UNE LUTTE
C'était une femme de vingt-deux ans, pleine de grâces extérieures, de charme , desprit. Je l'aimais avec passion et je m'en croyais haï. Je ne sais comment nous nous étions rencontrés , mais des que je l'eus vue, son souvenir me domina : elle était la réalité de mes chimères. J'avais lu dans son regard des années de bonheur, si elle voulait me les accorder. Il me fallait d'elle un jour , un moment , un mot ; elle me refusa tout avec la sécheresse de l'indifférence ; elle a fait de moi un monstre, quand elle aurait pu lier à la sienne une vie heureuse et enviée. Pour elle , j'ai commis un crime ; et pour elle , j'aurais voulu de la gloire. Quand j'étais près d'elle , dominé par l'attrait tout puissant de sa beauté, de son àme , je me croyais heureux. Il y avait dans l'expression de ses yeux , dans l'indécision de ses paroles, quelque chose que je ne pouvais méconnaître — c'était de l'entraînement: parfois elle y cédait. Puis, l'instant d'après, elle évitait de me répondre, ses yeux se détournaient ou n'exprimaient plus rien ; elle était froide : alors elle voyait son devoir, elle l'écoutait. Ces incertitudes me soutenaient quand j'étais absent; je repassais dans mon esprit tout ce qui pouvait me donner de l'espoir, j'étudiais son caractère pour que le mien s'y pliât ; j'attendais tout du temps, et... le temps a tout détruit.
Elle avait un vieux mari à qui elle rendait les soins d'une fille. Long-temps je les vis ensemble, sans que ce vieillard m'inspirât la plus
légère jalousie. Mais un jour quel souvenir! O supplice qui me
donna des sëntimens de haine !
Jusqu'à ce jour, Anna m'était apparue commeune jeune fille vivant sous les yeux d'un père. C'était son innocence plutôt que sa vertu que j'avais respectée, redoutant pour elle ce feu des passions qui dévore. Le calme doit être le bonheur pour un cœur de femme, et je n'osais troubler le sien.
Un jour nous étions tous trois, elle se leva pour traverser la chambre, et passa entre nous. Le contact de sa robe m'émut fortement ; je sentis qu'on pouvait s'apercevoir de mon trouble , et , pour le déguiser , je me cachai le visage dans les mains.
Quand je dévoilai ma figure et que je revis Anna , elle était encore près de moi -, mais M. de L. l'avait rapproebée de lui . et la tenait par la taille. Alors, je me levai, elle rougit, se dégagea en souriant et détourna son regard , comme si le mien l'eût embarrassée. ïl y avait là bien de l'éloquence , bien de l'expression; mais j'étais incapable de raisonner. Avant de sortir, son mari s'arrêta devant moi. - — ■Vous êtes jeune, me dit-il, vous avez sans doute une maîtresse qui vous aime, vous vous marierez, vous aurez une femme qui vous aimera : je vous souhaite tout le bonheur que j'ai trouvé.
Pour toute réponse, je m'éloignai de M. de L. , et m'approchai d'Anna. Je ne sais ce que j'allais lui dire, mais heureusement je suivis la direction de son regard et je fus maîtrisé. Frappé sans doute de ma brusquerie, M. dcL. s'était arrêté près de la porte, et nous contemplait avec un étonnement interrogateur. Peut-être dans cet instant a-t-il conçu ce vague pressentiment qui crie intérieurement... : Malheur! et fait entendre à notre âme, comme à nos oreilles, le bruit confus des voix qui annoncent un désastre ; peut-être le bonheur dont il venait de se vanter , fût-il troublé dès-lors , car son visage devint sombre, et il disparut.
Je m'approchai de madame de L.
— Je suis bouleversé, lui dis-je ; je puis l'avoir laissé paraître,
s. Vous pouviez m'éviter le mal que vous
mais la faute en est à vous, m'avez fait
Elle me répondit avec une froideur, avec un sang-froid qui achevèrent de m'égarer, et elle finit par me dire qu'elle ne me verrait plus.
