'impressions que, souvent, le lendemain efface, mais que, souvent aussi, le surlendemain confirme, d'émotions qui se trompent quelquefois, mais ne se trompent pas toujours. Même erronée, même absurde, la caricature est encore instructive. Mise au pire, elle indique un élat de Tûme populaire ou la tactique d'un parti à tel moment donné de la vie nationale. Elle a donc été un fait et a pu, à son tour, engendrer d'autres faits. Vérités, légendes, cancans, calembours : c'est à nous à trouver notre chemin au milieu de tout cela. Lorsque, pour railler l'impôt sur le savon, on nous montre lord North transformé en blanchisseuse et essayant de laver son linge sale sans l'aide de l'objet indispensable, ce n'est là qu'une farce. Lorsqu'on présente George III recevant l'argent de la France et le partageant avec ses ministres, c'est là, je pense, une calomnie pure et simple. Mais si le caricaturiste met en scène ce même George III disputant à un Peau-Rouge un ossement humain et le rongeant de compagnie avec lui, c'est un symbole et, si répugnante que soit l'image, je suis obligé de comprendre et d'enregistrer la leçon. Quand une puissance civilisée accepte ou soudoie contre une autre nation civilisée le concours do la barbarie, elle devient solidaire et responsable des pires excès que la barbarie puisse commettre. Ainsi, au travers des erreurs, des ignorances, des exagérations grossières, le bon sens et la justice se font jour. Car le sens du comique est un bon guide et ramène au vrai. La caricature me

PITT, FOX BT NAPOLiON. 193

semble un enfant terrible, d'autant plus terrible qu'elle met presque toujours le doigt sur la plaie. Elle ne peut môme pas se retenir de rendre ridicule celui qui la paie. Quant à l'adversaire, elle le tourne, le retourne, le fouille, le scrute en cent façons jusqu'à ce qu'elle ait découvert le point faible d'un grand caractère, le trait grotesque d'une physionomie imposante, la tare secrète d'une vie qu'on a crue sans tache. Et, en somme, il y a plus de vérité et de raison dans la parodie que dans le panégyrique. Méritait-elle d'autres historiographes qu'un Sayers, un Rowlandson, un Gillray, cette histoire politique des dix années qui séparent la fin de la guerre d'Amérique et le commencement des guerres de la Révolution? On va en juger.

Sayers ouvre la marche en nous présentant les personnages de la comédie. Comparez sa galerie de portraits avec ceux qui ont paru quatre-vingts ans plus tard dans Vanity Fair. Le dessinateur de Vaniiy Fair mettait plaisamment en relief les ridicules physiques, tandis que Sayers faisait pressentir le caractère et le passé de ses modèles. On pouvait prendre le Disraeli d'Âpe pour un cabotin de province et son John Bright pour un fermier du Yorkshire. Impossible de se tromper sur le Keppel et le Burgoyne de Sayers. Keppel, trapu, énergique, impudent est solidement planté sur ses courtes jambes comme pour braver le tangage et le roulis; tout en lui annonce Tentêtement et la combativité, avec plus d'ambition que d'intelligence. Quant à Burgoyne, c'est le courtisan, le lettré, l'homme qui a passé sa vie dans les coulisses du théâtre et de la politique. Ses épaules plient, ses yeux clignotent; il y a en lui

quelque chose d*usé et de flétri. Il a plutôt Tair de chercher un mot pour sa comédie de V Héritière qu'un plan pour sortir de Saratoga. Nous ne songeons plus à demander pourquoi cet homme-là a capitulé.

C'est encore une amusante caricature de Sayers qui représente Charles James Fox prenant possession de son poste de secrétaire d'État pour les Indes. Nous le reconnaissons sans peine sous le nom de Carlo- Khan et sous ce déguisement de nabab oriental qui s'harmonise avec son visage basané, ses épais sourcils noirs, ses larges et puissantes mâchoires. Dans l'éléphant qui le porte, nous reconnaissons également lord North, et nous voilà au courant de la coalition nouée entre l'orateur qui a le plus violemment dénoncé la guerre et l'homme d'État qui, après l'avoir continuée à outrance, s'est dérobé pour ne pas conclure la paix, puis essaie de se refaire une popularité en critiquant ceux qui l'ont signée. Vilaine alliance 1 Fox s'efforça de l'honorer en réformant la Compagnie des Indes, auprès de laquelle la caverne d'Âli-Baba était une école de probité. Mais il paya cher cette bonne pensée. Porté au ministère par une combinaison immorale, il en tomba chassé par la corruption et l'intrigue. Le roi abusa de son influence personnelle; la Compagnie des Indes jeta l'argent à pleines mains et un jeune homme de vingt-quatre ans osa former un ministère en face d'une majorité hostile. Nous voyons alors apparaître dans les caricatures la silhouette mince de William Pitt : pâle, le regard aigu, le nez au vent, à la fois raide et leste d'allures, armé de cette froide insolence qui est, souvent, la cuirasse des hommes d'État anglais. Dans ses yeux luit pour quelques secondes une malice endiablée, à vous faire

penser qu*il ne veut le pouvoir que pour faire enrager ses ennemis. On retrouve, par échappées, le naughty boy (comme rappelait Sheridan), qui cassait, il y a quatre ans, les carreaux des ministres. On le surprendra jouant avec les petits Slanhope, la figure noircie avec un bouchon brûlé, courant à quatre pattes et bousculant les meubles. Un jour, un seul jour, dans le Parlement, il perd son sang-froid et se met en colère. D^ordinaire, il est impénétrable. Son silence, ses paroles, tout est calculé. Il sait où il va et ne le dit pas. Il se grise avec Dundas, mais ne se confie pas à lui. Nul n'a vu le fond de cet homme, qui faillit aimer une fois et se relint. Il ne s'est point marié; il a tenu ses amis à distance. Son âme demeure inconnue.

Son rival, au contraire, se dépense, se prodigue, répand autour de lui à torrents son exubérante vitalité. A dix-neuf ans, il a lu les discours de Démostiiène dans Toriginal et fait trois millions de dettes. Il partage les opinions rétrogrades et l'impopularité de son père. Il semble prendre plaisir à braver la foule qui le poursuit, Tinsulte, mais Tadmire déjà. Bientôt, il devient le plus ardent champion des droits populaires et continue sa vie dévorante. Il lui arrive de passer soixante-douze heures au jeu, dormant et dînant sur la table du pharaon. On l'attend pour prononcer un grand discours à Saint Stephen's, et il est au dernier degré de Tivresse, paralysé, inerte et comme mort. On le place sous une pompe; on l'inonde d'eau froide. Il se réveille, on le pousse vers son banc, alors il parle, et parle admirablement.

Un matin, passant devant la maison où habite Fox dans Saint-James, Horace Walpole s'aperçoit qu'on

a saisi les meubles du grand orateur. De vieilles commodes et des chaudrons bossues gisent mélancoliquement sur le trottoir. « Tout cela n*a pas la mine de payer seulement les frais du déménagement.... Et; à quelques pas de là, continue Walpole, qui est-ce que je rencontre, sinon Charles James en personne, qui vient à moi, s'accoude à la portière de ma chaise et parle du bill en discussion aussi tranquillement et aussi librement que s'il ne se doutait pas de ce qui se passe en ce moment chez lui? » Et Walpole conclut : « Pauvre Charles 1 Plus on admire ses grandes facultés, plus on est irrité de ses folies, qui font le bonheur d'une nuée de vauriens et d'imbéciles. » Ces folies ont une autre conséquence que ni Walpole ni ses pareils ne sauraient voir : elles obscurcissent le sens moral chez cet homme si bon, si généreux, si bien doué. Il se fera le compagnon de débauches du prince de Galles, s'entremettra pour payer ses dettes, négociera avec les maîtresses qui ont cessé de plaire et ne reculera pas devant les plus scabreuses missions de cette diplomatie intime à laquelle il faut, parfois, donner de si vilains noms. Il niera devant le Parlement certain mariage dont il connaît mieux que personne la réalité. Ce n'est pas la dernière surprise que nous réserve ce Fox tant admiré et tant aimé, qui représente, pour ses contemporains, tout ce qu'il y avait encore de noblesse, de sincérité, de chevaleresque droiture dans la vie politique d'alors.

De 1783 à 1793, l'histoire parlementaire n'est plus qu'un duel entre Pitt et Fox. Lorsque le ministre se croit assez fort pour jeter le gant, il dissout la Chambre et la lutte s'engage. Tout l'intérêt semble se concentrer sur l'élection de Westminster, qui dure

de longues semaines et où Fox est personnellement en jeu. Les caricatures nous font assister à tous les épisodes de la grande bataille. Cecil Wray, le concurrent du grand orateur libéral, a parlé de supprimer Thôtel des Invalides de Chelsea et de mettre une laxe sur les servantes : Gillray nous le montre houspillé, mis en fuite par les forces combinées des cuisinières et des vétérans, les unes armées de balais et les autres brandissant leurs béquilles. C'est Georgiana, la duchesse de Devonshire, qui mène les troupes libérales au combat, et son imposant profil apparaît de compagnie avec le cabaretier à tête chauve. Thonnêle Sam, qui abreuve gratis ses amis politiques. Dans un dessin de Rowlandson, elle offre, impassible, ses lèvres à un gros boucher, qui vend son vote à ce prix. Dans un autre, elle tend son petit soulier à raccommoder h un savetier, qu'elle paiera d'une poignée d'or. Ailleurs elle marche à l'assaut des huslings^ suivie d'un régiment de jolies femmes habillées en soldats. Finalement, elle entre à Westminster, portant le vainqueur sur ses épaules.

Pendant que Fox était acclamé à Westminster, son parti essuyait une défaite signalée dans le reste de l'Angleterre et Pitt rentrait au Parlement avec une majorité derrière lui. C'était le triomphe de ce parti de la Prérogative royale qui n'avait pas de place dans la Constitution et qui prétendait, dans les Brunswick, ressusciter les Stuarts. On le nommait le parti de « l'escalier de service ». En réalité, c'était le parti de la Cour, et tout ce que la Cour possédait encore de grâces, d'honneurs et de sinécures à distribuer, les ministres l'avaient employé à séduire les électeurs influents. L'or des nababs avait fait le reste. Pour-

tant il fallait un bouc émissaire, une victime à jeter en pûture à Topinion. On lui abandonna Warren Haslings, le tyran de Tlndc, nouveau sujet fécond en caricatures. Gillray y trouve Toccasion d'exercer sa moquerie à deux tranchants, son souple et sceptique talent qui plaidait indifféremment le pour et le contre. Il nous montre d*abord l'ancien gouverneur général dans la personne d*un honnête négociant oriental monté sur un chameau et assailli par trois bandits. Ces bandits, on Ta deviné, sont Fox, Burke et Sheridan, les trois Managers de VImpeachment. Puis, changeant à la fois de manière et de point de vue, la caricature, de grotesque, se fait tragique, presque sinistre. Porté sur le dos du chancelier Thurlow, Hastings traverse une mer de sang sur laquelle flottent les débris de ses victimes. Peut-ôtrc un seul nom, celui do la <( Mer llouge » (les connaissances de Gillray en matière géographique devaient être un peu troubles!) a-t-il suffi pour inspirer à Tartiste cette effrayante image. Le peuple était persuadé que Warren Hastings rapportait dans ses poches assez de diamants pour acheter le Parlement, les ministres, le roi lui-même, et le caricaturiste traduisit à sa façon la pensée populaire. George III dut se reconnaître dans un phénomène de foire qui avale des pierres « avec la plus grande avidité ». Pierres précieuses, évidemment, puisque c'est le chef des pillards du Bengale qui les lui présentait.

Pendant que les cicérons du Whiggisme dépensaient leur éloquence contre le Verres moderne, Pitt affermissait son pouvoir. Une crise que nul n'avait prévue et ne pouvait prévoir vint, tout à coup, en 1788, mettre à Tépreuve tout ensemble son auto-

rite personnelle et son courage. Le roi devint fou et rien n'annonçait qu'il dût jamais recouvrer la raison. Que faire? Tout autre que Pitt, sentant le terrain manquer sous ses pieds, aurait abandonné la partie, laissé le pouvoir passer aux mains du prince de Galles et de ses amis. Il osa lutter et c'est dans cette heure critique qu'on peut prendre la mesure de cet indomptable caractère. Le duel de Pitt et de Fox offrit cette particularité inattendue que les deux grands adversaires échangèrent subitement leurs armes. L'orateur libéral, champion juré de la souveraineté populaire, s'était converti comme par enchantement au principe de la Prérogative royale, tandis que le ministre, défenseur attitré de cette môme Prérogative, prenait pour base d'opérations l'omnipotence parlementaire. « Le prince de Galles, criait Fox, a le droit de prendre en main l'autorité.

— Si le Parlement ne l'y invite, répondait le ministre, il n'y a pas plus de droit que le premier citoyen venu.

— Vous, par exemple? demandait Fox, ironique. — Moi, si vous voulez », répliquait Pitt froidement. Imaginez ce dialogue prolongé pendant des semaines, varié à l'infini, égayé ou irrité par des incidents sans nombre. Les caricaturistes s'étaient mis en campagne comme les politiciens. Gillray et Rowlandson pensèrent ù une mémorable scène de Shakespeare et à un autre prince de Galles entrant dans la chambre où son père agonise et s'emparant de la couronne du moribond. Tous deux la traduisirent à leur façon en l'adaptant aux circonstances. Une table renversée avec le Saint-Sacrement qu'elle porte, un évoque qui lève les bras au ciel, introduisent dans le dessin de Rowlandiâon un élément grotesque. Celui de Gillray

montre le prince qui s*avance, pris de vin, dans la chambre royale, tratnant sur ses pas son âme damnée, rinévi table colonel Hanger : « Viens voir, dit-il, si le vieux est... » Le mot fatal s*arrôte dans sa gorge. La caricature reprend son caractère habituel dans une autre composition, inspirée do Shakespeare comme les précédentes. Fox, épanoui et triomphant sous les habits de Falstaff, se laisse, avec bonhomie, féliciter par ses acolytes au sujet de Theureux événement qui donne le pouvoir à « son fils Harry ». Peut-être Theure n'est-clle pas loin où, comme son prototype, le nouveau Falstaff sera désavoué de son royal élève. Si c*est bien la pensée de Gillray, elle est étrangement prophétique. Il n'est pas moins clairvoyant dans son symbolisme lorsqu'il représente Pitt, grimpé sur les épaules de Dundas et s'elTorçant de saisir luimôme la couronne. Pitt, roi d'Angleterre ! Cela semble extravagant et, pourtant, c'est strictement vrai. Â ce moment fut posée et résolue la grande question constitutionnelle qui a dominé, pendant le xix' siècle, l'histoire du Royaume-Uni. L'évolution politique qui, d'étape en étape, a fait de l'Angleterre Tétat le plus républicain du monde entier sous les apparences d'un empire date de ces discussions émouvantes. Là fut établi le dogme de la souveraineté du peuple, souveraineté qui réside dans le Parlement et qui, déléguée à un premier ministre, fait de lui le chef effectif et responsable de la nation.

