UNE CHARGE DE DRAGONS
La vie que mènent les officiers , dans certaines garnisons de province , est aussi uniforme que possible. Un café qu'ils adoptent devient leur rendez-vous ordinaire pour les soirées. Tout bourgeois y est fort mal reçu et devient pour ainsi dire la victime de quelque plaisanterie. On y passe en revue les personnes de la ville , on médit des femmes que quelques indiscrets nomment au risque de les compromettre ; à part cela , l'ennui y est complet et la monotomie parfaite. C'était précisément l'état dans lequel étaient les officiers tenant garnison à Carcassonne , lorsqu'un deux, Renaud, sous-lieutenant, entra un matin au café avec un petit monsieur, porteur d'un gros nez et d'un énorme ventre , le tout monté sur des jambes courtes et enveloppé dans un bizarre costume de voyage. Ils s'assirent , et le petit homme demanda gravement au garçon deux tasses de café. Deux ou trois officiers qui se trouvaient là , commençaient déjà à rire entre eux de la tournure toute bourgeoise du pékin , — puisqu'à en croire M. Dupin , on appelait ainsi, avant la révolution , tout citoyen sans colbak.
— Je suis sûr que j'ai vu Monsieur à Pontoise, dit Rouzé, l'un deux , en s'avançant vers la table où étaient assis les deux arrivans. — Non , Monsieur, non pas à Pontoise, répondit Durandin (c'était le nom du petit bon homme) , en souriant d'un air fort satisfait , si j'ai eu l'honneur d'être vu par Monsieur, ce ne peut être qu'à Gisors que je quitte pour la première fois de ma vie , continua-t-il en poussant un soupir. — Parbleu , c'est cela , à Gisors , où diable ai-je été dire à Pontoise , certainement c'est à Gisors : je me souviens bien de la figure de Monsieur , il a une de ces figures qu'on n'oublie pas. — Vous êtes bien bon , Monsieur, dit Durandin en se levant pendant que Rouzé se retournait pour rire. — Rouzé, dit Renaud, je dois te prévenir que Monsieur est un de mes amis nouvellement arrivé de Gisors, qu'il m'est recommandé, et je te prie de finir tes mauvaises plaisanteries , car l'insulter c'est me blesser aussi. — Mauvaises plaisanteries n'est pas le mot , mon cher l'emporté , j'ai vu Monsieur à Gisors , et je veux embrasser une vieille connaissance : en disant cela, Rouzé serrait Durandin à l'étouffer; enfin, il le lâche rouge comme une écrevisse cuite, en se sentant rudement poussé par Renaud avec qui il se dispute , pendant qu'un autre officier s'avance vers Durandin , qui était tombé sur un tabouret et répétait en se tàtant les côtes': diable d'homme, je suis sûr que j'en ai au moins une ou deux de brisées, pourquoi suis-je venu à Carcassonne ? Le militaire lui assure que Rouzé s'amuse à ses dépens , et qu'il doit en demander raison. Oui , certainement , reprend Durandin , parce qu'on a vu les gens à Gisors, — bien jolie petite ville du reste , — est-ce une raison pour les serrer à les étouffer ; s'il n'eu a pas d'autre à donner, ce n'est pas la peine de lui en demander. — Monsieur td*demande raison d'une pareille conduite , crie l'officier en courant à Rouzé , et tu ne peux t'y refuser. — Qu'elle est votre arme , Monsieur ? dit Rouzé, se tournant aussitôt vers Durandin , que Renaud regardait tout étonné de voir faire une pareille proposition. — Mon arme?... mais je n'en ai pas, répond Durandin en se tâtant , je n'en ai pas 5 de qu'elle arme Mon sieur veut-il parler ? On lui explique le mot raison qu'il ne comprenait pas du tout techniquement , on lui persuade qu'il est impossible de reculer, que l'honneur de Gisors qu'il représente , se trouve même engagé, et pendant que l'on tient Renaud écarté, on convient de l'heure et du rendez-vous.
Pourquoi suis-je venu à Carcassonne? répétait Durandin , en se promenant auprès des ruines d'une petite cabane sur une pelouse assez étroite , à un quart de lieue de la ville et qui était l'endroit du ren-
dez-vous. Il n arrive pas. Sous prétexte que cela pourrait lui faire tort a son régiment, il n'a voulu aucun témoin et m'a surtout prié de ne pas emmener ce Renaud, qui du reste a l'air assez bon enfant-
mais cependant il est camarade de l'autre; peut-être que Pour!
quoi diable suis-jc venu à Carcassonne ?
