‹ La carrièreChapitre 4 sur 25 · BRES QUE JE RECONNAIS · texte numérisé non relu

BRES QUE JE RECONNAIS

idiomes que je parle couramment m'échappent. Mais chaque fois que je franchis une frontière, celui dont j'ai besoin me rerient instantanément.

Ainsi...

Tl s'adresse à l'homme et débite avec volubilité quelques phrases dans l'idiome du pavs.

I>'homme se retire et se poste dans le corridor du sleeping.

Abords de capitale. Au loin édifices, dômes, flèches. Au premier plan, faubourgs. Le serviteur reparaît, et silencieusement assemble les colis.

Xaintrailles.

Nous

\- sommes.

Gare monumentale, fresques, allégories d'ingénieur. Pas de foule. Quai morne. Pulice. Cinq personnes guettent l'arrivée d'i triin. En rn groupe, MÙsiGxv, La Morvan-dière, ChaillV'

Descombes. A Técart, Huxley-Stoxe, conseiller de l'ambassade d'Angleterre, athlétique, blond. Très à l'écart, l'archiduc Paul, taille moyenne, favoris à l'autrichienne, veston. (Incognito.)

Tiens, l'archiduc

Xaintrailles.

raul.

Yvonne. — Ah !

Xaintrailles. le remarquer s'il ne nous y in\ite lui- .iiême.

{Elle cherche à voir.) Nous ne devons pas

Ils descendent, Cliailly-Descombes, Mu signv et la Morvandière s'approchent.

Présentations, par ordre hiérarchique

Chailly - Descombes. — Madame. l'Ambassadeur est confus de n'avoir pu venir à votre rencontre, et ma chargé de vous en exprimer ses excuses.

MusiGXY. — Nous sommes également chargés d'excuser notre collègue Frécourt, notre troisième secrétaire, qui est resté pour travailler avec l'Ambassadeur.

Yvonne. — Mais, messieurs, voilà déjà une escorte nombreuse, et vous êtes mille fois trop aimables de vous être dérangés pour nous.

L'archiduc Paul, ires myope, s'approche pour lorgner Yvonne. Il bouscule en pas;'ini Xaintrailles, qui se retourne. — - Ah!... Ah! parfaitement... M. de Xaintrailles... Vous arrivez de Paris... Mais, oui, on m'a dit... marié... La duchesse peut-être?... Je vous en prie...

Xaintrailles. — Yvonne...

Monseigneur daigne souhaiter que je vous présente à lui.

Yvonne. — {Révérence de cour, qui est tout de même une révérence de quai de gare. Daiis la note.)

L'archiduc Paul. — Madame, c'est un vieux Parisien qui vous souhaite la bienvenue. Mais... puisque nous vous gardons... parmi nous... vous allez être cause que je ferai bien des infidélités à votre pays.

La ^Morvandière. — Ah!...

Yvonne, se défendant. — Altesse...

L'archiduc Paul, à Xaintrailles. — Tout à fait idéale, mon cher, très idéale. Compliments. Rien de neuf? Nous reverrons. Adieu...

La Morvandière, à Musigny. — Qu'est-ce qu'il fichait là?

Musigny. — Vous savez bien qu'il fait les gares, comme chez nous on fait les bureaux d'omnibus...

Huxley-Stone s' approche, il rougit. — Cher duc...

Xaintrailles. — Ah! vraiment...

{Shake-hand) trop aimable.

Huxley-Stone. plus rouge, beaucoup d'accent. — Je vous apporte, avec les miens, les compliments de bienvenue de M" Huxley-Stone.

Xaintrailles. — Je vous prie de me mettre à ses pieds.

Huxley-Stone. liede-vin, avec explosion.

— Oui !... Faites-moi la grâce de me nommer à la duchesse, voulezvous ?

Xaintrailles. — Yvonne, sir Augustus Huxley-Stone.

Yvonne. — Ah!

monsieur, je suis charmée... M. de Xaintrailles m'a déjà inspiré un vif désir de connaître M" Huxley-Stone.