Les libéraux de 1788 durent s'incliner : leurs principes politiques leur en faisaient une nécessité. Qu'importait, d'ailleurs, et à quoi bon soulever des chicanes sur le mode de transmission du pouvoir, pourvu que le pouvoir tombât dans leurs mains? La

guérison du roi vint, comme un coup de théâtre inattendu, mettre fin à leurs espérances. Ce qui restait de rincident, c'était une interprétation nouvelle de la Constiluiion, qui fortifiait le ministère et affaiblissait la royauté. Le roi le sentit vaguement et eut un moment la pensée de se débarrasser de son ministre. Il eût préféré ce misérable chancelier Thurlow, un âne vêtu d'une peau de lion, qui cachait sous ses gros sourcils froncés et sa voix tonnante les Idches angoisses d'un courtisan inquiet pour son crédit et d'un fonctionnaire tremblant pour sa place. Mais il fut prouvé au roi que Thurlow, au plus fort de la crise, avait négocié avec le prince. Pitt était resté invariablement fidèle à la personne du roi tout en jetant par-dessus bord la théorie royale. George III se résigna, — chose toujours dure pour un sot! — à être servi, c'est-à-dire mené, par un homme de génie. Gillray fait encore ici l'office d'historien à sa manière. Il a raconté cette bataille d'influences livrée autour du pauvre esprit, à la fois entêté et vacillant, qui n'échappait à la folie que pour rentrer dans l'imbécillité. Cette fois, c'est Milton qui lui a fourni l'allégorie dont il avait besoin. Thurlow joue le rôle de Satan qui combat contre Mort et contre Péché. Le premier, c'est Pitt, et le second a les traits de la reine Charlotte. Une caricature vraiment enragée, odieuse d'indécence, éblouissante de malice et de fantaisie. La cruauté avec laquelle chaque trait ridicule est marqué, souligné, grossi, augmente la ressemblance, loin de la détruire. Et quel mouvement ou plutôt, — car le mot de « mouvement » est trop faible, — quelle furie d'action, quelle bousculade délirante et endiablée 1

Après avoir établi Fautorité du premier ministre sur le terrain des principes, restait à la faire passer dans les faits par quelque exemple solennel, inoubliable. La Révolution française apporta à Pitt roccasion nécessaire pour identifier le nouveau dogme constitutionnel avec les destinées mômes de la grandeur anglaise.

Au moment où éclate la Révolution, les sentiments du peuple anglais envers la France sont loin d^être bienveillants. Le traité de Versailles a laissé dans les cœurs une profonde blessure; John Bull ne peut pardonner à Jacques Bonhomme de s*ôtre interposé entre lui et ses colons révoltés. Pitt, qui a songé un moment à devenir le gendre de Necker en épousant celle qui devait être Mme de Staël, recule devant Timpopularité à laquelle Texposerait une telle alliance. Lord Lansdowne ne peut négocier un traité de commerce avec la France sans qu*on Taccuse d'ôtre acheté par le cabinet de Versailles. Le duc d*Orléans se montre souvent sur le turf à Newmarket et il plaît au populaire de le considérer comme le mauvais génie du prince de Galles. Lorsqu*un Anglais est corrompu, ne faut-il pas que le corrupteur soit un étranger?

La caricature traduisit ces préventions hostiles et Rowlandson, loin de chercher à les combattre ou à les modifier, mit au service du préjugé national la connaissance superficielle qu*il possédait de nos mœurs et de notre caractère. La Place des Victoires, toute fourmillante de monde, malgré la variété infinie des types et des incidents, n'ajoute pas grand*chose à cette psychologie peu flatteuse des Français que Hogarth avait esquissée dans sa Porte de Calais. C'est

toujours le môme peuple, vaniteux, sensuel, superstitieux. Dans Caserne française et Caserne anglaise^ — deux dessins qui forment pendant, — Tartiste, avec plus d'habileté que de justice, a opposé le soldat anglais et Tonicier français. On peut résumer l'effet produit en disant que la caserne anglaise est une nursery^ la caserne française un boudoir ou un cabinet de toilette. Le soldat anglais nous apparatt absorbé dans des travaux de ménage auprès de sa mère et de sa femme; Tofficier français s'égaye avec sa mattresse pendant qu'un coiffeur lui poudre les cheveux et accommode sa volumineuse cadenetle. Le soldat anglais apprend la manœuvre & son petit garçon; dans Tautre dessin, on voit un domestique qui fait faire Texercice à un caniche. D'une part, tout est honnête et sérieux; de l'autre, rien qu'amusement, frivolité, parodie. La chambre de l'officier français est décorée avec plus de goût et d'élégance que la caserne britannique : c'est la seule supériorité que Rowlandson veuille bien nous accorder. L'inten-. tion satirique est encore plus amère dans Une Famille française. Ce sont des danseurs. Le père, la mère, le fils, la fille, — à peine vêtus, mais admirablement coiffes, — esquissent un pas. Le grand-père paralytique et l'enfant au maillot, entraînés par l'instinct de race qui se réveille au son du crincrin, essayent de suivre le mouvement. L'unique luxe de ce taudis est un grand miroir, et ce miroir nous avertit que le bonheur do ces gens-là est de s'admirer. Rowlandson, qui s'était fait moraliste pour la circonstance, a voulu laisser et laisse, en effet, au spectateur une impression de méfiance, de répulsion et de mépris. La légende disait : « Une famille française », et le public

trouvait agréable de reconnaître dans cette image la famille française.

Lorsque les premiers symptômes de la Révolution se manifestent, les sympathies du peuple anglais sont du côté des novateurs. Les uns applaudissent sincèrement au progrès des idées libérales, les autres voient dans la crise qui s*annonce une cause certaine d'affaiblissement pour leurs rivaux. Ou les deux nations, gouvernées par des principes semblables, vivront en sœurs; ou la France, qu*elle soit enchatnéc par le despotisme ou déchirée par Tanarchie, sera, pour longtemps, incapable de nuire. Dans cette lutte entre le peuple de Paris et la cour de Versailles, c'est contre celle-ci que l'opinion anglaise prend parti. Une caricature de Gillray, qui montre Marie-Antoinette en Messaline, donne une forme graphique aux calomnies dont on s'eiTorce delà déshonorer. Partout des sociétés se forment en sympathie avec les révolutionnaires d'Outre-Manche : Société du 14 juillet, Société de Correspondance, Société de la Révolution et, plus tard, Société des Amis du Peuple. Les dissidents anglais sont au premier rang de ce mouvement, qui doit, pensent-ils, leur apporter à eux-mêmes les bienfaits de la tolérance religieuse et la plénitude de la liberté politique. Price et Priestley, tous deux ministres non conformistes, le second chimiste illustre, s'allient avec des démagogues comme Tom Payne et Horne Tooke. De nombreuses exhibitions familiarisent la foule avec les grandes journées révolutionnaires que Fox, dans le Parlement, salue de chaudes et vibrantes paroles, comme des victoires dont le genre humain tout entier profite et se réjouit. En 1790, il se déclare prêt à voter le budget de la

guerre, parce que, dit-il, en voyant les soldats français fraterniser avec les citoyens, il s*est réconcilié avec les armées permanentes. Les amis du roi, qui forment la majorité ministérielle, gardent, en présence de ces transports oratoires, un silence morose, boudeur, presque menaçant. Cette réserve s*accentue à mesure que la Révolution française se développe et s'élargit. Lorsque Talleyrand vient à Londres en mission, on fait à Tancien évêque un froid accueil et il faut toute Fimpudence du défroqué pour tenir tôte au silencieux mépris dont on Tenveloppe. Chauvelin, notre représentant, dont la maladresse et le mauvais caractère gâtent encore la situation, vit en quarantaine dans son hôtel. Ni en 1790, ni en 1791, le discours du trône ne fait allusion aux événements qui se passent en France. A la veille de la fuite de Varennes, George III ignore l'existence de la Révolution française.

Cependant la nation continuait à assister à nos troubles civils comme à un spectacle et, peu à peu, rémotion changeait de nature. D'indifférente ou de sympathique, Topinion devint franchement hostile et c'est Burke, un transfuge du parti libéral, qui donna une forme éloquente à ces sentiments dans ses Réflexions sur la Révolution française. Un pauvre livre en somme, pour un penseur, et dont les prophéties n'ont pas été réalisées, puisque notre Révolution a réussi à construire la nouvelle société politique du XIX* siècle et s'est imposée définitivement au monde entier! mais, qu'il eût tort ou raison, Burke avait toute Angleterre avec lui, tandis que Thomas Payne, qui publiait presque aussitôt son fameux pamphlet, The Rights o/'iVan, était suivi seulement de quelques exaltés.

 Birmingham, une foule aveugle et furieuse se rua sur la maison du docteur Priestley, brûla ses livres et ses papiers et l'eût fort maltraité, s*il n'était parvenu à s'enfuir avec sa famille. Sur plusieurs points du territoire, on incendia les chapelles dissidentes. Londres ne donna point ce spectacle. L&, on était calme, on refusait de se passionner et de se compromettre. Détester et mépriser les jacobins, rien de mieux. Faire la guerre pour des sentiments et des principes, pas si sotsi Gillray représente très bien cette manière de voir. D'un côté, il montre Thomas Payne, l'ancien corsetier en faillite, prenant mesure d'une constitution toute neuve à Mme Britannia, et cette constitution, qui doit la mettre si fort à l'aise, gêne au contraire tous ses mouvements. D'autre part, Pitt-Don Quichotte essaie d'effrayer son écuyer Sancho qui a pris les traits caractéristiques de John Bull. « Tu vois cette grande armée qui nous menace? — Monseigneur, je ne vois qu'un troupeau d'oies» »

Même après le 10 août l'ambassadeur anglais s'était attardé à Paris; il avait mis quinze jours à réclamer et à obtenir ses passeports. La réserve toute platonique et toute personnelle qu'il avait faite, au nom du roi George, en faveur des prisonniers du Temple, équivalait presque à une reconnaissance des faits accomplis et à une promesse de neutralité. Qui trompait-on? Les membres du nouveau gouvernement français ? Pas un ne s'y laissa prendre. C'est au peuple anglais que s'adressait cette comédie de modération. John Bull, ai-je dit, ne demandait pas mieux que de s'indigner, mais ne voulait pas se battre. Cependant les événements se succédaient, enchérissant d'horreur les uns sur les autres : crimes sur

crimes. D*abord les massacres de septembre, puis le procès et la mort du roi. Sur les massacres, Gillray publia une caricature atroce à regarder, où son imagination avait trouvé moyen d'exagérer le forfait et do calomnier les assassins. C'était Une petite Fête parisienne. La table du banquet reposait sur des troncs humains; tout ce que la cruauté et la folie peuvent inspirer à des monstres s'entassait dans cette affreuse composition. Sur la mort de Louis XVI, je n'ai pu déterrer aucun dessin, mais les journaux du temps et les débats du Parlement nous permettent de voir combien l'impression produite par ce grand drame judiciaire fut vive et profonde. Pourtant, Pitt le savait bien, ce n'était pas assez; il fallait que le peuple anglais fût touché dans ses intérêts immédiats et prochains. Pitt comptait, non sans raison, sur Thumeur agressive de ses adversaires. La fameuse circulaire du gouvernement français qui jetait une menace directe au commerce anglais rendit la guerre probable; l'invasion des Pays-Bas par les armées républicaines la rendit nécessaire. Ouvrir l'Escaut et la Meuse è. toutes les nations, c'était les soustraire au monopole britannique, mettre fin à cet état de vasselage où l'Angleterre avait réduit la Hollande et qu'un récent traité venait de consacrer. Cette fois il fallait marcher. Malgré tout, môme alors, l'opinion hésitait : Pitt donnait à entendre qu'on ferait la guerre sans la faire, une sorte de guerre purement nominale, une façon de protester, pour la forme, contre les empiétements de la Révolution française qui devenait la Révolution européenne. « Non, non, lui cria l'opposition. Si nous avons la guerre, que ce soit une guerre acharnée, sans trêve et sans merci, un duel à mort

avec la France ! » C'est bien ainsi que Pitt Tentendait, mais il avait résolu de se faire forcer la main. Mener Topinion en ayant Pair d*être entraîné par elle, c'est, pour un homme d'État de cette trempe et de cette école, tout le secret de la politique. Ce plan ne réussit d'abord qu'à moitié. De 1793 à 1795, je suis, presque jour par jour, dans les caricatures, les progrès de l'idée nationale et ce que j'appellerai l'état d'âme de John Bull. Il est grognon, sceptique, humilié dans son patriotisme, inquiet pour sa bourse. Où sont les gloires qu'on lui avait promises ? Où sont les bénéfices qu'il espérait ? Ses armées sont commandées par des favoris, par un prince de sang royal qu'on a cru un grand homme de guerre parce qu*on le voyait en bottes toute la journée, et il s'est fait battre partout où il s'est montré. Tous les jours, nouveaux revers et nouveaux impôts. C'est la taxe sur la poudre, la taxe sur les chapeaux, la taxe sur les vins.... Après avoir plaisanté et chansonné, John Bull se fâche. Quand on lui amène les prétendus traîtres des sociétés révolutionnaires et qu'on lui demande une condamnation, c'est un verdict d'acquittement qu'il prononce. Il crie à plein gosier dans les rues : « Vive la paix! » et brise à coups de pierres les vitres du carrosse de George qui va ouvrir le Parlement. Et Gillray, qui représente cette scène, ne laisse môme pas au prince le mérite de son tranquille courage, qu'il transforme en une indifférence hébétée.

