I.A TRADITION
Chez les lluxlcy-Stone. Apf)artcment de location, sans style, habille à l'anj^laise.
Le parloir : chaises, canapés, fauteuils en acajou incrusté, velvéline fond oranj^e à grands ramages, clous d'or. — Table octogon île. — Meuble à vitrine, pentagonal, avec panneaux sculptés aux portes du bas, glaces biseautées aux portes de l'armoire. — Etagère dessus de cheminée : sept glaces à biseaux. .Sur les tablettes, vases de faïence jaune, flambeauxcolonnes faïence rose ou bleue. — Mousseline d'Ecosse aux fenêtres. — i'aravent à trois feuilles, avec mousseline d'Ecosse drapée, nœuds de rubans. Une lampe-colonne juchée au sommet d'une espèce de tour Eiffel en bois.
Abat-jour paquet, soie jaune. Tapis japonais, gris et bleu.
Les photographies de Sa Gracieuse Majesté et de toute la famille royale.
Une porte bâille : on entrevoit la salle à manger — laqué vert : gigantesque buffet-dressoir, vieux style anglais.
Le couvert, très gai, multicolore; tous les bibelots que la mode exige ; i,à et là une rose, au bec d'une grue en verre filé.
Huxley-Stone (l'habit, l'orchidée) est seul à sa place. Le repas est, depuis longtemps, terminé. Il boit.
Dans le parloir, Mistress Huxley-Stone, accoudée à la table octogonale, lit les poèmes de Dante-Gabriel Rossetti : petit volume de poche, relié en maroquin souple, vert pâle.
Elle est vêtue de velours violet, la robe et le corsage d'une seule pièce, manches plates, le col à peine échancré. Nul ornement, sauf, au bas de la jupe, autour du col, aux épaules, aux poignets et un peu au-dessous des coudes, des ruches bleues, passées par places jusqu'au blanc.
imitant les nuances des bluets fanés. — Point d'opulente gorge, point de taille fine : très femme pourtant, par la souplesse, par l'ondulation. Les mains, si longues ! Le cou, si délicieusement maigre ! La carnation à peine vivante, conventionnelle : rien qu'aux pommettes un peu de rose. Le menton volontaire, les lèvres nettes et perverses, la bouche grande, les veux sans fond et sans tain. Des cheveux blonds de sirène, qui semblent faits pour être toujours dénoués et pour flotter sur des eaux glauques; coiffée, d'ailleurs, sans aucun goût.
M""^ Huxley-Stone. Lentement elle levé ', zs yeux, mollement elle laisse retomber sur ses genoux sa main droite que surcharge le petit livre; nonchalamment elle dit : — Vous ne venez pas, mon cher?
Huxley-Stone, avec explosion. — Oui!... {Très calme.) Je viens.
Il achève de vider son verre. Il rêve un instant.
Brusquement il se décide, se dresse, vient.
M" Huxlev-Stone a repris sa lecture. Il s'adosse
à la cheminée, l'ne pause.
Il tire de sa poche une boîte russe, bourrée de
tabac américain.
Vous permettez?
M""^ Huxley-Sto.xe, sans lever les yeux. — Je vous en prie. {De sa main gauche, libre, elle fait un geste vague.)
Il dose le lone-Jack, remet dans sa poche la boîte russe, et pour rouler sa cigarette il élève ses deux mains jusqu'à la hauteur de ses yeux. Ses manchettes remontent légèrement et découvrent ses poignets : il porte un bracelet.
Cris d'enfant dans la chambre voisine. M" Huxley- Stone se détache de sa lecture, écoute. Huxley- Stone, la cigarette en suspens, écoute.
Une porte s'ouvre. On aperçoit la nursery : pitchpin, cretonne « coquelicots roses ».
La gouvernante, ^introduisant {officielle, militaire). ■ — Madame, c'est M Jemmy qui ne veut pas être sat;e.
AF* Huxley-Stone. — Oh!...
Elle se lève, sort. Huxley-Stone, immobile, fume. Puis il tire sa montre.
Huxley-Stone, voyant neuf heures et demie. — Oh !...
lîruit de doux reproches. Joli anglais bégayé par la maman et le babv. Huxley-Stone sourit, s'attendrit. Il se consulte, enfin il se dérange, marche vers la porte.
