R ET ALLUME SA
ILLEUSE.
:'rès le
silence. Puis il ouvre une porte, et appelle :
L''tzbourg. — Son Altess? Impérialem'excusera d^ l'interroger... Son Altesse Impériale souffre? Paul. — Oui.
Lutzbourg. — Ceite petite femme... la jeune duchesse de Xaintrailles... n"a pas marché?
Paul. — Non.
LuTZBOURG. — - Je suis aux regrets pour Votre Altesse Impériale.
Silence prolonf^é.
Paul. — Lutzbourg !
LuTZBOURG. — Monseigneur?
Paul. — Va faire télégraphier à la mère... chose... quelle nous envoie deux plats du jour.
Le comte de Lut/bDiirfj se lève, sort. Au bout de c|uel(|ues instants, il rentre.
Lutzbourg. — Monseigneur, cest fait.
Paul. — Bien... maintenant, approche cette table.
Lutzbourg va chercher la table volante où était préparée la collation, et la place contre le lit. Il se rassoit.
Lutzbourg. — Voilà, Monseigneur.
Paul. — Bien... Verse... Bois avec moi. Lutzbourg. — Son Altesse Impériale désire que je l'entraîne?
Paul. — Oui.
Ils boivent.
Et puis raconte-moi des énormités.
Des Nomades
Pour la dernière fois, le petit salon — de l'Ambassade : ce n"est plus le petit salon de l'Ambassadrice. Plus de « coins ». Plus de paravents ni de coussins portant l'empreinte d'une personnalité. Chamerov est nommé ambassadeur à Vienne. Xaintrailles est nommé premier secrétaire à Vienne : ils partent tout à l'heure pour Paris.
Reste l'ameublement officiel, dans le décor officiel : les lourds canapés, damas jaune, alignés contre le mur, les lourds fauteuils en serre-file.
Rien de vivant que les paquets — un peu partout. Au beau milieu, une malle très pure. On ne douterait point qu'elle apiiartînt au Prince de Galles, si elle portail seulement le H. R. H. des colis que nous vovons si souvent traîner sur les trottoirs de la place Vendôme. IMais elle n'est chiffrée que du triple croissant de Diane de Poitiers, ravalé au rang d'initiale. Couronne de marquis.
Toutes portes ouvertes. Vue de l'escalier.
Pantomime d'entr'acte, comme dans les drames de Beaumarchais.
Va-et-vient de gens.
Episode : 'SI. Henry, valet de chambre du duc de Xaintrailles, croise ISI. Jri.ES, valet de chambre de Chaillv-Descombes. Ils se regardent. Ils ne se saluent pas.
M. Charles, valet de pied de l'Ambassadrice, adresse à M. Henry, un sourire d'intelligence.
Ils sortent. La scène reste vide.
M. Jules rentre, ferme les portes, sort.
La scène reste vide.
Entre l'AmIîass.vdrice. Costume de voyage, mais toujours dans la note de so« époque préférée. Agile, rajeunie, belli<|ueuse, elle a l'air d'une liéroïne de la Fronde qui va faire tirer le canon. Elle ne craint pas d'ouvrir elle-même la grande malle. JCUe y glisse un objet enveloppé de papier de soie. Elle referme, avec la désinvolture d'une bonne maîtresse de maison, qui a le mai.iement.de ses clefs.
Elle s'assoit. Elle exécute la série des gestes communs à toutes les femmes qui sont sur le point de partir en vovage. FA\e Hâte ses poches, consulte son mouchoir, jette un coup d'oeil satisfait sur un ]HHit s.ic vert pomme à monogramme d'or, qu'elle ne confie jamais à personne et qui, d'ailleurs, ne lui sert à rien.
Impatience du pied.
La porte, donnant sur la salle des fêtes, s'ouvre.
L'Ambassadrice. — Ah!...
Entre Chailly-Descombes. Jaquette.