Mais je ne sais à ces paroles quelle frénésie s'empara de moi ; je m'emportai comme si j'en avais eu le plus léger droit, et je la menaçai de la perdre dans le monde par des calomnies.
Elle ne fut pas ébranlée.
— Vous serez à moi , lui dis-je ; vous ne serez plus à lui — surtout. Je vous forcerai à me suivre.
— Après ?.... Que ferez-vous de moi? dit-elîe , avec un calme effrayant.
— Ce que je ferai !...
Je m'avançai vers elle en grinçant des dents , et lui jetant un regard qui lui fit tourner les yeux vers le ciel :
— Je vous tuerai !.... lui dis-je.
Quand je me levai, ma voix tremblait de colère ; en l'approchant... c'était de crainte. Son visage ne montrait aucune altération, sa respiration n'était pas agitée , elle était imposante.
— Alors, vous serez mon bon ange!... dit-elle.
Cette douceur me toucha. Je fus honteux de mon emportement, je voulus en obtenir le pardon; elle me répondit avec une expression de dédain qui me rendit toute ma rage. En la quittant je lui dis à demi-voix :
— Quand il vous arrivera un malheur dont la source vous sera cachée... ne cherchez pas? pensez à moi.
Oh ! cela est infâme ! mais dans ce moment je parlais du fond du cœur, il était plein de haine.
Le lendemain se passa sans me donner de calme. J'étais fou. Ces mots que j'avais prononcés revenaient toujours à mon esprit : — Vous serez à moi; vous ne serez plus à lui.
Poussé par je ne sais quelle fatalité, je retournai vers cette maison, quoique j'eusse juré de n'y jamais rentrer. Il était onze heures du soir. Anna venait de se retirer dans son appartement. J'y pénétrai sans être vu. Je nesais ce que je voulais. Pouvais-je même l'emmener?
Je n'y songeais pas ; je ne cherchais rien. J'entendis un pas, je reconnus le sien. Mon premier mouvement fut de me cacher, et je me mis derrière une porte. Alors seulement il se fit jour dans mes idées ; je sentis l'odieux de ma conduite. Ma jalousie, mon égoïste amour furent oubliés. Je ne vis plus que le malheur que je pouvais attirer sur Anna, et j'aurais voulu au prix de ma vie être loin d'elle.
Au même moment d'autres pas se firent entendre. M. de L. entra. Il prit des livres et allait se retirer, lorsque mon ombre projetée sur le mur l'obligea de regarder avec attention. Sa main s'avançait pour terrasser un homme qui en eût voulu à sa vie, quand dans cet homme !... il me reconnut... Moi !...
Sa main retomba et il éclata en invectives. Sa voix excita en moi une rage dont je ne fus plus le maître.
■ — Du bruit!... pensai-je, il va la perdre.
Alors, je le regardai comme responsable de ce qui allait arriver. Il était pâle , ses lèvres tremblaient, il fixa Anna : — Malheureuse!... dit-il.
— Taisez-vous, m'écriai-je, ne l'insultez pas.
Il voulait, le pauvre vieillard , secouer la force de ma main qui lui retenait le bras.
■ — Monsieur, dit-il en me regardant d'un œil jeune de colère, entre nous ce sera plus tard!... — Mais elle, je ne la souffrirai plus chez moi. Qu'elle parle à l'heure même!... — Quelle retourne dans sa famille!...
— De l'éclat ! vous n'en ferez pas ! vous le jurerez sur l'honneur ?... lui répondis-je. — Vous m'entendrez... vous me croirez.
— Je n'entends rien! j'ai prononcé, laissez-moi. Sortez, — ou j'appelle.
i^BHHi^B^HwHMinninoHBB&Bl
si
£*fi
mtcaUne it/owsut/
///-/-?///■ Été- Û&i/miSc- //
UtJfe-sftévklfâi
$autai&u&.