Voix d'enfant, très fort, dans un éclat de rire. — Bonsoir, papa !
Huxley-Stone. — Oui !... Bonsoir.
{Geste.)
Il revient, exécute une deuxième cigarette, prend un paquet de journaux anglais, illustrés ou non illustrés, et s'installe sur un canapé « confortable » (capitons, petits balustres) qui, au
coin gauche de la cheminée, fait vis-à-vis au fauteuil de M" Huxley-Stone.
AF^ Huxley-Stone. Elle ferme la forte, revient sur la pointe du pied et dit : — Il dort.
Huxley-Stone. — Oui!...
Elle reprend les poèmes de Dante-Gabriel Rossetti. Ils lisent-
Huxley-Stone, .s' interrompant. — Il est vraiment regrettable que je n'aie pu obtenir mon congé celte année, à l'époque de la saison.
M" Huxley-Stone, toujours lisant. — Oh ! si regrettable !
Huxley-Stone, affirmaiif. — Particulièrement cette année. Je suis peiné que nous n'ayons pu assister au mariage de Son Altesse Royale le duc de Wight... N'en êtesvous pas peinée comme moi, Dolly?
M" Huxley-Stone. — J'en suis peinée, vraiment.
L^n temps. Ils lisent.
Huxley-Stone. — Si je m'en rapporte aux comptes rendus et aux illustrations des journaux, cette cérémonie fut splendide.
M''^ Huxley-Stone. — En vérité?
Huxley-Stone. — En vérité... Vous plaît-il, Dolly. voir la re[)résentation des rues pavoisées?
^I" Huxley-Stone. — Oui, cher.
Elle abandonne Rossetti. Huxlev-Stone vient à elle, le journal déployé. Ils admirent ensemble, leurs visages se frôlent presque : intimité conjugale.
M"'^ Huxley-Stone. — • Cela est joli.
Huxley-Stone. — Oui!... cela est joli.
Il retourne à sa place et entame la lecture d'une autre feuille. P^lle reprend Rossetti. Tout à coup, il pousse un éclat de rire formidable.
M''* Huxley-Stone, tressaillant. — Oh!... qu'avez-vous ?
Huxley-Stcne. — Une bonne plaisanterie du Punch.
M" Huxley-Stone. — Ne me dites pas, voulez-vous? Je lirai après. Je lis des choses si touchantes !
Huxley-Stone. — Oui?... Si touchantes, en vérité?
M" Huxley-Stone. — En vérité.
Silence. Lecture.
Huxley-Stone. — Oh!...
M" Huxley-Stone. — Qu'est-ce?
Huxley-Stone. — La fiancée de Son Alk-sse Royale a ie(;u; de magnifiques présents.
M'"^ Huxley-Stone. — Oh!... magnifiques?... Est-ce cjue les journaux publient la liste?
HuxLEY-StoNE. — Ils ia publient. Cela vous intéresse, Dolly?
Nr' Huxley- Stone. — Oui.
cher, cela m'intéresse vivement.
Huxley-Stone.
— Ils publient également la représentat i o n des plus riches joyaux...
Vous ]jlairait-il voir la pendeloque en brillants qtie le rajah de Mysore a envoyée à la jeune princesse ?
M" Huxley- Stone. — Cela me ferait grand plaisir, mon chéri.
Il se dérange de nouveau, pour
montrer à M" Huxley-Stone le dessin. Il re tourne à sa place, lit. — Silence.
M" Huxley-Stone, affectueusement.
— Vous ne sauriez donc vous passer de lui?
Huxley-Stone. — Oui... Seulement je regrette... pour vous... Je dois sortir.
M" Huxley-Stone. — Vous allez au club?
Huxley-Stone. — Je vais au club...
C'est-à-dire je dois aller au club. Mais je
Sonnez, je vous {Il soune.) -- Que
M""^ Huxley-Stone prie.
Huxley-Stone souhaitez-vous?
M""^ Huxley-Stone. — Le brandv. le soda, le presse-citron... [Avec un peu d^ humeur.) On oublie toujours...
Le valet de chambre. Ordres. Il apporte les objets demandés, il les dépose sur la table octofjonale. — Dissimulé derrière un immense Times, Huxley-Stone tire sa montre et constate dix heures. Petits gestes d'impatience.
