LA PIECE NOUVELLE ET LE DEBUT
Un foyer d'acteurs dans un théâtre de Paris. Le premier plan est animé par quatre figures vivantes, dont un mâle et trois femelles.
Suit leur signalement :
Le Maie a nom Lebel, sujet précieux de 5 pieds it ponces, avec un nez proportionné, renommé pour la beauté de son coude-pied. 11 eut jadis une vogue colossale dans le rôle du petit page de Figaro. M. Lebel n'est pas de ces artistes pétris de sottise et d'amour-propre qui mendient l'éloge sous les dehors imposteurs d'une modestie menteuse. M. Lebel convient franchement qu'il a, lui Lebel, de l'originalité, du mordant, de la verve, du naturel, etc., etc., etc.... Moi, j'aime M. Lebel.
i'c Femelle^ Mlle Dejazon. — Actrice diaphane, impalpable, mais non imperméable , favorisée de 3 pieds de haut sur un pouce de circonférence. Elle est enrôlée pour les reines , les impératrices , les sultanes et généralement toutes les belles femmes quelconques. — Mile Dejazon est douée d'une sensibilité exquise, elle sue d'un rien et l'eau-de-vie l'incommode... 6 bienfaits de l'éducation... M. le directeur a des bontés pour elle.
a* Femelle , Mlle Adeline. — Joue les ingénues et aime à folâtrer. — Elle a eu i5 ans sous le Directoire, aujourd'hui elle en a io, et elle dit en soupirant : Dieu! comme on vieillit ï Tous les journaux assurent qu'elle promet de faire une charmante actrice en étudiant encore quelques années. Mais la petite Adeline étudier!! Pest! ! Elle étudiera plus tard , laissez-îà , elle veut jouer; elle est d'une gaité" étourdissante, elle chiffonne les cravates des messieurs, elle leur pince les joues , elle leur lire les moustaches et puis elle rit aux éclats , puis ensuite elle boude.... puis elle casse son peigne, elle effeuille des roses, et puis elle rit, elle rit toujours... Dieux ! qu'elle est enfant ! —
3e Femelle, Mlle Sophie Be'ranger. — Débutante , elle a plusieurs vices essentiels tels que 18 ans, des yeux bleus , des cheveux noirs, une peau blanche, une petite bouche , un très-petit pied, etc..... Mlle Sophie rougit quand les messieurs la regardent, elle baisse les yeux. C'est une fille sans usage. Elle ne sort qu'avec sa mère! C'est une petite sotte. Elle n'a pas voulu embrasser le jeune premier à la répétition... Je hais Mlle Sophie.
M. Lebel (à Mlles Dejazon et Adeline).
Bonjour, mes anges ( il essaie de pincer gracieusement la taille de Mlle Dejazon qui fuit et s'évapore sous sa main en fredonnant un juron moral.)
Mlle Dejazon : d'un ton aigrement noble : — Allons, pas de bêtise ■ on ne touche pas, à bas les pattes.
M. Lebel persiste en pirouettant gracieusement sur son coude-pied.
Mlle Dejazon : Mais laissez-moi donc, vous me sciez.
Mlle Adeline ( en brodant ) : C'est vrai , que ces hommes sont embêtant (riant; : mauvais sujet , finissez donc. Elle lui tire les cheveux en folâtrant.
Lebel à Mlle Dejazon : C'est sans doute le début de ce soir qui nous donne de l'humeur.
M. Dejazon : Oh bien! par exemple, ça n'en vaut pas la peine.
Lebel : Vous croyez ; elle obtiendra pourtant un joli succès la jolie petite....
Mlle Adeline : JN'est-ce pas une horreur de !a part d'un directeur de sacrifier les premiers talens à une petite mijaurée sans usaee , qui ne sait pas dire deux.
Mlle DejazoTi : Et qui rougit devant les hommes.
Bille Adeline : Et qui ne sait pas s'habiller.
Mlle Dejazon : Et qui veut paraître novice.
Mlle Adeline : Ça crie vengeance.
Mlle Dejazon : Il faut la faire tomber : Conspirons !
Mlle Adeline: Oh oui! j'aime tant à conspirer! je n'ai fait qu<;cela cet hiver avec M. Jules.
Mlle Dejazon, en minaudant gracieusement : — M. Lebel voulezvous conspirer avec nous... Vous serez bien gentil.
Mlle Adeline (lui saute au cou et lui dénoue sa cravate) : Oh oui, vous serez bien mignon.
Lebel , reniflant la volupté : Allons, méchante, je le veux bien. U
US
qu'elle ne s'en relèvera
éponds
■vous promets de la faire tomber de telle face jamais.... Mais c'est à une condition.
Les deux dames à-la-fois : Oh! dites , dites laquelle ?
Lebel, à demi-voix à- Mlle Dejazon : Vous savez que j'ai une lettre de change à acquitter après-demain ! Si vous vouliez , votre agent de change pourrait solder ; et puis mon manteau qui est chez notre tante ! !
Ça coûterait si peu de chose Vous n'auriez qu'à.... (Il lui parle à
l'oreille.)
Mlle Dejazon: (souriant)... Allons espiègle, on ne peut rien vous refuser, c'est convenu.... Mais comment allez-vous vous y prendre.
Lebel : Mesdames, cela me regarde, laissez-moi faire, je de tout et vous rirez bien (il se sauve. )
Mlle Adeline : Que diable va-t-il faire ?
Mlle Dejazon : Je n'en sais rien , mais je suis sûr qu'il réussira : cette pauvre petite Sophie , comme elle va pleurnicher. Ah ! ah ! ah ! ma foi tant pis, elle le mérite bien.
Mlle Adeline : Aussi , pourquoi vient-elle sur nos brisées. ' Le lendemain de celte touchante scène d'intérieur on lisait dans tous les journaux :
« La débutante, a obtenu un succès complet, et M. Lebel a été sif- » fié , M. Lebel a été hué , M. Lebel a été conspué ; c'est qu'au milieu » de la pièce nouvelle, et pour dépayser la débutante, M. Lebel » srat avisé de débiter une tirade du Mariage de Figaro , M. Lebel » s'est mis à jouer le rôle du petit page, et le public a accueilli avec » des haros l'espièglerie de M. Lebel. »
O malheureux Lebel! recueillir de buées, perdre les bonnes grâces du public, la confiance de ces demoiselles, ton manteau, ton argent, ta réputation; friser Saint-Pélagie , et tout cela dans une soirée ! !
ALriîED CoLDRErx.