Ici Pitt joue une seconde comédie : u Vous voulez la paix? Soit : faisons la paixl » Un ambassadeur anglais part pour Paris où il reçoit les embrassades des poissardes. A cette manifestation de la Halle Billingsgate et Smithfield ripostent par des hourrahs

et des feux de joie. Quand les ministres veulent négocier avec l'envoyé de Pitt, celui-ci leur répond qu'il n'a point d'instructions. Le diplomate prétendu n'est qu'un espion. Lorsque cette plaisanterie a duré un certain temps, notre gouvernement y met fin en donnant ses passeports à l'ambassadeur. « Vous voyez, dit alors Pitt à John Bull, ces gens-là ne veulent pas faire la paix. » John Bull, furieux, recommence la guerre avec d'autant plus d'énergie qu'on lui répète chaque matin que l'Angleterre est menacée à la fois chez elle et dans sa puissance coloniale. Bonaparte marche vers les Indes à travers l'Egypte et Hoche se dispose à envahir l'Angleterre. Quels services il va rendre à Pilt, ce spectre de l'invasion, si souvent agité devant les Anglais 1 Gillray, qui est maintenant à sa solde, se charge de mettre les points sur les i, de montrer, dans une série de dessins, quels seraient les résultats d'une telle invasion, si elle était un fait accompli. U représente l'armée républicaine défilant dans la Cité. Les chefs du parti libéral, travestis en sans-culottes, coiffés du bonnet phrygien, se pavanent dans leur carmagnole toute neuve. Fox est à leur tête, sordide et débraillé. N'est-ce pas lui qu'on avait vu, dans une autre caricature, appelant les envahisseurs : « Vite, citoyens, vite! » Les « citoyens » ont répondu à l'appel. Ils arrivent, agitant leurs chapeaux empanachés et traînant dans la poussière les longues basques de leurs habits galonnés. Un de ces fantoches, que le caricaturiste s'est efforcé de rendre à la fois grotesque et terrible, pénètre dans le Parlement, où il réédite un mot historique, avec certain post-scriptum très significatif. Désignant la masse qui repose sur la table devant le speaker, il

crie à ses grenadiers : « Enlevez-moi ce joujou I... Et, s'il y a de Tor après, qu'on le porte dans ma chambre I »

^Suppression . dés libertés publiques et. pillage . des propriétés : individuelles,- voilà ce. qu'apportera la République aux Anglais. Et le mal ne sera pas. confiné aux villes. Gillray conduit les envahisseurs au fond des campagnes: Hogarth assurait ses compatriotes que nous voulions leur prendre, leur = boeuf et leur bière; Gillray les prévient quC; la. République les mettra au régime de la soupe maigre et des*, grenouilles, rôties/ De plus, on leur dérobera leurs femmes, « qui sont les jplus belles femmes du monde )». Ce ; n'est pas tout : on installera sur .l'autel. un:Être suprême de .fabrication française, à la mode des théophilanthropes, ou môme (qui sait?) une vivante déesse qui 'Sera une. insulte au bon sens et à. la décence. Ainsi voilà 'John Bull menacé de perdre à la fois; son Dieu, son roi, sa. femme, son argent et son roastbeef. Comment une telle combinaison de dangers ne triompherait-elle pas de son apathie? Une armée do volontaires est debout: L'occasion est excellente pour se déguiser en soldats, pour prononcer, des • dis;cours pleins,de rodomontades, pour porter des toa^tS; à la gloire de celui-ci et à la confusion de celui-là, pour parader dans. la grande, rue,, au son de la ^ musique militaire,' pendant- que . les jeunes : filles, aux. fenêtres, agitent leurs 'mouchoirs et jettent des fleurs. Rowlandsôn' a chronique ; tout ce mouvement dans; une longue suite de dessins qui ne devaient certes pas, dans l'esprit de leur auteur, être des caricatures et qui ont dû contribuer à élever l'esprit public vers cette haute température où Pitt voulait le maintenir.

Ces moyens, tout artificiels, eussent peut-être échoué, si de réelles victoires n'étaient venues donner un aliment à Tenthousiasme anglais. La destruction de notre flotte de transports près de Bruges et le succès de Nelson à Aboukir inaugurèrent une ère de triomphes maritimes dont le caricaturiste s'empressa de profiter. Une des fantaisies les plus amusantes de Gillray représente John Bull à table, se bourrant, à s'étoufier, de toutes les bonnes choses qu'on lui sert. Chaque plat contient une nouvelle prise faite sur l'ennemi. « Comment, coquins! crie-t-il à ses amiraux, déguisés en cuisiniers. Encore une frégate 1 Vous avez donc juré de me faire mourir d'indigestion I » Malheureusement pour John Bull, ses alliés du continent étaient loin d'être aussi heureux sur terre. Lorsque Pitt se déroba en 18Q2 pour ne pas signer la paix d'Amiens, Gillray expliqua la situation avec un geste et un mot qui rendent tout commentaire inutile. Pitt dit à son compère Addington : « Harry, tenez mes cartes : j'ai besoin de m'absenter un moment. » Les pygmées se glissent comme ils peuvent dans la défroque des géants. Tel, parmi les nouveaux ministres, émerge piteusement des bottes de son prédécesseur où il est englouti; tel autre est enterré sous le chapeau du ministre sortant qui lui tombe jusqu'aux épaules et l'écrase. Un troisième semble un enfant qui s'est affublé, pour jouer une charade, de la douillette du grand-père. Quand on ne le saurait déjà, on devinerait, à voir ces dessins, que le changement de personnel est une feinte, la paix une simple trêve. En effet, la guerre va bientôt recommencer, la double guerre du canon et du burin. Mais ce n'est plus à dame République qu'on la fait.

Elle a cessé de vivre et Rowlandson dresse son aclc de décès. Près du lit delà défunte, se tient une garde en qui nous reconnaissons Tabbé Sieyès : « Comment est-elle morte? » lui demande-t-on. Il répond : « En donnant le jour à cet enfant-là. » Le poupon qu*il tient dans les bras et qui joue avec une couronne impériale, c^est Napoléon Bonaparte, le nouveau maître de la France.

C*cst sur lui que va se concentrer tout Teflort, le talent, la haine des caricaturistes. Pendant dix ans, Boney (c'est par cette abréviation familière qu'ils désignent leur grand ennemi, comme s'ils croyaient diminuer son génie en raccourcissant son nom de deux syllabes 1) revient sans cesse sous leur crayon. Comme ils travestissent son nom, ils défigurent sa physionomie, son caractère, son passé, sa famille et ses serviteurs, tout ce qui tient à lui. Chaque jour ajoute un trait à cette légende, qui est vraiment stupéfiante d'absurdité et de mauvaise foi. Quelle vie de Napoléon on écrirait d'après cette longue série de caricatures commencée par Gillray et achevée par Cruikshank! D'abord, c'est, au fond d'une hutte de paysan, une sorte de petit sauvage qui grandit dans la misère et terrorise ses compagnons. Puis on le voit élevé par charité aux frais du roi Louis XVI et conduisant, au 10 août, les bandes révolutionnaires qui attaquent le palais de son bienfaiteur. Toujours ingrat, il mitraillera ce môme peuple avec lequel il a combattu, en attendant qu'il jette par les fenêtres les membres du gouvernement auquel il doit sa fortune militaire. Barras lui montre, derrière un rideau de gaze, une danseuse nue. C'est une ancienne maîtresse dont il est las et veut se défaire. L'avorton passionné s'en-

flamme de désir et l'épouse. Au Caire, il embrasse rislamisme; mais, à Paris, il redevient dévot catholique et baise la pantoufle du pape. On ne lui accorde pas le courage du soldat : il se cache derrière les murs d*une forteresse et risque peureusement son pâle profil entre les créneaux, pour suivre avec une longuevue les mouvements de John Bull, qui lui inspire une terreur profonde.

Son couronnement ressemble à une exécution. La cérémonie a lieu sur une plate-forme de sinistre apparence où se dresse un gibet, et de ce gibet descend le diadème impérial dont le poids écrase ce nain. Le plancher se brise sous ses pieds et il est précipité dans un trou béant. « Talleyrand, sauve-moi! Sauvemoi 1 » Et le ministre répond : « Cette couronne est trop lourde pour vousl » Gomme si ce n'était pas assez, on aperçoit dans le lointain une parodie de cette parodie. C'est une troupe de singes qui couronnent Tun d'entre eux.

Les sœurs de Napoléon sont des courtisanes; ses frères, des voleurs. Joseph, simple clerc de notaire, est bombardé roi d'Espagne. Bientôt on le voit s'enfuyant du palais, les mains pleines et les poches gonflées du butin qu'il a pris à ses sujets. Il est, d'ailleurs, terrifié d'entendre les balles siffler à ses oreilles et supplie son grand frère de le secourir. Mais celui-ci se dérobe de toute la vitesse de ses chevaux et lui crie par la portière de sa voiture : « J'ai aflaire ailleurs. Tire-t'en comme tu pourras. »

Tous les animaux de la création, tous les règhes de la nature, tous les monstres du mythe païen ou chrétien sont mis, l'un après l'autre, en réquisition pour rendre visible et palpable un des aspects de cette

nature perverse, un des dons criminels dont Bonaparte a été doué pour la perte de Thumanité. Tantôt c'est un renard, tantôt c'est un tigre, et John Bull lui donne la chasse; c'est un ours, et John Bull lui apprend à danser. Tout à Theure, nous Tavons vu dans la peau d'un singe. Il lui reste à revêtir des formes fantastiques créées par la superstition populaire ou l'imagination des poètes. Il devient une sorte de dragon qui vomit des flammes à la porte de l'Enfer; il est la Bête de l'Apocalypse, car, à force de tourmenter les lettres et les chiffres, un dévot érudit a découvert que le mystérieux nombre de la Bête est exactement traduit par le nom détesté de Napoléon. Il est l'Antéchrist, il est le Diable en personne. Et, après tant d'incarnations extraordinaires, le voîlii tombé à n'être plus qu'un bonhomme do pain d'épices ; enfin, il devient une chandelle et un cosaque l'éteint avec son bonnet.

A travers ces transformations, il conserve son maigre profil d'aventurier bilieux et afiamé, sous lequel la caricature l'avait d'abord montré aux Anglais, car il est à remarquer que, pour les artistes comiques, pour Gillray, du moins, le front de l'Empereur n'a jamais « brisé » le masque étroit du Premier Consul, de même que le petit chapeau d'Eylau ou de Wagram n'a jamais remplacé le bicorne emplumé du vainqueur d'Arcole. Du reste, l'ignorance des caricaturistes vient souvent au secours de leur mauvaise foi. Ils ne savent pas un mot de cette histoire contemporaine qu'ils racontent à leur façon. Les hommes, les lieux, les dates, ils confondent tout. Une défaite est une victoire ; une victoire se change en défaite. Trois ans après l'abdi-

cation du roi Louis, Rowlandson le fait régner à la Haye. En revanche, Gillray avait chassé les Français d'Espagne longtemps avant Wellington. Mais que sont ces erreurs? Elles disparaissent dans un torrent de calomnies délirantes. Ni vérité, ni justice, ni bon sens; très peu d*esprit et de galté. L'honnête M. Grego, qui a écrit la biographie de Rowlandson et minutieusement analysé son œuvre, est pris luimôme de ce mal de cœur propre aux historiens de la politique et de Tart et qu'on pourrait appeler nausea mandacii. Il se demande si ces caricatures, par hasard, n'auraient pas dû leur vogue extraordinaire à un patriotisme surexcité jusqu'à la folie. En effet, le sentiment public encourageait les artistes & tout oser, dépassait d'avance leurs inventions les plus audacieuses. J'aurais sous la main des exemples par centaines : je n'en citerai que deux. Je les prends aux deux pôles de la société. Thackeray, tout enfant, revenait des Indes, conduit par une vieille négresse dévouée à sa famille. Ils relâchèrent à Sainte-Hélène. « Tiens, dit la bonne à lenfant, là-bas demeure un homme qui se nourrit de sang humain et que les Anglais ont enchaîné. » Et la reine de Wurtemberg, fille de George III, belle-mère de Jérôme Bonaparte, — une princesse qui avait vu de près et souvent Napoléon, qui avait reçu de lui des preuves de respect et de généreuse sympathie, — regardait un jour le portrait du prisonnier de Sainte-Hélène.... Quelqu'un dit devant elle : « Voilà Satan en personnel » Sur quoi la reine dit gravement : « Ne calomnions pas l'Ennemi des hommes I » Lorsque les reines et les nourrices disent de pareilles choses, que ne faudra-t-il pas pardonner aux pauvres carica-

iib LA GARiGATURE EN ANGLETERRE.

turistes dont le métier est d'exagérer, sinon de mentir ?

II arrive un moment où cette gatté forcée devient tnacabre. Témoin ce dessin de Gillray qui représenté la révolte de TEiirope coiltre son tyran. Napoléon s'avance dans la a Vallée de l'Ombre de la Mort »< Un de ces paysages allégoriques où l'imagination d'un Bunyân; rendait visibles les angoisses, les remords, les vengeances de sa religion. L'Empereur, qui poJ*te sut* son front, non pas une vulgaire terreur^ mais le sombré et muet désespoir des grands réprouvés, marche au-devant de son destin. De cette plaine jonchée de cadavres sortent des bras qui le menacent, s'élèvent dès voix qui le maudissent. Tous les fauves sont déchaînés et se dressent autour de lui la gueule béante,, furieux, affamés, formidables, depuis Tours russe jusqu au lion britannique. L'aigle prussien à deux tôtes, essayant de voler, agite désespérément les moignons sanglants et mutilés de ses ailes que le tyran a rognées. La Mort^ qui conduit l'attaque^ a choisi pour sa monture la mule d'Espagne, qui hennit sous son étrange cavalier. Comment l'artiste s'y est-il pris pour répandre l'infernale joie du triomphe sur cette face qui n'est pas une face, sur ce visage qui n'a point d'yeux ni de bouche? Dans l'ombre commençante de la folie qui descendait sur lui, l'avait-il entrevue, celle qui rapproché dans une défaite commune les vainqueurs et les vaincus de la vie,. Napoléon niattredu monde et l'humble artiste qui gagnait son pain en l'insultant?

C'est lui qu'elle toucha le premier. Lorsque le crayon lui glissa des mains, le jeune Cruikshank et le vétéran Rowlandson prirent sa place. L'un illustra

de son mieux la retraite de Russie et Fatiire célébra la révolte des grenouilles hollandaises sortant de leur marais pour joindre leur Coassement aux cris de la ménagerie européenne qui a brisé ses cages.

Arrive là catastrophe finale, puis le retour de Ttle d'Elbe. George Cruikshank nous montre Napoléon pénétrant à Timprovisto dans la salle où le Congrès do Vienne tient ses délibérations. Rien do moins honorable que Tattitude des plénipotentiaires, ou plutôt des différentes nations qu'ils représentent^ Seule, TAngleterre met la main sur la garde de son épée et se prépare à la lutte. Enfin, voici le dernier acte du drame dont le caricaturiste a accepté Tingrate mission de faire une comédie. Napoléon est enchaîné au grand mât du Bellérophon et regarde tristement une potence qui s'élève pour lui sur la côte anglaise. Caricature précieuse : elle nous fait deviner que si en juillet 1815, le gouvernement du Régent fut lâche et cruel envers Napoléon, Topinion publique eût compris et approuvé des rigueurs encore plus grandes et que TAngleterre d'alors se crut clémente envers son adversaire.

L'ennemi véritable, c'était la France elle-même. Le caricaturiste se retourna contre le nouveau souverain que nous devions, en partie, aux armes et à la diplomatie anglaise. Louis XVIII, soutenu par toutes les puissances de l'Europe, s'épuise en efforts pour grimper à un mât de cocagne au sommet duquel est suspendue la couronne. Et Napoléon, qui le regarde de loin, s'écrie : « Moi, j'y suis monté deux fois tout seul 1 » Puis nous voyons le gros Louis en blanchisseuse, qui savonne, à tour de bras, le drapeau tricolore pour le ramener à la blancheur immaculée de

Tétendard d'Ivry et de Fonlenoy. Et Napoléon, toujours sarcastique, de dire : « Il n'y arrivera pas; la couleur est dans TétofFe. » Est-ce justice envers le vaincu, qui est désormais hors d'état de nuire? Est-ce animosité envers son successeur qui, désormais, incarne Téternelle rivale? Je ne me charge pas de le décider.

A partir de ce moment, la caricature oublie Napoléon sur son rocher; clic ne troublera plus son agonie.

Une nouvelle génération de caricaturistes. — Changement dans les mœurs et dans les conditions économiques. — Livres illustrés. — Artistes et écrivains. — Doctor Synlax. Life in London, — George Gruikshank : première partie de sa carrière. — Rapports avec Dickens et Uarrison Ainsworth. — Conversion et apostolat. — Le passant de Hampstead Road.

Giliray, Bunbury, Woodward avaient disparu.