Huxley-Stone. ucgligeuimeuf. — Estce que le duc de Xaintrailles ne viendra pas ce soir?
^f^ Huxley-Stone. (Imperceptible émotion.) — Je ne sais pas... Il est marié, il est moins libre... Petit-être sera-t-il moins assidti désormais.
Huxley-Stone, contrarié. — Oui!...
Ah:...
MisTRF.ss Huxley-Stone, Accotmi'E a t.a taiu.e
OCTOGONALE, LIT LES POEMES DE DaNTE-GaBBIEL ROSSETTI.
regre'te vraiment de vous laisser seule, Dollv.
M""^ Huxley-Stone. — Oh ! cher, je vous remercie, mais je ne saurais m'ennuy^er... j'ai tant d'occtipations diverses dans la maison... Et puis... j'ai... besoin... de travailler en cachette... Je... {FAle rit.) Je prépare une petite surprise pour vous.
Huxley-Stone, touché. — Oui?...
Dolly, dites-moi ce que c'est.
M" Huxley-Stone, gaiement. — Non, cher, non...
Huxley-Stone. — Dites-moi, DoUy, dites-moi.
W^ Huxley-Stone, minaudant. — Non, vraiment.
Huxley-Stone. — Bien !... Je respecte votre secret... Vous êtes
h, MONTRE A M"'' HUXLEY- LE DESSIN.
une bonne femme. Dolly, une bonne femme. Je vous aime beaucoup.
Tendres adieux. Il disparaît. Elle poursuit, quelques minutes encore, sa lecture ; puis, d'un sac à ouvrage agrafé au paravent, elle tire « la surprise » en cours d'exécution. C'est un étui-carnet en satin bliuic, pour lequel elle a utilisé une fausse coupe de sa robe de noce. Elle le brode de v''^illcttes d'or formant des chiffres et des emblèmes.
Le valet de chambre, apparaissant. — La cuisinière fait demander à madame si elle peut présenter ses comptes à madame.
M''^ Huxley-Stone. - — Oui... S'il vous plaît, débouchez le soda.
L'opération. ■ — Elle verse le brandy. Le valet de chambre verse le soda, et assujettit sur le support de nickel argenté l'instable flacon. Elle boit. Elle range « la surprise ». Entre la cuisinière, bonnet tuvauté, tablier festonné à fleurettes : nx\ peu opéra-comique.
M" Huxlev-Stone lui prend des mains son livre et se dirige vers un petit secrétaire (douze tiroirs, poignées de cuivre), où elle trouve, tout ce qu'il faut pour écrire : une montre boule, six porte-allumettes de formes diverses, trois flacons de sels diversement parfumés, et même des plumes, de l'encre. Elle ouvre un élégant cash-book, relié de maroquin souple vert pâle, comme le Rossetti. Et elle transcrit les comptes, en caructères démesurés.
M" Huxley-Stone. — Oh!
La cuisinière, — ...
]\I" Huxley-Stone. — Les aubergines sont de ce prix?... Il est possible?... La cuisinière. • — Il est certain.
Le valet de chambre, ^— reparaissant. -^ M. le duc de
Xaintrailles.
IVr^ Huxley-Stone. — ■
Je le recevrai... Qu'il ent^e.
(Entre Xaintrailles. Shake-
Jiand.) Vous permettez?...
{Geste. Sourire.)
Xaintrailles (l'habit, l'orchidée) prend une chaise jjrès de la table octogonale et du fauteuil où, tout à l'heure, M" Huxley-Stone était assise. Il feuillette Rossetti.
M" Huxley-Stone. — ■ J'ai fini.
Xaintrailles. — Quelle chose délicieuse, ces poèmes de Rossetti !
Ayant fini de transcrire et d'additionner, elle revient s'asseoir près de Francis; mais elle tient toujours à la main le cash-book, et elle vérifie ses calculs en promenant sur les colonnes de chiffres la pointe d'un grand crayon (argent-torsade, viroles émaillées rouge et bleu).
Xaintrailles, lisant à mi-voix :
Her voice was like the voice the stars Had when tliey sang iogefher.
Ah sweet!... (i).
