LA COUR DES MESSAGERIES ROYALES
C'était un de ces voyageurs incommodes et peu sociaux, qui sont dans une voiture comme un pourceau résigné que l'on mène les pattes liées au marche voisin. Ils commencent par s'emparer de toute leur place légale , grognent un peu , et finissent par s'endormir sans aucun respect humain.
H. Balzac.
De tous les endroits publics ouverts au besoin , à l'inoccupation ou à l'observation des Parisiens, il en est peu qui présentent une plus grande variété de situations et de détails que la cour des Messageries royales, vaste théâtre de tous les genres d'émotions, de toutes sortes de sensibilités , de scènes tout à-la-fois intéressantes, bizarres et fantasques.
Dès le matin, l'on voit arriver par toutes les issues un grand nombre d'amis du voyageur matinal, qui, après avoir passé une partie delà nuit à fermer ses malles, a succombéau sommeil qu'il avait bravé jusque là, et auquel d'agréables songes font oublier l'heure du départ.
Ses parens arrivent à leur tour avec des yeux tout gonflés par l'envie de dormir, et qui , faute de sommeil , ne demandent qu'à pleurer. Les femmes, toujours sensibles, ont négligé les toilettes pour arriver plutôt; les amis sincères, tristes et silencieux, se promènent en songeant à leurs affaires, et toutes ces différentes raisons tiennent éloignés les uns des autres des gens tous venus pour le même objet.
Cependant le temps s'écoule , la cour s'emplit , les chevaux arrivent, les postillons jurent , les ballots sont pesés : l'activité qui rèp-ne distrait toutes les rêveries , alors on se reconnaît , on se salue, on entre en conversation , on se fait mutuellement part du regret qu'on éprouve du départ d'un ami dont on énumère toutes les qualités, et le voyageur attendu n'arrive pas. — On le remarque, mais qu'y faire ? — Une dame propose d'envoyer chez lui , parce qu'elle pense bien que personne ne l'engagera à y aller elle-même. — . Tout le monde convient que c'est ce qu'il y a de mieux à faire, mais personne n'y va. — D'ailleurs il y a encore cinq minutes , il va sans doute arriver, et l'on reprend la conversation.
Sept heures sonnent : le postillon enfourche son grand cheval, un gros homme sort du bureau , la liste des voyageurs en main , et le cri fatal : en 'voilure à la bouche. A ces mots , toutes conversations raisonnables cessent ; de tous les coins de la cour on s'élance sur la voiture-, on se presse, on se pousse, on l'entoure; on dirait que tout le monde veut l'envahir et personne n'y entre. Déjà on a appelé trois individus, et le premier est encore balolté entre les embrassemens inconsolables. On ne peut plus se séparer, on a l'air attaché l'un à l'autre , la douleur, la confusion engendrent les méprises , les femmes jolies sont plus souvent ou mieux embrassées. Enfin , on monte les portières se ferment et les adieux continuent toujours : les uns crient comme des noyés sans pouvoir se faire entendre, d'autres se parlent des yeux et se comprennent mieux. Le coup de fouet du départ retentit, accompagné des cri? glapissans de Bon voyage l adieu ! merci! La maison roulante s'ébranle lourdement, disparaît, et avec elle la foule des âmes sensibles.
Alors, les amis du retardataire qui sont venus pour pleurer aussi , sont fort mécontens. Ils restent seuls de celte quantité de personnes qui les entouraient tout à l'heure ; ils s'indignent de la négligence insouciante du cher ami : on avait fait son éloge à l'unanimité, maintenant commence le chapitre des défauts Mais le voilà qui arrive.
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Trop peu d'amis l'attendaient déjà, une douzaine le suit encore. Il surt tout haletant, embarrassé d'un pesant carrick, un sac de nuit d'âne main, un porte- manteau de l'autre : aussitôt on s'élance vers lui, on lui saute au cou, on lui dit en l'embrassant tendrement que
hvoiture est partie Alors il jure, il tempête, repousse toute ca-
nse, brusque toute affection et monte précipitament dans un cabriolet qui lui promet de ratraper la diligence. C'est ainsi qu'il quitte taie troupe d'amis dont il n'a pas partagé l'émotion qu'ils venaient prar éprouver, et eux se retirent contrariés de ce qu'il ne s'est pas kfé plus matin pour consacrer à l'amitié les quatre minutes de rite» réservées aux doux épanchemens d'une sensibilité gesticulaire.
Voilà le riche parti , il n'a pas fait attention à l'empressement affalé de ses parasites où de ses débiteurs. C'est fâcheux pour eux. Mais itmarquons, pour ce nouveau départ, les adieux modestes et attenèissansde l'humble cultivateur, entouré de sa femme, de sa fille et lie son fidèle chien. Ici , point de cris, point d'exclamations, toute la unabilité de cette scène touchante est concentrée , et par là , plus ex- «wtive encore. Une larme vient mouiller la paupière de ce père bien m. Il a embrassé sa femme et sa fille chéries , déjà la voiture qui lemporte est bien loin , et les yeux fixés à terre , toujours à la même place, elles n'ont point encore songé à se consoler mutuellement.
Point d'apparence de prochain départ et la cour est encore pleine. tyie font donc tous ces gens, le nez en l'air et en si grand nombre ? -Ib attendent. — C'est encore bien pis qu'auparavant. Là chacun ■;t poussé un peu par curiosité , un peu par l'envie de revoir quel- :j'iiii absent depuis long-temps , par le besoin de savoir d'où il vient , Uilva, ce qu'il compte faire, et surtout par le désir de lui donner une preuve d'amitié sincère , en étant un des premiers pendus à un cou.
Mais l'ardeur des chevaux ne répond point à l'anxiété de toutes ces Iverses impatiences. Enfin, un roulement sourd, accompagné de ÎKaissemens , se fait entendre; alors, toute la population attendante l'élance sur la diligence, l'accompagne en sautillant jusqu'au lieu où idle s'arrête , pénètre des yeux dans tous les recoins, en obstrue les (portières , en arrache et s'en dispute les voyageurs. Les trois quarts mmoinsde ceux qui se pressent si fort, le font inutilement ; ce n'est point la voiture qu'ils désirent, mais comme ils n'en sont convaincus mie plus tard , ils restent en place entre les attendans et les attendus , coudoyés, heurtés, poussés et témoins d'une joie qu'ils ne partagent point. Impossible de faire un pas, on s'embrasse, on se questionne de touscô- ■ tàians répondre nulle part, et la foule ne se détache enfin de la voiture dont on dirait qu'elle fait partie, que quand quelque malle tomi bée de l'impériale , vient troubler la commune joie et éclaircir les rangs des obstruans. Alors on va à l'écart , c'est-à-dire au milieu de la cour. Là on respire , on s'embrasse encore , on pleure de rechef, on questionne toujours. Mais les élans de l'amitié sont troublés de nounu : cinq chevaux d'une autre diligence arrivent au grand trot, qui renversent et culbutent tout ceux que l'émotion a empêchés d'entenkkgare! blasphémateur d'un postillon courroucé. Pour le coup, k feule effrayée, et déjà bien moindre, se réfugie le long des murs et «disperse en autant de groupes qu'il y a de voyageurs débarqués. Utfiacres et les citadines en débarrassent la cour peu à peu , et bienè d'autre» scènes vont remplacer celles-ci.
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