UN NÉGLIGÉ NOBLE
dormi les craintes de M"^ de Xaintrailles, et s'est contentée pour cette fois de lui remettre deux ou trois lettres cjui doivent partir par le présent courrier. L'Archiduc n'a pas paru, mais la duchesse a promis à la demoiselle d'honneur une nouvelle et prochaine visite.
(( Nous voici donc à toute extrémité.
Quelle ligne de conduite dois-je suivre.'' Est-il convenable de laisser faire ou d'entraver.'* C'est un véritable cas de conscience, que j'ai l'honneur de soumettre à Votre Excellence, en la priant de vouloir bien, le plus tôt qu'il lui sera possible, me faire tenir ses instructions.
(( Je ne saurais oublier ciue les traditions mêmes de la diplomatie française nous encouragent à tirer parti de l'ascendant qu'une véritable Parisienne ne manque jamais de prendre sur un prince étranger. Cette intrigue ne peut être envisagée comme purement mondaine: les deux personnages, avant de s'appartenir, appartiennent à leur pays, que tous deux représentent, en quelque sorte, dans une certaine mesure et à des titres différents. Une note de politique sentimentale ne me paraîtrait point discordante, vu l'état de coquetterie où se trouvent les deux gouvernements. Enfin, il s'agit du frère de l'Empereur, qui, si j'ose m'exprimer ainsi, est officiel sans l'être, et dont les affections prennent une importance caractéristique plutôt que significative — Votre Excellence m'entend.
(( D'autre part, l'Archiduc Paul, dont le laisser-aller charmant, mais parfois excessif, effarouche le grand tact de Sa Majesté, est-il réellement en bons termes avec Celle-ci ? Une liaison entre une Française et l'Archiduc serait-elle un nouveau lien entre les deux pays? Cela flatterait-il ou choquerait-il en haut lieu? Le corps diplomatique, dont la jalousie contre moi est exaspérée, ne provoquerait-il pas un scanHale, pour rendre impossible la présence de la Cour à la fête que je dois donner prochainement?
(( Mais comment éviter ce scandale ? Déplacer à temps le duc de Xaintrail],es ? Il est lui-même bien en cour, son nom nous est précieux ici. Il faut l'y garder, fût-ce au prix de son avancement. D'ailleurs, l'Empereur souhaite peut-être que Son frère satisfasse une fantaisie en somme parfaitement honorable, et cjui pour un temps le divertirait d'autres fantaisies plus fâcheuses, qui mettent la police sur les dents.
« Telles sont les difficultés q\ie je me permets de proposer à Votre Excellence, et je saisis cette occasion de lui renouveler les assurances, etc.
« Comme je serai sans doute obligé de correspondre à ce sujet avec Votre Excellence par la voie de la poste, et même par le télégraphe, je remplacerai dorénavant les noms propres par des expressions conventionnelles. J'appellerai donc tout simplement Son
Altesse Impériale : « le jeune homme », M™'' la duchesse de Xaintrailles : (( la jeune personne », et M™^ la comtesse d'Eschenbach : (( la future belle-mère ».
Le duc de Xaintrailles à Saboiirar.d.
(( ]Mon cher ami, je vous rappelle, dès voire retour à Paris, 1 aimable promesse c^ue vous m'avez faite. La situation se tend de plus en plus. Le petit colloque que vous avez surpris dans la loge de 1 Ambassade, à la redoute de la Résidence, a dû vous édifier. Vous êtes trop de la Carrière et trop du monde pour ne pas sentir qu'une altesse de dynastie relativement moderne ne pardonne pas certains traits à un simple duc, mais de race plus authentique. Il y a des (( Qui t'a fait roi »? qu'on ne pardonne pas aux gens, C|uand on ne peut leur répliquer d'un « Qui t'a fait duc » ?
<( Merci d'avance. Je vous serre les mains.
(( P. -S. — Je vais proposer à votre ingéniosité un petit problème qui vous amusera. L'Ambassadrice écrit à peu près tous les deux mois, par la valise, à une certaine baronne du Breuil-Blangy, 403 bis, faubourg Saint- Honoré. Bien que ces lettres soient cachetées soigneusement, il passe toujours un bout de cheveu. Que diable cela peut-il signifier? Allez donc au cjuai d'Orsay et renseignezvous. J'y tiens presque autant qu à être nommé à Vienne. )>
Le duc de Xaintrailles à ./IL Jules Gaviolini,
rédacteur à l'agence***, au journal***
{-politique extérieure).
<( Cher monsieur, vous qui savez tout, vous me prouverez l'amitié cjue vous avez bien voulu me témoigner si souvent, en me tenant bien au courant des mouvements présumés du personnel, et de tout ce c|ui concerne notre ambassade à Vienne. Je ne douter pas cju'une autre personne vous adresse \:\. même question, peut-être par le même courrier. Je vous demanderai seulement d'en conférer avec Sabouraud, qui est un bien charmant collègue, et vraiment né. Je m'en remets à vous deux. »
CJiailly-Desconibes à Jules Gaviolini.