]\r^ Huxley-Stone. ■ — Exact... Bien...
Vous pouvez aller.
Xaintrailles, de même :
Only one kiss. Good bye, my dear... (2).
La cuisinière sort. Xaintrailles pose le livre. Il regarde M" Huxley-Stone, et elle le regarde, profondément, sans rien dire. Puis, d'un geste unanime, ils se saisissent les deux mains. M" Huxley-Stone détourne la tête. Tableau pour Xmas number.
Après un long silence :
Xaintrailles, avec Jine sorte de haiitle-corps. — Mais, vous pleurez, Dolly !
M" Huxley-Stone. — Non, cher.
Xaintrailles. — Si fait, je vois bien, vous pleurez.
M""^ Huxley-Stone. - Hélas!
Xaintrailles. - ()u'avez-vous ?
M" Huxley-Stone. — Rien... c'est la détente... la réaction... J'avais tellement peur de ne plus vous voir !
fi) The Blcssed Dainozel.
(2) Jenny
Xaintrailles. — Oh !
M" Huxley-Stone. — J'ai tellement cru que vous ne m'aimeriez plus, mon chéri !
Xaixtrailles. sirieii^ement froissé. [ — Vraiment, Dolly, je ne vous reconnais plus. Je vous croyais plus de raison et de jugement.
M" Huxley-Stone, ipcrdiie. — Oui, j'ai cru vraiment que tout était lini.
Xaintrailles. — Est-ce que cela serait possible, Dolly?
M" Huxley-Stone. — Non, cela ne serait pas possible, mais quand même je l'ai cru.
Xaintrailles, agite au point que lâchant les mains de M" Huxley-Stone.
tl fait sans motif quelques -pas. — Si j'étais un enfant. Dolly, et vous aussi... Si nous nous étions connus à dix-huit ans... par exemple! lors de mon premier voyage à Londres... Si notre amour était un vulgaire romnn sentimental, je ne me choquerais pas de vos appréhensions... Des gens tout jeunes et inexpérimentés qui flirtent, qui s'aiment p>our des motifs puérils, ou sans motifs, simplement parce qu'ils se plaisent, doivent finir d'aimer comme ils commencent. Ils se brouillent étourdiment. en coup de foudre. Mais nous !
M" Huxley-Stone. — Oh! nous...
Xaintrailles. — Avez vous oublié, Dolly, les.... dirai-je : les préliminaires de notre amour?
M" Huxley-Stone. — Je n'ai pas oublié.
Xaintrailles. — J'arrivais, récemment promu au grade de deuxième secrétaire, qui ne me permettait plus les aventures sans conséquence. Je vous vois. Votre beauté me frappe.
Je demande en tremblant qui vous êtes. « La femme de sir Augustus Huxley-Stone, conseiller de l'ambassade d'Angleterre. » Je sentis que je vous aimais. Bien plus, je sentis que je ne pouvais pas. que je ne devais pas en aimer une autre. Xotre amour est bien fort, Dolly : car il est, si j'ose le dire, la ré.sultante de ma carrière, et il s'appuie sur la tradition.
M" Huxley-Stoxe. — Vous me réconfortez.
Xaintrailles. — Les convenances qui nous unissent ne sont pas ordinaires : ie les qualifierai de transcendantes. Elles nous ont
exaltés jusqu'à la tendresse. Et vous avez pu douter de moi ! Cela me blesse, Dolly, cela me blesse au cœur.
— Mais vous pleurez, Dolly ?
M" Huxley-Stone. — Je vous demande pardon... Mais, quand même, vous vous êtes marié.
Xaintrailles. — T'ai eu le tact de m'en défendre. Mais, plus raisonnable alors qu'au-
jourd'hui, vous avez eu le tact de m'y pousser. Un deuxième secrétaire doit être marié.
M""* Huxley-Stone. — Pourtant, M. Chaillv-Descombes, votre premier...
Xaintrailles. — Un premier peut être célibataire : c'est comme dans les régiments français, où le colonel est toujours plus jeune que le lieutenant-colonel, sans qu'on ait jamais pu expliquer pourquoi... Je songeais donc à .mon établissement, et j'eusse été fou de renoncer au parti que l'on m'offrait quand il réunissait toutes les convenances.