Chailly-Descombes, arec plus d' hiiviciir qu'il ne faudrait. — Vraiment? Vous êtes seule? Les portes sont fermées? C'est étonnant. Je pensais que nous allions nous faire nos adieux devant les domestiques et les portefaix, ou tout à l'heure sur le quai de la gare, au milieu des compliments officiels.
L'Ambassadrice. — Cela vaudrait mieux à mon sens : le dernier tête-à-tête est toujours de trop.
Chailly-Descombes. — Il est pourtant naturel qu'on souhaite de... causer un peu, au moment de rompre une... amitié qui a duré comme la nôtre.
L'Ambassadrice. — Les scènes de rupture ne sont jamais que des tentatives désespérées pour ne pas rompre. Or nous avons trop de clairvoyance l'un et l'autre pour nous cramponner. Vous savez aussi bien que moi que tout est fini : le mieux est d'en prendre notre parti sans larmes.
Chailly-Descombes. — Vous le prenez si facilement, parce qu'au fond vous me méprisez de m'être laissé jouer par Xaintrailles. Il n'y a que le succès qui fasse valoir un homme à vos yeux.
L'Ambassadrice. — Comme vous êtes de mauvaise foi! Puis-je vous en vouloir d'un échec où je suis de moitié?
Chailly-Descombes. — Vous avez une revanche avec votre mari, qui part d'ici sur un triomphe et qui obtient le poste que vous souhaitiez. Vous n'en demandez pas davantage.
L'Ambassadrice. — J arrive à 1 âge ou une femme honnête ne doit plus jouer que le jeu de son mari. Si vous aviez pour moi un peu de sentiment vrai, cela vous conso-
lerait. Il n'y a que les enfants qui comptent pour quelque chose d'être le premier ou le seul amour dune femme. Ce qui marque, c'est d'être son dernier amant.
Chailly-Descombes. — Vous avez une façon de me consoler, vous êtes philosophe 'l'Ambassadrice. — J'y ai plus de mérite que vous : j'abdique, moi.
Chailly-Descombes. — Oh!... des choses auxquelles vous ne teniez guère.
L'Ambassadrice. — On regrette généralement ce qu'on abdique, même si l'on n'y tenait pas.
Chailly-Descombes, lui frenantla main. — Au moins... dites-moi adieu... comme il faut.
L'Ambassadrice, se dégageant. — C'est ce que je fais... Croyez moi, nous ne sommes plus faits l'un pour l'autre : ce n'est plus d'une éducatrice que vous avez besoin. Recevez pourtant ma dernière leçon : la plus grande qualité d'un diplomate est de ne pas rouvrir les incidents qui sont clos.
Chailly-Descombes. — Etrange liaison que la nôtre ! Il suffit, pour nous séparer, d'un décret signé Camot.
L'Ambassadrice. — Il avait bien suffi, pour nous unir, d'un décret signé Grévy.
Elle se lève et se met à fourrager dans les paquets. Chailly, désœuvré, en long et en large. Il marche vers la porte. Il hésite. Il sort, sans que M"° de Chameroy ait seulement tourné la tête.
Yvonne rentre. Costume tailleur. Elle cherche quelque chose. Elle ne dit rien à l'Ambassadrice, l'ayant déjà rencontrée vingt fois depuis le déjeuner.
M"' de Chameroy sort. Yvonne continue à fouiller, mais sans entrain. Puis elle se dirige vers la grande fenêtre, s'arrête, regarde dans la cour.
Entre LE duc de Xaintrailles. Yeston. Il constate que sa femme est seule. Il semble satisfait. Il referme avec soin la porte par où il est entré. Puis il se dirige lentement vers la grande fenêtre, se place à côté d'Yvonne oui ne bouge pas, et regarde dans la cour.
Silence.
Francis. — Vous vous mettez le décor dans les yeux une dernière fois?
Yvonne. — Oui.
Un temps.