Seul parmi les artistes de la grande époque, le vétéran Rowlandson demeurait encore sur la brèche. Une nouvelle génération s'était levée. C'étaient les deux fils d'Isaac Gruikshank, Robert et George, dont il va ôtre longuement question ; c'était ce Théodore Lane* qu'on appelait un second Hogarth et qui eût peut-être justifié ce surnom si une mort soudaine et prématurée, dont le mystère ne sera jamais expliqué, n'avait brusquement arrêté sa carrière. Â ces artistes devait se joindre bientôt Robert Seymour qui eut, lui aussi, son quart d'heure de célébrité et de fortune. Avec eux la caricature suivit ses anciens errements. Elle continuait à chroniquer les événements, grands et petits, tenait à jour, comme Tavait fait Giliray et

d'après les mômes méthodes, l'histoire comique des modes, des mœurs et des sensations du peuple anglais. Devant nous passent pêle-mêle Booth et Kean, les deux tragédiens rivaux qui se disputent la faveur du public, la prophétesse qui doit mettre un Dieu au monde et qui, en attendant, marque de son sceau des milliers d'élus; l'alderman Curtis qui, par son gros ventre autant que par son patriotisme intempérant, incarne John Bull auprès de son vivant contraste, l'homme-squelette qui fait fureur dans les foires. Puis, les joujoux et les manies du moment, le kaléidoscope, qui passe de mains en mains et le hobby qui n'est rien de moins que la très haute et très puissante bicyclette sous un autre nom. Tout cela confondu avec la guerre navale Anglo-Américaine, la guerre d'Espagne et la guerre de Grèce. Voici Walter Scott en highlander; sous son bras un volume des Waverley Novels dont l'anonymat va cesser d'être un secret. Voici Byron qui s'éloigne dans un bateau, entouré de folles créatures, tandis que sa femme est demeurée sur le rivage avec un enfant dans les bras : au bas du dessin, se lit le mémorable adieu que le poète lança à lady Byron, en la quittant pour jamais. Voici la toupie hollandaise et le mendiant allemand, c'est-à-dire le prince d'Orange et Léopold de Saxe-Cobourg, futur roi des Belges, tous deux prétendants à la main de la princesse Charlotte. La fille du régent, armée d'un fouet, fait furieusement pirouetter la pauvre toupie et la renvoie vers ses marécages. L'Allemand est agréé. Il débarque en Angleterre dépenaillé, presque nu et John Bull est obligé de lui fournir les vêtements les plus indispensables : allusion un peu brutale aux

GEORGE 0RUIK8HANK. 221

précautions prises par le très prudent prince pour s'assurer un sort en cas de veuvage *.

L'événement justifie cetle prévoyance. La princesse Charlotte meurt après quelques mois de mariage et Ton s'aperçoit que George III, qui a eu tant de fils et de filles, n'a pas de petits-enfants. Personne pour hériter de la couronne d'Angleterre I Si cette situation ne se modifie pas, il faudra passer outre à la renonciation signée au moment de son mariage par la princesse royale et — qui sait? — peut-être sera-ce un neveu ou une nièce de Boney qui montera sur le trône des Stuarts et des Brunswick. Pour échapper à cette horrible perspective, qui eût été, certainement, une des plus joUcs surprises du xix^ siècle, les ducs royaux, jusque-là réfractaires, se marient en toute hâte. Le duc de Kent gagne la course et la caricature enregistre la naissance d'une petite fille qui s'appela lera Victoria I*^ et dont le règne sera le plus glorieux de l'histoire britannique.

Mais cet événement dont nul ne peut prévoir encore l'heureuse portée, est presque inaperçu au milieu du scandale permanent que donne à l'Europe le ménage royal.

Nous assistons à toutôs les phases de cette dégoûtante lutte entre George IV et Caroline, où la sympathie ne trouve point à se prendre, car la victime est presque aussi répulsive par son manque de délicatesse et de dignité que le bourreau par son manque de cœur. Le procès, le thanksgiving de Saint-Paul, la princesse mise à la porte de Westminster le jour du

1. La princesse Charlotte reçut en dot un revenu de, 60 000 livres, dont SO 000 réversibles sur la tête du prince en cas qu'elle vînt & mourir avant lui.

couronnement, jusqu'à ces scènes odieuses et ridicules qui firent des funérailles d'une reine un sanglant carnaval : la caricature place sous nos yeux tous les actes de la tragi-comédie et les commente avec une ironie qui n'a rien de Juvénal ni d' Agrippa d'Aubigné. La moins plate de ces caricatures est de George Cruikshank. Elle montre le Régent rêvant devant la tombe de Henry VIII dont il est jaloux : « L'heureux homme 1 II a su se débarrasser de six femmes I Moi, je n'en ai qu'une et je ne peux pas m'en défaire! »

A cette môme époque, se passaient de graves événements, moins graves en eux-mêmes que comme symptômes précurseurs des temps qui allaient venir, qui avaient déjà commencé. La caricature notait les faits et ne voyait par les symptômes. En 1807, pour la première fois, une rue de Londres fut éclairée au gaz; en 1815, pour la première fois, le Times fut imprimé, par une machine à vapeur. De ces deux grandes nouveautés, Tune inspira à Rowlandson un commentaire enfantin; la seconde paraît avoir échappé au caricaturiste.

Une misère effroyable suivit la conclusion de la paix et l'Angleterre fut en proie à une sorte de famine qu'elle n'avait pas connue au temps du blocus. George Cruikshank décrivit la situation dans deux dessins caractéristiques. L'un représente une famille anglaise mourant de faim devant des greniers pleins où l'on vend le blé 80 shillings. On aperçoit sur mer, en vue des côtes, un navire chargé de grains, mais une loi nouvellement votée prohibe l'introduction des céréales de provenance exotique et le capitaine s'apprête à jeter à là mer sa cargaison inutile. Dans l'autre dessin, le pauvre John Bull est mis en faillite et com-

GEOROE GRUIKSHANK. 223

paraît devant le syndic pour donner des explications. Comme il a maigri depuis le temps où il se plaignait d*avoir trop de frégates françaises à son déjeuner! Il porte toujours son costume traditionnel, habit bleu à boutons d*or et gilet blanc, mais qu*est devenue cette bedaine et cette carrure qui les remplissaient si glorieusement? On interroge le brave homme sur les causes de sa déconfiture. Rien de plus simple : il a voulu mettre à la raison son voisin, un certain M. La Grenouille (notre modestie ne peut nous empêcher de nous reconnaître sous ce pseudonyme flatteur) et, pour y parvenir, s*est entendu avec les autres habi-* tants delà paroisse. Le chancelier Wellington a rendu un arrêt en bonne forme, daté du 18 juin 1815, contre cet insupportable M. La Grenouille, mais il faut payer les frais du procès, et les gens de la paroisse, autrement dit les puissances européennes, laissent toute la charge sur les épaules de John Bull. Conclusion : il faut faire des économies et prier Dieu — qui, comme chacun sait, est anglais et tory — d'envoyer deux ou trois bonnes récoltes pour rétablir l'équilibre dans le budget de John Bull. Le caricaturiste assistait, sans s'en douter, au début de ce formidable mou' vement qui ne devait s'arrêter qu'après le rappel des Corn laws et qui a eu pour résultat définitif la substi^ tution d'une Angleterre exclusivement industrielle et commerciale à l'Angleterre commerciale et agricole do jadis. Même méprise en 1825 lorsqu'une foule do spéculations mal conçues et mal assises, vinrent tenter, vers des voies nouvelles, l'argent anglais toujours prêt à répondre en telle occurrence. Car la guinée est aussi aventureuse que notre pièce de cent sous est casanière. L'une fait le tour du monde

pendant que Fàutre se'cachq péureasemeni dans un emprunt d'État ou dans un vieux bas.* La caricature vit: dans- rébullition financière de 1825 une folie d'un jour, comparable à celle dnSouthsea Bubble^eh 1720. En réalitéi c'était le premier coup de cloche de l'entrée en Bpurse,*la préface de cette .gigantesque explosion d'affaires, qui accompagna la. création du réseau ferré et qui devait ceptupler la fortune inobiliôre. Les idées avaient leur .-part et leur, triomphe dans xette grande crise économique. Vaincue sur les champi^ de bataille dans la per^^onne du glorieux soldat qui l'avait, touten9etnble,seiivieef trahie, la Kévolution française reprenait sa marche et répandait de nouveau à travers le monde, par une propàgandepacifique, les principes de. tolérance, de justice, d'égalité politique. En 1829, les. Cat|ioUques, après trente ans d'attente, entraient dai)9 le: pays légal, et la Caricature, à cette occasion, célébrait les funérailles de Mme Gonstitution, décédée à; l'ûge de cent quarante-un ans et mise à mort par ceux4à mêmes qui avaient juré' dé la défendre. Puis vint: la réforme de 1832, et la caricature mit surtout en relief, l'iutervention extralégale -du souverain ; pour forcer ta inain aux.pairô récalcitrants. Une fantaisie, — fort gaie d'ailleurs,^ -^ de John Doyle (alors abrité derrièDçe les deux trompeuses initiales IB) représentait Guillaume IV idans'la position de. John Gilpin, le héros dû. poème de'Cowper; Gilpin, honiiête bourgeois de Londres, qui se rend à la*eampagne pour passer la* journée dans des plaisiirs champêtres avec sa famille et ises^amisj est emporté :par: sa monture, d^îine course folle, mourant de peur et sepiaiit l'efTroi sur sa route. Ainsi: Guillaume» IV, emporté par son cheval gris (lord Gtey), que stimulent' de leurs crisO'Gonnell,

- Le Tiioiiiplu; de l'Am

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Lord John Russell et les leaders du parti libéral, passe sans pouvoir s'arrêter devant Tauberge où ses vrais amis, c'est-à-dire Wellington et les Tories, l'appellent à grands cris et à grands gestes. Il a renversé une vieille femme qui poussait devant elle une brouette chargée de pommes : c'est la loi anglaise qui roule dans la poussière sous les traits de l'ancien chancelier, lord Eldon. John Bull, le garde-barrière, pour éviter un malheur, se hâte de pousser les grilles devant le malheureux cavalier. Dans une autre caricature, môme sujet, même esprit, avec une tendance au sérieux : John Gilpin est devenu Mazeppa. Voilà donc ce qu'est la réforme de 1832 pour la caricature, devenue la gardienne jalouse de la Constitution : une galopade effrénée vers l'inconnu.

Peut-être la caricature n'a-t-elle pas tort de soutenir un ordre de choses suranné. Peut-être a-t-elle raison de défendre le passé, où elle a tenu une si grande place, et de tenir en suspicion l'avenir qui ne voudra pas d'elle ou qui ne l'acceptera que radicalement transformée. D'abord, la génération d'élégants viveurs qu'ont divertie Gillray et Rowlandsona quitté la scène, et la mode est maintenant à la vertu, u Faites-nous rire, mais soyez décents » : tel est le mot d'ordre donné à la caricature comme à la comédie. Or, si c'était une étrange entreprise de faire rire les « honnêtes gens » du temps de Molière, les « honnêtes gens » contemporains des Cruikshank étaient, pour des raisons différentes, tout aussi difficiles à dérider. Le pli de l'indécence était pris; l'indécence s'était comme incorporée avec la nature artistique de la caricature. Hogarth avait toujours mené de front l'idée comique et l'idée morale : en route, la

caricature avait gardé la première et égaré la seconde. D'ailleurs, Hogarth lui-même, s'il était revenu au monde vers 1830 ou 1840, aurait paru brutal. OnTeût invité à supprimer bien des détails, à couvrir bien des nudités. Mais, chez Gillray et ses élèves il eût fallu supprimer et couvrir tant de choses que leurs meilleures compositions seraient devenues des pages blanches.

La middle class ne réclamait pas seulement des plaisirs vertueux, elle réclamait des plaisirs à bon marché, et les applications nouvelles de la science aidaient à la satisfaction de ce désir. En échange d'un public riche mais peu nombreux, la démocratie offrait à Tart et à la littérature un public peu fortuné et peu généreux, mais indéfini, innombrable. Finalement, la multitude payait mieux que Télite, car un million de pence vaut quatre fois plus qu'un millier de livres. Mais Tart se prête encore moins bien que la littérature à cette démocratisation à outrance. Pour servir Tamateur à six pence et, plus tard, lamateur à un penny et à un demi-penny au lieu de Tamateur qui donnait une ou deux guinées d'une caricature, il fallut descendre du cuivre au bois et du bois à la pierre, renoncer au délicat coloriage à la main ou le remplacer par de hideux barbouillages. Même en faisant ces sacrifices, la caricature ne pouvait plus vivre de sa vie propre. Il lui devint nécessaire de s'associer avec ses deux anciens rivaux, le Livre et le Journal, qui, eux, bénéficiaient immensément du double progrès de la démocratie et de la science, si fatal à la caricature. Mais dans quelles conditions aurait lieu cette association? Â qui la suprématie? Pour qui ..1«^ profit et l'honneur? L'écrivain imposerait-il sa

pensée à Tartiste qui la suivrait, modeste et fidèle interprète, et se contenterait de lui donner une forme concrète? Ou Técrivain aurait-il seulement pour mission de fournir un thème à Fartiste, comme le librettiste au musicien? Descendrait-il plus bas et son texte ne serait-il rien de plus qu'une légende explicative découpée en paragraphes au lieu d'être insérée au bas des dessins? Là était le problème à résoudre. Il perdait beaucoup de sa difCculté lorsque Fauteur à illustrer n*était plus là pour défendre ses idées et relever les bévues de Tillustrateur. Dans ce cas l'artiste était libre de raconter Fhistoire à sa manière, de juxtaposer sa propre création à la création originale. Il y avait alors dualisme et non collaboration. C'est dans ces conditions que Hogarth, à ses débuts, avait illustré Hudibras et que Rowlandson, vieillissant, greiïa sa fantaisie sur celle de Fielding, de SmoUctt et de Sterne. 11 trouva mieux : un auteur vivant qui n'avait pas plus de susceptibilité que les morts, — perinde ac cadaver^ — et qui se glissait dans les idées d'autrui avec une bonne volonté, une bonne humeur et une prestesse sans égales. Voici comment la chose arriva. Dînant un soir avec quelques amis, le vieil artiste se plaignit de son imagination qui devenait paresseuse. Il avait un tas de croquis rapportés d'un tour dans le nord et dans l'ouest de l'Angleterre. Il s'agissait de les introduire dans un récit de voyage en les entremêlant d'aventures burlesques. Row^landson avait déjà publié des récits semblables, notamment le Voyage d*un Artiste au Pays de Galles, Il s'y était mis en scène avec son compagnon, Wigstead, qui avait fourni les vers pour escorter et expliquer ses dessins. Mais cette fois, aOn de forcer la note comique, il lui

fallait un héros imaginaire. Le comédien Bannister, présent au dîner, suggéra un maître d'école sentimental et alTolé de romantisme. Rowlandson s'empara de ridée et de là sortit le D* Syntax^ qui forma trois séries : Syntax à la Recherche du Pilloresque, — à la Recherche d'une Consolaliofiy — à la Recherche (tune Épouse. Ces trois séries, surtout les deux premières, furent réimprimées plusieurs fois; elles obtinrent les honneurs de la traduction et de la contrefaçon. Le docteur Syntax fut le précurseur de M. Vieuxbois, de M. Jabot, de M. Cryptogame et des autres héros de Toppffer qui devaient, trente ans plus tard, amuser toute l'Europe. Mais Toppffer était à la fois écrivain et artiste; chez lui l'anecdote et l'image étaient les jumelles d'un môme père et Ton sait que les jumelles s'adorent. Rowlandson, ne pouvant se commenter lui-môme, déterra un certain William Coombe qui ne mit point son nom sur le livre, mais qui nous a raconté ingénument, dans la moins orgueilleuse des préfaces, comment il travaillait : « Je n'ai jamais vu le dessinateur, nous dit-il. Tous les mois, pendant deux ans, j'ai reçu un dessin et, sur ce dessin, dans un délai très court, je composais mes vers. Jamais je n'ai su ce que devait contenir le numéro suivant. » Il semble impossible de pousser plus loin l'impudence de son humilité. Cependant il y a encore un degré audessous de William Coombe. Au moment où Rowlandson mourut, en 1827, l'éditeur Ackermann avait encore entre les mains un certain nombre d'esquisses de l'artiste qui n'avaient pu ôtre utilisées. Il chercha et trouva un homme de lettres qui fabriqua une histoire où ces esquisses disparates trouvèrent leur place. L'excellent M. Grego nous apprend que l'œuvre

était médiocrement intéressante et ne réussit pas à charmer le public.