:\r"* Huxley-Stone. ■ — Justement, je crains que de si parfaites convenances ne vous exaltent encore une fois jusqu'à la tendresse.
Xaintrailles. — Je serai franc, Dolly : je suis, et non sans plaisir, un excellent mari pour la duchesse, comme vous êtes vous-même une épouse accomplie. Je ne vous ai jamais fait un crime de votre bonne conduite : me reprocheriez-vous la mienne? Cela me surprendrait de vous, Dolly.
]\r^ Huxley-Stone. — Lorsque vous me parlez si sagement, si virilement, et surtout lorsque vous êtes là près de moi, mon chéri, je me rends à vos irréfutables raisons. Ainsi ai-je fait avant votre départ. Mais lorsque vous êtes parti, ma sagesse est partie avec vous. Vos tendres lettres m'ont soutenue quelques semaines ; mais du jour de votre mariage, vous ne m'avez plus écrit.
Xaintrailles. — • Je me conformais aux bienséances.
]M" Huxley-Stone. — Je l'ai senti :
je ne vous reproche rien. Mais soyez juste : abandonnée, songeant que vous goûtiez peutêtre en ce moment même les joies d'une... lune de miel...
Xaintrailles. — N'est-ce pas l'usage?
iNI" Huxley-Stone. — ... que vous parcouriez avec une autre ces lacs d'Italie si poétiques, je tombai malade. Les médecins m'ordonnèrent la campagne.
Xaintrailles, ému. — Et je n'en savais rien !
M" Huxley-Stone. — J'eus alors une fantaisie qui vous touchera peut-être, mon chéri. Le lac de Landberg, à une heure d'ici par les express, rappelle les lacs d'Italie, leur eau morne et bleue, environnée de glaciers et de pins. Pour mieux songer à vous, j'y allai, bien que ce ne fût pas la saison des villégiatures.
Xaintrailles. — Dolly!...
Elle verse dans son verre du brandy et du soda.
M" Huxley-Stone, d'une voix douloureuse. — Navez-vous pas soif?
Xaintrailles. — Si fait.
]\r'^ Huxley-Stone. — Souhaitez-vous du soda ou du thé?
Xaintrailles. — Du thé.
Elle sonne. Entrée, sortie, rentrée du valet de chambre. Le plateau, le thé, les toasts. Elle les beurre elle-même avec un art consommé. Tout en beurrant :
M" Huxley-Stone. — Oh! Francis, elle est tellement trop jeune et jolie!
Xaintrailles. — Pouvais-je me marier indignement? {H boit.)
M" Huxley-Stone, — Une autre...
coupe de thé?
Xaintrailles. ■ — S'il vous plaît.
M" Huxley-Stone. — Une crainte aussi me \'int lorsque je la vis à l'ambassade et qu'elle me parla sèchement. « Ah ! me dis-je, elle l'aime ! »
Xaintrailles. — Je l'ai craint dans les premiers jours. Elle me semblait un peu... expansive... {Changeatit de ton.) C'est un défaut que vous avez aussi, Dolly...
(.ly^ Hu.xley-Slone baisse les yeux.) D'ailleurs... {D'un ton plus sec encore et plus décisif.) D'ailleurs, il est plus convenable que nous ne parlions pas ensemble de la duchesse.
M" Huxley-Stone, frémissante. — Je suis bien sûre que vous lui avez parlé de moi.
Xaintrailles. — Ce n'est pas la même chose du tout... Au reste, pour la prévenir en votre faveur, je devais lui parler de vous en certains termes, de vos goûts que je partage, de ces qualités que j'estime en vous... que j'aime... {Glacial) jusqu'à la passion.
M" Huxley-Stone. ■ — Oh ! je suis heureuse quand vous le dites. "Vous m'aimez?
Xaintrailles. — "Vous savez bien, Dolly, que je vous aime.
M" Huxley-Stone, -puérile. — Alors vous me permettrez de vous offrir un petit souvenir que j'ai préparé pour vous pendant votre absence?
Xaintrailles, confus. — Oh!... "Vraiment !...
Elle tire du sac à ouvraj^e le « souvenir ». C'est un deuxième étui-carnet en satin blanc, pour lequel elle a utilisé une fausse coupe de sa robe de noce. Il est brodé de paillettes d'or, formant des chiffres et des emblèmes.
