‹ La caricature en AngleterreChapitre 8 sur 16 · HOGARTH RT LA POLITIQUE · texte numérisé non relu

HOGARTH RT LA POLITIQUE

peu d'ennemis, parce que le public refusait de se passionner pour les misérables querelles de personnes alors en jeu dans les combats parlementaires. En 1745, Hogarth avait irrité le roi en caricaturant ses grenadiers dans sa fameuse Marche sur Finchley; mais le roi avait pardonné puisque, peu d'années après, Tartistc coupable devenait son peintre ordinaire. ËnGn, il s'était fait applaudir do tous les partis et de toutes les classes en chatouillant Tamourpropre national par des dessins patriotiques et satiriques contre la Franco et les Français.

Cette animosité est toute naturelle. Les Anglais étaient alors nos ennemis acharnés. Depuis la ligue d'Augsbourg jusqu'aux traités de 1815, on compte, entre les deux pays, sept grandes guerres qui donnent ensemble un formidable total de plus de cinquante années d'hostilités ouvertes. Los paix ne sont que des trôves; toutes sont suivies d'un redoublement de haine. L'Anglais n'est jamais satisfait des traités que signe pour lui son gouvernement. Vainqueur, il est insatiable d'avantages; vaincu, il voudrait combattre encore. De là une mauvaise humeur qui va croissant jusqu'à ce qu'une nouvelle guerre éclate. En attendant, on emploie les loisirs d'une paix forcée à calomnier, à couvrir de ridicule les ennemis do la veille et du lendemain : il est si doux de pouvoir mépriser ce qu*on déteste I

Les échantillons de notre nation que les Anglais avaient constamment sous les yeux n'étaient point faits, il faut en convenir, pour leur en inspirer le respect. Il y avait alors à Londres deux colonies françaises parfaitement distinctes, habitant deux quartiers séparés, Spitalfields et la « petite France ».

Spitalfields, c'était le quartier huguenot, peuplé par les proscrits de 1685, un petit monde à part, une ville de province d'il y a deux cents ans, transportée au milieu de Londres avec ses prétentions de castes, ses rivalités de toilettes, sa froide étiquette et ses vices cachés. Le dimanche, après TofCce, on échangeait force révérences et quelques œillades, en promenant par la main des enfants tellement parés que les pauvres petits êtres n'avaient plus la liberté de leurs mouvements. Qu'on ne croie pas qu'en ce moment nous nous éloignions de Hogarth : nous n'en avons jamais été plus près, car c'est d'après lui que je trace ce tableau peu favorable. Du moins, à Spitalfields, règne le travail. La a petite France » ne connaît que la paresse et les métiers inavouables. Le matin, on voit paraître aux lucarnes des greniers de Leicester Fields, de Govent Garden, de Greek Street, de Castle Street, des figures hâves et pointues, coiffées d'un bonnet rouge; leurs mentons bleus et leurs joues creuses accusent un jeûne de vingtquatre heures et une barbe de trois jours. Ce sont des aventuriers français fraîchement débarqués et qui n'ont pas encore eu le temps de s'engraisser aux dépens d'Albion. Les jours de fête, ces mêmes personnages se pavaneront sur le Mail, riant très fort et parlant très haut; ils porteront des perruques énormes, des manchettes exorbitantes et l'épée en verrouil. De quoi vivent ces gens? On peut répondre d'un mot : ils vivent des vices de la classe riche.

Ainsi nous étions déjà les corrupteurs de T Europe. Une caricature contemporaine de Hogarth symbolise la France sous la forme d'une femme légère; elle tire de son sac toutes les séductions dont elle dispose,

HOGARTH ET LA POLITIQUE. i03

des baladines, des joueurs de flûte et de violon, des valets de chambre, des coiffeurs et des cuisiniers. C'est surtout sur le chapitre de la cuisine que les Anglais étaient nos tributaires et désespéraient d'apprendre à se passer de nous. Le duc de Newcastle avait un cuisinier français presque aussi fameux en son temps que Taillevant ou Vatel, Sophie ou Trompette. Au commencement de la guerre de la succession d'Autriche, on expulsa nos compatriotes et le chef de Newcastle faillit partager leur sort. Une caricature montre le duc tendant les bras vers son ami : <c Si tu t'en vas, s'écrie-i-il, je mourrai de faim! » Comme lui, toute l'aristocratie frémissait à l'idée d'être coupée de Paris et de Versailles, privée de ses communications avec les modèles du bon ton, avec les marchandes de gants, de plumes, de poudre et de corsets, avec les virtuoses de la coiffure et les dieux du fourneau. « Périssent plutôt les colonies américaines! Que sont quelques millions d'acres de terres incultes et glacées au prix de toutes les choses délicieuses que Paris nous envoie? » Une gravure de 1756 représente Mme Britannia fagotée à la française; Newcastle avec ses acolytes, Fox, Anson, Hardwickc, préside à cette toilette exotique sous le costume d'une soubrette : « Mais je no puis pas remuer les bras! s'écrie Britannia. — Madame ne peut pas remuer les bras! riposte l'impertinente femme de chambre. Et pourquoi donc madame remuerait-elle les bras, puisque madame n'a rien à faire ? »

Outre le valet de chambre et le tailleur, le parfumeur et le cuisinier, un article d'importation française, également très recherché, était « l'abbé ». Sans

regarder à la différence de religion, — si tant est que « l'abbé » en eût une, — on le chargeait d^accompagner dans son tour d*Europe un jeune homme riche, dont Téducation, en apparence terminée, n'avait plus que ce complément à recevoir. Le fils d'une fruitière de la rue Saint- Antoine ou d'un portefaix du port Saint-Nicolas, élevé par charité dans un collège de jésuites ou d'oratoriens, après avoir eu sa tragédie refusée ou sifflée au Théâtre-Français, venait enseigner le a je ne sçays quoy » de la politesse et de l'élégance à un rustre de haute naissance, dont il devenait le gouverneur et l'esclave. On appelait cet abbé d'un nom significatif, un gardeur d'ours. Le jeune homme, vraie brute démuselée, se ruait à travers tous les plaisirs de la France et de l'Italie, y entraînant avec lui son cornac. Mais c'est à nos danseuses qu'était réservé l'accueil le plus enthousiaste. Dans un dessin que j'ai sous les yeux, une dame de haut rang reçoit dans ses bras une artiste française pendant qu'un nègre à turban se moque de cette effusion d'amitié. À cet engouement des hautes classes correspondait un sentiment tout opposé, mais aussi vif chez les classes inférieures, et ce sentiment s'exaspéra aux approches de la guerre de 1756. Garrick, alors directeur de Drury Lane, en fit la désagréable expérience. Il avait préparé à grands frais une pièce à spectacle où figuraient des danseuses parisiennes. Le parterre les hua et les loges prirent leur défense. Un jour que la canaille était en nombre, elle eut le dessus. Boiseries, lustres, décorations, elle détruisit tout ce qu'elle pouvait détruire et ne laissa subsister de Drury Lane que les quatre murs. Ce fut la première victoire des Anglais dans la guerre de Sept ans.

Page 1