I-A Morvandière, jat. ■ — J'y étais
Musigny. — Quoi do:u ?
Chailly-Descombes. — La Morvandière a rencontré Sa Majesté.
Musigny. — Ah! ahl... Vous vous êtes fait voir ?
La AkDRVANDiÈRE. — Rasé le buggy...
Sa Majesté ma salué très gracieusement.
Le comte de Lutzbourg, qui 1 accompagnait, a détourné la tête avec une intention très marquée.
L'Ambassadeur. — Qu'en dites-vous?
Musigny. — Ah !...
L'Ambassadeur. — Moi, j'ai idée que Lutzbourg est déjà au courant de ce qui s'est passé hier soir.
Chailly-Descombes. — Au fait?
L'Ambassadeur, -plutôt condescendant.
— Eh bien ! messieurs, hier soir, comme vous savez, nous dînions à l'ambassade d'Allemagne. J'étais placé à la droite de larchiduchesse Théodora.
Musigny. — En beauté?
L'Ambassadeur. — Hem!
La Morvantdière. — Toilette?
L'Ambassadeur. — Ultra-simple. Et cela même, vous l'avouerai-je? m'a paru prémédité. La fille du Souverain affectait vis-à-vis de moi des allures sans façon qu'accentuait encore la simplicité voulue de sa toilette.
Mouvement d'attention.
L'Ambassadeur. — Elle faisait des mines — un peu précieuse, très puérile : elle avait carrément ses dix-neuf ans. Je compris l'invite. Je relâchai l'étiquette, et je fus discrètement paternel, tout en demeurant respectueux. Notre conversation fut enjouée, dépourvue d'ailleurs de tout intérêt, sauf que Son Altesse y glissait de temps à autre un petit mot significatif, auquel je répondais, suivant les cas, par un trait heureux ou par un silence éloquent.
Chailly-Descombes. — Avez-vous retenu....
L'Ambassadeur. — Certes... Au relevé de potage, après quelques réflexions touchant la température, le climat. Son Altesse Impériale saisit le menu qui était devant elle et, sans le regarder, me le tendit d'un geste un peu raide. « Traduisez-le-moi, ditelle, monsieur l'ambassadeur, je ne sais pas l'allemand. » Notez qu'elle le parle à merveille, et que d'ailleurs le menu était erh français. Je lui en fis la remarque, et elle voulut bien me laisser voir une aimable confusion.
Musicnv, bas à la Morvandicrd -=— On
m'a (lit que les Xaintrailles arrivent demain ?
Ciiailly-Descûmbes. — Chut! Chut!...
L'.-Vmbassadeur. — Mais je brûle les détails, si attachants c]u'ils soient. Comme on se levait de table, IWrehiduchesse prit mon bras avec une certaine vivacité, et brusquement, sans précautions oratoires ni entrée en matière, elle me dit : « Eh bien ! in;)nsii"ur le marquis, estce que vous ne nous ft--rez [Kis danser, cet hiver ? »
Chailly-Descombes.
— Ah!
La AIorvandière et
MusiGNY, ensemble. — Ah! ah!...
Frécourt, ému. — Ce sont là ses piuoles te.xtuelles?
L'Ambassadeur. — Textuelles... Monsieur le Marquis...
Chailly-Descombes.
— Est-ce que {Appuyant) vous ne nous ferez pas. . .
L'Ambassadeur. — Danser cet hiver... Vous pensez que j"ai pris garde au tour de phrase... Monsieur le Marquis...
Frécourt, insistant. ■ — Monsieur le Marquis...
L'Ambassadeur. — Oui, elle n'a pas dit : « Monsieur l'Ambassadeur. » Elle ne s'adressait pas officiellement à l'ambassadeur de France, mais au marquis de Chameroy. Cela a son importance.
Chailly-Descombes, rêveur. — Est-ce que vous ne nous ferez pas...
L'Ambassadeur. — "Vous sentez... Elle aurait pu dire : « Ne danserons-nous pas chez vous cet hiver ? » C'était alors un ordre péremptoire. Ou bien : « Est-ce que nous ne danserons pas... » ce qui était un ordre déguisé. Mais : « Est-ce que vous ne nous ferez pas danser... » C'est une prière gracieuse, qui me laisse la liberté de la décision et le mérite de l'initiative.
Chailly-Descombes. — Pour qui sait les habitudes de cette cour, il est hors de doute qu'une phrase d'aussi capitale importance a été arrêtée en conseil des ministres.
MusiGNY. — Ah! que ïe français est bien la langue diplomatique 1 Quelles nuanr-3| Quelles subtilités!
La Morvandière. — Son Altesse Im-
périale parle le français cfjmme sa langue maternelle.