Xaintrailles, très embarrassé, absolument démonté, comme tous les hommes
quand Ils reçoivent im cadeau d'une femme. (laqué blanr, cretonne a chrysanthèmes n). Elle
— Oh!... Oh!... cela est ioli... {Craignant v'^'^^n''
, , . ,• \ r\ui I .. Xaintrailles, en long et en large.
de n en pas dire assez.) Oh! cela est Puis il se dirige vers la chambre.
délicieux, en vérité... (Au comble de V enthousiasme.) So nice !
Il dépose l'objet sur la table octogonale, près du Rossetti. Il ^ reprend les mains de M" Hux- i ley-St(ine. Xmas number. jL
Méchante... Elle a donc ^
que je pouvais ne plus ^ i aimer Pour qu'un tel soup j^ çon vous ait effleurée, il faut / que vous soyez capable vous- /^ même de ne plus
aimer votre >^ Francis.
M'* / Huxley -Sto-
NE, avec X élan. — Oh ! cher, non !... Vous êtes mon idéal,
pleinement. Moi, je suis surtout Anglaise, et ce qui me séduit, c'est la façon d'être anglaise. Eh bien!
je dis, même à Londres, jamais je n'ai trouvé quelqu'un qui soit Anglais plus essentiellement que vous, mon chéri.
Xaintrailles, hors de lui, calme encore. — Tenez, voilà pourquoi je vous préférerai toujours : ma femme ne trouve pas comme vous de ces mots qui vont au cœur.
Elle se jette dans ses bras.
(JJn -peu inquiet.) Est-ce que Huxley- Stone ne va pas rentrer?
M" Huxley-Stone. — Oh ! pas si tôt.
Joli anglais zézavé. Elle s'arrache des bras de Xaintrailles. Elle traverse le parloir, ouvre la porte de sa chambre, qu'un instant on aperçoit
— Oui!... SEUL... JE SUIS SEUL... EX.\CTEMENT.
Et comme, par distraction, il emporte la lampecolonne juchée sur la tour Eiffel en bois : nuit.
A la faveur de cette ombre, le décor change. Maintenant, c'est une rue...
Une rue... louche... Réverbères, de loin en loin... lîa-Ues maisons... Trottoirs étroits... Enfin, une
de ces rues inavouables, qu'il est inutile de décrire ; car, dans toutes les capitales, elles se ressemblent.
Huxlev-Stune, toujours correct, le mac sur l'habit.
Huxley-Stone. — Oui!... seul... je suis seul... (// regarde de tous côtés) exactement... Je ne comprends pas... (^ue peut être devenu l'agent de police qui a la mission de me surveiller nuit et jour?... Alors, supposons que je me laisse aller... supposons qu'un autre agent de police m-al informé survienne, et me pince... On m'enverrait coucher au poste pou-r de bon?... {Il rougit, il se redresse.) Oh!...
Un temps.
Irai-je? N'irai-je iD*as?... La prudence me commande de ne pas aller... {7'rès haut.) Je n'irai donc pas, non... (// four suit sa route, mais mollement. — // tourne la tête et avise, assez loin derrière, un homme.) Ah ! le voici... {Vhomme se rapproche.) Eh!... Ce n'est pas lui. "Voilà ce que je craignais... Trai-je? N'irai-je pas?... {A.vec décision.) Je ri'irai pas.
En proférant ces mots, il arrive devant la porte du mystérieux local. C'est un irish-american bar, comme on en trouve dans toutes les capitales. La glace est drapée d'une mousseline d'Ecosse pareille à celle qui décore les fenêtres du parloir chez M" Huxley-Stone. Au seuil, affalé sur une chaise, sommeille un jeune chasseur en dolman rouge, bonnet de horseguard.
— Je-n'i-rai-pas...
Le chasseur, s'évcillant. — Bonsoir, Votre Honneur.
Huxley-Stone. — Oui!... Bonsoir. (// entre.)
A l'intérieur, le décor habituel : comptoir, barman en veste blanche, pompes, tabourets, la bouteille de Champagne avec, piqués dans le bouchon, en éventail, les petits drapeaux anglais et américains. Figuration : des gens d'écurie.