Francis. Eprouvez-vous, à l'idée de partir, un peu de mélancolie?
Yvonne. — Un peu... très peu... c'est machinal... Les départs m'inspirent toujours de la mélancolie, même quand je les souhaite.
Francis.
Vous ne regrettez... rien
Yvonne. — J'ai une grande indifférence de tout.
Francis, flus ouvert que de coutume, souriant. — Est-il possible?
Yvonne. — ... {Geste.)
Un temps, assez long.
— Tj\ plus grande qualité d'un diplomate est de m-: pas rou\ luh les incidents qui sont clos.
Francis. — Je vous avoue que moi, je suis heureux, franchement heureux de partir.
Yvonne. — Vous attachez bien de l'importance à une misérable question d'avancement.
Fra.ncis. — C'est autre chose.
Yvonne tourne le visage vers lui et l'interroge d'un regard, d'ailleurs parfaitement froid et détaché. Puis supposant sans doute qu'il a d'importantes communications à lui faire, elle va complaisamment, pour les entendre, s'asseoir sur le canapé. Il vient, après un instant, avec les mêmes allures compassées. Il s'assoit à côté d'elle, mais loin.
Silence.
Alors Yvonne fait mine de se lever, après avoir, une seconde fois, imperceptiblement tourné la tête vers le duc, nomme pour lui demander congé de se retirer.
Francis. — Restez... {Encore un temps.) Ces déplacements... ces changemsnts
de milieu... constituent à mes yeux l'un des plus grands avantages de notre carrière. Ils partagent notre existence en périodes radicalemenii tranchées... Chaque fois que nous passons de l'une à l'autre, c'est une occasion qui nous est offerte de réft)rmer, de renou\'e- 1er entièrement notre vie... Nous pouvons abandonner au logis oij nous ne reviendrons plus ce qui nous gêne de notre passé — comme un mobilier miportun et qui ne vaut pas d'être déménagé... Xous pouvons appliquer le principe de l'anarchie : tout détruire pour tout reconstruire à neuf... Il me semble que c'est un privilège inappréciable à notre âge, où nous avons encore le tenTi)s de rebrousser chemin quand par hasard nous avons fait fausse route... {Pas de réponse.) A quoi pensez-vous ?
Yvonne. — Je fais mon possible pour suivre vos raisonnements, mais je vous avoue que je n'ai pas trop la tête à moi. Vous prenez mal votre temps pour philosopher, et sans être Perrichon à l'excès...
Francis. — Vous ne voudriez pas que je fisse mes malles. J'ai des gens pour cela. Ils me permettent de me recueillir à l'heure du départ, et d'en savourer les émotions.
Yvonne. — Les émotions ! Vous allez me faire croire que jusqu'à ce jour j'ai méconnu votre sentimentalité.
Francis. — Me serais-je mépris sur la vôtre? Alors ce départ, ce voyage ne vous rappellent rien?
Yvonne. — {Geste d'épaules.)
Francis. — Notre premier voyage?...
Yvonne. — C'est si loin.
Francis. — C'est hier... et vous n'auriez besoin que d'.un peu de tendresse... de bonne volonté... pour vous imaginer qu'entre hier et aujourd'hui... rien de grave, rien... d'irrréparable ne s'est passé entre nous.
Yvonne. — Ma bonne volonté est impuissante. Ces quelques mois peuvent sans peine être effacés de votre vie; qu'y ont-ils changé? Ils ont tout changé de la mienne. J'ignorais le monde, j'ai appris à le connaître, comment voulez-vous que j'oublie jamais mon temps d'épreuve et la date de mon initiation ?
Francis. — Vous avez perdu quelques illusions, mais votre cœur vous reste... et me reste... {Souriant.) Votre science nouvelle de la vie doit vous parler en ma faveur beaucoup mieux que je fais moi-même. {Toujours condescendant.) Vous êtes indulgente, si vous connaissez la vie.
