CHAPITRE PREMIER Des Émigrants
A Paris, chez la duchesse douairière de Xaintrailles, hôtel Xaintrailles, rue Xaintrailles. (Entre la rue Vaneau et celle de Babylone.)
Décor Empire. Les salons furent restaurés, remeublés, au lendemain de la Révolution, et restèrent depuis, jusqu'à nos jours, tels.
Inventaire :
L'ordre ionique règne. De part et d'autre des panneaux en glace et des baies — portes-fenêtres ou fenêtres — également cintrés, s'érigent des pilastres stuqués de jaune.
Les draperies, violettes, de petite soie molle, point doublée, à franges.
Elles encadrent la vision d'un parc austère, français, parterres de Le Nôtre, taillis à l'instar de Malmaison.
A même le luisant parquet, où les objets mirés indiquent par leur renversement la direction des antipodes, un socle nu, simple parallélipipède, ornementé pourtant d'une moulure à la plinthe.
Sur ce dé, une statue, antique, s'ennuie. .En guise de pendant, un lampadaire.
Au centre, un lustre (Percier, Fontaine) :
Parmi des obélisques de cristal, une Victoire de bronze vert, aux ailes éployées, à la robe sy-
P .liLEZ-MOl DONC NAÏVEMENT, MA CHERE YvONNE.
métriquement retroussée, est suspendue par de ■'ombreuses chaînettes. I^es bougies sont plantées dans les têtes de lions qui terminent les branches disposées en couronne. Du centre de la couronne, et des pieds de la Victoire, pend une boule en cristal. De la boule pend un gland, vers le centre d'une table ronde en acajou, à dessus de marbre noir. Ornement courant de bronze doré, au bandeau — trois pieds courbes, réunis par un plateau d'acajou, en étoile à trois pointes arrondies — griffes.
Les meubles sont : une ottomane, un somno, huit fauteuils pareils, à fronton, acajou et bronze doré, huit chaises pareilles, à dossiers incurvés, décorés de croisillons. Les coussins mobiles des chaises sont minces, durs. Les coussins mobiles des fauteuils sont épais, moelleux, fatigués par l'âge. Velours ciselé jaune, fané jusqu'au soufre.
Tapis devant la cheminée seulement : tapis oriental de fabrication française, suivant la compétence de 1804.
La garniture de cheminée, monumentale. Sur la pendule, l'Amour et Psyché, nus, mais séparés jusqu'à mi-corps par une borne de marbre rouge, s'effleurent d'un baiser (^li ne saurait inspirer aucune inquiétude. — Deux urnes flanquent cette pendule. Accolés au flanc gauche et au flanc droit de chacune de ces urnes, des amours, nus, assis, présentés de profil, sont sur le point de frapper l'une contre l'autre des cvmbales, «ju'ils brandissent. Les candélabres qui complètent cet ensemble, dominent. Ils sont
à double couronne de bougies, avec, au milieu, un petit tas de flammes en bronze doré.
Dans un coin, un bonheur-du-jour, faisant fonction de secrétaire, est entr'ouvert. Il s'en échappe des papiers armoriés, des enveloppes. Une écritoire de style anglais est visible, ainsi cju'une plume d'or, de fabrication récente. Ces objets attestent que dans le décor suranné vivent des êtres contemporains.
Portraits d'aïeux, pur dix-huitième, roses, poudrés, souriants, retrouvés au hasard des ventes, pendant la grande liquidation du Directoire : inauthentiques peut-être; à coup sûr, vraisemblables.
I.A Duchesse douairière de Xaintrailles. — Soixante-cinq ans, cheveux : blanc classique de douairière. D'ailleurs, ne se croit nullement obligée d'être Pompadour. Eeste second empire, comme son salon premier empire. Robe à trois étages de volants.
Sa future bru, Yvonne de Chaméane. — Vingt ans. Toilette pour aller et venir. Indications de beauté prochaine. Type et caractère encore peu déterminés. Attend les circonstances pour s'affirmer, au physique et au moral. Timide. Fait effort parfois pour s'évaporer. Témoigne alors, par une prodigieuse rougeur, de la peine que cela lui donne.
Toutes deux passent derrière les vitres, sur le fond de parc, lentement, au pas de la douairière. Un valet de pied (petite livrée) leur ouvre la porte-fenêtre du milieu, et s'efi^ace. Elles entrent. Elles décrivent un huit de chiffre, et vont s'asseoir sur l'ottomane.
Yvonne. — Je suis très contente de m'être promenée avec vous... J'es^Dérais que Francis rentrerait avant mon départ... Je suis venue pour vous faire une visite... Je venais aussi un peu pour lui. C'est une escapade. Je m'étais mis dans la tête qu'une fois, avant mon mariage, je viendrais, comme cela, voir mon fiancé chez lui... Comme c'est contrariant qu'il ne rentre pas!... Je vais être forcée de vous quitter... Voilà une heure que mademoiselle m'attend... Maman me gronderait.
La Duchesse. — • Excusez mon fils, chère enfant, et félicitez-vous d'épouser un homme qui n'est pas un oisif.
Yvonne. — Comme secrétaire d'ambassade, a-t-il beaucoup d'occupations, même quand il est en congé?
La Duchesse. — Beaucoup d'obligations.
Yvonne. — - Je vous demande pardon.
Je voudrais... {Elle cherche) regarder l'heure.
La Duchesse lui désigne la borne qui s'interpose entre l'Amour et Psyché.