Lorsque Egan, en 1823, publia avec les frères Cruikshank la série intitulée Life in London, il semble que les conditions de la collaboration fussent à peu près égales pour les artistes et pour Técrivain. Egan^ successivement rédacteur d'articles de sport, reporter, secrétaire d'un directeur de théâtre, connaissait la canaille de Londres, comme les Cruikshank, pour l'avoir intimement pratiquée. Lorsque l'idée leur vint de peindre les mœurs de la basse classe, la conception des types et des épisodes dut être à peu près simultanée dans ces imaginations nourries des mômes spectacles et montées au même diapason. Il s'agissait de répondre à l'un de ces accès qui prennent périodiquement le bourgeois correct, respectable et timoré de faire connaissance avec le monde inconnu et redoutable des miséreux, des vagabonds, des déclassés; il s'agissait de montrer à la société anglaise du temps de George IV les types et les mœurs des bouges de Londres, comme Eugène Sue, dans les Mystères de Parisy révéla à la société française du temps de Louis-Philippe les tapis francs de la Cité. Dans les deux cas, un violent réalisme, poussé au drame chez Eugène Sue, exagéré en farce par les joyeux auteurs de Life in London. Ce qui me fait croire que la plus grosse part dans le succès revenait aux artistes, c'est que ce succès grandit lorsque l'œuvre fut mise à la scène et que des acteurs donnèrent la vie et le mouvement aux créations grotesques des Cruikshank. On voyait partout leur image, sur les éventails, sur les tabatières. C'était évidemment par le sens de la vue que Life in London avait

chatouillé Thumour des spectateurs et conquis son public.

Il est moins aisé de déterminer ce qui appartient à chacun des deux frères dans Toeuvre commune.

Jusque-là ils avaient, en quelque sorte, confondu leurs efforts et la différence de leur nature, l'inégalité de leurs dons commençait à peine à apparaître. Robert était né en 1790, George en 1792. Le premier jouet, peut-être le seul, qu'on leur eût mis entre les mains était un crayon. Encore ne prit-on aucune peine pour leur apprendre à s'en bien servir. Point d'éducation artistique ou morale ; l'exemple d'un père qui était presque toujours gris et qui devait mourir à la suite d'un ignoble pari ; la société de tous les vauriens de la profession, sûrs de trouver, à toute heure, dans l'atelier d'Isaac Cruikshank un verre de bière et une pipe. Robert, après la rupture de la paix d'Amiens, s'engagea sur un navire de guerre et fît campagne dans les mers australes; mais l'expérience fut désastreuse et le midshipman^ dégoûté de la mer comme de la guerre, vint, un beau matin, reprendre sa place dans l'atelier auprès de son frère cadet qui l'avait cru mort et le prit pour un revenant. A vingt ans, toutes les u caves à charbon » où la nuit se passait à chanter et à boire leur étaient familières; ils étaient liés avec tous les noctambules, les bohèmes, les excentriques de Londres, à commencer par le fameux clown Grimaldi ; ils dépassaient en fantaisie les plus fantasques. Témoin le jour où le contrôleur placé à la porte de Covcnt Garden, un soir de bal masqué, vit s'approcher un raffiné de la cour de Charles II donnant le bras au plus moderne des égoutiers. De la pointe de ses éperons aux festons

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de sa collerette, Télégant cavalier n'était que velours, plumes et dentelles. L'égoutier, de ses talons boueux au feutre informe qui s'aplatissait sur sa tôte embroussaillée, n'était que trous, taches et déchirures. L'un frais, coquet, odorant, semblait un bouquet animé; l'autre fétide, repoussant, immonde, offensait tous les sens à la fois. Le contrôleur, après une seconde d'effarement, comprit et laissa passer l'antithèse vivante. Le petit-maître, c'était Robert Gruikshank; Tégoutier, c'était George, qui avait emprunté, pour ce soir là, le costume de travail d'un de ses amis.

On devine que les farces des deux frères étaient, en général, beaucoup moins innocentes et moins aisées à raconter que celle-là. Mrs Gruikshank disait d'eux : « Retirez à mes fils leur crayon et vous n'avez plus que deux chenapans. » Dos deux, George était le pire. De grands traits anguleux; l'œil aigu, fureteur, chargé d'une sournoise et inquiétante ironie; un masque qui eût fait la fortune d'un mime, tantôt rigide, impénétrable, tantôt ridé, plissé, tressaillant de tous ses muscles; une forôt de cheveux et de favoris que — par un curieux mélange de négligence et de naïve fatuité — il dédaignait de peigner, mais n'oubliait pas de friser fréquemment et d'onduler en longues spirales, à la manière de ces « repentirs » usités alors dans la coiffure féminine; un corps de disloqué, prôt aux postures les plus inattendues et tourmenté d'une vraie furie d'action. Getle inextinguible vitalité ne devait jamais l'abandonner. Â plus de cinquante ans, sortant de souper dans Oxford Street, il grimpait à un réverbère pour allumer sa pipe. Â quatre-vingt-deux, il exécutait une gigue devant des amis avec un brio qui eût rendu jaloux

les professionnels de Tentrechat. Tout en dessinant ses caricatures, il les mimait, les chantait, les dansait, essayait les grimaces et les contorsions qu'il prêtait à ses personnages et qui les rendaient si différents des créatures humaines. Il leur communiquait aussi le débraillé, Tîncohérence de sa vie. Aucun scrupule de décence. Il n'était pas graveleux ni sensuel avec complaisance, avec préméditation, comme Tavait été Rowlandson à ses débuts; il rappelait plutôt rinconsciente brutalité de Gillray, son unique maître, son seul modèle jusqu'à trente ans. Comment prévoir dans ce bohème cynique le moraliste futur, rhomme qui ferait de son art une prédication?

L'artiste lui-même, chez Gruikshank, — je cesse de lui donner son prénom, car, dorénavant, pour moi, il sera le véritable, le seul Gruikshank, — l'arlislc n'élait visible que par intervalles et seulement pour certains yeux exercés qui lisaient l'avenir dans le présent. Dès 1820, Lockhart écrivait ceci : « Il est temps que le public prenne de George Gruikshank une meilleure opinion, et il est temps que George Gruikshank commence à prendre de lui-même et de ses facultés une opinion plus haute. En général, on le regarde comme un ingénieux caricaturiste et rien de plus, un garçon qui a des idées drôles et le crayon facile, qui dessine tout ce qu'on veut pourvu qu'on le paie et qui se trouvera parfaitement heureux de dîner ce soir d'un George IV, demain d'un Hone ou d'un Gobbett. Personnellement, il nous paraît être l'être le plus insouciant de la création en ce qui touche sa réputation d'artiste. Il semble n'avoir aucun plan, je dirais presque aucune ambition et, j'en ai peur, peu de goût

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au travail. Il exécute ce qu*oii lui suggère ou ce qui lui vient à Tesprit, touche son argent, commande son beefsteak et sa bouteille, et 8*en va chantant comme les héros de ses caricatures.... Et pourtant, ajoute Lockhart, George Cruikshank est un génie, un génie puissant et original, parfaitement en état d'aborder la grande peinture et de couvrir, s'il lui plaisait, de magniGques compositions, les murs de nos cathédrales. » C'était aller bien loin Ot, maintenant que nous connaissons l'œuvre totale de l'artiste, l'idée des bonshommes de Cruikshank déployant dans des fresques colossales leurs membres grôles et leurs gigottements épileptiques est de nature à nous faire sourire. Certes, une imagination créatrice bouillonnait dans son cerveau, mais les moyens d'expression lui manquaient, soit faute d'éducation première, soit que le sens du réel lui eût été refusé. Or l'artiste, môme lorsqu'il invente, doit posséder à fond les formes de la Nature avec leurs proportions vraies. Ces formes constituent un langage et l'on ne parle pas plus aux yeux sans leur secours qu'on ne parle à l'esprit sans le truchement des mots. Comme les artistes du moyen âge avec lesquels il a plus d'une affinité, Cruikshank était ramené vers la caricature, vers l'idéal du laid, à la fois par ses impuissances et par ses instincts. On compte dans son œuvre deux jolies figures de femmes (tout autant que dans l'œuvre de Hogarth) : une petite servante et une marchande de pommes. Les membres de ses personnages, comme ceux des pantins, ont l'air d'être attachés avec des ficelles. Comment font-ils pour se tenir debout? Comment fontrils pour marcher? Parmi les animaux, il n'a compris à peu près que la poule. Ses vaches sont

absurdes, ses cochons inadmissibles; ses chevaux sont un défi à la science. « L'anatomie du cheval, dit un des historiens de la caricature, M. Everitt, se compose de soixante-quatre pièces; Cruikshank, de sa vie, n*en a jamais placé une seule où il fallait. » Et ses arbres? « Les arbres de ce brave George, dit Thackeray, sont très différents de ceux que le bon Dieu a créés; cependant, à la longue, on s'y fait. » Quant à ses maisons, on ose à peine les regarder, tant il est évident qu'elles vont s'écrouler à la minute. Ainsi Cruikshank était condamné à parodier la nature tout entière, animée ou inanimée, quand même il ne Teût pas voulu.

Où Lockhart se trompe de façon encore plus signalée, c*est lorsqu'il voit dans Cruikshank un paresseux, indifférent à sa gloire et inconscient de ses facultés. Il devait être, au contraire, un laborieux, un obstiné, un héros et un martyr de l'idée fixe, croire à son génie longtemps après que tout le monde avait cessé d'y croire. Ceux qui l'ont vraiment connu et bien compris virent apparaître, de bonne heure, cette tendance à s'illusionner sur l'étendue de son talent comme sur la portée de ses œuvres. Il était persuadé qu'un de ses dessins avait fait rayer la peine de mort du code pénal en ce qui touche la contrefaçon des billets de banque; qu'un autre de ses dessins avait fourni au tsar le modèle d'une coiffure pour une grande partie de ses troupes. Mais la plus grosse et la plus persistante des illusions de Cruikshank consistait & se figurer qu'il était l'auteur de deux des romans de Dickens.

Lorsque Cruikshank illustra les Esquisses do Boz, il avait plus de quarante ans et il était célèbre. C'était

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sa popularité qui couvrait en quelque sorte le débutant et Charles Dickens le reconnut d'assez bonne grâce dans sa préface : « Jeune homme inconnu, j'aurais hésité à me présenter devant le public si je ne m'étais senti soutenu, protégé par la présence d'un artiste comme M. Cruikshank. » La situation était dilTérenle lorsqu'il s'agit d'illustrer Olivier Twist. Dickens avait, dans l'intervalle, publié Pickwick et, désormais, il était quelqu'un. De plus, il avait eu un artiste tué sous lui. C'était ce pauvre Robert Seymour, dont je n'ai pu que prononcer le nom. Seymour, toujours imbu de l'idée léguée par Rowlandson et ses contemporains sur les relations de l'artiste et de l'écrivain , avait en vue une galerie comique des types londoniens et cherchait un homme de lettres aussi docile que l'avait été William Coombe pour broder quelques facéties sur la marge de ses dessins. Il exposa l'idée devant Dickens qui y entra sur-le-champ et, du premier coup, la fit sienne en la développant et en y mettant sa propre originalité. Seymour, entraîné, se laissa faire et, d'inventeur qu'il avait cru être, devint l'interprète de la pensée de son jeune collaborateur. A chaque livraison nouvelle de Pickwick^ l'auteur grandissait et l'artiste s'éclipsait dans son rayonnement. Le type de Winldo est, paraît-il, le seul personnage qui appartienne à Seymour, le seul débris de la conception primitive qui avait servi de point de départ à Dickens. L'écrivain avait si bien établi sa supériorité qu'il se sentit assez fort pour rendre à l'artiste une de ses esquisses qui traduisait d'une manière insuffisante ou infidèle ses intentions comiques. L'artiste se soumit et exécuta un autre dessin en remplacement de celui qui venait d'ôtre

condamné. Mais il avait été blessé au cœur. En rentrant chez lui, il se tua.

Sa succession fut mise au .concours. Thackeray était Tun des compétiteurs et son échec, en cette circonstance, fut une des raisons qui le déterminèrent à abandonner définitivement Tart pour la littérature. Bien des années après, dans un dîner donné en Thonneur de Dickens et qu'il présidait, Tauteur d'Henry Esmond et du Livre des Snobs raconta cette histoire avec beaucoup de bonne humeur : « Comme vous voyez, dit-il en souriant, M. Pickwick Ta échappée belle I » Un autre des concurrents était ce John Leech qui fait Tobjet du chapitre suivant. Rejeté, comme Thackeray, il se tourna vers le journalisme illustré. Ainsi, par un étrange concours de circonstances, Dickens, d*un simple signe négatif, imprimait une direction nouvelle et définitive à la carrière de ces deux maîtres de Tironie littéraire et artistique. Il donna la préférence à un autre dessinateur comique Hablot Knight Browne, qui allait rendre célèbre le pseudonyme de Phiz. Personnellement, le suicide de Seymour paraissait Tavoir médiocrement ému, et il faudrait bien peu le connaître pour s'imaginer que ce tragique événement pesa sur sa vie comme un remords ou, du moins, l'avertit de mieux ménager, à l'avenir, les susceptibilités, parfois maladives, des artistes. Il n'en fut que plus opiniâtrement résolu à maintenir, en toute circonstance, son autorité, même contre de plus grands que ce malheureux Seymour, et Gruikshank en fit bientôt l'expérience.

