LONG-CHAMPS
Un beau matin , Isabelle, sœur de Saint-Louis, se réveilla avec la fantaisie d'être agréable à Dieu ou au clergé , — ce qui en ce temps-là était absolument la même chose, — et elle voulut fonder une maison religieuse. Indécise si ce devait être un couvent ou un hôpital, elle consulta Héincric, chancelier de Notre-Dame de Paris. Le saint homme lui représenta qu'un hôpital ne serait utile qu'à secourir des malheureux, tandis qu'un couvent n'étant d'aucune espèce d'utilité quelconque, la fondation d'une abbaye serait bien plus agréable à Dieu.
i — Ce, judicieusement décidé, le roi Saint-Louis préleva 3o,ooo b>
vres sur les hab.tan.de Paris pour l'agrément de sa sœur, après quoi celle-c, fonda , en t26o, sur la rive droite de la Seine , dans le premier repli que forme la rivière, le couvent de Long-Champs, lequel, vu son luxe et sa magnificence, porta d'abord le nom S Abbaye de Thumthte Notre-Dame. Sans doute le seigneur Hémerie fut aussi pour quelque chose dans le choix d'un nom si bien appliqué
En bonne justice humaine, les Parisiens qui avaient fourni les do.ooo livres avaient bien quelques droits aux faveurs du ciel: mais histoire ne dit rien à cet égard , au lieu qu'elle nous apprend qu'Isabelle mourut en „&,, au couvent de Long. Champs en grande odeur de sainteté. Béatifiée en ,5,., puis déterrée et enchàs'ée en .637 ses reloues opérèrent d'incroyables miracles : l'abbaye acquit une immense célébrité. ^
Un jour le roi Philippe-le-Long, venu pour visiter sa fille Blanche retirée a Long-Champs, y fut attaqué d'une violente dyssenterie et de la fièvre quarte. Aussitôt les moines de St-Denis, bien aises probablement de fa.reconna.ssanceavecles nonnes, arrivèrent en procession et p.eds nus, fa.re toucher au monarque un vrai morceau de la vraie cro.x, un clou qu, avait servi à crucifier le Filsde Dieu ou d'un autre et une ma.n de Saint-Simon, qui, comme on sait, était manchot. Le m.racle opéra. An lieu de mourir de vieillesse, Philippe-le-Lonç mourut de la colique dans la maison de Long-Champs
Long-temps cette abbaye fut un pèlerinage où l'on «rendait de eûtes parts. Mais bientôt le prétexte religieux donna lieu aux scènes les plus scandaleuses; un édit défendit ce rendez-vous dans l'intérêt des mœurs.
Pendant les dernières années du règne de Louis XVI , la défense était tombée en désuétude, ainsi que beaucoup d'autres choses, et Long-Champs eta.t devenu le lieu des promenades les plus brillantes Les mercred., jeudi et vendred, de la semaine sainte, la longue avenue des Champs Elysees, ainsi que le chemin conduisan.au; ruines du couvent, étaient couver.sd'une foule de promeneurs qui étalaient a 1 envi toutes les r.ehesses du luxe e. de la coquetterie. Les étrangers eux-mêmes et surtout les Anglais venaient, ces jours-là, disputer de magnificence avec les Français. Quelques-uns poussèrent l'ostentation jusquase fa.re tramer par des chevaux ferrés d'argent, dans des voilures a roues garnies de même métal.
C'est à cette époque que M. le comte d'Artois, aujourd'hui rentier aHoly-Rood ruina assez d'usuriers pour fournira la Duthé un équipage orne de dorures et de pierreries. Sur le point de faire une malade de la colère d être écrasée dans son luxe royal par le luxe d'une comedtenne Ma ne-Antoinette menaça de réclusion la Duthé si elle para.ssa.t a Long-Champs. Elle n'y parut pas.