(( Mon vieux, c'est le moment, c'est l'instant. Prouve-moi que tu n'as pas oublié le
bon tcnijjs du collège, les classes de Porcher, et comme nous ijraissions ensemble le tableau noir pour empêcher la craie de niar- C|uer. Il FAl 'l que je sache à mesure tout ce qui se tripote pour Vienne. Ton métier est d'informer, informe-moi. Sabouraud t'expliquera. Au fait, nous avons eu, lui et moi, une espèce de ])i(jue : c'est clos, n'est-ce pas? Demande-lui. »
<< P. S. — Mon vieux potinier, TOI QUI sait TOl'T, tu vas faire marcher ta police. L'Ambassadrice expédie par la valise d'aujourd'hui une lettre méticuleusement cachetée, mais d'oii sort un bout de cheveu. — ??? — C'est la deuxième ou troisième fois que je remarque chose semblable. Cela m'intéresse personnellement. Tache de m'en éclaircir. La lettre est adressée à J/'"*" A? baronne dti BreuU-Blangy , 403 bis, ^atiboiirg Saintlionorc. >>
tcmcnt m'a fait beaucoup de bien, et la petite grosseur au genou a disparu. Je ne sens plus rien à la nuque. C'est que j'ai bien obéi à votre ])rescription, c|ui était de me souvenir ])endant ])lusicurs semaines que j'appartiens à l'ordre de Malte.
<< Le délai n'est pas rigoureusement expiré, mais je crois, vu le bon état de ma santé générale, c^ue je pourrais anticiper sans inconvénient. Je vous prie de vouloir bien m'avoir répondu avant la fin de la semaine. Si je me surmène un peu ce mois-ci, vous pourrez bien me remettre sur pied lors de mon très prochain voyage à Paris. Il paraît c{ue l'on vous donne c|uelque chose de très clrôle aux Folies-Dramatiques. »
Le -premier l'alet de cliambre de S. A. I.
l Archiduc Paul à M . Parvct, chemisier,
à Paris.
Le Ministre des Affaires étrangères an marquis de Chameroy.
Confidentielle.
« Votre Excellence peut traiter avec Yalter ego. Les fonds vous seront expédiés par la prochaine valise.
<< Je partage votre opinion en ce qui concerne le jeune homme, la jeune personne et la future belle-mère. Il est impossible de considérer ceci comme un imbroglio mondain, dont notre département puisse se désintéresser.
" Il me semble préférable c|ue la chose ait lieu, si la famille du jeune homme ne voit pas cela d'un mauvais oeil. Vous devrez sonder habilement le frère, cjue vous pourrez voir, j'imagine, comme d'habitude, dimanche, après la messe. Jusqu'à dimanche, laissez faire et voyez venir.
<( Quant au scandale, vous l'éviterez sans peine. Vous pouvez compter évidemment sur l'ambassadeur de Russie. II vous sera facile de faire connaître à la triple alliance que les principaux intéressés ferment les yeu:: et qu'il serait maladroit de les leur ouvrir. JMéfiez-vous plutôt des représentants de petites puissances, qui, peu soucieux de plaire ou de déplaire en haut lieu, voudraient, par méchanceté pure, vous susciter des difficultés. Vous devez craindre surtout ceux qui trouvent dans l'app 1 ication de nos nouveaux tarifs un prétexte à leur animosité. Prenez garde à la Hollande, pays colonial et maritime. »
L'archiduc Paul {de sa mairi) au docteur Cuvillier, à Paris.
(( Mon cher monsieur Cuvillier, le trai-
(( Monsieur Parvet. Son Altesse Impériale daigne me charger de vous exprimer Sa satisfaction pour vos derniers envois. J'ose dire cju'Elle a présentement des dessous comme aucun souverain d'Europe n'en possède. Il semble pourtant que Sa garderobe d'intimité laisse encore à désirer quelque peu. Je m'en remets à votre génie, monsieur, pour composer de toute urgence un de ces costumes d'intérieur cjui ne viennent point de chez le tailleur, mais de chez le chemisier. Je pense cjue vous m'entendez. Le Prince souhaite cjuelque chose qui sente l'incognito, sans toutefois déroger. Il s'agit d'une occasion oîi Son Altesse Impériale doit garder Son rang.
I\L Parvet, chemisier, au duc de Xainirailles.
« Monsieur le duc, vous avez bien voulu m'ordonner de ne lancer aucune nouveauté sans vous en aviser sur-le-champ. Monsieur le duc est trop bon client d-e la maison pour que j'y manque. J'ai donc l'honneur de le prévenir que je suis en train d'exécuter, pour S. A. I. l'archiduc Paul, un négligé noble, qui j'ose le croire, restera l'une de mes créations les plus originales et les plus artistiques.