Huxley-Stone. violet. — Oui!... {Au duc.) Vraiment... adieu...

{Shake-hand.)

La Morvandière, à Yvonne. — Madame, êtes-vous une intrépide marcheuse?

Yvonne, gaiement. — Un match?

La Morvandière. — Je ne vous cacherai pas que l'usage...

Musigny. — Osez employer les termes propres, dites : la tradition.

La Morvandière. — La tradition veut que les nouveaux arrivants se rendent à pied à l'Ambassade, en compagnie de la délégation qui les a reçus au marchepied de leur wagon.

Yvonne. — ^Liis j'accepte avec joie cette promenade qui va me dégourdir... Il me semble que j"arri\e aux bains de mer.

— Madame, c'est un viecx Parisien QUI vous souhaite la bienvenue.

^i'"' Chari.f.y (hri'^ à M/isi^n;/). — J'te crois.

MusiGNY. — Même dans une grande capitale, du moment qu'il n'est plus chez lui, le Parisien se croit aux bains de mer. Permettez-moi d'attirer votre attention sur les souliers jaunes de M. de la Morvandière.

Yvonne. — Francis...

La MoRVANDiÈRE. • — Ah ! madame, Xaintrailles n'a pas même songé à donner des ordres pour sa voiture.

Deux groupes. En tête, Chailly-Descombes avec Xaintrailles. Graves. Componction. Des lambeaux de phrases, quasi liturgiques, plus haut psalmodiés, s'entendent :

• — Question d'Egypte.

— Khédive.

— Lord Cromer.

-r- Indes... Roupie...

— Elections allemandes...

■ — Traités de comme-rce...

En quelques pas et en quelques mots, ils traitent, ils épuisent toutes les questions internatiCMiales.

Derrière, Yvonne, entre les deux attachés. Démarche de gens qui bitument sur la terrasse du casino d'Etretat.

Dans le même laps de temps, et en couvrant la même distance, ils traitent, ils épuisent toutes les questions mondaines. Prélude de flirt avec La Morvandière, d'intimité psychologique avec ÎMusignv. D'ailleurs, aucune réplique notable.

Cependant la toile de fond continue de se dérouler. Vaste boulevard circulaire ceignant la ville. Grands hôtels, d'architecture plutôt pédantesque que pittoresque. Monuments, arbres, fanaux électriques. Aucune figuration de foule. Tourner à droite, tourner à gauche : l'Ambassade.

Dispersion des interlocuteurs pour raison de toilette.

Midi sonne.

Le petit salon de l'Ambassadrice, très grand. Meubles bois doré, damas jaune. Un peu de personnalité, grâce à quelques bibelots. Des coins, grâce à quelques paravents. Petites tables. Toiles historiques.

Une porte bâille sur la salle de bal, immense, dépourvue de meubles, de tapis. Grande fenêtre sur la cour.

Devant la fenêtre, I'Ambassadf.ur, Chailly-Des- COMBES, Frécourt, Musigny, La Morvandière. La jaquette. — L'Ambassadeur et Chailly : la Légion d'honneur; les autres, une fleur.

Un peu à l'écart, Ch.4RLET (rosette). Pour le retour de Xaintrailles on a invité tout le monde, même les Charlet qu'on n'invite qu'à la dernière extrémité. Le drogman est petit, trapu, poivre et sel. Il a les mains croisées derrière le dos, sous sa jaquette, dont il relève et agite les pans ; c'^st sa façon de causer.

M"° Charlet sur le divan, seule. Femme du monde comme on ne sait l'être qu'à la Comédie- Française. Avant son mariage, pendant la crise

boulangiste, s'est crue sur le point de devenir épouse de ministre, grâce à des relations illégitimes qui eussent été régularisées en cas de succès.