C'est à propos d'O/ime?' Twist que s'engagea la grande bataille. Non seulement l'artiste prétendait faire ses illustrations à sa guise,* mais il critiquait le

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plan et les caractères. Au petit martyr de six ans dont Tenfance douloureuse, comprimée, craintive, ne peut retrouver Télan et la confiance des enfances ordinaires, — frêle arbrisseau qui se courbe et se replie sous Touragan, — il eût voulu substituer une sorte de Dick Whittington, ou de Petit Poucet, plein de ressources et de textes bibliques, qui triomphe du mauvais sort, fait fortune et punit, finalement, ses persécuteurs, à moins qu'il ne les convertisse. Si Cruikshank ne se lassait pas d^offrir des suggestions, Dickens ne se lassait pas de les repousser. Mais ce n'était pas assez pour lui et il voulut donner une leçon à Tartiste en lui refusant un dessin comme il avait fait à Seymour. Nous avons la lettre de refus, qui a été publiée par Fors ter dans sa biographie du romancier. Elle est très dure, sous sa glaciale politesse. Le livre était déjà imprimé, prêt à paraître, et Tartiste dut exécuter à la hâte une autre composition. Que devait être le dessin refusé par Dickens s'il était pire que celui-là?

Cruikshank ne se brûla point la cervelle, mais il ne travailla plus jamais avec Dickens dont il resta Tennemi juré, et il raconta partout que c'était lui le véritable auteur d'Olivier l'toisl, seulement Dickens lui avait un peu gâté son œuvre. Le romancier laissa dire et s'attacha définitivement Phiz qui illustra successivement Nicholas Nickleby, Martin Chuzzlewit^ the Old Curiosity Shop^ Dombey and son^ et auquel Charles Lever, le célèbre conteur irlandais, confia également l'illustration de Harry Lorrequer et de Saint Patricks Eve. Encore un caricaturiste né trente ans trop tard qui abjurait son métier et s'accrochait à une autre branche de l'art I Mais, eût-il vécu aux temps où fleu-

rissait la caricature, Phiz manquait du don le plus nécessaire à Tartiste comique, de la faculté inventive. Jamais imagination d'artiste ne fut plus pauvre. Non seulement il était incapable de trouver un sujet, mais il ne pouvait ni localiser un paysage ni particulariser un visage humain. Il transportait partout le même fond et donnait à tous ses héros les mêmes traits en les habillant de façon différente. « Ces genslà, lui disait Lever, impatienté, n*ont jamais été des Irlandais. Mon cher, allez prendre des croquis à Dublin ou, du moins, allez au Parlement et regardez nos députés. » Dickens se déclarait pleinement satisfait. Il avait mis la main sur un homme qui était parfois plaisant et pouvait, à la rigueur, être sérieux, qui savait dessiner un arbre, un cheval, une jolie fille, — toutes choses que Cruikshank n'aurait pu faire pour sauver sa viel — un homme qui n'avait pas d'idées. La difficulté était de s'en faire comprendre. La lecture du texte, semble-t-il, ne suffisait pas à émouvoir les facultés de Phiz. Il fallait que le romancier lui racontât la scène à représenter, la lui dessinât dans l'esprit par de vives et familières paroles. Encore arrivait-il parfois à l'artiste de se tromper. Était-ce là r « immortel Phiz «>? Quelques figures excentriques, heureusement saisies et adroitement soutenues à travers leurs transformations; pour tout le reste une médiocrité convenable, avec une technique suffisante, voilà, je pense, tout ce que les historiens de Part laisseront à cet artiste, si étrangement surfait des contemporains.

Tandis que s'établissait le ménage de Dickens avec Phiz, Cruikshank, après son divorce, cherchait de son côté un écrivain disposé à subir l'influence de

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sa pensée, et il crut avoir trouvé ce docile ouvrier littéraire dans HarrisonÂinsv^orth. Ensemble ils travaillèrent pour le recueil appelé Bentley' s Miicellany ; ensemble ils se brouillèrent avec l'éditeur et allèrent fonder un autre Magazine. Comme Tartiste était encore lié pour longtemps avec Bentley, il s'avisa d'un moyen fort étrange pour obtenir la résiliation de son traité. 11 parodia grossièrement les récits qu'il était chargé d'illustrer, tournant au grotesque les situations les plus tragiques et faisant des caricatures du héros et de l'héroïne. Jeu médiocrement honnête et un peu dangereux pour sa réputation, s'il ne l'avait soutenue et relevée par les illustrations de Jack Sheppard^ de la Tour de Londres et de la Fille de V Avare, dont le succès fut immédiat et considérable^ Cruikshank, cela va sans dire, s'en arrogea la meilleure part. Jusqu'à quel point était-il fondé à le faire, dans ce cas et dans celui de Dickens? Quelle valeur artistique reste, finalement, attachée à ses illustrations?

Je viens de regarder encore une fois les gravures d'Olivier Timst et des trois romans d'Ainsworlh. Du reste je n'en avais nul besoin, car dès le premier jour, elles se sont imprimées dans mon cerveau qui en garde une épreuve nette, précise, ineffaçable. Le fait est déjà important à noter, mais cette impression si vive, si durable, laissée par les dessins de Cruikshank, est-elle produite par leurs défauts ou par leurs qualités? Je réponds sans hésiter : par les unes aussi bien que par les autres. Â chaque nouvel examen, la double impression renaît dans toute sa force.

1. C'est encore Cruikshank qui a illustré le Château de Windsor t un autre roman historique du même auteur, cette fols avec la collaboration d'un de nos artistes, Tony Johannot.

Ce qui frappe d'abord, c'est la grossièreté, la maladresse presque enfantine du trait, Tabseneede perspective et de proportions. Toutes les figures ont le même relief et, de môme qu'il n'y a point de plans intermédiaires entre le premier plan et l'horizon, il n'y a point de dégradation entre la lumière et l'ombre; ce qui donne, à tous ces dessins un air d'ombres chinoises. Les attitudes sont invraisemblables, les corps raides, informes et difformes : des morceaux de bois recouverts d'étolTc^ Les pieds, par une bizarrerie persistante et qui semble voulue, ont au moins le double des dimensions normales, je dis tous les pieds sans exception. Les femmes, même celles que l'auteur du livre voudrait jeunes et jolies, sont des monstres de vulgarité et de laideur. Il suffit de les regarder pour comprendre que le crayon de Cruikshank ne peut pas raconter une scène d'amour sans la défigurer et la parodier.

En revanche, il peut raconter des scènes de violence, de meurtre, de terreur. Voyez la chambre de torture dans la Tour de Zonotre;, l'assassinat de sir Rowland dans Jacques Sheppard et la dernière nuit du Juif Fagin à Newgate, avant son exécution. Donnez à Cruikshank, pour l'inspirer et le servir, la nuit et la peur : la nuit qui brouille les contours, la peur qui prête aux choses inanimées l'apparence de la vie, aux êtres vivants des allures et des proportions fantastiques. Puis, lancez dur cette scène un brusque jet de lumière qui frappe les objets, en dessine crûment les arêtes, accuse le contraste de la clarté et

des ténèbres. Les ombres chinoises de Cruikshank,

ces grosses taches noires à frange lumineuse, prennent une valeur étrange; ses ignorances, ses infir-

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mités artistiques deviennent des dons de premier ordre.

Ici, comment ne pas songer à un autre grand artiste que paralysèrent les mômes difficultés et qui ne put jamais réaliser que la moitié de ses rêves, à Gustave Doré? Tous deux sont les maîtres du fouillis, de Tincertain, de Fentrevu, et l'entrevu suggère l'invisible. Quand on songe à cela, on se demande s'il faut vraiment regretter que ni Doré, ni Cruikshank, n'aient su dessiner. Dans ses paysages de minuit, Doré a une noblesse, une largeur de touche, une profondeur rêveuse à laquelle Cruikshank ne pouvait atteindre. Jamais Cruikshank n'a su, comme Doré, effleurer d'un rayon de lune les créneaux d'une vieille tour, ou la surface endormie d'un étang semé de nénuphars et piqué de roseaux, ou la fuyante perspective d'une allée montante à travers l'enchevêtrement spectral des troncs entrelacés. Mais, en revanche, qui a su écrire sur une face humaine, en caractères plus lisibles et plus saisissants, l'émotion de la minute qui passe ou la passion de toute une vie, la destinée, l'âme d'un être pensant?

Revenons encore à Fagin dans sa cellule, attendant l'aube du sinistre matin qui sera le dernier de sa vie. Il est assis sur son grabat, accroupi, reployé sur lui-même comme un fauve forcé au gîte. Ses yeux, grands ouverts, voient, dans l'ombre, rhorrible machine qui se dresse et nous la voyons, si j'ose dire, dans ses yeux. Malgré tout, il est encore si effrayant, si méchant qu'il ne se mêle aucune pitié à notre impression : c'est de l'horreur sans mélange, de l'horreur portée à son comble. Le Jack Sheppard de Cruikshank est une conception étonnante, obtenue

par des moyens très simples et, cette fois, sans que la caricature ait rien à réclamer. Savez-vous à qui i] ressemble, ce Jack Sheppard? Â Bonaparte premier consul. En effet c'est le génie mis au service du crime, c'est Napoléon voleur de grand chemin. Que d'intelligence et d'orgueil dans ce grand front, quelle volonté implacable dans ce menton, que de froide audace, d'énergie et de ruse dans ce regard noir qui prend tout ce qu'il touche 1 Cet homme est dangereux, atroce, tout ce qu'on voudra : il n'est ni vulgaire ni vil. C'est une créature d'exception, et, venant de lui, rien ne nous étonnera, pas même le bien.

Le texte de Harrison Âinsworth n'est pas à la hauteur de cette conception. Âinsworth était à Waltcr Scott ce que, chez nous, Frédéric Soulié était h Balzac ou Paul Féval à Alexandre Dumas. Il exploitait le genre historique avec méthode, prenant l'un après l'autre les vieux monuments de Londres, avec un des principaux faits historiques qui s'y sont déroulés, et bâtissant là-dessus son intrigue romanesque. Il était adroit à mêler le vrai et le faux, le plaisant et le terrible, les personnages imaginaires avec ceux que lui fournissait l'histoire, la description et le dialogue, les scènes d'amour et les scènes de tuerie. Un peu de ceci, un peu de cela, un peu de tout. Qui a lu un roman d'Âinsworth les a lus tous : ils sont coupés sur le même patron et cousus du même style. Un tel homme n'avait pas le droit de se montrer aussi fier que Dickens. Aussi fit-il, pour conserver un auxiliaire comme Cruikshank, de miraculeux efforts de patience; mais l'artiste ne négligea rien pour se rendre insupportable et, à la longue, Âinsworth dut se brouiller avec lui. Cruikshank

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essaya dans le Table talky d'être son propre éditeur comme il Tavait déjà essayé dans YOmnibus^ et de découvrir des écrivains dociles qui se trouvassent heureux de mettre des paroles sous ses dessins. Mais le succès ne le suivit pas dans cette voie et le Table talk échoua comme avait échoué Y Omnibus.

En même temps qu'il illustrait des romans, il avait continué sa carrière de caricaturiste proprement dit en fournissant, pendant près de vingt ans, des dessins à VAlmanach comique. Vers 1850, il renonce à la fois à la caricature et à Tillustration des livres. Est-ce son public qui Tabandonne ? Ou ne serait-ce pas lui qui abandonne son public 7 On serait tenté de le croire quand on le voit négliger des commandes, rompre ses anciens engagements. Que se passait-il ? C'est qu'un second moi avait pris, chez Cruikshank, la place du premier; un moraliste était né en lui qui avait grandi peu à peu, envahi tout son être intellectuel, substitué son idée fixe à celle de l'artiste et menaçait d'étouffer l'artiste lui-môme. Le bohème de 1820 était un apôtre en 1850. On ne peut nous dire si ce fut le terrible exemple de son père, ou l'influence d'une femme sévère et stricte, ou le progrès de l'âge et de la réflexion qui avait amené ce grand changement. Sans doute sa conversion eut des causes multiples. Dès 1840 il commençait à secouer la tyrannie de son vice favori, mais il lui arrivait de retomber sous le joug. Témoin le jour où il avait refusé une invitation à dîner avec des amis dans la crainte de succomber à la tentation : « Je viendrai, dit-il, au dessert. » Quand il arriva, au dessert, il était parfaitement gris. Mais il continua à lutter courageusement et finit par terrasser son ennemi. Il le combattait aussi par les moyens

que Fart mettait à sa disposition, et il est curieux de comparer ici sa méthode de propagande avec celle de Hogarth qui avait traité les mômes sujets. Hogarlh proscrit le gin, mais préconise la bière. II prêche la modération, Cruikshank veut Tabstinence totale. Hogarth coUige des faits; l'imagination de Cruikshank prend le mors aux dents, elle l'emporte vers le symbolisme et Tallégorie. Dans son palais du gin, c'est la Mort en personne qui sert à boire. Un hideux squelette parodie les grâces engageantes de la barmaid et, derrière elle, s'ouvre l'immense trou béant qui attend, qui appelle les victimes. Plus saisissante encore est la Bouteille^ véritable boite de Pandore d'où sortent tous les maux de l'humanité. En quelques tableaux, nous voyons les étapes de ce drame lugubre : la destruction de la famille par l'ivrognerie. Au début c'est l'homme qui tente la femme : je sais gré à Cruikshank d'avoir bravement renversé la vieille calomnie biblique et rendu à chacun sa responsabilité. Donc elle boit pour lui faire plaisir. Le travail cesse, la gêne s'introduit dans le ménage avec la paresse et ils boivent pour oublier leur misère. L'enfant, mal soigné et auquel on donne du whisky au lieu de lait, ne tarde pas à mourir. Le voici, raide et glacé, dans son misérable petit berceau. Et ils boivent pour se consoler. Ils boivent et la raison, tant de fois éclipsée, menace de ne plus revenir : le crime et la folie ne sont pas loin, avec le châtiment suprême pour l'un, l'agonie désespérée pour l'autre. Tout cela dans une page.

Il était beau, certes, à Cruikshank de donner à une telle cause le meilleur de son talent; mais devait-il aller jusqu'à donner son talent même ? C'est ce qu'il

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fit lorsque, laissant son atelier, il se mit à courir les provinces, prononçant des harangues moitié pathétiques, moitié bouiTonnes, et recevant le pledge des nouveaux convertis à la façon du père Mathews.

Lorsque la fièvre du conférencier ambulant tomba un peu, il s'avisa que sa meilleure arme c'était le crayon. Il se rappela les magnifiques prédictions de Lockhart. Il avait gûché sa vie en répandant son génie sur dix mille petits morceaux de papier que le vent avait emportés. A lui les grandes thèses, les larges sujets, les hautes inspirations! Mais les critiques — que le diable les confonde 1 — prétendaient qu'il ne savait pas dessinera lié bien, il apprendrait. On le vit, en 1853, suivre les cours d'une école d'art et, à la fin de l'année, l'écolier de soixante et un ans recevait une scholarship de cinquante livres pour prix de son application à dessiner d'après la bosse. Touchant spectacle, n'estrce pas, que celui de ce vieillard qui s'eflbrce à recommencer sa vie et à faire un meilleur emploi de ses facultés, qui veut régénérer le monde autour de lui en se régénérant lui-même? Sautons pardessus quelques années et voyons la fin. Dans les salons d'un marchand do tableaux de Wellington Street, certain malin du printemps de 1863, un homme se tient auprès d'une gigantesque peinture à compartiments. C'est Cruikshank devant son Triomphe de Bacchus qu'il a mis plusieurs années à concevoir et à exécuter. D'un œil inquiet, il regarde la porte grande ouverte; il attend la foule qu'il a conviée à venir admirer son œuvre. Et, sans entrer, la foule passait, dédaigneuse, indifférente, courant à ses plaisirs ou à ses aflaires. Quelle leçon de haute immoralité pour tous ceux qui voudraient croire à la vertu de l'eiTort patiemment et

consciencieusement dirigé, à la victoire finale des bonnes intentions en matière de littérature et d'art ! Tout avait réussi au paresseux fantasque qu'avait été Cruikshank; sa vieillesse, passionnément honnête et laborieuse, était frappée de stérilité, car le Triomphe de Bacchus^ il faut bien le dire, n'est qu'une amplification pédante et confuse de la Bouteille.

