‹ La Caricature, journal fondé et dirigéChapitre 18 sur 113 · UNE LUTTE · texte numérisé non relu

UNE LUTTE

C'était une femme de vingt-deux ans, pleine de gr&ces extérieures, de charme , d'esprit. Je l'aimais avec passion et je m'en croyais haï. Je ne sais comment nous nous étions rencontrés, mais dès que je l'eus vue, son souvenir me domina : elle était la réalité de mes chimères. J'avais lu dans son regard des années de bonheur, si elle voulait me les accorder. Il me fallait d'elle un jour , un moment , un mot -, elle me refusa tout avec la sécheresse de l'indifférence ; elle a fait de moi un monstre , quand elle aurait pu lier à la sienne une vie heureuse et enviée. Pour elle , j'ai commis un crime ; et pour elle , j'aurais voulu de la gloire. Quand j'étais près d'elle , dominé par l'attrait tout puissant de sa beauté, de son âme, je me croyais heureux. Il y avait dans l'expression de ses yeux, dans l'indécision de ses paroles, quelque chose que je ne pouvais méconnaître.... c'était de l'entraînement 5 parfois elle y cédait. Puis, l'instant d'après, clic évitait de me répondre, ses yeux se détournaient ou n'exprimaient plus rien -, elle était froide : alors elle voyait son devoir, elle 1 écoutait. Ces incertitudes me soutenaient quand j'étais absent ; je repassais dans mon esprit tout ce qui pouvait me donner de l'espoir, j'étudiais son caractère pour que le mien s'y pliât ; j'attendais tout du temps, et... le temps a tout détruit.

Elle avait un vieux mari à qui elle rendait les soins d'une fille. Long-temps je les vis ensemble, sans que ce vieillard m'inspirât la plus

légère jalousie. Mais un jour quel souvenir! O supplice qui me

donna des sentimens de haine!

Jusqu'à ce jour , Anna m'était apparue comme une jeune fille vivant sous les yeux d'un père. C'était son innocence plutôt que sa vertu que j'avais respectée, redoutant pour elle ce feu des passions qui dévore. Le. calme doit être le bonheur pour un cœur de femme , et je n'osais troubler le sien.

Un jour nous étions tous trois, elle se leva pour traverser la chambre, et passa entre nous. Le contact de sa robe m'émut fortement ; je sentis qu'on pouvait s'apercevoir de mon trouble , et , pour le déguiser , je me cachai le visage dans les mains.

Quand je dévoilai ma ligure et que je revis Anna . elle élait encore près de moi ; mais M. de L. l'avait rapprochée de lui , et la tenait par la taille. Alors, je me levai, elle rougit, se dégagea en souriant et détourna son regard , comme si le mien l'eût embarrassée. 1\ y avait la bien de l'éloquence , bien de l'expression; mais j'étais incapable de raisonner. Avant de sortir, son mari s'arrêta devant moi. - — Vous êtes jeune , me dit-il, vous avez sans doute une maîtresse qui vous aime, vous vous marierez, vous aurez une femme qui vous aimera : je vous souhaite tout le bonheur que j'ai trouvé.

Pour toute réponse, je m'éloignai de M. de L. , et m'approchai d'Anna. Je ne sais ce que j'allais lui dire, mais heureusement je suivis la direction de son regard et je fus maîtrisé. Frappé sans doute de ma brusquerie, M. deL. s'était arrêté près de la porte , et nous contemplait avec un étonnement interrogateur. Peut-être dans cet instant a-t-il conçu ce vague pressentiment qui crie intérieurement.., : Malheur! et fait entendre à notre âme, comme à nos oreilles, le bruit confus des voix qui annoncent un désastre ; peut-être le bonheur dont il venait de se vanter , fût-il troublé dès-lors, car son visage devint sombre, et il disparut.

Je m'approchai de madame de L.

— Je suis bouleversé, lui dis-je; je puis l'avoir laissé paraître,

mais la faute en est à vous. Vous pouviez inéviter le mal que vous m'avez fait

Elle me répondit avec une froideur, avec un s>ang-froid qui achevèrent de m'égarer, et elle finit par me dire qu'elle ne me verrait plus.

