VENGEANCE D'ARTISTE
C'était un artiste ; il avait une figure originale, des manières peutêtre un peu vives , mais franches ; il aimait avec ivresse et bonne foi....
Elle, elle appartenait à une famille honorable. C'était une de ces jeunes filles qui parlent bien, dansent avec goût, savent toucher du piano , s'habiller gracieusement et prendre des airs de tête qui ne se prennent et ne réussissent qu'à Paris.
A Paris seulement, vous rencontrez de ces figures féminines, blanches, éclatantes aux flambeaux, de ces cheveux crêpés clair qui encadrent ce visage virginal sous lequel un observateur devine que se cache une corruption profonde.
Quand, en présence de la famille, un soir, après dîner, en riant, et du consentement d'une mère, vieille et astucieuse, Clara eut échangé sa bague de jeune fille contre un portrait, quelqu'aquarelle que lui donna David , ils devinrent amants. Alors si l'artiste entrait Clara souriait, elle allait à lui , lui tendait la main ; et seuls souvent ,' sur un canapé, au moment ou les étrangers étaient dans le salon , eux dans le boudoir, plus d'une fois la jeune fille, la reine des salons 1 idole de la mode, la riche héritière, laissa prendre plus d'un baiser au pauvre mais célèbre artiste. Ivre, bouillant, ses lèvres ne restèrent pas toujours sur le chaste terrain des joues décentes et rosesc étaient deux êtres passionnés.
Un soir au bal, David vit sa prétendue dansant avec un lord un jeune homme bien cravaté, froid, long, guindé, vicomte, cinquante fois millionnaire.
— Elle ! elle ! elle ! se dit-il en s'apercevant qu'elle souriait de la
bouche, des yeux, et qu'elle avait un plaisir dont il n'était pas la source.
Il se coula le long des froides et vieilles douairières, rangées en tapisserie , et parvint auprès de Clara au moment où, répondant à une interrogation de Danby, elle disait , en parlant de David. ■
— Mais il m'amuse —
Elle se retourna et ne rougit pas. L'artiste lui lança un regard, elle le soutint. Il voulut parler, elle s'élança pour figurer en entraînant milord Danby.
David sortit ; il marcha long-temps dans les rues sombres, sales et désertes. Il était onze heures. Alors Mangin n'avait pas attenté à la propriété la plus sacrée. Il n'avait pas encore ordonné à la Vénus patentée de rester dans ses entresols obscurs, dans ses mansardes silencieuses. Or, l'artiste arrivé au sein de ce cloaque infect, nommé Cloître Saint-Honoré, avisa les pieds les plus blancs , la jupe la plus propres, des souliers les plus eoquets qui se fussent offerts à ses regards pendant toute la soirée. Cette honnête personne ne trompait pas , elle ! Elle vous donnait de l'amour avec la plus sévère de toutes les probités , et jamais épicier consciencieux n'avait pesé si consciencieusement une livre de sucre, qu'elle une heure de volupté.
L'artiste se trouva dans une chambre dont rien ne peut rendre l'horreur. Devant un foyer froid , sur une chaise sale , il foulait un carreau humide , et il contemplait le visage plombé de la dernière , de la plus infâme de toutes les créatures humaines. — C'était l'amant. La beauté du cloître, vierge de la soirée, car elle pouvait dire le mot de Titus, jouait avec son parapluie sans être étonnée de faire rencontrer deux hommes dans cette chambre encyclopédique. L'amant avait des taches de sang sur les mains et s'essuyait.
L'artiste jeta un regard de plaisir sur le couple odieux.
— Voici vingt francs, leur dit-il , en jetant une pièce d'or sur une table dégoûtante.
Ils ouvrirent de grands yeux.
— Dites que vous méprisez Clara de Montbrun en l'invectivant de vos plus sales injures.
Alors ces deux êtres commencèrent le plus effroyable duo qui jamais ait retenti sous les voûtes du monastère dont celte maison avait jadis fait partie , et l'artiste écoutait avec volupté — puis, il sortit.
Henri B...
Charge*,