Les hommes parlent des affaires courantes. Des lambeaux de phrases s'entendent :

« Question d'Egypte... — Khédive... — Lord Cromer... — Indes... — Roupie... — Elections allemandes... — Traités de commerce. »

La porte s'ouvre. Entre la duchesse de Xaintrailles, suivie du duc. Yvonne en alpaga gris. Corsage ajusté, manches plates, alourdies de volants. De la taille à ras-terre, dix-huit volants. Une crinoline? Peut-être. Le duc : au pinceau.

L'Ambassadeur — ... (// se frécipiie.)

Présentations.

Xaintrailles. — Vous connaissez, je pense, tous ces messieurs... Mais non... Frécourt... {Présentation.) Au fait... M. Charlet... {Présentation. — Pantomime de Charlet. — A mi-voix.) Priez-le de vous présenter sa femme. Soyez aimable — officiellement - — puisqu'on la reçoit aujourd'hui.

Yvonne. — J'ai entendu parler de M™** Charlet comme d'une beauté.

Charlet, affaire. — Alice !...

Elle se soulève. Inclinations. Froid.

-^i^me Charlet, à part. — Pimbêche!

Musigny, qui s'est rapproché. — • Non.

La porte s'ouvre et 1' Ambassadrice fait son entrée.

Elle est marquée, mais belle. Tête et costume scrupuleusement Louis XIII. Ample jupe, somjHueuse étoffe, la berthe en dentelles de Hollande. Robe de chambre ou toilette de bal? Impérieuse.

Le temps d'aller depuis la porte jusqu'à la fenêtre, elle a salué chacun d'un shake-hand et d'un mot aimable, M°° Charlet d'une impertinence; elle a vu, jugé et séduit Yvonne, elle a pris le bras de Xaintrailles.

L'Ambassadrice. ■ — Monsieur Chailly- Descombes, vous permettez... Une infraction aux préséances, en l'honneur des nouveaux arrivants.

Elle passe. L'Ambassadeur, avec Yvonne, suit. Chaillv-Descombes et M"' Charlet. Les autres, en arrière-garde. Un peu cortège.

On traverse la première salle à manger : salle de gala, boiseries, peintures, etc.

La deuxième salle à manger, demi-intime. Boiseries. Les parois entièrement décorées de peintures, sujets gastronomiques. Les meubles solennels et officiels, dressoirs. Mais la table...

La table, toute blanche. Etains et cristaux. Porcelaine Sèvres, blanche, rinceaux et chiffre argent. Fleurs blanches. Desserts américains, gâteaux d'ange et noix de coco.

Quatre maîtres d'hôtel.

L'Ambassadrice, désignant les places.

— M. (le Xaintraillcs... M. C'hailly-Desrombes... Madame... M""' Charlet... Messieurs, comme il vous plaira.

Musignv se place à la gauche de M" Charlet, t|ui occupe la gauche de l'Ambassadeur, Frécourt entre Musigny et Xaintrailles. Cliarlet entre Chaillv-Descombes et la Mor\'andière, qui est à la droite d'Yvonne.

Le silence de V Introït. Les serviettes.

Xaintrailles. — J'éprouve une véritable joie de me retrouver à cette table.

L'Ambassadrice. — Vous êtes chez vous.

Chailly-Descombes. — C'est votre grand art de donner à chacun de nous le sentiment qu'il est chez soi, qu'il a ici un foyer, une maison de famille.

M"" Charlet, à part. — Family...

L'Ambassadrice. — Toutes les femmes d'ambassadeurs ne font-elles pas comme moi?... (Gestes.) N'est-ce pas, Luc?

L'Ambasssadeur. — Certes. {H se caresse les favoris.)

Musigny. — A Constantinople. et surtout l'été, lorsque l'ambassade se transporte à Thérapia, le personnel a des heures d'intimité charmante. On fait des parties sur le Bosphore.

Frécourt. — Lorsque j'étais attaché à Vienne, mes collègues et moi nous prenions presque tous nos repas à l'ambassade. Mais il n'y régnait pas comme ici — grâce à vous — une sorte d'esprit de famille. Il y avait plus de hiérarchie, plus de morgue.