Mais je ne sais à ces paroles quelle frénésie s'empara de moi-, je m'emportai comme si j'en avais eu le plus léger droit, et je la menaçai de la perdre dans le monde par des calomnies.

Elle ne fut pas ébranlée.

— Vous serez à moi , lui dis-je ; vous ne serez plus à lui — surtout. Je vous forcerai à me suivre.

— Après ?.... Que ferez-vous de moi? dit-elle, avec un calme effrayant.

— Ce que je ferai ! . . .

Je m'avançai vers elle en grinçant des dents, et lui jetant un regard qui lui fit tourner les yeux vers le ciel :

— Je vous tuerai!.... lui dis-je.

Quand je me levai, ma voix tremblait de colère; en l'approchant... c'était de crainte. Son visage ne montrait aucune altération, sa respiration n'était pas agitée, elle était imposante.

— 'Alors , vous serez mon bon ange!... dit-elle.

Cette douceur me toucha. Je fus honteux de mon emportement , je voulus en obtenir le pardon ; elle me répondit avec une expression de dédain qui me rendit toute ma rage. En la quittant je lui dis à demi-voix :

— Quand il vous arrivera un malheur dont la source vous sera cachée... ne cherchez pas? pensez à moi.

Oh! cela est infâme! mais dans ce moment je parlais du fond du cœur, il était plein de haine.

Le lendemain se passa sans me donner de calme. J'étais fou. Ces mots que j'avais prononces revenaient toujours à mon esprit : ■ — Vous serez à moi, vous ne serez plus à lui.

Poussé par je ne sais quelle fatalité, je retournai vers cette maison, quoique j'eusse juré de n'y jamais rentrer. Il était onze heures du soir. Anna venait de se retirer dans sou appartement. J'y pénétrai sans être vu. Je nesais ce que je voulais. Pouvais-je même l'emmener?

Je n'y songeais pas ; je ne cherchais rien. J'entendis un pas , je reconnus le sien. Mon premier mouvement fut de me cacher, et je me mis derrière une porte. Alors seulement il se fit jour dans mes idées ; je sentis l'odieux de ma conduite. Ma jalousie, mon égoïste amour furent oubliés. Je ne vis plus que le malheur que je pouvais attirer sur Anna, et j'aurais voulu au prix de ma vie être loin d'elle.

Au même moment d'autres pas se firent entendre. M. de L. entra. Il prit des livres et allait se retirer, lorsque mon ombre projetée sur le mur l'obligea de regarder avec attention. Sa main s'avançait pour terrasser un homme qui en eût voulu à sa vie, quand dans cet homme !... il me reconnut... Moi !...

Sa main retomba et il éclata en invectives. Sa voix excita en moi une rage dont je ne fus plus le maître.

— Du bruit!... pensai-je, il va la perdre.

Alors, je le regardai comme responsable de ce qui allait arriver. Il était pâle, ses lèvres tremblaient, il fixa Anna : — Malheureuse!... dit-il.

— Taisez-vous, m'écriai-je, ne l'insultez pas.

Il voulait, le pauvre vieillard , secouer la force de ma main qui lui retenait le bras.

• — Monsieur, dit-il en me regardant d'un œil jeune de colère, entre nous ce sera plus tard !... — Mais elle, je ne ta souffrirai plus chez moi. Qu'elle parte à l'heure même!... — Quelle retourne dans sa famille!...

— De l'éclat! vous n'en ferez pas ! vous le jurerez sur l'honneur?... lui répondis-je. — Vous m'entendrez... vous me croirez.

— Je n'entends rien ! j'ai prononcé, laissez-moi. Sortez, — ou j'appelle.

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— Je vous suis.

A ce moment, mon sang bouillait avec tant dé violence, que j'avais peine a me soutenir. J'étais porté à un degré de fureur auquel l'homme ne se connaît pins.

Un mot de mépris adressé par M. de L. à sa femme acheva de troub) v nia raison.