Yvonne, secouant la tête. — Il y a peu 03 jours, je raisonnais ainsi. Depuis, mal-
heureusement, j'ai acquis une connaissance de plus... de trop.
Francis, — Quelle?
Yvonne, soupirant. — L'indulgence est le privilège de ceux qui sont sans reproche, et on perd la faculté de pardonner en même temps (|u'on en perd le droit.
Francis, décontenancé. — Que voulezvous dire?
Yvonne. — Oh ! ne craignez rien. Si j'ai péché ce n'est qu'envers moi-même, et j'ai reçu la leçon quje je méritais. Vous eussiez dû me l'épargner^ mon ami; pas, comme vous avez fait, par des moyens secrets et détournés qui m'y ont conduite plus sûrement. Il est trop tard. Indulgente ou non, je ne serai plus la petite fille que vous avez connue. Je suis une femme de tenue parfaite... sans tache — mais avertie... avec cela sans rancune et en tous points digne de vous. Vous me trouviez naguère un peu trop expansive : avec l'âge... cela m'a passé.
Francis, lui prenant la main. — Si j'en juge par moi-même... avec l'âge... cela revient quelquefois.
Yvonne, émue quand même. — Par accès... {Sans lui retirer sa main.) Que faitesvous? Si l'on entrait...
Francis. — Ah! si l'on entrait...
Yvonne. — Francis... {La porte s'ouvre. Un valet de chambre introduit Huxley- Stone et AP^ Huxley-Stone. Yvonne reprend aussitôt possession d' elle-même., et retirant sa main, bas.) Là! Que vous disais-je? Cela tombait bien ! {Elle s' avance vers .]/" Huxley- Stone avec beaucoup de grâce et de vivacité.) Ah ! madame, je parlais de vous et je n'osais pas espérer...
M"'^ Huxley-Stone {robe pensée). — Il y a peut-être de l'indiscrétion, vu le si prochain départ. Mais nous tenions tant à re voir l'Ambassadrice et vous!
Huxley-Stone, rouge. — Oui !... Nouj tenions.
Yvonne. — J'emporterai de vous un si charmant souvenir...
Huxley-Stone. — Oh !
Yvonne. — Notre intimité aura été bien courte.
Huxley-Stone. — Bien courte... Oui!...
]Nr^ Huxley-Stone, avec un regard coulé — comme on dit. vers Francis qui baisse les yeux). — Bien courte!...
Un temps.
Huxley-Stone. — Nous avions également dans l'esprit de féficiter le duc pour son cordon.
Francis,
Yvonne, faisant quelques pas vers la fenêtre. — Oui, Sa Majesté nous a fait une grâce de plus... {Elle désigne un fauteuil à Huxley-Sioiic, ci avec intention se place elle-même de manière à permettre Vaparté aux deux autres. En passant, elle jette à Erancis un coup d'œil passablement narquois.)
M"'^ Huxley-Stone, bas quelle affreuse douleur!
Francis, de même. ■ — • A qui le dites-vous... Ne me parlez pas à l'oreille. (A Huxley-Stone, très haut.) Le procédé de l'Empereur m'a vivement touché.
M" Huxley-Stone. — • Ce seront là tous nos adieux?
{A Yvonne.) Vous n'allez pas à Vienne directemenl ?
Francis, citant Rossctii.
— Only one kiss. Good bye, }ny dearf (Haut.) Ôh ! non. Xous séjournons à Paris un mois.
M"'^ Huxley-Stone, bas. — Cela est si affreux !
Yvonne. — L'Ambassadeur également.
M" Huxley-Stone, bas. — Ne nous écrirons-nous pas?... (.4 Yvonne.) Vous avez un pied-à-terre à Paris?
Francis, bas. — ■ Il vaut mieux... Dolly...
Soyons forts...
Yvonne. --- Xous irons demeurer chez ma bellemère, rue de Xaintrailles. Cl;
Francis. — Sapristi, ne pleurez pas !