Un homme de bien et un homme de génie, le prince Albert et Ruskin, vinrent au secours de l'artiste, l'un en achetant une de ses toiles (Disturbing the Congrégation), l'autre en ouvrant une souscription qui assura tant bien que mal l'existence du vieux Cruikshank. Ses indomptables illusions ne l'abandonnèrent jamais. Toutes les fois qu'il plut à un éditeur d'essayer encore une fois l'effet de ce nom jadis si puissant sur le public, le vétéran se levait, prêt à combattre. Il . publia une série de caricatures en faveur de l'instruction gratuite et obligatoire et, quand ce principe fut établi, en 1871, par la loi Forster, Cruikshank se crut encore une fois le vainqueur du jour.

En 1877, j'habitai pendant quelques semaines dans le nord de Londres et je venais tous les jours travailler au British Muséum. Presque chaque matin, je rencontrais dans Hampstead Road une figure qui m'intriguait vivement. C'était un grand vieillard maigre au pas rythmé, à l'allure juvénile, au costume excentrique. Plus d'une fois son regard croisa le mien; mais je n'étais pas assez intéressant pour l'arrêter longtemps. Il s'amusait comme un enfant aux spectacles de la rue, collait son grand nez aux vitrines, renvoyait aux petits garçons leur balle égarée, causait avec les chiens errants ou avec les chats étendus

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au soleil. Il ne riait pas, mais sa face était Fironie même. Il suggérait Tidée d'un Don Quichotte clown. Quelques années après, je le reconnus sur la couverture des volumes que lui avait consacrés Blanchard Jerrold. Ainsi se moquent de nous les choses. En 1877, j'étudiais de mon mieux l'histoire de la caricature anglaise. Tous les matins, je rencontrais, dans Hampstead Road, la caricature elle-même, dans son illustre et dernier représentant et je n'avais pas su la deviner!

Nouvelle caricature politique, inaugurée par S. — Débuts d John Leecli. — Fondation du Punch, — Leech parodist peintre de mœurs anglaises, satiriste politique. — Caricatures contre la France.

On vient de voir la caricature renoncer à son existence indépendante et, dans la personne de Seymour, de Crùikshank et de Phiz, s'inféoder au livre après avoir vainement tenté de se Tannexcr. Rien ne caractérise mieux cette situation que Texemple de Thackeray. Né avec des talents rares pour le dessin comique, — ses gribouillages mêmes d'écolier en font foi, — il changea d'outil au milieu de sa carrière, quitta le crayon pour la plume, écrivit le Livre des Snobs et la Foire aux Vanités, au lieu de les dessiner, comme il Teût fait probablement s'il avait été le contemporain de Rowlandson, et non celui de Dickens.

L'évolution continua. Le concours du caricaturiste, d'abord indispensable, puis simplement utile au romancier, lui devint superflu et, enfin, dange-

reux. Â mesure que le romancier se faisait plus réfléchi, plus profond, plus ambitieux, qu'il laissait une place moindre au pittoresque et à Témotion, qu'il en ménageait une plus grande à Tétudo des caractères et des problèmes moraux, il se dégoûtait de marcher en cette vulgaire compagnie : « Retirez de mes pages ces magots qui en dénaturent le sens et en compromettent la dignité. Si j'appelle l'art à moii aide, que ce soit un art sérieux dont l'objectif soit non pas le comique, mais la vérité! » Comme Cruikshank avait été éliminé pour ses prétentions exorbitantes, Phiz le fut, à son tour, en dépit de sa soumission. Il essaya, — sans succès d'ailleurs, — de s'employer dans le journalisme. Il y avait trente ans, déjà, que la caricature s'était acheminée dans cette direction. Mais, avant de s'absorber dans le journalisme, elle avait dû subir une radicale transformation.

C'était aux environs de 1830, par conséquent entre l'émancipation des catholiques (1829) et la réforme électorale (1832) : une période troublée oii la société politique était comme en fusion, attendant l'heure d'être jetée dans son nouveau moule. Au' cours de cette grande bataille de la Liberté contre le Privilège, les défenseurs de la vieille citadelle aussi bien que ses assaillants n'auraient pas mieux demandé que d'appeler à leur secours l'Art Comique, qui entraîne les esprits en parlant aux yeux. Mais l'Art Comique s'était discrédité; il n'était plus en harmonie avec les besoins et les tendances des générations nouvelles. Il vivait d'allégorie et de grossièreté : l'une et l'autre avaient cessé de plaire. On réclamait de la réalité et de la décence.

C'est à ce moment qu*un jeune peintre miniaturiste,

nommé John Doyle, vint soumettre & Téditeur d*art Maclean une série de caricatures d'un genre tout nouveau, et l'éditeur, qui avait du flair, sentit tout le parti qu'il en pourrait tirer. Les caricatures — si toutefois ce nom leur convient — furent publiées avec la signature 16, et cette mystérieuse signature irrita la curiosité publique. C'était une énigme à résoudre, un second Junius à démasquer, mais, pendant longtemps, le secret fut bien gardé.

Ce Doyle était-il un génie? Pas le moins du monde. Comme beaucoup d'autres dans l'histoire, passée ou présente, de la littérature et de l'art, il innovait par impuissance. Il ne possédait ni l'imagination créatrice dé Cruikshank, ni la fantaisie symbolique de Gillray, moins encore la savante et profonde composition de Hogarlh qui entasse cent faits et mille pensées dans l'espace de quelques pouces carrés : force lui était donc de suivre la nature pas à pas et d'offrir au public des portraits bien plus que des caricatures. Ces portraits, il s'entendait à les faire exacts et fins, mais il fallait les grouper de façon à former une scène. C'est dans cette partie de sa tâche que l'artiste se montrait timide et insuffisant, mais on lui pardonnait la pauvreté, la gaucherie des attitudes à cause de la ressemblance des tôtes. C'est un mérite auquel les années ajouteront en s'écoulant. Pour le règne de Guillaume IV et le début du règne de Victoria, les caricatures de IB forment une précieuse collection, un vrai musée des hommes d'État : Brougham, John Russell, Daniel O'Connell, lord Grey, lord Liverpool, lord Melbourne, lord Eldôn, sir Robert Peel, Wellington, Francis Burdett, Roebuck, et cinquante autres, survivants de la génération précédente ou

leaders de Tavenir, sont là visibles, reconnaissables, parfaitement semblables à eux-mêmes.

A ce mérite de la ressemblance Doyle en joint un autre : le choix du sujet qui est d'ordinaire un, simple, aisément intelligible. Un refrain populaire, une farce à succès, un mot ramassé dans un discours ou dans un article, lui fournissent Tidée comique dont il a besoin, c'est-à-dire le moyen de jeter des personnages graves dans une situation ridicule. J*ai déjà mentionné son Guillaume IV en John Gilpin et en Mazeppa. Sidney Smith ayant comparé Wellington à dame Partington qui veut arrêter la mer avec son parapluie, IB réalise cette plaisanterie et nous montre le noble nez du vainqueur de Waterloo émergeant du bonnet de la vénérable dame. Le Tïmes, après le succès de Francis Burdett sur un jeune rival dans une élection de Westminster, parle des vieux chevaux qui savent encore gagner la course : PB fait de cette métaphore un dessin. Lord Brougham, alors chancelier d'Angleterre, emporté par son zèle pour l'égalité des races, déclare que « Sa Majesté a le droit d'élever à la pairie, s'il lui plaît, un homme de couleur ». Le lendemain, IB représente un nègre assis sur le sac de laine et ce nègre a les traits de lord Brongham luimême que ce changement de peau ne rend guère plus laid qu'il n'était.

Les caricatures de Doyle ne sont jamais brutales ; elles laissent scrupuleusement dans l'ombre la vie privée des hommes publics. « Devant ces dessins, dit Thackeray, on ne rit jamais, mais on sourit. Les gens de bonne compagnie les regardent. « Voilà une idée ingénieuse, voilà un joli trait ! » Et les gens de bonne compagnie sont charmés. »

La vogue de IB baissa lorsque son vrai nom fut connu et qu'il n'y eut plus de mystère à percer. Â partir de 1850, on n'entendit plus guère parler de lui. Le maître de la caricature politique, c'était alors John Leech qui avait marché dans la môme voie, mais en accentuant le comique, un peu pâle, de John Doyle et en inaugurant une sorte d'esthétique nouvelle de la caricature. Avant d'essayer de la définir, quelques mots sur l'homme et sur ses débuts.

Né en 1817, John Leech était encore enfant lorsqu'on montra au sculpteur Flaxman quelquesunes do SCS esquisses : « Gardez-vous, dit l'artiste aux parents, do lui faire donner des leçons et cet enfant étonnera le monde. » John Leech n'a pas étonné le monde, mais il en a amusé une fraction notable. Ce qui prouve qu'on n'avait pas pris très au sérieux les prophéties de Flaxman, c'est que nous le trouvons, à quelques années de là, pilant des drogues dans l'officine d'un médecin. Ainsi avait commencé le poète Keats : la pharmacie mène à tout. A dixhuit ans, la vocation prenait le dessus et Leech publiait son premier dessin. Les gamins de Londres lui fournirent le sujet d'une série de types bien observés. Nous l'avons vu concourir pour la succession de Robert Seymour comme illustrateur de Pickmck ^ En 1840 il devient l'un des collaborateurs

1. Lorsque Leech fut devenu célèbre, Dickens fit appel à cette collaboration qu'il avait rejetée. L'artiste lut avec si peu de soin le texte dont l'illustration lui était confiée qu'il fit enlever l'héroïne par un personnage du livre qui n'avait rien à voir avec l'incident. On devine l'irritation de Dickens, d'autant plus vive qu'il était trop tard pour supprimer la gravure.

du Bentley's Miscellany auquel il resta fidèle jusqu'en 1849. Mais, dès Tannée 1841, il entrait au Punch et à partir de ce moment sa destinée était fixée. Son nom s'identifie avec celui du brillant petit journal dont l'apparition et le succès marquent une ère dans riiistoire do l'Art Comique. Pour créer PmmcA, comme pour créer la Terre et l'Homme, la Nature s'y était prise à plusieurs fois ; elle avait procédé par essais successifs, engraissé de débris organiques le sol ou Punch devait pousser ses vigoureuses racines. On avait vu naître et mourir The Scourge^ The Satiriste The Fashion, et d'autres encore. Les uns avaient dégoûté le public à force de vulgarité et d'impudence; les autres l'avaient écœuré par leur fade mondanité. En décembre 1831, fut lancé Figaro in London ^ Un petit jeune homme impertinent et mal élevé, nommé Gilbert Â'Beckett, en était le rédacteur en chef, et il était assisté de quelques autres bachibouzouks de môme espèce. Le Figaro ne servait aucun parti, mais 80 présentait comme le défenseur des masses populaires qui, alors, n'avaient ni voix ni place dans la société politique. Comme beaucoup d'avocats du peuple ; il manifestait sa sympathie envers les classes laborieuses en insultant celles qui ne travaillaient pas, ou plutôt, en insultant tout le monde. On appelait la noblesse anglaise our beastly aristocracy^ (notre sale aristocratie) ; on y désignait Mrs TroUope sous le nom de la mère Trolley. Par là on peut juger de l'étiquette du Figaro in London. L'équipe artistique valait mieux que la rédaction, mais la façon

1. Il ne faut pas le confondre avec le London Figaro, publié, quarante ans plus tard, par James Mortimer.

grossière et outrée dont Â'Beckett prônait ses dessinateurs les blessait dans leur délicatesse, d*autant plus que ces éloges exagérés étaient souvent leur seule rémunération et que, par surcroît, le rédacteur en chef, oubliant de régler le compte du graveur, le laissait à la charge de ses artistes. Horace Mayhew, qui racheta le Figaro à Beckett, prolongea de quelque temps roxistcnco du journal. ËnGn Putich vint au monde. Un peu plus tard, Richard Doyle, le fils de John, dessina pour lui cette couverture qui fixe la physionomie du petit journal et en fait, dans la psychologie comique du peuple anglais, une figure presque aussi essentielle que John Bull. Cette couverture est, dans tous ses détails, dans tout ce qu'elle exprinie ou suggère, un chef-d'œuvre d'humour. La figure de Mr Punch est Tironie môme, et comment ne pas admirer ce brave chien, si philosophiquement résigné à ses oripeaux de comédien malgré lui, grognon et loyal, hargneux et fidèle, également prôt à lécher son maître et à mordre le voisin (nous en avons su quelque chose!). Cette couverture, après tant d'années, m'amuse encore, et je n'ouvre jamais un numéro de Punch sans m'y rafraîchir un moment la vue.

Les rédacteurs du Punch formaient une sorte de cénacle et le sens étymologique du mot se trouvera justifié si j'ajoute qu'ils dînaient ensemble tous les mercredis, l'hiver dans le cabinet de leur directeur. Mark Lemon, ou à l'hôtel Bedford, dans Covent Garden; l'été, dans quelque auberge au bord de l'eau, à Blackwall, à Greenwich ou à Richmond. Au dessert, on discutait le numéro de la semaine. Ainsi s'établissait entre les rédacteurs et les artistes une

curieuse intimité intellectuelle qui donnait Funité au journal, tout en laissant ses coudées franches à chaque individualité. John Leech a représenté réquipe du Punch sous la forme d*un orchestre. Mark Lemon tient le bâton, Pcrcival Leigh joue du trombone, Richard Doyle de la clarinette, Thackeray du flageolet; Tom Taylor tient le piano. Les deux naufragés du Figaro, recueillis à bord du Punch, sont là aussi, Tun armé d*un cornet à piston, Tautrc s*escrimant sur son violon. Il y manque Albert Smith, qui fut introduit dans la rédaction par John Leech, et Douglas Jerrold, dont la verve combative troublait parfois la symphonie, mais qui ne laissait personne le dépasser en dévouement passionné à Tœuvre commune. Un de ses derniers mots fut un message pour les boys du Punch avec lesquels il s*était tant de fois querellé : « Dites-leur que je les aimais bien tous. »

Pendant les vingt-trois années qui s'écoulèrent entre son entrée au Punch et sa sortie de ce monde, John Leech fournit, pour sa part de collaboration, trois mille dessins, parmi lesquels six cents de ces larges compositions qui occupent une page spéciale et qu*on nomme cartoons. Peut-être n*est-il pas inutile de faire connaître, à ce propos, quels moyens d*exécution étaient mis au service de Tartiste pour traduire sa pensée comique et combien difl*érents de ceux qu^avaient connus et pratiqués un Gillray, un Rowlandson. Ces grands caricaturistes faisaient graver leurs dessins sous leurs yeux, ou les gravaient eux-mêmes ; quelquefois il arrivait à Gillray de composer en burinant. John Leech, une fois son œuvre achevée et livrée, n^avait plus rien à voir avec les opérations qui en assuraient la reproduction et la

multiplication. L'œuvre était divisée en petits carrés et chacun de ces carrés passait dans des mains différentes. D'une façon machinale, passive, géométrique, le graveur transportait sur le bois, sans en comprendre le sens et l'intention générale, les lignes tracées sur le morceau de papier qui lui était échu. Leech montrait & un ami un dessin qu'il venait de terminer et qui devait paraître dans le numéro suivant du Punch; Tami — n'est-ce pas toujours ainsi qu'on fait en pareil cas? — se récriait d'admiration et complimentait l'auteur : « Attendez samedi, dit Leech tristement, et vous verrez ce qu'ils en auront faiti » Ce mot n'expliquc-t-il pas la décadence artistique de la caricature, tuée par le journal populaire et par les exigences de la démocratie? Quand vous tenez une composition de Gillray ou de Rowlandson, gravée par eux-mêmes, vous reconnaissez la touche originale, le coup de griffe, la « patte » du mattre. Mais quand vous regardez un dessin de Leech, vous sentez que vous n'êtes pas en communication directe avec lui, que quelqu'un, — une sorte d'ouvrier, — s'est glissé entre vous et lui et vous offre une traduction linéaire de sa pensée.

