LA PROCESSION DO DIABLE
Décidément le gouvernement n'aime pas à rire. Si nous le représentons en enfant (et nous avons signé son extrait de naissance il y a neuf mois ), ce gros bonhomme de ministère se fâche ; si nous en faisons un vieillard, il se prend pour un moribond ; si nous le peignons en homme fluet, il prétend qu'il est fort.... Enfin l'interprétation judiciaire est si cruelle pour nous autres , pauvres artistes , qu'en ce moment , nous n'osons pas nous moucher dans nos ateliers , de peur d'être accusés d'avoir fait quelque pamphlet nasal contre le statu quo dont le tempérament frêle a horreur du bruit et des émeutes.
Nous sommes donc forcés , et c'est vraiment chose triste pour des gens dont tout l'esprit est dans un coup de crayon ! nous sommes forcés de donner à nos lecteurs , aux passans et à la justice , un commentaire préalable en forme de justification sur nos moindres plaisanteries. N'est-il pas horrible de mettre nous-mêmes des morceaux de plomb sur les dentelles de nos artistes afin que le vent glacial de la judicature ne les emporte pas dans son greffe ?
•Ainsi mes amis, n'allez pas voir dans cette dame, entre les orteils de laquelle passe toute une armée , une satire contre la dissolution de la chambre, ou contre la fécondité maternelle.... Eh non! Prenez le sens le plus favorable au pauvre caricaturiste... cela ne ressemble-t-il pas plutôt à la légitimité avec ses nuées de cosaques ?. . .
Ce pauvre diable qui porte sa femme sur ses épaules est tout bonnement une image prise dans \a physiologie du Mariage et non pas une allégorie au peuple fatigué par la politique.
Cette autre femme mise sur le feu dans, une cornue et qu'un honnête homme s'amuse à distiller pour en adoucir l'essence... Ah! nous vous en supplions, n'allez pas y voir une promesse royale! S'il ne
sort du bec de la machine que des — put! paf! p
f! pif! ft! st! picht — flac! baond! n'est-ce pas une vieille plaisanterie rajeunie sur les méchantes femmes dont nous ne pouvons rien tirer.
En honneur , le squelette à cheval sur un balai est un honnête squelette sans intention malévole , c'est une croquade dont vous ne trouverez le modèle ni à la cour, ni en boutique , ni dans les rues , ni dans les revues. — S'il a un schakot de garde national.... En vérité, l'artiste aura trouvé qu'il y a de bons diables dans le régiment du prince de la Moscowa.
Quant à cette ravissante diablesse qui trotte menu à travers le vélin, avec sa bonne au côté, sa queue en trompette... elle représente uniquement la prostitution des rues et non pas celle des salons et des ministères.
Oui, monsieur... tout cela est fort innucent, mais nierez-vous
que ces deux hommes s'amusant à la raquette avec une femme pour volant ne soient M. Sébastiani et M. d'Appony se jouant de la Pologne ou de la France... Et tous ces malheureux tirant le diable par la queue , n'est-ce pas une insulte faite au temps présent, à la misère publique!.. Ah! ah! vous calomniez le gouvernement du Roi, car nous sommes si heureux que vingt mille francs enlrent tous les dimanches dans la caisse de l'Opéra pour Paganini...
Et ce gros diable , horriblement cornu , à cheval avec un petit bonhomme, n'est-ce pas l'instruction publique?
, , Eh! madame, la police; d'abord si nous allons à l'Opéra nous
nourrir de son, cela ne prouve guère pour notre bonheur?.... Mais, à ce compte , nous ne saurions rien faire , car vous verrez une atteinte à la morale publique et religieuse dans ces saintes filles qui vont à l'église avec le diable entre les jambes, une dérision du catholicisme dans ce chanoine qui porte un pendu en haut d'une pique...
Mais quand , dans ce Chinois à ventre rebondi , nous nous serions un peu moqué des gros trailemens donnés au clergé qui nous coûte 43 millions pour des paroles en l'air, tandis que notre marine est à sec... ; quand nous vous aurions montré combien les décorations rapetissent les hommes , et quand la procession du diable serait une amère dérision de tous les abus qui nous rongent, à commencer par cette camarilla de canards, donteechar tiré par une femme est entouré?... où serait le mal?
Quant;, moi, je m'attendais si peu à rencontrer celte verve de plaisanterie railleuse chez l'artiste dont le crayon spirituel et fashioniiable rend s, admirablement bien fair parisien , la femme parisienne le bonnet parisien , la société parisienne dans les ravissans dessins de la Mode, que je crierai : — Vive Gavarnîl.... comme le gamin sortant de voir l'Empereur, crie : — Vive M. Adolphe Franconil...