Charlet. très timide, très rouge. — • Lorsque j'étais consul à Rangoon...

Chailly-Descombes, le coupant. — Xi à Londres, ni à Berlin, ni à Pétersbourg, ni à Copenhague, ni au Caire, enfin dans aucun des postes qiue j'ai traversés, je n'ai trouvé agence ou ambassade aussi véritablement, j'oserai dire : aussi affectueusement unie que la nôtre.

M"*^ Charlet, bas à Musigny. — J'te crois.

Hors-d'œuvre de tous les pavs. C'est le seul numéro du menu où l'exotisme soit toléré.

La Morvandière. — Si sentimental que je vous connaisse, Xaintrailles, je soupçonne votre gourmandise d'être pour quelque chose dans votre joie.

Xaintraili.es. — Il est certain que voici une table qui a souvent bien mérité de la patrie.

L'Ambassadeur. — Eh!... (// „c? caresse les favoris.)

La Morvandière. — On ne m'ôtera pas de la tête que le déclin de la TripUce est di'i à l'abominable chef de l'ambassade d'Allemagne.

Charlet, intéressé. — Au général Puff?

M"" Charlet, de loin. — {Coup d' œil, haussement d'épaules imperceptible.)

L'Ambassadrice. — Ah! Puff nous a donné avant-hier un dîner infâme. Paul me disait...

Yvonne. — Paul?

La Morvandière. — Oui, l'archiduc Paul... On parle toujours de lui avec une certaine familiarité.

L'Ambassadrice. — Au fait il donne demain une espèce de soirée, raout, souper... (A Yvonne.) C'est dommage, vous arrivez trop tard, les invitations sont lancées.

Xaintrailles, vraiment fâché. — C'est contrariant.

Frécourt, enchaînant. — Pourtant la cuisine allemande, détestable à Berlin, je l'avoue, est fort acceptable à Vienne.

Musigny. — A Vienne, on peut manger, mais que diriez-vous de Constantinople?... Riz. agneau... agneau, riz... .

Chailly-Descombes. — J'ai achevé de ruiner mon estomac à Londres. La cuisine anglaise et le blanchissage anglais sont deux superstitions.

Charlet. — Lorsque j'étais consul à Rangoon...

Xaintrailles, le coupant. — Mais que vois-je? \Il frappe du doigt, avec émotion, le menu.)

Frécourt. penche sur lui. — Quoi ?

Xaintrailles. — « Les œufs Musigny »... Qu'est-ce que les œufs Musignv?

Musigny. heureux, mais confus. — Quoi, madame?...

La Morvandière. — Vous faites de la cuisine?

Musigny, modeste. — J'en inspire.

Chailly-Descombes. trop maître de maison. — Précipitons ces hors-d'œuvre : Xaintrailles ne tient plus d'impatience.

L'Ambassadrice. — Voici les œufs.

L'Ambassadeur. — Ah!

Les œufs Musignv. En de petites caisses de soufflés, les œufs brouillés, moelleux, crémeux, discrètement oraneés de tomate, sont coulés sur un fond de cèpes. Une demi-truffe, du même diamètre que la caisse, exactement, la coiffe. Un rien de parmesan sur le tout, doucement gratiné à la pelle rouge.

Recueillement, dégustation.

Xaintrailles, cela est excellent.

décisif. — Eh bien!

L'Ambassadrice, bienveillante. — Un succès, monsieur Musignv... X "est-ce pas, Luc?

L'Ambassadeur, sans restriction. — Un succès.

La Morvandière. — Il faut une riche imagination pour inventer une façon nouvelle d'accommoder les œufs.

Chailly-Descombes. ■ — On se lasse des meilleures. A Londres, au bout de trois mois, j'avais en horreur les œufs bacon.

Frécourt. — Les chefs allemands vous dégoûteraient des œufs pochés, avec cette manie qu'ils ont de les servir sur des biftecks et d'assaisonner le tout de cumin.

MusiGNY. — Parlez aux Turcs d'un œuf à la coque...