AP^ Huxley-Stone, se moue fiant. — Je ne peux pas me défendre, mon chéri... J'avais préparé pour vous un petit souvenir... Comment vous faire remettre?...
Francis, entre ses dents. — Par la valise... Chut!...
M"" de CMinmerov fait irruption.
M""^ Huxley-Stone. — Ah! madame...
L'Ambassadrice. — Que c'est aimable à vous !
M" Huxley-Stone. — Je craignais tellement de vous déranger, vu le si prochain départ !
L'Ambassadrice. — Mais non, mais non. Ces ambassades sont des auberges, et comme on laisse tous les meubles à leur place, on peut recevoir ses amis jusqu'à la muiute suprême... Tenez, j allais goûter justement avant de partir... Vous prendrez le thé avec moi.
M" Huxley-Stone. — Oui... je vous remercie. (Encore avec un regard coulé vers X ai ntr ailles.) Le dernier thé.
l'I.ATKAU SOLE^NEL F.T CES TASSliS DE MA MEKE-GHAND FOiNT ASSEZ BONNE FIGURE SUR CETTE MALI.E
Yvonne, gaie, un peu féroce. — Le dernier thé.
L'Ambassadrice. — Par exemple, il faudra nous contenter de la porcelaine officielle, la seule qui ne soit pas emballée. Nous boirons dans un affreux sèvres.
Yvonne. — Où po.sera-t-on le plateau?
Toutes vos jolies tables sont en petite vitesse.
L'Ambassadrice. — Mais là, sur lamalle... Xaintrailles, sonnez donc, je vous en prie... (Un valet de chambre.) Le thé... Ces messieurs n'arrivent pas?...
Les Charlet font leur entrée, avec Mus.igsy. Voici le premier flot.
Poignées de main et congratulations.
Le valet de chambre apporte un plateau monumental, chargé de tasses et d'argenterie surannées, qu'il dépose sur la malle.
Ce plateau solennel et ces tasses de ma mère-grand font assez bonne figure sur cette malle.
Charlet, riaui. — • Ah! Ah!...
M""*" Charlet. — ■ Taisez-vous.
Huxlev-Stoxe. mangeant déjà. ■ — J'aime beaucoup ces dînettes improvisées.
L'Ambassadrice. — N'est-ce pas! Moi, je recevrais dans un fourgon à bagages.
M™*^ Charlet. — Merci, encore une bis cotte. J'ai un appétit furieux.
MusiGXY, bas. — Comme tu es en train, toi!
M"*^ Charlet, de même. — • Rien ne m'égaie comme un départ quand je reste et quand je suis heureuse de rester.
MusiGNY, des lèvres. ■ — M'aimes?
^V^" Charlet, des yeux. — Oui. (7/ s'écarte du groupe.)
YvoxxE, allant à lui. — Comme rtius avez l'air grognon!
MusiGNY, s' écartant davantage. — Vous croirez que je vous fais un compliment fade, si je vous dis que j'ai un peu de chagrin de vous voir partir.
Ils viennent en avant tous les deux. Francis les rejoint, et ils causent à part, tandis que la conversation au fond devient confuse et bruyante.
Yvonne. ■ — Mon pauvre Musigny, il faut prendre cela gaiement, comme les autres. C'est le côté aventure et imprévu de la Carrière. On se rencontre, on se lie, on se quitte... Les seuls épisodes de notre vie où il y ait un peu de sentiment, et où la solennité cède quelquefois ! Ne préférez-vous pas cette scène... pittoresque, avec des acteurs qui remuent, aux cérémonies coutumières?... ce décor de déménagement à celui d'une réception ou d'un bal ?