Méchamment détruite avec les autres établissemens religieux à l'époque de la première révolution , l'abbaye cessa , jusqu'au Consulat,
autels le, em!,e™ du l»-; ™» «P-nd Bonaparte eut relevé le autels elle attira de nouveau tout ce que Paris et la France possédaient de plus brillant. Mesdames Tallien et Réeamier donnèrent le ton dans ces jours d étalage , et toutes les femmes disputèrent de folies pour les imiter Cetaitune rivalité fastueuse de toilettes, de livrées d voitures et d attelages. Chaque journée sainte coûtait un membrea plus de trente malheureux piétons.
Sur la fin de l'empire, la magnificence de la promenade de Long- Champs sembla s'éclipser. Tout ce qu'il yavait de grand alors parcourut Lurope; les femmes avaient peu d'intérêt à se montrer sur ce tneatre désert, pendant que la foule de leurs admirateurs se faisait décimer a Saint-Jean et à Waterloo.
Pas plus que le gouvernement précédent, la Restauration ne rendit a la promenade de Long-Champs sa première teinte religieuse ; néanmoins les cavalcades du duc de Guiche e. de lord Seymours, la rivalité luxueuse de la finance et de l'aristocratie, enfin l'attrait des modes ouvelles qu, parafaient à cette époque, furent autant de ressources pou. le commerce et l'industrie.
Cette année ne brillera pas dans les fastes de Long-Champs. Un
Anglais qui était venu pour disputer de bonne tournure avec la grande nat.on , s'est long-tems promené , vendredi , tout seul avec sa caane.
Contre l'habitude, les visages parisiens avaient l'air sombre et mécontent. C est sans doute parce qu'il faisait froid.
Le comte Alex, de B..„.
Cr0i}ut0.
L'£MSU3CADE.
— Esquisse du moyen dire. —
C'était à la fin d'une superbe journée d'août i'5i)4; le soleil ne lançait plus que des rayons obliques sur les riantes clairières du petit bois de Barret, situé à très-peu de distance de Bordeaux, sur la route de Bayonne ; les plantes, ranimées par une brise fraîche et vivifiante, relevaient leurs tiges inclinées vers le sol , et les oiseaux, prêts à se livrer au sommeil , s'agitaient sous leurs verts lambris en saluant d'un brillant et dernier concert le coucher de l'astre du jour.
A cette époque de troubles et de guerres intestines, il était rare qu'on osât s'aventurer hors des villes , et si quelqu'affaire vous y forçait, ce n'était que bien armé ou même avec une escorte, tant était grande la crainte des bandouillers et des hommes d'armes en déroute qui infestaient les campagnes, employai), leurs loisirs à détrousser et rançonner les voyageurs.
Ce jour-là pourtant, à l'heure où les ouvriers quittent le travail , deux hommes étaient partis de Bordeaux et s'étaient acheminés vers le bois de Barret. Quoiqu'ils ne portassent ni cottes d'armes , ni cuirasses, ni buffleterie, ni dague , ni rien de ce qui constituait alors 1 accoutrement militaire, le tromblon à canon de cuivre, le colévasé dont chacun d'eux était muni, indiquait assez que leur excursion avait un tout autre but qu'une simple promenade.
Il y avait déjà quelque temps qu'ils étaient cachés dans un taillis qui bordait la route, vers laquelle ils jetaient souvent des regards impatiens, lorsque l'un d'eux rompit enfin le silence.
— Rien encore, s'écria-t-il avec un jurement énergique, et voilà huit heures qui sonnent à Saint-André. Conçois-tu quelque chose à ce retard, Bertrand?
— Tiens, Macaire, répondit l'autre qui paraissait moins déterminé, si tu m'en crois, nous abandonnerons la place; aussi bien, tu t'es trompé de jour, et notre expédition est manquée.
— Manquée! dis-tu? Non pas, je suis sûr de mon fait. Ne sommesnous point à la mi-août, et n'est-ce pas toujours à cette époque que le prieur de Saint-Dominique va recueillir ses dîmes? Le vieux chrétien est riche , et la proie sera belle.
— Porter la main sur un homme d'église , reprit Bertrand, c'est un crime horrible!...