Charlet, agité. — Lorsque j'étais consul à Rangoon...

M"" Charlet. le coupant, à Musigny.

— Vous voilà plus fier que d'un bon article.

L'Ambassadeur, finement. — Au point de vue diplomatique, son invention est plus précieuse qu'un bon article.

Les tournedos.

Chailly-Descombes. — Au reste, de toute éternité, les littérateurs se sont piqués de cuisine.

L'Ambassadrice. — Au fait, monsieur Musigny, le succès de vos œufs me fait oublier que je vous dois des remerciements... pour les livres que vous m'avez apportés... Mais M. de Xaintrailles, qui arrive de Paris, va nous dire s'il n'y a pas quelque autre nouveauté qui vous ait échappé.

Xaintrailles. — Ah! madame, je lis si peu!... Depuis que j'ai fréquenté les contrées et les littératures étrangères, il m'est impossible de feuilleter un livre nouveau en français. A chaque mot. je me dis : « Mais les Russes nous ont déjà montré cela... Mais les Anglais nous ont rabâché ceci depuis vingt ans. » Et ne trouvant plus dans ce fatras la pâture intellectuelle que j'y cherche, je le rejette avec dégoût.

L'Ambassadrice. — Etes- vous allé aux Français?

Xaintrailles. — Je n'ai pas disposé d'un mardi.

Le rôti froid : perdreaux.

Chailly-Descombes. — De loin, comme tout cela paraît peu de chose :

mardi des Français, samedi du Cirque!...

La Morvandière. — La preuve que tout cela n'est que convention et vanité, c'est le fait suivant. Depuis Pâques, tous les ven-

dredis soir vers neuf heures, il me prenait une mélancolie. Je me disais : Mon petit, fu es attaché autorisé, bon poste, très gentil, mais tu n'iras pas ce soir à l'Hippodrome. Eh bien ! tout d'un coup, qu'est-ce que j'apprends? C'est que depuis deux mois je me chagrinais à vide, attendu que l'Hippodrome, y en a plus !

Musigny. — Permettez-moi, mon cher, de trouver votre exemple comique, mais votre raisonnement faux et dangereux. Peu importe qu'une convention soit plus ou moins absurde, puisque aucune convention ne résiste à un examen sérieux. L'essentiel est qu'il y ait des conventions, puisque sans conventions il n'y a pas de monde. Voulezvous nous ramener à l'état de nature?... Tenez, vous, La Morvandière. vous êtes un jeune homme bien élevé. Votre hérédité et votre éducation sont telles que vous souffririez véritablement si, en prenant place dans un wagon de chemin de fer, vous ne souleviez pas votre chapeau, avec une légère inclination de la tête. Eh bien ! savez-vous quelle est l'origine de cette cérémonie?

La Morvandière. — Je ne m'en doute même pas.

Musigny. — En vous inclinant, au seuil du wagon, devant une personne inconnue, vous reproduisez par habitude le geste propitiatoire de votre plus primitif ancêtre, lorsque, se trouvant tout à coup en présence d'un ennemi plus fort que lui-même, pour le désarmer il faisait mine de lui offrir sa tête nue à trancher.

Charlet. — Est-il possible?

Musigny. — Je vous demande, après cela, si vous trouvez la cérémonie du salut, et en général toutes les manifestations de politesse beaucoup mieux fondées en raison que le mardi des Français ou le vendredi de l'Hippodrome?

Yvonne, à la Morvandière. — M. ]\Iusigny est très intelligent.

Musigny. — Je le répète, vous êtes fait, nous sommes tous faits de telle sorte que ces cérémonies, actuellement sans nulle raison d'être, restent cependant pour nous l'essentiel de la vie. Xous ne pouvons, si je puis dire, vivre qu'une vie cérémonielle. Et c'est pour cela que la Carrière est notre idéal, depuis qu'il est avéré que le rôle d'un diplomate est de faire des cérémonies et non des affaires.

Yvonne, à la Morvandière. — M. de Xaintrailles. avant notre mariage, m'avait fait un petit discours sur ce ton-là, mais beaucoup moins net.