MusiGNY, à Xa'mtrailles. — Décidément, mon cher, la duchesse était bien née pour épouser un de nous. {A. Yvonne.) Savez-vous pourquoi vous vous sentez mieux vivre dans ce salon démeublé qui a l'air d'un campement, et où on lunche sur des malles? C'est qu'avant tout, vous êtes, nous sommes des nomades, toujours prêts à partir avec armes et bagages, vite las d'un pays, aimant à
courir devant nous en quête d'un nouveau terrain où nous plantions nos tentes.
Francis, pour faire de V esprit. — Un terrain diplomatique.
Yvonne. — Comme M. Musigny a toujour le mot juste... des nomades!... C'est vrai... Nous formons dans la société une petite tribu à part... une tribu chic... vagabondant en sleeping... Les caravanes aujourd hui voyagent en sleeping, comme les pèlerinages... (.4 Francis, avec intention.) Malheureusement, cela ne nous sert pas à grandchose de courir le monde. Nous vivons entre nous, sous nos tentes, d'une vie qui est réglée à Vienne comme à Londres, et à Rome comme à Berlin. Qu'importe si le ciel change? Xos tentes ne changent pas.
L'Ambassadrice, appelant. — Musigny !
MusiGNY. — Madame? (// rallie.)
Yvonne et Francis, un instant tète à tête. Quelques répliques vives, à mi-voix.
Yvonne. — Je ne vous ai demandé aucun renseignement sur la nouvelle société diplomatique à laquelle nous allons nous tro^ixer mêlés. Vous y avez des relations?
Francis. — Sans doute.
Yvonne. — • A l'ambassade d'Angleterre?
Francis, bref. ■ — Notamment.
Yvonne. — • Quant à la famille régnante, elle doit ressembler à toutes les autres. Il y a toujours un prince qui fait son devoir, un autre qui fait du socialisme, et un troisième qui fait la noce. Vous devez connaître celui-ci?
Francis, haussant les épaules. — Xous avons le même tailleur. (// rentre dans le cercle. Yvonne le suit.)
L'Ambassadrice. — Mais l'Ambassadeur ne paraît pas?
Chailly-Descombes. revenant avec Frécourt. ■ — Il monte. Xous étions ensemble à travailler.
Entre le petit vicomte DE I.A MorvandièRE, tout essoufflé.
La Morvandière. - — Ah! madame... je viens d'avoir une émotion... J'ai cru que je n'arriverais pas avant votre départ, et que j'en serais réduit à vous présenter mes devoirs .sur le quai.
L'Ambassadrice, aimable. — Mais non, mais non, vous n'êtes pas trop en retard.
La main à tous, suivant les préséances.
Musigny, au passage. — Qu'y avait-il donc, mon petit La Morvandière ?
La î^Iorvandière. — Mon cher, c'est;
fabuleux! Croiriez-vous que j'ai passé vingt minutes à faire mon plastron! Il y a des moments où on n'y est plus : j'avais mis le côté le plus long à droite !
Charlet, riant. — Ah 1 ah 1
M°"^ Charlet. — Taisez-vous.
Frécourt. — Ah ! voici l'Ambassadeur.
Tous, avec une cordialité plus familière qn'il n'est habituellement d' étiqtiette. — • Ah:...
CH.4MEEOY. Veston croisé noir, col de velours. Il pose un instant au seuil et paraît très satisfait de trouver autant de inonde dans le salon. Il sourit. Il s'avance.
L'Ambassadrice, minaudant. — Il n y a plus de thé pour vous.
L'Aj^ibassadeur. — Charmant !... Le thé sur la malle, charmant... {Le coup des favoris.) Bonjour, chère madame... Monsieur Huxlev-Stone... Excusez mon retard... Jus qu'au dernier instant... travail... (// manœuvre habilement four couper M^" Charlet. Musigny s'efforce de rester en tiers.)
M™*" Charlet. à Musigny. — Laisse le me présenter ses lettres de rappel.
MusLGNY. — Oh! toi... s'il ne partait pas dans une heure...