Cette part faite à Tinfériorité des moyens matériels, essayons de déterminer l'idiosyncrasie artistique de John Leech, telle que nous la comprenons. Il suit John Doyle en beaucoup de points. Même simplicité dans le sujet; même sévérité de goût qui exclut tout spectacle immoral ou scandaleux, toute suggestion d*indécence; enfin, même soin des ressemblances exactes et même respect de la face humaine. Il est impossible d'infliger un démenti plus complet et mieux caractérisé à la définition de Johnson qui a été citée

à la première page de ce livre. Un seul fait montrera jusqu'où allait, chez Leech, cette fidélité scrupuleuse dans la reproduction des physionomies. Lorsqu'il s*agit d*éleyer un monument à Robert Peel et que la commission nommée à cet effet eut à indiquer un modèle au statuaire, son choix tomba sur un dessin de John Leech qui avait paru dans le Punch.

La clarté, le bon goût, la décence, sont des qualités négatives; la ressemblance ne suffit pas à rendre un dessin amusant. Avec ces mérites divers, John Doyie reste au second ou au troisième plan. D'où vient que John Leech, au moins d'après le jugement de ses contemporains, est monté très facilement au premier? C'est qu'il possédait un certain genre de comique qui répondait à une disposition particulière de sa génération : il était né parodiste. Jusqu'ici j'ai employé presque indifféremment le mot de parodie et celui de caricature, comme s'ils étaient équivalents. Lorsqu'on en vient à les examiner de près, il sont loin d'être synonymes et le moins compréhensif des deux termes s'emboîte dans le plus large comme le contenu dans son contenant et la partie dans son tout. La parodie est un des procédés dont use la caricature; c'est le plus aisé à appliquer, celui qui demande le moins d'imagination. En effet, il ne s'agit plus de transformer les hommes et les choses, de créer à côté ou en dessous du vrai, d'idéaliser dans le laid, mais simplement de rapprocher des objets qui ne sont pas faits pour aller ensemble et de pousser le contraste jusqu'au disparate. Il y a des peuples et des époques auxquels la parodie fait grincer les dents, d'autres époques et d'autres peuples qui s'en délectent et s'en nourrissent. De 1850 à 1870, nous étions parodistes ;

peut-être par révolte contre cet art antifrançais des contrastes que TÉcole Romantique avait voulu nous imposer. L'Anglais, lui, est parodiste de naissance pour la raison contraire, c'est-à-dire parce que le contraste est sa loi intellectuelle, sa manière d'être littéraire et artistique. Il est quelquefois parodiste sans le savoir et c'est peut-être alors qu'il est le meilleur. Leecli voulait l'être, et, de plus, l'était naturellement. Il avait ce je ne sais quoi de baroque, d'incohérent, d'imprévu, de coupé en deux, qui nous déroute chez les Anglais. C'est un manque, apparent, d'équilibre moral. Imaginez une personne qu'on croit qui va tomber et qui ne tombe jamais.

Je pourrais citer l'histoire de son mariage. Un soir, dans la rue, allant vite, courant presque, il croise une jeune fille dont la figure le frappe. Il s'arrête, se retourne, la suit, obtient son nom et son adresse, se fait présenter, demande sa main, est agréé et l'épouse. Le caprice d'une seconde devient le bonheur d'une vie. Si j'effleure ici l'homme privé, qui ne m'appartient pas, c'est uniquement pour découvrir dans son caractère quelques-uns des secrets de sa production intellectuelle. Gilbert A'Beckett avait écrit pour Punch une histoire romaine et une histoire d'Angleterre grotcsqucmcnt modernisées. Ces inepties, qui mettaient Douglas Jerrold au désespoir, amusaient John Leech ; il les illustrait avec délices. Il fit mieux, il se présenta à un bal masqué en Romain à la Beckett : tunique et laticlave, pantalon noir collant, chapeau à haute forme, enguirlandé de roses, lunettes et parapluie. C'était de la parodie en action.

La parodie n'était pas tout le talent de John Leech: elle n'en était que le côté violent, excessif. Un très

grand nombre des dessins donnés au Punch par l'artiste représentent de petites scènes delà vie privée, à deux ou trois personnages, au-dessous desquelles on lit, en général, un bout de dialogue, à la manière de Cham ou de Gavami. Ce sont de simples esquisses, mais Teffet en est presque toujours agréable et l'intention facile à comprendre. Le trait est solide plutôt qu'élégant, mais sans lourdeur, très prudent et très ferme sous ses apparences d'abandon et de bonhomie. Toutes les classes y sont effleurées d'une satire très clémente et très douce, depuis le bedeau autoritaire et le croquemort prétentieux jusqu'au millionnaire parvenu qui oublie d'aspirer ses h, depuis la petite bonne échevelée et ahurie jusqu'à la vieille fille sentimentale et à la douairière solennelle qui rend des oracles et morigène tout le monde, à commencer par son mari. Au fond, ces gens-là n'ont que de très légers travers, purement extérieurs. Peut-ôtre s'en corrigeront-ils, et encore est-ce vraiment la peine? Ne sont-ils pas plus pittoresques ainsi et plus aimables? Ils sont tous bons, car ils sont Anglais. Certains individus qui ne nous semblent pas beaux ont grand plaisir à se regarder dans la glace, et il en est des nations comme des individus. Ce genre d'optimisme n'est exprimé nulle part, mais est sous-entendu dans toute cette partie de l'œuvre de Leech. Si elle contient une part de flatterie, elle en contient une de vérité; si l'intention est trop bénigne, le coup de crayon est réaliste et nous avons là, en somme, au point de vue de la physionomie et du costume, une collection intéressante, exacte et presque complète des types contemporains et d'une société qui, je me hâte de le dire, valait mieux à ce moment du siècle qu'à tout autre.

LÀ FONDATION DU « PUNCH n. 261

Parodiste excessif, à Tantithèse excentrique, peintre de mœurs discret, exact, mais peu profond, John Leech a été, avant tout, un journaliste comique. Il a ainsi, définitivement, fait de la caricature une arme do parti, montré & ses rivaux comme à ses successeurs qu'un leader politique (c'est ainsi qu'on nomme les premiers articles d'un grand journal) peut se dessiner aussi bien que s'écrire. Veut-on un exemple de la façon dont Leech traduit l'argument en image? Il s'agissait de tancer les chefs du parti libéral qui déclamaient contre les progrès du Saint-Siège et qui, en même temps, prêtaient les mains à la reconstitution de la hiérarchie catholique en Angleterre. L'artiste représente lord John Russell sous la forme d'un petit gamin qui écrit sur le mur avec un morceau de craie ou de charbon : c  bas le papel » et qui s'empresse de détaler, pendant que le pape en personne, armé d'une pince-monseigneur sur laquelle on lit « archevêché » (le futur archevêché dont Wiseman fut le premier titulaire et dont le cardinal Vaughan est aujourd'hui investi), force paisiblement la porte de Westminster. Autre exemple. C'est pendant la guerre de Crimée. Dans le public, on disait que les généraux étaient trop vieux, qu'ils rêvaient bien moins des succès militaires que de grasses retraites. Vous reconnaissez la mauvaise humeur d'un peuple orgueilleux qui non seulement n'admet pas la défaite mais n'entend pas attendre trop longtemps la victoire et s'en prend à tout le monde, excepté à lui-même et aux circonstances, des délais et des obstacles placés sur sa route. Leech exploite ce mécontentement en représentant une vieille cuisinière sans place qui s'offre pour remplir le poste vacant de feld-maréchal :

« Désire de bons gages. Ne Uent pas à la gloire. » L'épigramme porte, elle est concise et piquante; mais devons-nous en faire honneur à Tartiste ou à Thumouriste? Lorsque Ton nous dit que Leech a eu une influence sur la rédaction du Punch en dehors de sa collaboration artistique, nous le croyons aisément. Mais cette influence ne ressemble en rien à celle qu'exerçait Rowlandson sur un docile écrivain ou à celle que Gruikshank prétendait s'arroger auprès de Dickens et d'Ainsworth ; c'est l'influence du journaliste sur son journal, la part d'action qui revient à tout homme d'esprit et de talent dans une campagne collective où son amour-propre est engagé et où l'esprit et le talent sont nécessaires. D'instinct, il subordonnait sa pensée à la polémique générale du Punch et aux besoins de la situation. Suivant la métaphore qu'il a lui-môme choisie et dessinée, il faisait sa partie dans un orchestre. Or, quel est le mérite suprême d'un orchestre? Est-ce la maestria des solistes, ou n'est-ce pas, plutôt, la perfection de l'ensemble?

La satire de John Leech, un peu émoussée lorsqu'elle s'adresse aux compatriotes de l'artiste, retrouve sa pointe blessante lorsque ses victimes sont des étrangers ou dos hommes qui sont seulement & moitié Anglais. Thackeray, dans un article où il recommandait Leech à la sympathie du public, n'oubliait pas do mentionner, parmi ses principaux titres, qu'il avait vigoureusement attaqué les Irlandais, les Juifs et les Français. Ont voit que la tendance à dénier aux Juifs leur place dans les nationalités modernes n'est pas d'hier et que des hommes réputés intelligents ont sacriGé, comme la canaille parisienne, à cette idée

barbare. Quant aux Français, les dessins satiriques qu'ils ont inspirés à John Leech ont beaucoup contribué à sa popularité. M. Everitt assure ses lecteurs que Fartistc anglais avait étudié de plus près et plus consciencieusement les mœurs et les types do la France que les caricaturistes français n'ont jamais étudié les types et les mœurs de leurs voisins d'Outre- Manche. Il en conclut que les Français de Leech doivent être et sont, en effet, plus finement tracés, plus vrais, plus variés et plus amusants que les Anglais de Daumier ou de Bertall, de Cham ou de Gavarni. Je crois qu'il a raison en ce qui touche la satire morale, soit sociale, soit individuelle. En politique l'artiste est égaré par son animosité. Il a traîné dans la boue avec une impartialité féroce les différents régimes qui se sont succédé en France de son temps, Louis-Philippe, la Révolution do 48, Napoléon III, et je me demande ce que penseraient les Anglais d'un de nos caricaturistes qui traiterait aujourd'hui leur roi comme John Leech a traité nos souverains.

Il a deux caricatures sur le 2 décembre : l'une, simplement lugubre, l'autre, plus gaie mais pas beaucoup plus ingénieuse. Dans la première nous voyons la France étendue à terre, meurtrie et garrottée. Une sentinelle, auprès d'elle, croise la baïonnette pour l'empêcher de se relever si la fantaisie lui en prenait. Au-dessous on lit ces mots : « La France est tranquille ! D La seconde caricature est une réminiscence d'un des tableaux du Raké's Progress. Un tailleur prend mesure au futur empereur de son nouveau costume pendant que la France lui amène sa fille, la Liberté, qu'elle lui reproche amèrement d'avoir séduite et trompée. Le nouveau Rakewell est aussi insensible

que rancien aux menaces de la mère et aux jérémiades de la fille. L'intendant voleur de Hogarth est remplacé par un prêtre qui plonge impudemment la main dans un plateau rempli de pièces d'or. C'est de cette façon que le caricaturiste anglais symbolise Talliance du clergé et du pouvoir en 1852.

Tout cela était prévu, mais ce qui étonne davantage, c'est de voir l'insulte se faire encore plus blessante et encore plus grossière après que l'Empire a été accepté par la France et par l'Europe, après que l'empereur a été l'hôte de Buckingham Palace et de Windsor. John Leech s'est montré presque aussi dur envers le neveu, sûr et fidèle allié de TAngleterre, que l'avaient été Gillray, Rowlandson et Cruikshank envers l'oncle, un irréconciliable et mortel ennemi. Vers la fin de sa vie, — ceci me semble un vilain trait, — il se rendit à Biarritz, s'attacha aux pas de sa victime qui ne s'en doutait guère, cherchant à découvrir un tic inaperçu, un ridicule ou une infirmité dont il pût rajeunir des farces usées.

Garderons -nous rancune au caricaturiste? Le mépris, que Renan recommandait à notre hygiène morale et qui est, en effet, salubre et tonique, comme tous les amers, est chose précieuse et ne doit pas être prodigué. Soyons ménagers de notre mépris comme de notre admiration. Réservons-le, par exemple, dans ce cas, à un lord Palmerston, qui injuriait l'empereur en plein Parlement pour plaire à certains groupes électoraux et lui expédiait en même temps un messager secret pour lui demander pardon et l'assurer de son dévouement. Méprisons, surtout, un ICinglake qui usa sa vie à préparer, sous le nom menteur Ôl' Histoire de la Guerre de Crimée^ un long et veni-

meux libelle contre la France et son souverain et qui, par un surcroit de lâcheté, le publia quand la France était vaincue et le souverain exilé. Pardonnons au moqueur de profession qui déjeunait d'un sarcasme et dînait d'une calomnie. Son rôle de caricaturiste était de chercher le petit côté des grandes choses et le côté bouflbn des choses sérieuses; son rôle de journaliste était de combattre éternellement les mômes hommes même quand ils avaient raison, même quand ils faisaient le bien : deux raisons pour se tromper, alors qu'une seule eût suffi.

John Leech était hanté parle souvenir de Hogarth; il était dévoré du désir de donner, lui aussi, à ses cartoons une forme artistique, une vie durable. Tout se prêta à l'exécution de ce désir. Mark Lemon inventa un procédé minutieux, qui permit de grandir et de transporter sur une toile les contours de ces dessins parus dans le Punch pendant vingt ans. Leech remplit de couleur ces contours et on nous apprend que Millais, son ami, guida sa main novice et maladroite. Dans ces conditions quelle part reste à l'originalité personnelle de l'artiste? Il serait difficile de le dire. Le succès fut grand et complet, comme l'avait été l'échec du pauvre vieux Cruikshank en pareille circonstance. Â peu de temps de là, Leech mourait, ftgé de quarante-sept ans, en plein succès. La bouteille de sangsues ^ qui lui servait de signature avait paru pour la dernière fois dans le Punch.

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