Au fond de la bouti(|ue en étroit boyau, probablement une arrière-bouticiue, dissimulée par une draperie.
Le barman. — Bonsoir, Votre Honneur.
Huxley-Stone. — Oui!... Bonsoir.
Le barman. — Cocktail ?
Huxley-Stone. — Oui !...
Le barman. — Gin-cocktail ?
Huxley-Stone. — Gin-cocktail.
Préparation du gin-cocktail.
Entre l'individu de tout à l'heure. Il prend un tabouret non loin de Huxley-Stone Pantalon clair, jaquette, cravate voyante, niais anglaise.
L'individu. — Un gin-cocktail.
Préparation du gin-cocktail.
Huxley-Stone, bas au barman. — Connaissez ?
Le barman, de même. — Non.
Huxley-Stone. — Oh!...
Les cocktails sont consommés. Un temps.
Huxley-Stone et I'inconnu, ensemble.
■ — Un autre gin-cocktail.
Préparation d'un gin-cocktail. Tous deux étendent ensemble la main et, par politesse, la retirent.
Huxley-Stone. — Après vous.
L'inconnu. — Après Votre Honneur.
Huxley-Stone, curieux d'engager la co)iversation, lui dit en français {c'est la langue diplomatique) : — Oui!... Vous me connaissez donc ?
L'inconnu. — Un peu!... Je suis l'agent de police chargé de filer Votre Honneur.
Huxley-Stone. — Oui?... Ce n'est pas vrai. Je ne vous ai jamais viu, vous.
L'agent. — Non, mais mon collègue...
Huxley-Stone. — Il n'est pas malade, ce cher garçon ?
L'agent. — Non... Il a seulement changé d'emploi. Il surveille depuis hier un membre de la famille impériale qui donne des incjuiétudes.
Huxley-Stone. — Oui!... Je suis contrarié... Je ne voudrais pas vous froisser, mon garçon, mais je suis contrarié. J'étais habitué à votre collègue.
L'agent. — Je ferai ce que je pourrai pour satisfaire Votre Honneur.
Huxley-Stone, soudain cordial. — Vous êtes un bon garçon.
L'agent, modeste. — Oui, Votre Honneur.
Huxley-Stone. — Un joyeux garçon...
Prenez encore un cocktail, voulez-vous?
L'agent. — Mais...
Huxley-Stone. — Je paie... Waiter, deux cocktails.
Préparation. Consommation. Entre deux aspirations :
Huxley-Stone. — Je suis très content de faire votre connaissance. Nous aurons ensemble de fréquents rapports, mon garçon... (// devient familier de plus en plus.) Je suis un homme... excentrique... A vous dire vrai, c'est même pour cela que je suis entré dans la diplomatie... Quand on a des goûts.., excentriques.., certnineme/)t on
La C:]riicrc
trouve l)ien à les satisfaire chez soi, surtf)ut ù Londres... Mais chez soi, on se sent moins à son aise... n'est-il i)as vrai, mon garçon?... Tandis qu'à l'E^tranger... avec une Ijonne 1 olice paternelle...
Il .se penche pour humer.
Oui !... Vraiment?...
Il se lève, très ivre, mais correct, et marche, droit, vers l'arrière-boutifiue.
(.4 f agent.) --- "Vous ne venez pas?
I, 'agent. Ma consiLMie est de suivrc
Le Barman.
— GlN-COCKTAir....
Huxley-Stone. —
Gl.N -COCKTAIL.
{Goguenard.) Ah ! si vous me suivez par- Votre Honneur à distance. Je craindrais de
tout, vous ne vous embêterez pas avec moi... gêner Votre Honneur.
rK>n, vous ne vous embêterez pas... Ainsi ce Huxlev-Stone. — Venez donc, mon gar-
petit bar où nous sommes... çon, venez donc.
I^e barman parle bas à l'oreille d'Huxley-Stone. A la porte :
Seulement une petite observation, vous permettez ?
L'agent, tout rond. — Faites donc.
Huxley-Stone. — La jaquette... ou le veston... pour me filer l'après-midi, c'est bien. Mais, après sept heures...
L'agent, -penaud. — Je sais... L'habit... Je n'en ai pas.
Huxley-Stone. — Je vous en paierai un.