(( Si monsieur le duc le désire, j'exécuterai simultanément à son intention, et lui expédierai le même jour qu'au Prince, un modèle tout semblable. J'ai lieu de croire que mon négligé habillera plus avantageusement monsieur le duc que Son Altesse, étant un peu jeune pour Celle-ci : mais j'ai dû forcer la note, sur l'indication qui m'a été donnée de l'emploi tout particulier que le Prince veut en faire. »
Le duc de Xaintraillcs à Saboiiraiid.
" Q^i y a-t-il, mon cher ami? Pourquoi ne me répondez-vous pas, ni au sujet de Vienne, ni au sujet du cheveu ? Mais il s'agit bien du cheveu ! L'autre affaire ? ? Elle presse, et de -plus en -plus — DE-PLUS-EN-PLUS. Excusez mon insistance. Prompte réponse, je vous en prie. )>
Le docteur
Cuvillier à S.
Paul.
A. /. V Archiduc
a ]\Ionseigncur, je suis heureux c^ue le genou de Votre Altesse Impériale soit entièrement guéri et que Sa nuque ne La fasse plus souffrir. Votre Altesse Impériale est trop bienveillante d'attribuer au régime cpe j'ai cru devoir Lui recommander, une guérison cjui n'est certainement due qu'à l'excellence de Son tempérament.
(( En dépit de ces bonnes nouvelles, je persiste à croire que Votre Altesse Impériale aurait tort de se départir, avant quinze jours au moins, d'une réserve qui Lui a si bien réussi.
<( La pièce des F olies-Dramntiques n'est pas si drôle C|u'elle mérite le voyage. Je ne doute pas néanmoins que Votre Altesse Impénale, qui est si parisienne, s'égaie beaucoup des couplets sur le conseil municipal.
Le Marquis de Chnmeroy au Ministre des
Affaires étrangères.
i^Tclégrajnme.)
« Un rendez-vous pris pour aujourd'hui samedi chez la future belle-mère a été renvo3'é par le jeune homme à une date ultérieure. Il m'a été impossible de découvrir le motif de cette détermination. La jeune personne reste silencieuse et impénétrable. Je la crois plutôt affectée. »
Le Marqiiis de Chameroy au Ministre des Affaires étrangères.
« Le retard dont j'ai télégraphié la nouvelle à Votre Excellence m'a permis de sonder les intentions de l'Empereur avant que rien d'irréparable soit accompli.
(( J'ai vu Sa Majesté après la messe. Elle n'a fait que traverser le salon ovi les principaux membres du corps diplomatique se
trouvaient réunis. Elle a cependant adressé un mot aimable à chacun.
(< J'ai observé cju'Ellc prenait soin de s'en tenir vis-à-vis de moi à une stricte banalité de termes, tout en me témoignant je ne sais Ciuelle bienveillance indéfinissable. Elle a d'autre part trouvé moyen d'interpeller à ce moment même l'Archiduc Paul d'une façon toute familière, et Elle a paru vouloir me marquer ainsi cju'Elle est dans les meilleurs termes avec Son frère. L'Archiduc semble traverser une de ces périodes où on le traite au Château en enfant gâté.
(( Les allures de l'Impératrice avec Son beau-frère sont peut-être plus significatives encore. J'ai de plus découvert cjue la demoiselle d'honneur favorite, M"*^ de Dortmund, Cjue la Souveraine appelle a Bébé », a de frécjuentes entrevues avec la comtesse d'Eschenbach. Il n'en serait certainement pas ainsi, si les menées de la comtesse déplaisaient. »
Le duc de Xaintraillcs à Sabouraud.
'( Mon cher ami, je suis vraiment consterné de voir que rien ne se décide encore. Ici, il y a péril en la demeure. Vous comprenez que je ne puis m'expliquer plus clairement. »
I^e Marquis de Chameroy au Ministre des Affaires étrangères.
{Télé gramme.)
(( Rendez-vous pris chez la belle-mère pour mardi. »
La marquise de Chameroy à .1/'""' la baronne
du Breitil-Blangy,
403 bis, faubourg Saïnt-Honorè.
(( Chère bonne amie, je n'ai le temps que de vous écrire un tout petit billet, et c'est encore pour vous charger d'une commission !
(( Voulez-vous passer chez Alfred et choisir vous-même la peau de douze paires suède, dont j'ai besoin en toute hâte? Pointvire réelle : six ; marque : cincj et demi, comme d'habitude.
(( Je vous serais aussi bien reconnaissante d'aller chez Landéric, et de lui expliquer que j'ai besoin d'un soutien pour mon diadème : qu'il m'imagine quelque chose. Qu'il m'expédie en même temps son nouveau fer à onduler et un baisse-front.
(( Ci-joint un échantillon de mes cheveux. »
hz Livre Jaune (Suite et fin)