Te me jetai sur lui comme un insensé. Nous n'avions d'armes que n< re seule force. Il gémissait et se défendait faiblement. Nous n'étions en , icmis que depu.s un instant , et — pour terminer cette haine — i! fa ut notre vie à l'un des deux. A lui, peut-être la vengeance eût se ....mais, comme il était attaqué, il cherchait à se défendre. C'est lui (oui, c'est lui, j'ai besoin de le croire) qui se dirigera vers la fenêtre. Je mon éloignais, et ses efforts m'en rapprochaient toujours Jetais jeune, fort... Il était vieux et faible, ia fenêtre était basse... 11 cherchait a m entraîner... Je résistai... Nous nous séparâmes... J'entendis le poids de son corps sur le pavé...

Je demeurai glacé d'horreur. Je tombai sur une chaise, incapable d aller au secours de cet homme, et oubliant de m'éloigner indifférent même sur le sort d'Anna que je ne voyais pas près de moi. J'étais seul , tout ce qui m'entourait me faisait peur. Je regardais mes mains croyant que j'allais les trouver tachées de sang. J'entendis du brait.

En quittant la chambre , je rencontrai madame de L... Elle ignorait ce ou, s'était passé. Je me jetai à ses genoux et je la conjurai de me dire un mot de pardon.

Elle se méprit sur le sens de mes paroles , regarda vivement du côté de la porte, et me fit signe de me taire; puis serrant avee tendresse mes deux mains dans les siennes , elle pencha sa tète vers moi et une larme tomba sur ma joue.

— Nous ne nous verrons donc plus? dit-elle. J'étais hors d'état de lui répondre.

: Cette parole d'amour près du cadavre de ma victime, cet aveu que jontenais au moment, où Anna allait me haïr, quand je devenais un assassin, me semblait un sacrilège. Lorsque je la vis pris d'entrer dans la chambre que je quittais, je retrouvai des forces pour l'en cmpécher.

— Qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle. Je veux voir. Je me mis devant elle.

-Voua n'entrerez pas!.... -par pitié pour moi - pour von,même.

A ces mots elle jeta un cri , me repoussa avec violence, et entra maigre moi. Elle alla se jeter à genoux , en se cachant le visage dans les mains, comme une enfant près de qui la foudre viendrait d'édater.

Elle releva les yeux et les promena dans la chambre, craignant de les arrêter sur un objet effrayant. Je m'approchai d'elle.

-Je dois vous quitter!.... lui dis-je. Si l'on me vovait ici, vous sortez compromise...

Elle se leva précipitamment, disant des mots sans suite , pleurant. . JbJlc me faisait pitié.

J'allais partir.

Mie s'approcha de moi , et dit d'un air égaré, d'une voix sourde : | — Ou uonc?...

Je la crus folle. Je montrai la fenêtre, et un froid glacial courut dans mes veines.

Elle s'éloigna de la croisée comme d'un brasier; son regard m'effraya. Elle perdit la force de pleurer; ses sanglots la suffoquèrent

Je ne pouvais me résoudre à laisser seule, dans un pareil moment une femme jeune craintive ; mais ma raison revenait à la pensée dû danger qui pouvait 1 atteindre. Son honneur, sa vie même, j'avais lout compromis, car nous étions seuls ensemble. Mon sang se <dacait

-Il faut de la fermeté, lui dis-je. Appelez, soyez effrayée!....' Di es q„ ,1 est tombe, dues ce que vous voudrez, mais sauvez-vous de I honte, sauvez-vous de la mort.

Je m'élançai hors de l'appartement, hors de la maison. C'est ainsi que je m elo.gnai d'Anna ! Tels furent et le mot d'amour que je désirais , et le moment d'union que je rêvais.

ornions"8 U mém°ire' ~S<WS à jamais par un souvenir d'exé- Le lendemain je partis de Paris , pour ne pas avoir à écouter avec

trente InT6 reC"S C° 'nalheUr' d°nt le P°ids m'a fait vieux à Lorsque je revins, on avait cessé de s'en occuper. Les amis de madame de L... parlaient de son entrée à la Visitation.

-On croyait alors quelle n'y passerait que le temps de son deuil-

mais elle y mourut après un court novieial '

Le Comte Alex, de B....

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