Yvonne. — Ah! c'est vrai... Cette pendule est bien belle, mais elle m'impose... Je ne peux pas me figurer qu'elle serve à indiquer l'heure, tout simplement.
Six heures et demie.
La Duchesse, faisant bouffer les volants de sa robe, avec les gestes d'il y a un demisiècle. — Etes-vous si pressée?
Yvonne. — Je m'accorde cinq minutes.
Pause.
Yvonne. — J'aime beaucoup les meubles empire. C'est tellement à la mode!... Avezvous remarqué, madame, comme des objets semblables peuvent nous donner des impressions différentes? Papa qui s'y connaît très bien, a acheté, oh ! pour des prix exorbitants, des meubles tout à fait dans le style de ceuxci. Nous en avons même de tout pareils, tenez un... un... chose comme celui-là...
La Duchesse. ■ — Un somno.
Yvonne. — Un somno... et puis une table, oh ! la table est exactement pareille à celle-ci. Du reste, on l'a vendue à papa comme pièce unique... Vous savez s'il a du goilt. Il a dirigé lui-même le tapissier, pour que tout soit dans la note. Il a supprimé le portrait de mon arrière-grand-père, qui était en Louis XV !... Eh bien, ça ne fait pas du tout le même effet qu'ici. Quand je m'assois dans un de nos grands fauteuils, il me semble que je suis chez un marchand de curiosités et que je me mets là, bien commodément, pour qu'on m'étale des étoffes. Tandis que chez vous... {Elle s'arrête.)
La Duchesse. — Eh bien?
Yvonne. • — 'J'ai peur de vous fâcher.
La Duchesse. • — • Parlez-moi donc naïvement, ma chère Yvonne. Je n'ai que le temps d'apprendre à vous connaître. Songez qu'à peine mariée, vous suivrez Francis à l'étranger. Nous ne nous verrons plus que de loin en loin. Et combien de fois ? A mon âge...
Yvonne. — Oh! madame...
La Duchesse. — Vous disiez...
Yvonne. — Eh bien, chez vous... c'est tellement de l'époque... Tenez... Toute seule dans le salon, je n'oserais pas faire le plus petit mouvement. Il me semblerait toujours qu'il y a là, cachée dans un coin obscur, une très vieille, très vieille grand'mère, comme était la mienne... Quand elle avait sa migraine, elle ne pouvait pas même supporter le bruit que je faisais en tournant les feuilles d'un livre d'images... Et elle avait sa migraine tous les jours de trois à six... Par exemple, elle supportait bien les aboiements de son petit chien, que je détestais, parce que je trouvais cela trop injuste.
La Duchesse. — Comment? Comment?
Moi qui vous croyais unt' si raisonnable petite fille, si posée, est ce (]ue, par hasard, vous seriez mie garçonnière f]ui aime le bruit, le remue-ménage?
Yvonne. • — Oh non! matlame. vous savez bien ([uOn m"a élevée très sévèrement.
Un peu de confusion. Silence
YvONXE, tout d' un coup. — C'est comme le jardin...
La Duchesse. — Le jardin?
YvONXE. — Le jardin, votre jardin... Comme il est beau ! Jamais lidée ne me viendrait de m'y promener pour m"y promener, et sans un valet de pied qui m'accompagne... Malheureusement, Francis et moi, nous ne demeurerons guère ici.
La Duchesse. — ■ Est-oe que vous reregrettez de le suivre à l'Ambassade?
Yvonne. — Oh 1 non...
mais... cette ambassade... je ne saurais pasbien vous dire...
c'est un peu... c'est un peu comme ce salon et le jardin...
Il me semble que je serai toute heureuse de m'y trouver, parce que c'est le milieu qui me convient, c'est notre monde... Seulement, il y aura toujours le... le... valet de pied. Vous comprenez?...
La Duchesse. ■ — Pas très bien...
"Vous êtes un peu timide... Assurez-vous... Votre mari, qui vous aime, vous donnera de la conlîance.
Yvonne, avec feu. — N'est-ce pas qu'il m'aime? J'en étais sûre. mais...
La Duchesse, surprise. ■ — Mais?
Yvonne. — Mon Dieu ! Que vous allez me trouvez sotte avec mes comparaisons, que je ne sais seulement pas exprimer comme il faudrait !
La Duchesse. — Est-ce qu'il est aussi comme ce salon et le jardin?
Yvonne, bas. — Un peu.
La Duchesse. — Le valet de pied?
U le porte s'ouvre. Francis, duc de Xaixtrailles, entre. Il est très bien, grand, et remarquablement habillé, coiffé savamment. Accent anglais (discrètement). Bagues.
Il m.irche vers sa mère, en ligne droite, lui baise la main. Il baise ensuite la main d'\'vonne, et reste devant elle longtem[)s, debout. Il s.iit se tenir et causer debout.
Francis. — Croyez (jue je regrette vivement d'être rentré si lard.
nm V
Francis baisa la main de sa mère.
Yvonne, assise, le regarde de bas en haut. La duchesse se lève.
Francis, un peu inquiet. — Vous nous quittez, ma mère?
La Duchesse. — Je préviens vos désirs.
Elle sort. Silence.
Yvonne. — Etes-vous allé à l'Hippi'iuc?
Francis. — Un instant.
Yvonne. — Qui montait?
Francis. — Des officiers de mon régiment.
Yvonne. — De votre...?
Francis. — Du régiment où j'ai fait mon volontariat.