Huxley-Stone. — C'est à vous, oui, qu'il faut demander des nouvelles de l'Empereur. Vous êtes le dernier qui l'ail vu.
L'Ambassadeur. — Ah!...
M" Huxley-Sto.xe. — Il n'est bruit, en ville, que de la grâce que vous ont témoignée les Souverains.
L'Ambassadeur, fresque une main sur le cœur. — Je leur en serai reconnaissant jusqu'à mon dernier jour. C'est les larmes aux yeux que je les ai quittés. Mouvement d'émotion.
Musigny, littéraire. — "Votre discours à l'Empereur était une façon de petit chefd'œuvre.
L'Ambassadeur, étoiirdiment. — Oui, Frécourt rédige bien.
Frécourt, confus. — Oh ! monsieur l'Ambassadeur.
L'Ambassadeur, bas. — Alice.
M""* Ch.\rlet. — {Vœil.)
L'Ambassadeur. — Ce qu'il y a de plus remarquable chez Sa Majesté, c'est l'aisance avec laquelle elle s'exprime, la franchise de ses tournures et la hauteur d'e ses vues.
Chailly-Descombes. — L'Empereur est très intelligent.
L'Ambass.\deur. — Je ne l'avais jamais apprécié comme hier. Après l'audience officielle, il a bien voulu m'entretenir pendant
près de quarante minutes dans son cabinet. Il m'a développé les considérations les plus ingénieuses sur l'état actuel de l'Europe. Vous comprenez que mon devoir moblige à garder le secret de cet entretien... {Couf d œil à J/™" Charlet, un fas de côte.) Mais je suis sorti du Château avec un sentiment de légitime fierté. Il est des moments dans la vie où l'on a conscience qu'on fait de l'histoire. Huxlev-Stone. — Oui!...
— Merci ai: Tovt-Plissant ! .I'arrive a temps.
L'Ambassadeur, charmant d'abandon.
— Et maintenant, chère amie, si vous retrouvez au fond de votre théière une goutte de thé, même froid, vous me ferez plaisir : je meurs de soif.
^jme Charlet. — Permettez-moi. monsieur l'Ambassadeur... Un seul morceau?
L'Ambassadeur, ému, bas. — Vous connaissez mes habitudes. {Il s'éloigne, forçant M^^ Charlet à s'éloigner avec lui.) Alice...
M™'' Charlet. • — Tvfon ami?...
L'Ambassadeur. — Allons-nous donc nous séparer ainsi?
M'""^ Charlet. — Hélas! Il le faut...
L'Ambassadeur. — C'est horriblement pénible.
M"" Charlet. — Prenez garde, on a les yeux sur nous.
Ils se quittent.
MusiGNV. — 'Jii n'as j)as bientôt fini, hein?
^jme CiiARLET. • — Ah ! tu trouves que ça a traîné, toi ? Tu es difficile.
L'Ambassadrice. ■ — Avalez vite votre thé, on enlève les malles.
A'.i moment où deux forts gaillards se présentent à la porte du salon pour enlever la malle qui sert de table à thé, la comtesse d'Eschenbach • apparaît brusquement derrière eux, les écarte d'une main vijjoureuse encore, et s'élance. Elle po'rte une rdbe de deuil très vaste, à volants. Son chajieau fie crèi^e à {^rand voile est tout de travers. Elle a l'air d'une petite folle.
La comtesse d'Eschenbach. — Merci au Tout-Puissant! J'arrive à temps.
L'Ambassadrice. — M"^" d'Eschenbach !
Yvonne. — Si tôt de retour !
La comtesse d'Eschenbach, avec la condescendance des très jeunes gens qui farlent des personnes très âgées. — Ma vieille parente n'a pas traîné. Ah! elle avait bien fait son temps... Rien ne m'exilait plus. Je reviens. Qu'apprends-je? (Car vous pensez que là-ba-. je n'ai pas ouvert un journal.) Ma chère Ambassadrice nous quitte ! Je perds ma chère duchesse de Xaintrailles ! Deuil plus cruel mille fois que celui dont je porte la livrée. {Elle s' étrangle.)
