ON IMPORTUN
C'est un vilain être, un être bien désagréable qu'un importun. Depuis que je suis au momie , je me demande chaque jour , avant déjeûner , dans quel but utile le divin créateur de toutes choses a pu créer les serpens à sonnettes, les punaises et les importuns.
L'imporlunité n'est souvent que le résultat des circonstances imprévues par les esprits les plus comme il faut. Ainsi, telle chose ou tel individu charmait hier et déplaît aujourd'hui. Cependant , ni l'une ni l'autre n'ont cessé d'être charmans ; les dispositions appréciantes ont seules changé à leur égard.
N'attaquons donc point l'importun accidentel : tout haïssable qu'il soit , chacun l'a été , l'est ou le sera. C'est tout simple : il faudrait ne rien vouloir , ne rien faire et de tout s'abstenir pour n'être jamais coupable de ce crime de lèze-société. — L'amant trompé est importun pour sa maîtresse , le solliciteur l'est pour le ministre , le créancier pour son débiteur , le malheureux pour le philanthrope, Jean-Peuple pour les gens qu'il a obligés.
Mais il est une classe d'importuns-nés , en fonctions permanentes , plantés à travers le monde comme bâton à travers roue , qu'il est du devoir de la civilisation de ne point épargner.
L'importun est matériel comme chair humaine en lingot. 11 questionne peu , parle beaucoup , articule la sentence , exploite l'emphase et scande chaque phrase par un geste à effet. L'importun a un habit noir , un jabot et des breloques , quelquefois des lunettes , toujours des souliers et un parapluie. Prendre une prise à certains passages d'un discours est pour lui une combinaison oratoire.
. u arrive ordinairement pendant qu'on met le couvert , de façon
à dîner avec vous, ou au moins à vous empêcher de dîner.
ne la concurrence d'un
Bien d'importun , pour un importun , con autre importun.
Comment tolérer froidement de pareilles contrefaçons de l'homme civilisé! Impossible cependant de l'aire une Sainte-Barthélémy d'importuns. Guerre donc a ces parias de la conversation. Que la gaîic la plus vagabonde déroute leurs symétriques discours et qu'au moins leurs travers prétentieux , tournant au profil de la commune joie , récréent ia société qu'ils consternent.
il y a quelques jours , j'arrive dans une maison habituellement très-gaie , 'ornée de quatre jeunes personnes très-rieuses — en ce qu'elles ont de belles dents — et à qui je procure le p'aisir de les faire voir souvent , parce que je suis assez jovial de nature. A mon grand étonnement , le silence le plus parfait régnait dans le salon. Muettes , mes quatre petites amours brodaient tranquillement dans un coin, tandis que la mère soutenait seule à grand' peine la conversation avec un de ces êtres intitulés importuns.
Ma préférence ne fut pas incertaine un moment ; après les saluts d'usage , je fus m'asseoir auprès des charmantes poulettes aux belles dents , tandis que le monsieur reprit gravement le discours qu'il disséquait avant mon arrivée.
Qu'est-il donc survenu de sinistre aujourd'hui , demandai-je à
basse voix? Pourquoi cet air anéanti ? Serait-il arrivé quelque malheur ? M. Fox serait-il malade ?
Oh ! non , Lieu merci , me répondit en souriant Claire aux
blonds cheveux , non ; mais ne voyez-vous pas M. Rignard qui cause avec ma mère ; vuilà deux heures qu'il pérore ; il nous avait presque endormies et je crois qu'il en arrive autant à maman.
, N'est-ce que cela , mes chers petits cœurs ; mais nous allons y
mettre bon ordre. Voulez-vous que nous le renvoyons le plus bonnement du monde ?
Et aussitôt quatre petits oui , bien aigus, bien gentils, m'atlaquant les oreilles , me prouvent que je ferai là quelque chose de fort méritoire.