Yvonne, convaincue. — Comme cela a dû vous intéresser!... Qui donc?
Francis. — D'Ayguemortes, du Perré, de Chiff reville, du Puymartin... Vous les connaissez ?
Yvonne. — Tous!... Bons parcours?
Francis. — D'Ayguemortes a touché à la barre double, Chiffreville a pris un bain.
Yvonne. — Vous montez bien?
Francis. — Comme il faut.
Un temps.
Yvonne. — Savez-vous les résultats?
Francis. — De l'Hippique? Non. Je n'ai pu rester jusqu'à la fin. J'étais convoqué au ministère.
Yvonne. — Ah!.,. Pour service?
Francis. — Pour prendre le thé.
Yvonne. — Vous étiez nombreux?
Francis. — Le personnel... Plusieurs collègues des ambassades, comme moi de passage à Paris.
Yvonne. — Dites-moi des noms?
Francis. — Le fils de notre plénipotentiaire à Smyrne, Sabouraud.
Yvonne. — Qu'il me déplaît! Il a l'accent du Midi, des yeux en bouTe de loto, une barbe de contremaître, des habillements et une tenue pitoyables. Il ne peut pas dire deux mots de suite sans croiser lés jambes et preridre son pied dans sa main.
Francis. — J'ai le regret de vous dire qu'il doit faire prochainement un voyage où nous le rencontrerons. Il séjournera (juinze jours à l'Ambassade. Il se réjouit de vous être présenté. {Un temps.) Au fait, vous connaissez donc Gaviolini ?
Yvonnb. — Mais oui... Vous aussi?
Francis. — Naturellement. Où l'avezvous rencontré?
Yvonne. — Partout, jusque dans un monde de financiers où on ne m'a menée qu'une fois. Il valse merveilleusement.
Francis. — C'est un Parisien.
Yvonne. — Mais il n'est pas de la Carrière ?
Francis. — Non... On ne voit pourtant que lui au quai d'Orsay.
Yvonne. — Que fait-il?
Francis. — Je ne m'en doute pas. Personne ne s'en doute. Il est au mieux avec le Ministre. On fait attendre le Nonce pour lui. Il est toujours le premier à savoir les nouvelles, et je ne connais personne qui ne soit en correspondance confidentielle avec lui.
Un temps.
Yvonne. — Vous avez lu le Figaro ce matin ?
Francis. — Est ce qu'il y avait quelque nouvelle importante de l'Etranger?
Yvonne. — Oh! il y avait...
Francis. — ?
Yvonne. — Un écho sur nous.
Francis. — Ah! je sais... J'avais chargé Gaviolini de le rédiger... Bien?
Yvonne. — Bien.
La Duchesse rentre. Geste de Francis et d'Yvonne. D'un geste, la douairière s'excuse de les déranger. Elle prend, dans le bonheur-du-jour, quelques papiers.
Le valet de chambre de Francis (en noir) entre. Il présente au duc une lettre.
Francis, mettez ?
à Yvonne.
Vous per-
Geste. — La duchesse se retire.
Francis. — C'est justement une lettre de là-bas.
Yvonne. — Ah !...
Francis. — Oui, une... un de m^es coîlègues, de l'Ambassade, m'écrit.
Yvonne. — Ah !...
Francis. — Il m'adresse de cordiales félicitations. La maïquise de Chameroy, l'Ambassadrice se réjouit, paraît-il, de vous posséder. Vous aurez un gra/id succès. (// s'anime un peu.) Je serai fier de vous. {Il lui prend la mairih. Silence.)
Yvonne, rcsoliunent. — Francis...
Francis. — ?
Yvonne. — Nous nous marions dans quinze jours.
Francis. — Oui.
Yvonne. ■ — Nous partons aussitôt pour un grand voyage à travers l'Europe.
Francis. — Oui.
Yvonne. ■ — • Et après cela nous allons nous installer dans cette ville lointaine que je ne connais pas, dans ce pays où on ne parle pas français, dans une maison qui ne sera pas la nôtre...
Francis, sévère. — Eh bien?
Yvonne. — Eh bien, si au lieu de cela nous reprenions tout bonnement le chemin de Paris?
Francis, glacial.
pas.
Yvonne. — Oui, installer... n'importe
Francis.
Yvonne.
Je ne comprends
SI nous ver.ions nous où, même ici?
Et ma carrière?
Oh! votre carrière...
Francis. — Sérieusement, Yvonne, je ne comprends pas... j'osera's même vous
La Cnrricrc
dire que je goûte rrn'( lux- renient cette i)laisanterie. Vous m"ovez 'oujours dit que vous rêviez d'épouser un diplomate, comme les enfants révent dêtre général ou cocher d'omnibus. Pouvez-vous m'expriquer comment vous conciliez ce désir, qui sera prochainement réalisé, avec votre envie intempestive de vous établir à Paris?
Yvonne. — Oui, j'ai voulu épouser un diplomate. !Mais puisque vous l'êtes, cela me suftît, pourquoi le rester?
Francis. — Je vous avoue que je comprends de moins en moins.
Yvonne. — C'est bien simple. Sur dix de mes amies, il y en a bien neuf qui ne veulent entendre parler que d'épouser des militaires. Mais c'est à condition, bien entendu, qu'ils démissionnent.
Francis. — Démissionner?
Yvonne. — Vous ne feriez pas ce petit sacrifice?