Yvonne, touchée. — Bonne comtesse!...
La comtesse d'Eschenbach. — Je ne fais que toucher barre au Château. J'accours. . .
L'Ambassadrice. — Il était temps :
nous partons dans cinq minutes.
La comtesse d'Eschenbach. — Ah!
Pressions de mains. Effusions Tuterminables.
Yvonne. — Enfin, comtesse, nou5 voilà tous rassurés : ce voyage qui vous inquiétait si fort...
La comtesse d'Eschenbach, soudain épanouie. — Ce voyage! Ah!... Ai je été assez ridicule? L'ai-je été?... Monsieur de La Morvandière, vous qui vous cachez làbas, vous êtes-vous assez moqué de moi, et comme vous aviez raison !
La Morvandière. — Mais, comtesse...
La comtesse d'Eschenbach. — Non.
non, ne vous défendez pas : vous avez ri, et vous aviez raison... Que j'étais innocente alors! Ah! j'ai bien changé... {A Yvonne.) Duchesse, je suis désolée de vous perdre, mais comme je vous félicite, comme je vous envie de courir les grands chemins !
Yvonne, stupéfaite. — Vous m'enviez?...
La comtesse d'Eschenbach. — Ah! lef voyages, les aventures, l'imprévu!... 11 n'y a que le premier pas qui coûte... J'ai manqué ma vie : j'étais faite pour les exj;loratinns lointaines. Mais je n"ai p.is dit mon dernier mot... Je ne veux pas mourir sans avoir franchi l'Océan !
Musigny, à part. — C'est b, crise.
M™" Charlet. — Elle est tout à fait en enfance.
La comtesse d'Eschenbach. ■ — Et maintenant, je fuis. J'ai vu que vos voitures sont en bas. J'aurais des remords éternels si je vous faisais manquer le train.
Nouvelles effusions. Gros baisers. Petits sanglots convulsifs. M"" d'Eschenbach opère une sortie tragique. Les Huxley-Stone font ensuite leurs adieux. M" Huxley-Stone, de la porte, coule un dernier regard vers Francis.
Chaillv-Descombes. — Partons, messieurs, nous accompagnons tous Son Excellence jusqu'à la gare...
Yvonn:;. — Est-ce que nous n'avons pas le temps d'aller à pied?
Musigny. — Mais si... Comme le jour de votre arrivée, vous vous rappelez? quand vous aviez la sensation de débarquer à Trouville... Et voilà... Notre courte amitié aura bien ét£ une amitié de bains de mer... {Descendant Vescalier avec Yvonne.) Pendant deux mois, on a tellement vécu les uns sur les autres qu'il semble qu'on ne peut plus se passer les uns des autres... On tire son mouchoir, au coup de fouet de la diligence ou nu coup de sifflet du train... Et puis, chacun chez soi. on n'v pense plus que pour avoir peur de se rencontrer...
Yvonne, lui donnant la main. — Oh :
m.on cher Musigny, vous savez bien que cela n'est pas vrai, en ce qui nous concerne tous les deux.
La Morvandière, la main tendue. — Est ce qu'il n'y en a pas aussi un peu pour raoi ?
Yvonne. — Pauvre monsieur de la Morvandière, comme il va se sentir seul !... Car vous prenez, je crois, votre congé prochainement Musigny ? Et je ne compte pas Frécourt, qui est toujours plongé dans ses paperasses.
I-A Morvandière. — Heureusement, comme je ne suis ici d'aucune utilité, je puis faire une petite fugue pendant l'absence de Musigny. J'ai tout justement besoin d'aller à Londres pour affaires.
Musigny, riant. — Pour affaires? Vous, mon petit! Pour quelles affaires?
La Morvandière. modestement. — Pour acheter des caleçons.