‹ La Caricature, journal fondé et dirigéChapitre 79 sur 113 · UNS NDIT DE MA VI · texte numérisé non relu

UNS NDIT DE MA VI

Dnnnez-moi seulement un clair de lune, un grand uuaes et un étang, et j'aurai de fa poésie, non plein mon encrier, mais plein Tàrne.

A. Addibem.

Je hais les hommes, parce que je les sais médians.

Je crains les femmes, parce que toutes ont l'abord suave comme la seule que je n'ai point fui, — et celle-là m'a trompé!

Je hais le jour, parce qu'incessamment il ramène sous mes veux ces objets de mon aversion; mais j'aime la nuit, la nuit calme ou orageuse: — calme, personne ne voit mon extase; orageuse, personne ne rit de ma terreur.

Je supporte donc le jour comme un combat inévitable dont la nuit est le repos. — JNon ce repos brut et insensible, comme celui de tous les êtres; mais un délassement bienfaisant, une volupté contemplative, un charme connu de moi seul.

J'ai parcouru toutes les routes, étudié tous les sites. Car je me suis assis sur des pics gigantesques, j'ai rêvé sur les torrens et sur les abîmes, j'ai parcouru des forêts vierges, gravi des monts infréquenlés;je me suis balancé sur des précipices sans bord et sur des cascades écumantes, j'ai analysé bien des nuages , admiré bien des ciels, et cependant la nature toujours changeante dans ses aspects variés , n'a offert nulle part le même spectacle à mes opiniâtres investigations.

Quel est le fruitde la civilisation qui récompense d'un pareil charme l'esprit blasé de ses troupeaux de victimes.

Que dejours maudits! — Moi, une seule nuit de ma vie m'a laissé un souvenir pénible.

De retour de mes courses lointaines, je venais de rentrer en France, et j'avais fait halle quelque temps dans une des riantes vallées qui bordent le Rhône. Suivant ma nature subversive, je venais fidèlement admirer ces rivages pittoresques, seulement quand les ombres nocturnes les enveloppaient de leurs mystérieux contours, et je fuyais dans ma retraite sitôt après avoir salué d'une pensée religieuse l'apparition si imposante d'un premier rayon du soleil.

C'était par une belle nuit d'automne. L'air était pur et muet. La

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lune, brillanle, se balançait en reine au milieu de quelques nuages , derrière lesquels elle demeurait par instans pour reparaître avec plus d'éclat et improviser sur la terre les fantastiques effets de sa vive clarté.

Je m'assis sur un petit tertre de gazon.

— Heureux , puisque j'étais seul , je jouissais délicieusement de ma vie isolée au milieu des hommes. Je pensais à ma religion , à moi , à mes affections égoïstes , au bonheur que je m'étais créé , enfin au singulier sort, qui, m'ayant jeté orphelin sur la terre , me faisait vivre toujours orphelin.

Plusieurs fois déjà l'ombre d'un peuplier, rapidement projeté devant moi par les jeux capricieux de la lune , avait interrompu le cours de me* rêveries. — De semblables accidens étaient le terme ordinaire de mes douces méditations. — Il y a du délice dans l'angoisse enfantée par une fausse terreur: je recueillis donc une idée sinistre dont j'épuisai tout l'horrible en lui appliquant les formes bizarres et gigantesques que les nuages dessinent aux regards.

Effrayé moi-même par mon imagination , je baissai les yeux vers ia

terre pour arrêter un long frisson qui m'enveloppait déjà Je jetai

un cri : —

Un homme, debout et immobile devant moi, me fixait de la puissance d'un regard qui n'avait rien d'humain.

— Est-ce que tu souffres aussi , toi ? me demande le vieillard d'une voix douce, — ■ car, la première surprise passée, je vis un vieux et inoffensif débris d'homme, contre lequel paraissaient s'être brisés de vïolens revers. Une tête nue et d'une incroyable expression sortait seule, imposante, d'un long amas de lambeaux.

— Que me veux-tu, lui dis-je?

— Je veux prier, répondit le vieux homme. Tu es assis sur le tombeau de mon fils, et j'attends que tu achèves la prière pour pleurer où il repose.

Saisi de vénération , je quittai ma place aussitôt.

— Veux-tu pleurer avec moi? me demanda le vieillard en me fixant d'un regard suppliant. Cela fera du bien à mon pauvre enfant. — 11 ne connaît pas ma voix. — Ils l'ont enseveli sans que jamais je l'aie vu. — Prie aujourd'hui pour moi. — Puis, éclatant tout à coup d'un affreux rire, le vieux homme se mit à agiter ses baillons en signe de joie.

11 était fou.

Je reculai épouvanté; mais son air redevenant suppliant, je demeurai immobile, soumis involontairement à la magique influence qu'exerçait sur moi mon étrange compagnon. — Alors il s'approcha. Sa main décharnée s'appesantit sur ma tête et caressa l'une après l'autre les boucles de mes cheveux.

C'eût été un spectacle bien amusant pour les humains que de voir ainsi, dans cène effrayante nuit, entourés d'ombre et de silence, deux de leurs semblables se déballant sous les angoisses des deux maux les plus terribles : — la folie et la peur.

— Voilà comme il serait, disait le vieillard avec des larmes , en considérant mou être tremblant. — De noirs cheveux, — un beau front, — l'honneur de sa famille... ■ — Et ils l'ont tué, tué sans que j'aie pu pardonner son existence par les caresses d'un vieux père. — Viens prier, viens, me dit en m'enlraînant le vieillard qui sanglottait. Je fis quelques pas, et mon corps ayant fléchi , je tombai à genoux près de lui.

Alors la douceur du repos, après de longs efforts, vint engourdir tous mes membres, le bruit monotone des prières basses du vieillard m'assoupirent, je fermai les yeux, je m'endormis profondément.

Quand je m'éveillai, il faisait graud jour : mon premier mouvement fut une curiosité vive pour mon compagnon. Je regardais à mes côtés, il n'y était plus. — J'appelai, point de réponse. — . Je le cherchai jusqu'à la nuit; la nuit suivante je ne quittai point le tertre ; — aucun vestige.

Cependant ce n'était point un rêve. Le souvenir des plus violentes émotions me rappelait chacune des circonstances de notre entrevue. Je questionnai aux alentours sur le vieillard de la vallée, sur la tombe de son enfant ; personne ne parut me comprendre. — J'insistai , on me rit au nez.

Pendant un long séjour, je revins chaque nuit questionner le tertre mystérieux; jamais je ne pus obtenir le moindre éclaircissement à ce sujet.

Depuis, j'ai raconté cette singulière aventure à quelques personnes.

Un jour, une lettre anonyme m'annonça que le vieillard était mon père.

Ainsi , je dois ma naissance à une série de crimes, ou l'avis anonyme est une atroce lâcheté.

Et quand on pense que l'un ou l'autre cas est une des habitudes de l'humanité !'... — ■ horreur!

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