Francis. — Ce petit sacrifice!... Démissionner!... D'abord, vous me surprenez, Yvonne. Vous connaissez peu les usages du Département. On nous met en disponibilité quelquefois, nous ne démissionnons jamais.
Yvonne. — Ah ! le mot m'est bien égal.
Francis. — Ceux qu'effraie le séjour à l'étranger demandent à faire un stage dans les bureaux.
Yvonne. ■ — Si je vous priais...
Francis. • — Les bureaux!... Yvonne!...
Yvonne. — Eh bien?
Francis. — J'attribuais à votre désir d'épouser un diplomate de carrière, d'entrer vous-même, si j'ose dire, dans la Carrière, j'attribuais, dis- je, à ce désir louable, de nobles motifs, auxquels je commence à craindre que vous n'avez guère pensé.
Yvonne. — {Geste.)
Francis. — L'essentiel, ma chère Yvonne, et j'imaginais que vous l'aviez compris, l'essentiel pour nous autres est justement de quitter Paris, de quitter la France, où il n'y a plus de place pour nous. Les bureasux? Vous plaisantez.
Qu'est-ce que vous voulez que je sois dans un bureau? Je ne dirai pas gratte-papier, on en gratte si peu... mais laissons cela, c'est l'air même de Paris et de la France qui ne peut plus nous convenir. Il n'y a plus (]u"à l'Etranger qu'on trouve une cour, — vous serez présentée, ■ — • des gens qui sachent dire Excellence ou Monsieur le Duc. — je suis honteux des miens, qui sont pourtant les mieux stylés que j'aie nu dénicher, — une aristocratie, une éti- ' luette, des pairs : au lieu qu'ici, nous
n'avons jjIus que tJes inférieurs insolents. Je vous croyais dans ces idées-là, Yvonne, comme j'y suis moi-même, et que pour vous comme pour moi, la diplomatie, c'était l'émigration.
Yvonne. — Ne me grondez pas, Francis. Je sens bien que vous avez raison. Je comprends tout de suite les choses, quand vous vous donnez la peine de me les expliquer. Mais vous ne me préparez pas, vous ne me familiarisez pas d'avance avec la société nouvelle où je vais entrer avec vous. Vous...
Francis. — Nouvelle?... Vous connaissez de nom ou de vue tous mes collègues de l'Ambassade. Vous connaissez l'Ambassadeur notamment, le marquis de Chameroy.
Yvonne. — Je l'ai souvent rencontré.
Il a des façons exquises. Mais ce n'est que l'extérieur de sa personne que je connais. Je ne sais pas du tout quel homme il est.
Francis. — Il est l'homme qu'il paraît. Il personnifie le tact, le bon goût. Son caractère se peint sur sa physionomie. C'est un homme souriant et réservé. Il fait la fête quelquefois.
Yvonne. ■ — Mon Dieu!... Et l'Ambassadrice?
Francis. — La marquise est une grande dame dans toute l'acception du mot.
Yvonne. — Mais encore?
Francis. — Que vous êtes exigeante !
Je n'ai pas la prétention d'analyser comme La Bruyère. Mais il me semble qu'il n'v a rien de plus ni de moins à dire sur elle: c'est une grainde dame. Ce mot-là exprime tout. C'est ainsi qu'on la juge en haut lieu. L'archiduc Paul me disait itn jour que nul ne sait tourner une phrase comme elle pour y glisser VAllesse Impériale.
Yvonne. — Est-ce que vous avez quelque intimité avec l'archiduc?
Francis. — Je le vois au club, là-bas ; et lorsque par hasard nous nous trouvons ensemble à Paris. — nous nous rencontrons fréquemment: nous avons le même chemisier...
Yvonne. — Parvet... Une grande dame, la marquise? Je croyais qu'elle est « née Michon », comme on dit.
Francis. — Raison de plus : elle sait son devoir, et elle se surveille.
Yvonne. — Si vous étiez gentil, vous me passeriez en revue les autres personnages de notre ambassade.
Francis, condescendant. ■ — Le premier secrétaire... {Il s'anime.) Le premier secré-
lO
taire est... {Très dcdai gueux.) Chailly-Desconibes. Avancement scandaleux... Allié à des députés radicaux. Aucune tradition... Pas de scrupules... Strugforlifer...
VVONNE. — Strug...
Francis, hautain. — Vous ne savez pas l'anglais?
Yvonne. — ^lais si... Ah! c'est de l'anglais .-*... On doit lui faire grise mine à ce Chailly-Descombes ?
Francis. — On le ménage. L'Ambassadrice elle-même est forcée...
Yvonne. — Forcée?...
Franci.-. — Ma chère Yvonne, je devrais vous initier à certains dessous ; mais j'attends que notre mariage soit un fait accompli.
Yvonne. — Je ne vous demande aucun détail sur le deuxième secrétaire, ^L le duc de Xaintrailles, ni sur sa femme...
Francis. — Chère Yvonne...
Velléités de tendresse. Silence, gêne.
Yvonne, d'une voix légèrement altérée.
— Le troisième?...
Francis. — Le troisième?... Ah!...
Frécourt, sang bourgeois, sachant le monde pourtant et ce qu'il nous doit. Un esprit bizarre. Croiriez-vous qu'il s'est épris de la Carrière — je dirais presque pour lui: du Métier, parce qu'il se figure qu'un troisième secrétaire d'Ambassade remue le monde et rend des services à son pays ! C'est un enthousiaste.
Yvonne. — Ah! tant mieux. Il doit être S) mpathique.
