OPINION DE MON EPICIER
J'ai prodigieusement de révérence pour l'Épicier , homme intègre, qui pèse également dans sa balance à canelle le mérite d'un discours de la Chambre, ou d'un pas de la Taglioni.
Aussi, quand, hier matin, je fus arraché à mes rêveries poétiques par mon épicier, qui venait m'emprunier un à-compte sur quelques livres de bougies qucje lui dois, je ramenai la questionsur la situation des choses : je tenais à connaître l'opinion de celui chez qui je puise mes lumières.
Son raisonnement fut simple et clair.
L'épicier maudit la stagnation des affaires, le superflu de population , parce que chaque jour voit s'ouvrir un nouveau magasin d'épiceries; la concurrence écrase , et, avant peu , tous les Parisiens devenant épiciers, on conçoit aisément que le nombre des consommateurs diminuera d'autant.
Croyant comprendre, je parlai du grand remède, fort à la mode aujourd'hui, parce qu'il est un problème, • — de la guerre enfin.
A cette proposition , l'épicier se récria plus haut que si je lui eusse proposé une réduction de 5 pour ioo sur mon mémoire.
Son second raisonnement fut encore plus simple et plus clair que le premier.
L'épicier maudit la guerre, parce que, pendant que le citoyen déjeune d'un feu de file ou soupe d'un boulet de canon, moka, sucre et vanille restent en montre, et alors l'épicier, inactif , en est réduit au rôle désastreux d'ornement de comptoir.
Cette fois, je feignis de comprendre, ensuite je consultai l'épicier
sur la meilleure forme de gouvernement pour remédier à ce double
préjudice.
Et, avec tout l'aplomb d'un homme qui fait un cornet, l'épicier
demanda une république, sans guerre, ni privilèges, où tous les
citoyens soient parfaitement égaux et extrêmement libres, — excepté
de se faire épiciers.
Alfred Coudreux.
Sautâmes