Frécourt, réfléchissant. — Monsieur le Marquis, est-ce que...
L'Ambassadeur. — Eh bien ! Frécourt, comprenez-vous maiiïteaiant qu'il faut enterrer votre douanier et son histoire, et cfue l'emprunt doit être couvert au moins six fois?
— Eli BIEN ! Pré
PRENEZ-VOUS M.U.Mt
COt'RT. rOMiNAN r . . .
Chailly-Descombes. — Pardon, monsieur l'ambassadeur, oserai-je vous demander ce que vous avez répondu à l'archiduchesse ?
L'Ambassadeur. ■ — Je suis resté perplexe quelques instants... Il eût fallu répondre à Son Altesse par une phrase aussi étudiée, mais cela ne s'improvise pas. Heureusement l'idée m'est venue qu'un élan de joie sincère et un peu d'abasourdissement ne feraient pas mal. « Ah ! me suis-je écrié, madame... »
Mouvement d'attention. L'Ambassadeur caresse ses favoris.
... « Mais non, ai- je repris d'une voix plus lente, "Votre Altesse Impériale me donne une fausse joie. Sait-elle si Sa Majesté... » {Emotion contenue.) Elle m'a coupé la parole, et avec une charmante étourderie... {Un temps, un effet.) « Ah bah ! si cest moi qui lui demande, papa voudra bien ! »
Chailly-Descombes. — Papa ! ! !
Frécourt. — Elle a dit : « Papa »?
La Morvandière. - — Son Altesse Impériale a dit : « Papa d,-*
Chailly-Descombes, résolument. — lî fanjt faire un communiqué à VHavas et à Dalziel.
L'Ambassadeur. — Non... plutôt à une agence secondaire qu'on puisse démentir à l'occasion.
Le MAITRE d'hôtel, entrant. — Madame la Marquise fait prévenir Son Excellence qu'elle est prête à descendre au salon,
L'Ambassadeur. — Dites à mon valet de chambre qu'il vienne m'habiller... A tout à l'heure, messieurs, vous déjeunez avec nous?... {Il sort.)
La Morvandière, à Chailly-Descombes.
■ — Mon cher, j'ai des vêtements ici. Voulez-vous me prêter votre cabinet de toilette pour changer ?
Chailly-Descombes. appelant. ■ — • Jules... Conduisez M. de la Morvandière chez moi, et donnez-lui ce qu il lui faut.
MusiGNY, sortant avec la Morvandière.
— Mïiis, mon cher, vous me paraissez moins ravi que je n'eusse pensé, de votre rencontre avec l'Empereur.
La Morvandière. — Ah ! Musigny, je ne sais pas où il s'habille. Il était fichu comme quatre sous.
pjtopos de Table
L'unité de lieu n'est pas observée. Pour l'intelligence de ce nui va suivre, on est prié de supposer que la toile de fond se déroule continuellement, ainsi qu'au deuxième tableau de Parsifal.
D'abord :
Le sleeping. Le j)etit compartiment à deux. Les lits déjà ont disparu, l'un dans le mur, l'autre sous le divan. Objets épaTs. Toutes les incommodités du voyage. Sacs très plats pouvant contenir un mouchoir — à peine : gros maroquin vert pomme, fermoir or. Flacons, lavender sait, eucalyptus sait. Livres maniés, abandonnés, charbonneux. Cendres blanches de cigarettes américaines, crimécnnes, turques, dans le cendrier de cuivre chiffré W. L. Auprès, guide illustré de la Compagnie internationale des wagons-lits et des grands express européens. Par terre, un tire-bottes, un crachoir — également superflus.
Du côté campagne, paysage neutre, qui file, par grandes ondulations.
Du côté couloir, les stores. Non pour se dissimuler, mais pour ne pas voir. Pour ne pas voir passer les Anglaises qui se dirigent vers le cabinet de toilette (ladies) avec, dans les mains, une serviette éponge et une savonnette de nickel — cheveux affolés, parfum de foin, à donner la fièvre des foins. Pour ne pas voir passer la gouvernante anglaise qui, tous les quarts d'heure, conduit l'un des six babies de la case mitoyenne au water-closet. Oh !
Lç PUC PB X.^JNTÇAILLES, du côté campagne. Il
n'a pas chr ngé. Les gants depuis vingt-quatre heures. Pourtant un rien d'abandon se remarque dans son attitude. Mais la position peu à peu se rectifie, par à-coups, à chaque borne kilométrique.
La duchesse de Xaintrailles, Yvonne. Elle a beaucoup changé. Femme. La toilette de voyage, ah ! très bien : l'étoiîe, ordinaire, gros lainage; la couleur, banale, bleu marine; la façon rien, mais... Corsage uni, amazone, taille longue, hanches libres; la jupe : trois plis.