Francis, familier. — - Un peu rasant. A force de batailler poui des intérêts qui, en sora>me, ne le concernent pas, il nous met à tout propos des incidents diplomatiques sur les bras. L'Ambassadeur, qui a pour devise : « Toujours plier », se fût débarrassé de ce Frécourt depuis longtemps ; mais il est commode, il fait toute la grosse besogne. On la lui laisse, cela l'amuse. Enfin nous avons deux attachés, dont un autorisé, un aimable compagnon, il vous fera la cour, Yvonne. Il est là en dilettante, en flirteur. L'autre a des visées littéraires, le croiriez-vous?
Yvonne. — • Est-ce qu'il écrit dans les revues ?
Francis, supérieur. — Pas même...
dans les journaux.
Yvonne. — Oh!...
Francis, avec le rire de Louis XIV. — Mais j'oubliais. Mon catalogue présente une lacune.
Yvonne. — Quelle?
Francis. ■ — Le drogman.
Yvonne, innocemment. — Un drogman, c'est un eunuque, n'est-ce pas?
Francis. ■ — Non... Figurez-vous que ce bon gros homme, ancien consul, a épousé une ex actrice. Ces bêtises-là vous cassent les reins. Non contente d'avoir brisé son avenir, sa femme le ridiculise encore. Au reste, on ne s'en plaint pas. L'attaché littéraire, Musigny, l'Ambassadeurmême, dit-on...
Yvonne. ■ — L'Ambassadeur?
Francis. — Pardon, ce détail est de ceux que je vous dirai plus tard. jNIais accoutumez-vous d'avance à l'idée que vous ne fréquenterez guère M"^ Charlet.
Yvonne. — Quelles seront mes amies?
Francis, subitement grave. — Je serais heureux de vous voir liée avec mistress Huxley-Stone. C'est la femme du conseiller de l'ambassade anglaise.
Il s'asseoit.
Yvonne, un peu ironiq^iie. — Est-ce que ce mot dit tout ?
Francis, vexé. ■ — En tout cas, ce mot dit beaucoup de choses. (IJn temps.) Mistress Huxley-Stone est une femme accomplie, d'une tenue et d'une distinction qui ne laissent rien à désirer. On la consulte quand il y a des doutes sur les préséances. Elle disait un jour à l'Empereur...
Yvonne. — Si mol, femme du second secrétaire, j'assistais à un dîner de cour, oii tout le corps diplomatique serait invité, à côté de qui serais-je placée?
Francis, sans hésitation. ■ — A la gauche de l'Archiduc Paul, et à la droite...
Yvonne. • — Est-il bien ?
Francis. — Qui?
Yvonne. — L'archiduc.
Francis, froid. — Pardon... Nous parlions, je crois, de mistress Huxlev-Stone.
Yvonne, confuse. ■ — Je vous- demande pardon.
Francis. — C'est une femme d'excellent conseil, et vous ne sauriez trouver de meilleur guide pour la difficile épreuve de vos débuts. {Machinalement, il tire de sa -poche une lettre qu'il a récrie.)
Yvonne, étourdiment. — Ce n'est pas elle au moins qui vous écrit?
Francis, digne. — Plaît-il ?
Yvonne. — C'est qu'en parlant d'elle vous tirez cette lettre. {Il remet l enveloppe dans sa poche.) Elle est jeune?
Francis, négligemment. — Un peu plus de trente ans.
YvoNNii, avec une moue. — Oh!...
Francis. — C'est un âge... parfaitement convenable dans sa situation.
Yvonne. — Vous me trouvez peut être un peu jeune?
Francis. — Je vous trouve charmante; mais vous ne sauriez man(]uer d'être un peu inexpérimentée, et de bons conseils ne vous nuiront pas.
VvoNNE. — Est-elle jolie?
Francis. — Elle a ce je ne sais quoi des Anglaises...
Yvonne. — Ah!... Est ce que?...
Francis. — Est ce que?...
Yvonne. — Est-ce qu'il y a sur elle de ces choses que vous me direz plus tard, quand nous serons mariés?
Francis, net. — Absolument rien.
Le valet de pied ouvre la porte-fenêtre. La duchesse douairière entre.
La Duchesse. — Petite masque ! Estce parce que ma pendule vous impose, que vous ne voyez pas qu'il est tantôt sept heures?...
Yvonne. — Oh ! madame, nous causions bien sérieusement.
La Duchesse. — Oui, oui...
L'ne femme de chambre apporte à M"* de Chaméane son collet.
La Duchesse. — Adieu, mon enfant.
{Elle V embrasse.)
Yvonne. — Adieu, madame... {Effusion soudaine.) Oh! ma mère, je suis bien heureuse. Francis est une intelligence !
Le duc s'approche. Baise-mains. Sortie d'Yvonne. Le duc s'asseoit devant le bonheur-du-jour, prend une feuille de papier, une enveloppe.
La Duchesse, de loin. — "Votre fiancée me plaît, mon fils.
Francis, distrait. — Charmante... {Sur Venvelof-pe il écrit, d'une grande écriture renversée : « MISTRESS HUXLEY- STONE... ») Un j>eu expansive.
La Duchesse. — Avec l'âge, cela passera.
Francis. — Je Tespère.
Il réfléchit, le bout de la plume d'or entre les
dents.
L'inspiration vient.
Il écrit :
« LITTLE DOLLY... tf
li'fcquilibre Européen
Là-bas.