Enfin,Rouzé paraît avec d'énormes pistolets qui font un désagréable effet sur son partner. Je suis désolé, Monsieur, d'avoir tant tardé; la nuit approche. —C'est vrai, nous pourrions, si vous vouliez , remettre a demain la partie? dit Durandin enchanté de gagner du temps.-La nuit approche , continue Rouzé, il faut nous dépêcher. En effet la nu.t tombait et le brouillard qui couvrait la ville laissait seulement apercevoir quelques lumières, quand Rouzé tout en disant de se bâter, fut prêt. Durandin n'était pas pressé, et aurait préféré qu'on ne se vit plus du tout , mais son adversaire , s'effacant de son mieux , lui dit , que comme insulté, il devait tirer le premier.
La pulsation archi-précipitée des artères du malheureux Durandin plutôt que l'envie de sedéfaire d'un homme qui en voulait àsa vie lui firent lâcher la détente de l'arme qui tremblait dans sa main , mais le hasard le servit mieux queson adresse, et, le coup parti, Rouzé tomba frappe. — Désolé de son bonheur, en voyant son rival rouler à terre en se débattant, Durandin courut à lui pour lui prodiguer Un peu de liqueur, dont la précaution l'avait faitse munir. Aprèsen avoir humé quelques larges gouttes, le blessé lui dit d'une voix mourante : je suis
m coupable, Monsieur, que je n'ose espérer de vous mon pardon
Ma blessure est mortelle , je le sens.... Mais il me serait bien pénible
de partir sans revoir mes amis.... Si vous pouviez Certainement
brave jeune homme , dit Durandin tout en pleurs, certainement je vais courir les chercher. - Quoi ! pouvez-vous m'abandonne.' dans cet état! Voulez-vous donc, en revenant, ne trouver qu'un cadavre ?
Si .] osais vous prier Peut-être qu'en m'aidant à marcher.... Mais
non , il m'est impossible de faire un pas, je suis trop faible. — Je vais essayer de vous porter, lui dit Durandin, et après bien des efforts pour le charger sur ses épaules, il s'achemina vers la ville en répétant tout bas : pourquoi diable suis-je venu à Carcassonne? Pour mon début, je tue un officier de cavalerie légère, et il est lourd comme un gendarme. C'est qu'en effet, le moribond .était fort pesant, et ses longues jambes éperonnés qui battaient dans celles de Durandin rendaient la marche de celui-ci singulièrement pénible. Après un
court trajet, la fatigue l'obligea à se reposer un instant; mais sur de nouvelles plaintes du blessé dont les convulsions devenaient effrayantes , ille reprit et le porta trente pas plus loin, où il fut encore obligé de le lâcher. Enfin , aptes bien des peines et bien des haltes , ils ne se trouvèrent plus qu'à une petite distance de la ville. Le pauvre Durandin, aussi harassé que sa victime, haletait à faire trembler le feuillage. —Oh ! homme bon , sensible et généreux, dit d'une voix éteinte l'officier de dragons , je ne veux pas abuser plus long-temps de votre vertueux courage; laissez-moi ici, et je crois qu'en courant chercher mes amis , vous arriverez encore avant que mon âme errante sur mes lèvres, se soit envolée. Courez, courez vite, vous les trouverez sans doute au café, et Durandin, déjà en nage, part haletant pour arriver a temps.
Que vais-je leur dire? Se demandait-il, en arpentant les rues de Carcassonne, tenant son ventre et essuyant son front ; que résullerat-il d'un pareil début? Peut-être beaucoup de désagrément pour moi, naturellement si paisible, aussi pourquoi suis-je si adroit! Et surtout pourquoi suis-je venu à Carcassonne?
En disant cela , le malheureux Durandin ouvrait la porte du café , l'œil en larmes et l'air fort centriste , comme doit le paraître tout honnête homme qui vient confessser un homicide. Mais qu'elle fut sa stupéfaction , jugez-en, quand il aperçut devant lui, qui? le mystificateur Rouzé , lequel , après s'être fait porter tout un quart de lieue par l'obligeant Durandin de Gisors, avait gagné plus lestement que lui le café pour l'y recevoir au milieu des éclats de rire de la compagnie.
Eugène Moiusseau.
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