Elle examine avec une attention soutenue des affiches en lincrusta-walton : Vlfidéfendance belge — Cherry-Cordial..^
Yvonne. — Je tombe des nues. Ce que vous m'apprenez me dépasse... M™" Charlet, la femme du drogman, deux amants! Pour le cœur, ^Musigny, et officiellement l'Ambassadeur lui-même!... De cette Charlet, rien ne m'étonne : une ex-actrice. Mais le marquis de Chameroy ! Je comprends qu il se soit mésallié de la main droite; de la main gauche, à quoi bon?
Xaintrailles, avec une pointe d' attendrissement. — "Voici un bouquet d'arbres que je reconnais. Dans peu d'instants nous franchirons la frontière.
Yvonne. — Et l'Ambassadrice... "Vous m'aviez dit : une grande dame. A-t-elle pu prendre goût à un Chailly-Descombes?
Xaintrailles. — Je ne crois pas qu'elle y ait réellement pris goût, mais il y a des traditions. Une ambassadrice de France ne peut décemment flirter avec un collègue étranger de son mari, ni avec un prince de la famille régnante. Elle est obligée de cantonner son cœur dans le .personnel de l'ambassade. Ce qui est fâcheux, c'est qu'un Chailly-Descombes puisse être premier secrétaire.
Yvonne, riant. - — Encore, si elle avait jeté son dévolu sur vous ! "Vous êtes de son monde.
Xaintrailles, simplement. — Je ne suis que deuxième.
Yvonne. — Est-ce que les deuxième, troisième et attachés, et leurs femmes, ont le droit de faire des excursions sentimentales dans le monde indigène et dans la société diplomatique ?
Xaintrailles. sévère. — Yvonne...
Yvonne. — Pardon.
Le train se ralentit, s'arrête.
Xaintrailles. — La dernière station française.
Tous les deux à la fenêtre. DouanTers. Horloge indiquant le changement d'heure. Le train se remet en marche lentement. Jardinets. Un poteau, supportant un écriteau qui est divisé en
deux surfaces égales, chacune i)ciiUe d'une couleur diffcrenle.
Le duc se redresse définitivement, et on dirait ijue tout d'un coup il vient d'avaler le jjoteauirontière.
Arrêt. Gare jjittoresque. Uniformes nouveaux. Voyageurs malmenés. Hrutalités policières. Le duc et la duchesse ne bougent jias. La ()orte de leur compartiment s'entr'ouvre. exhibition de passeports diplomatiques. I^' Autorité s'incline. Départ.
Le duc rejirend la lecture des journaux anglais. Yvonne devient grave. Elle entre en fonctions. Elle examine avec une attention polie tous les détails du paysage, qui ne présente aucun intérêt.
Silence. Des heures passent.
Une gare de campagne. A» loin, parc, château.
poun|iioi, cette double interjection, qui est comme le Le it motif de la fête.
Arrêt. Station de ceinture. La porte du compartiment s'ouvre. L'n indigène en costume national se précipite, s'incline j)rofondément, saisit la main de Xaintrailles et la baise. Ensuite, il saisit la robe d'Vvonne et en baise le dernier pli.
YvONXE, lin peu gcnce, fnais flcUce. Ah!... Qui est-ce?
Xaintrailles. — C'est de nos gens, le peuple sait vivre... {Brusquevieni.)
Ah
La résidence impériale
Xaintrailles.
d'été.
Yvonne. — ■ Ah:...
XaintrailliS.
— La plupart des princes i]ui soivt morts de mort violente, ont été assassinés
Yvonne. — {7\-ie de circonstance.)
Du temps. Du pays.
Au loin, dans un site romantique, une bicoque où le style normand s-e marie au style bvzantin.
Xaintrailles.
— La petite maison de l'archiduc P-ul.
Yvonne. — ?...
Xaintrailles.
— Oui. lorsque sa grandeur l'attache au rivage.
lorsqii'il n'est pas libre de venir à Paris, c'est ici qu'il fait la fête, la fête locale.
Yvonne. — Quel délicieux point de vue !
Xaintrailles. avec beaucoup de digiiitë. — Ohé! ohé!...
Yvonne. — Hein ? Quoi ?
Xaintrailles. expliquant. — Je dis :
« Ohé! ohé!... » C'est une mode nouvelle au Département. Toutes les fois qu'on parle de gens qui s'amusent, on ajoute, je ne sais
Yvonne. — Quoi donc?
Xaintrailles. — L'n fait curieux. Yous savez que je n'ai pas le don des langues. Dès que je rentre à Paris, les quatre ou cin 1
» OICI U\' BOLQIET H AIl-