Onze iieures. Il n'est pas jour à l'Ambassade.
Sur la rue (aristocratique, morte), les communs (rez-de-chaussée, hautes fenêtres), — la porte cochêre, monumentale, ouverte.
La cour en fer à cheval, gravier ratissé, bordure de pavés antiques, avec un rien de mousse entretenue soigneusement, trottoir net.
l'erron.
La porte du vestibule, vitrée, bâille.
Le vestibule : ameublement du garde-meuble. Au panneau de gauche, une toile, de dimensions officielles, achetée -par VEtat. Vis-à-vis, seul, sur un socle, le président Camot, en marbre (buste).
Au fond, la table de l'huissier.
Domesticité.
Le Suisse, tenue de jour, vaste capote, casquette à visière d'où s'échappent des extrémités de sourcils et de favoris grisonnants. Ramassé dans un fa-'teuil, il répare: sa nuit fut troublée par d'importuns réveils. Il ronfle avec un accent étranger.
Le Chasseur, nu-téte, vêtu d'un uniforme qui ressemble vaguement à celui d'un officier de marine. Toutes les personnes qui viennent à l'Ambassade pour la première fois, le prennent pour l'attaché militaire, et s'étonnent qu'il mette des bûches au feu. Etranger. Ne dit rien, ne fait rien. Embarrassé de ses mains. Va, vient. Ni assis, ni debout. L'air bête.
L'Huissier. Conforme au tvpe. Français.
Monsieur Charles, valet dé pied de l'Ambassadrice. Blond, rose, glabre. La physionomie et la distinction d'un très jeune étudiant dO.xford. Français, trente-cinq ans. Petite livrée (le pantalon), très simple. Pas même les armes sur les boutons : un chiffre — discret, une couronne — minuscule.
MorsiEUR Jules, valet de chambre de ^L Chaillv- Descombes, le premier secrétaire. (Le Premier et le Deuxième demeurent à l'hôtel de l'ambas- =a.'lc.) Complet noir (veston), cheviotte légèrement pelucheuse, cravate blanche demi-négligée.
Ces messieurs, assis, surveillent des domestiques indigènes qui balaient, époussettent, rangent. Monsieur Jules inspecte i)lus particulièrement, par la porte ouverte, le cabinet de Chailly-Descombes, son maître.
L Huissier, repliant un jourjial qu'il vient de parcourir, le tend à V un des domestiques indigènes. — Va reporter la Gazette de France sur le bureau de monsieur le premier secrétaire... Tu as compris? {Signe d' assentiment. — Le subordonné obéit.)
Monsieur Charles, Varrétant au passage. — ... Et le Times. {A Vhuissier.) Il y a un leading article qui nous concerne. Le premier cocher me la traduit... Bien fait... Partial, mais bien fait... Xous commençons à inquiéter l'Europe. L'Angleterre s'émeut.
Monsieur Jules, bourru et faubourien. — En attendant, la Lanterne nous éreinte.
L'Huissier, souverainement. — La Lanterne! ...
Monsieur Charles. — Pfut!
Un jeune homme très bien mis, overcoat moutarde sur complet de voyage beige, chapeau mou, « Gladstone bag » à la main traverse en droite ligne la cour d'honneur, dont les cailloux crient. Il gravit le perron. Il s'arrête au seuil. II. insiste sur son entrée. C'est Monsieur Henry, valet de chambre de M. le duc de Xaintrailles, «leu.xième secrétaire.
de sa table.
Tiens !
L'Huissier, Xaintrailles.
Monsieur Henry. — Bonjour... {Salut de la main. — .4 Monsieur Charles, familièrement.) Bonjour, Chanieroy... {Shakehand. — A Monsieur Jules, avec une nuance.) Bonjour, Chailly... {Poignée molle.) Eh bien, c'est comme ça qu'on vient chercher les amis à la gare?
Monsieur Charles. — Pouvions pas deviner...
Monsieur Henry. — Deviner?... Ma lettre, ma dépêche?
L'Huissier. — C'est moi qui reçois le courrier : je vous affirme que ni lettre de vous ni dépêche ne nous est parvenue.
Monsieur Henry. — Hein ! le disaisje?... hein! le disais-je qu'on me surveille? La police intercepte ma correspondance à la frontière.
Monsieur Charles. ■ — Est-ce que votre lettre contenait des nouvelles importantes ?
— Il nONFLE AVEC UN ACCE]NT ÉTRANGER.
Monsieur Hf.nry, modestement. — Je n'annonçais pourtant que mon retour, vingt-quatre heures avant les maîtres. Je
demandais le chasseur et un omnibus. J'ai dû prendre une voiture de place.
L'Huissier. — Vous nous en voyez confus. Etes-vous fatigué du voyage?
Monsieur Henry. — Xon... non. Les sleepings sont confortables. Mais vrai, vous n'avez pas reçu ma lettre?
L'Huissier, avec un geste de serment.
— Vrai.
Monsieur Henry. — Cette censure !
Monsieur Jules {valet de chambre du Premier, radical). — N'est-ce pas? Quel sentiment d'oppression quand on revient ici ! Comme on regrette la liberté française, Paris!
Monsieur Henry, sévèrement. — Xon... Certes, Paris... je ne me repens point du bref séjour que j'y ai fait. Le duc a profité de son congé pour sortir le mail. Il s'est aussi marié comme on doit, en gala : sièges drapés, poudre, culottes. Pour le contrat, rien qu'un cinq à sept, mais très pur. Ça retrempe. Seulement, après les cérémonies, faut partir. Mauvais air. Les antichambres même se gangrènent.