Alors nous nous rapprochons insensiblement , et je prends part à la conversation pour soulager cette pauvre maman Derbal , sur qui , en effet . le. -oporifisme commençait à opérer. Notre importun, rejetant sur une ondée du mois capricieux où nous sommes l'indiscrétion qui le faisait se trouver là à l'heure du dîner , racontait comment « les toi-
» rens d'une pluie battante frappant les vitreaux de ses appartemens » l'avaient obligé à différer jusque-là la présentation de ses devoirs » respectueux. »
Depuisdeux heures déjà qu'il parlait, le corps droit, le nez en l'air, tenant son chapeau d'une main et son jabot de l'autre, il n'avait pas encore change de position , lorsque, se tournant toujours vers Mme Derbal, il leva enfin une jambe pour vouloir bien la croiser sur l'autre. À ce mouvement , je dis tout bas à mes compagnes silencieuses : « Levezvous donc, mesdemoiselles, M. Rignard qui s'en va , » et déjà j'avais quitté mon siège. Une satisfaction électrique met aussitôt les demoiselles debout, et toutes quatre de faire la révérence à mon importun, toujours assis gravement. Le bruit réveille Mme Derbal ; voyant tout le monde en l'air , elle s'empresse de se mettre sur pied , en bégayant quelques adieux 5 ce peu de mots explique à M. Rignard la cause de cette subite spontanéité : confus de perdre ainsi la parole par un malentendu qu'il ne conçoit pas , il se lève enfin à son tour , l'œil hasard et le teint coloré. Armé déjà de son parapluie et de son chapeau , dans son trouble, il tient encore sa chaise à deux mains, et dans cet équipage , il se retire à reculons , sans pouvoir prononcer un mot , et sans non plus que tout le comique de cette scène permette aux demoiselles de la maison de faire autre chose que l'accompagner en souriant.
Tout allait fort bien ainsi. M' applaudissant de mon joli stratagème, j'avais fait une pirouette, et devant la glace je réparais le désordre de mes cheveux. Tout-à-coup, j'entends derrière moi un bruit effroyable, suivi de cris perçans. Un saut de surprise faillit me faire briser place, pendule et candélabres, et en me retournant, je vois M. Rignard étendu sur le dos, un guéridon et son cabaret sur le ventre, avec accompagnement de chaise, parapluie, perruque et chapeau par terre à ses côtés, tandis que M. Fox effrayé lui luttine agréablement les oreilles.
Marchant toujours à reculons, suivi de tout son attirail, troublé par la honte, aveuglé par la rougeur, il était ainsi arrivé dans sa retraite au milieu du salon, et là une vigoureuse révérence à la Rignard avait renversé importun , chaise , chapeau, guéridon, perruque et cabaret. El h s dames de s'écrier, et moi d'appeler à tout rompre, et gens d'accourir et chien d'aboyer.
M. Rignard était rageur, et dans sa colère il se vengeait sur Fox qui lui rendait force coups de dents.
A ce douloureux spectacle, les dames se remirent à jeter les hauts cris, et moi de faire chorus, tandis que les valets riaient à bien gagner leurs gages- C'était un vacarme à ne rien entendre, véritable scène de cabaret, et si Ton ne m'avait pas vu, j'aurais volontiers renversé lit , commode et secrétaire pour augmenter la fête.
Enfin, on sépare les deux combaltans, on relève le guéridon , ou ramasse les débris du cabaret et on en congédie la plus grosse pièce. Le calme un peu rétabli , on se réjouit de ce que l'importun ne reviendrait plus pour 11e point réparer par quelque cadeau le désastre de cette malheureuse séance, et moi, bonne âme, s'il eu fût uneques, j'assure que si les importuns étaient tous aussi aimables que le voluptueux Rignard, je rechercherais volontiers leur société.
Alfred Cou DREUX.
M. Aubert s'apprêtait à publier une collection de sujets piquans, destinés à faire ressortir les contrastes et les oppositions qui se présentent à chaque instant de la vie. Ces changement à vue* rentrant dans le domaine qu'exploite la Ga.iuca.ture, les propriétaires de ce journal ont obtenu de M. Albert le droit de donner à leurs souscrip-
n Panorama dramatique , Théâtre clés changemens à vue , contrastes et oppositions de la vie. 12 feuilles donnant 'ils. sujets. Prix : 18 fr. — Les abonnés de la Caricature qui adresseront à M. Aubert un bon de cette somme sur la poste, recevront la collection franc de port.
leurs un dessin choisi dans cette collection, comme ils l'avaient déjà fait pour les portes et fenêtres, c'est-à-dire, avant que celte publication fût connue dans le commerce, et quelle ait été polluée par les plagiaires.
Ils sont heureux de pouvoir joindre à cette nouveauté une lithographie de Charlet, dont la naïveté d'idée et d'exécution fait l'un des plus heureux traits qu'ait jamais enfantés le crayon de ce grand maître ès-nature.
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