L'Huissier. — Des défections?
Monsieur Henry. — Le chef de madame la duchesse douairière s'est rallié.
Monsieur Charles, avec dégoût.
• — Pioutiste !
Monsieur Henry. — Bien mieux, le suisse...
Le Suisse, réveillé en sursaut. — Foui...
Monsieur Henry. — Dors, mon vieux, ce n'est pas toi de suisse qui nous occupa.
Le Suisse, rendormi, dans un soupir. — Foui...
Monsieur Henry. — I.^ suisse de la duchesse est atteint de socialisme.
L'Huissier. — Où allons-nous?
Monsieur Henry. — Celui-là du moins — je dois le "dire à sa décharge — n'oublie pas que son père fut vingt- • quatre ans bedeau à Sainte-
Clotilde; il est socialiste chrétien.
Monsieur Charles. — M. de Mun ne comprendra-t-il pas à la fin tout le mal qu'il fait?
Monsieur Henry. — Personne, à mon sens, ne devrait défendre plus passionnément que nous l'ordre social établi. Que deviendrons-nous s'il est bouleversé? Les utopistes ne tiennent aucun compte des individualités d'élite ou
- Moi du moment que je ne suis pas M. le Duc, je ne peux être que le valet
DE CIIAMllUE DE M. LE DuC.
d'exception. Moi, du moment que je ne suis pas monsieur le duc, je ne puis être que le valet de chambre de monsieur le duc.
Monsieur Jules. — J'en ai chaud...
Monsieur Henry. — Blaguez pas, Chaillv. Vous êtes radical pour complaire à votre maître, mais vous êtes snob ; et quand vous annoncez une altesse, vous en avez plein la bouche.
Monsieur Jules. — Dam-e ! ça flatte; mais on reste quand même fidèle à ses principes.
L'Huissier, s' éventant avec les Débats roses. — Immortels principes !...
Monsieur Henry. — Au fait, compliments : vous avez bien travaillé depuis mon départ.
Les autres, satisfaits. — Ah!...
Monsieur Henry. — L'Europe est sur l'œil. L'Angleterre...
Monsieur Charles. — ... S'émeut...
V's avez lu le Times?
Monsieur Henry. — J'arrive.
L'Huissier. — Chasseur, allez donc rechercher le Times sur le bureau de m.onsieur le premier secrétaire.
Monsieur Henry. — Alors, cest vrai qu'on nous fait les yeux doux ici? Vous croyez que le traité...
Monsieur Charles, vivement. — Chut.'
Gestes.
Le Suisse, entre deux ronflements. — Brodogole...
Monsieur Henry. — Ce que j'admire, c'est la façon dont les journalistes parisiens pataugent dans nos affaires diplomatiques. (A M. Jules.) Mon cher, je vous fais mes compliments. Vos radicaux ont du tact. Vous avez lu la Lanterne? Au moment où on nous fait des avances ici, un article à tout casser pour un douanier que nos amis nous ont tué du mauvais côté de la frontière...
I^e troisième secrétaire, Frécourt, entre vivement. Tenue de matin, sans recherche, mais sans faute. Bien de sa personne, un peu fiévreux. Trente ans. Portefeuille bourré de papiers. Les valets se lèvent. Il traverse le vestibule, il entre dans le cabinet du Premier.
Il crie de loin :
— M. Chailly-Descombes n'est pas encore descendu?
Monsieur Jules. — Non, monsieur.
Il s'installe dans un fauteuil, le tas des journau.x sur ses genoux, fait sauter des bandes.
— Oii est le Times?
Monsieur Jules. —
Voici.
Frécourt s'abîme dans sa lecture.
Le cabinet du premie/ secrétaire est meublé et drapé de vert bouteille. Divans carrés. Tables carrées. Fauteuils et chaises carrés. Parfum de cigarettes exotiques.
Sur la cheminée, coupe bleu Sèvres, candélabres Empire. Photographies dans des cadres surmontés de couronnes fermées, avec des dédicaces princières. A la glace, invitations notables : le Prince... P Archiduc... D'ordre de Sa Majesté l'Empereur, le grand tnaître des cérémonies a Vhonneur, etc.
Frécourt tire de son portefeuille des manuscrits, et relit. Pantomime animée,
Entre, enfin, Chaillv-Descombes, grand, rsseux, imberbe, le nez au vent. Evidemment, de l'intelligence, surtout du flair. Petite jaquette.
Frécourt. — Bonjour, mon cher.
Chailly-Descombes. — Bonjour.
Il s'asseoit devant son bureau, décachette son courrier. Frécourt n'interrompt pas sa besogne. Conversation décousue, avec des temps
Chailly-Descombes, levant le nez. — Mon cher, ce que j'admire, c'est la façon dont les journalistes parisiens pataugent dans nos affaires.
Frécourt. — Ah ! la Lanterne...
Chailly-Descombes. — Oui, je vais écrire à Gaviolini qu'il me trousse un .petit article dans un sens tout à fait différent... C'est fort qu'un journal où je n'ai que des amis...
Frécourt. — Mais, permettez... Il me semble que. pour une fois, la Lanterne n'a pas tort. Si, pendant qu'on fait les yeux doux à notre ambassadeur, on tue nos douaniers sur la frontière...
Chailly-Descombes, le coupant. — Vous avez lu le Times?
Frécourt. — Eh bien?
Chailly-Descombes, concluant. — Vous avez lu le Times?
Entre I'Ambassadeur. Pyjama. ■ — C'est un bel homme blond. Favoris à l'autrichienne, coiffure soignée, un peu surannée. Grande aisance d'allures, avec une timidité dans le regard et dans la voix. Aménité incomparable. L'homme de toutes les conciliations.
L'Ambassadeur, cordialement. — Ah!
messieurs, bonjour.
Chailly-Descombes. — Monsieur l'ambassadeur...
Frécourt. — Monsieur l'ambassadeur...
T,n main.
I/Ambassadeur, à C/idilly-Dcscombcs.
-- Eh bifii ! mon cher, je vous ai regretté hier à ce dîner. Bonne soirée pour nous, pour la France.
Il se caresse les favoris.
Chaillv-Descombes. — Vraiment?
L'Ambassadeur, mystérieux. — Est-ce que rien encore n'a transpiré?
Chailly-Descombes. — {Geste.)
F RÉCOURT. — Vous avez lu le Times, monsieur l'ambassadeur ?
L'Ambassadeur, franchement.
comme il était convenu. La situation financière de ce pays...
L'Ambassadeur. — Eh bien, Frécourt, voilà du travail perdu. Refaites mon rapport et retournez les conclusions.
Frécourt, ému. — Mais, monsieur l'ambassadeur, est-ce au moment où on se moque littéralement de nous, où un incident frontière de la dernière gravité...
L'Ambassadeur. — Mon ami, les incidents si gros n'ont jamais d'importance
— J'ai rasé le duggy, j'ai salué.
Non... Je sais : il monte... {Avec suffisance.) Je l'attends à quinzaine.
Chailly-Descombes. — ?
Frécourt. — ?
L'Ambassadeur. — {Sourire.)
Un temps.
L'Ambassadeur. — Eh bien, Frécourt, avez-vous rédigé mon rapport confidentiel au Ministre?
Frécourt. — • Les deux... Voici d'abord, au sujet de l'incident frontière...
L'Ambassadeur. — Laissez cela... Le rapport concernant l'emprunt que nos amis... {Appuyant) nos amis... veulent contracter en France.
Frécourt. — Monsieur l'ambassadeur, le voici.
L'Ambassadeur. — Les conclusions?
Frécourt. — Nettement défavorables.
réelle. Il n'y a que les symptômes qui comptent. Et quand vous saurez qu'hier soir...
La porte s'ouvre brusquement. Le petit vicomte DE LA MoRVANDiÈRE, attaché autorisé, entre en coup de vent. Tenue de cheval. Gentil, jeune, chauve, — son reste de cheveux est frisotté. Potelé, souriant, petite voix. Stick.
La Morvandière. ■ — Monsieur l'ambassadeur... Messieurs... Pardon si je me présente en pareille tenue... Je n'ai pas pris le temps... J'avais hâte... J'arrive du parc... J'ai rencontré l'Empereur.
Tous, intéressés. — Ah !
L'Ambassadeur, calme. — Montant?
La Morvandière. — Conduisant.
Buggv. Très simple. En bourgeois. Sans escorte.
Chailly-Descombes. — Vous vous êtes fait voir?
La Morvandière. — J'ai rasé le buggy. J'ai salué.
L'Ambassadeur. — Est ce que Sa Majesté vous a reconnu?
La Morvandière. ^ Pas personnellement... Je veux dire que Sa Majesté, ne me connaissant point par mon nom, n"a pu se dire : « Tiens... ce cavalier qui me salue est le vicomite de la Morvandière. » Mais vous savez comme l'Empereur a la mémoire des physionomies, surtout de celles qui échappent un peu à la banalité. Il m'a fixé. J'ai senti qu'il me remettait. Il a souri, et très familièrement... vous savez... geste du fouet d'abord, et jniis la main au chapeau.
L'Ambassadeur. — Eh bien, F récourt ?
Chailly-Descombes. — Est-ce que Sa Majesté était seule?
La Morvandière. — Le comte de Lutzbourg l'accompagnait. Le comte a détourné la tête.
L'Ambassadeur. — Avec une intention... marquée?
La Morvandière. — Marquée n'est pas assez dire : avec une intention très marquée.
Chailly-Descombes. — Il ne cache pas ses sympathies pour la Triple Alliance.
L'Ambassadeur. — Voilà des symptômes. Frécourt. Mais tout ceci n'est rien encore. Hier soir...
La porte s'ouvre. Entre Ml'SIGNY, attaché — l'attaché littéraire, l'observateur. Froid. Beaucoup de tenue, trop de tenue. Haute cravate, gilet de velours.
MusiGNY. — Monsieur l'ambassadeur...
Messieurs...
L'Ambassadeur. — Bonjour, Musigny.
Les autres. — Bonjour, mon cher.
Musigny, à V Ambassadeur. — J'ai reçu les volumes que M™" de Chameroy m'a demandés. Ils sont signés. Quant au Hugo, une trouvaille : un exemplaire sur hollande, avec autographe, que l'on m'a déniché sur les quais; il est dédicacé à l'un des maîtres de la critique contemporaine... (A CJiailly- Descotnbes.) Eh bien, républicain, vos amis nous servent. Il paraît que la Lanterne vomit sur nous.
Chailly-Descombes. — J'en écris à Gaviolini.
Musigny, à la Morvandière. — je vous ai cherché au parc ce matin.