On sort de table. Le cortège, moins solennel. Au salon. Yvonne quitte l'Ambassadeur et se raj)nroche de Musigny, de la Morvandière, de M" Charlet.

MusiGNY, four suivant. — Etiulirz un peu notre façon de vivre, d'aimer...

M""" Charlet, maternelle. — Vous allez effaroucher cette jeune mariée.

Yvonne, riant. — Mais non, mais non, je sais déjà...

M""" Charlet. — Ah! ah!...

MusiGNY. — Ne parlons que des amours illégitirries.

L'Ambassadrice, de sa place. — Sujet brûhtnt.

L'Ambassadeur. — Chailly-Descombes, venez donc, je n'y pensais plus... j'ai une pièce à signer. {Ils sortent.)

^jme Charlet, à Musigny. — Faudra le moucher, bientôt.

Yvonne, riant fins fort et faisant Vévaforée — un feu rouge. — Mon mari n'a jamais voulu m'apprendre quelle était l'étiquette des flirts pour la femme d'un deuxième secrétaire, et pour le deuxième secrétaire lui-même.

Un valet de chambre annonce. ■ — Mistress Huxley-Stone.

M""® Charlet. — Pas mal.

Yvonne, rêveuse. — M""^ Huxley-Stone...

L'Ambassadrice. — Vous voyez, maison ouverte. Les personnes très intimes ne viennent jamais à mon jour... Mais voilà vraiment un heureux hasard. Je suis ravie de pouvoir, dès votre arrivée, vous présenter à M™ Huxley-Stone, qui est une femme accomplie.

Yvonne, un feu nerveuse. — Francis m'a déjà beaucoup parlé d'elle.

Xaintrailles, gêné. — Je vous l'ai nommée.

Yvonne, iinfertinente. — Oh ! avec des détails circonstanciés.

^lusiGNY. à fart. ■ — Eh ! eh !

M"'^ Charlet. — L'admiration^ de M. de Xaintrailles pour M" Huxlev-Stone n'est vraiment explicable que par un excès d'anglomanie.

MusiGNY, has. — Rosse.

Entre M" Huxley-Stone. Grande, un peu osseuse, costume viril, veste; mais la tête intéressante : très Bume-Jones. Formalités, politesses à l'Ambassadrice. Ensuite, le duc. Shake-hand, regards.

Yvonne s'approche.

Xaintrailles. — La duchesse.

Yvonne. — Madame. M. de Xaintrailles m'avait inspiré un grand désir de vous con-

naître, tant il parle de vous avantageusement : vous devez savoir que je dis vrai.

Elle rejoint Musigny.

Yvonne, avec heaucouf d'assurance. — Rtjjrenons.

MusiGNY. — Quoi donc?

Yvonne. — Cette intéressante conversation sur l'étiquette des flirts. Si la femme d'un deuxième...

Un valet de chambre entre, porteur d'une enveloppe, et va dire quelques mots à la manjuise de Chameroy.

L'Ambassadrice. — Xaintrailles, c'est Paul qui envoie une estafette pour vous.

Xaintrailles, recevant Venveloffe. — Permettez. (// décachette.) Ah ! c'est une invitation pour sa soirée de demain.

Yvonne. — Vraiment l'archiduc est fort aimable. Il vient à peine d'apprendre notre arrivée...

MusiGNY. — Oh 1 nous ne sommes pas ici dans un pays de sauvages. L'archiduc Paul a du boulevard. On lui a même, en guise de sobriquet, appliqué, avec une rallonge, le nom d'un personnage naguère célèbre. On l'appelle : le Prince (du café) de la Paix.

Chez Paul

Les appartements de l'archiduc Paul, au Château. Luxe officiel, revu par Kriéger.

Au fond d'une cour si petite que les voitures y tournent difficilement — une cour de service, quoi ! — mais à Versailles, les plus hauts et puissants personnages ne se disputaient-ils point des chambres dont nos domestiques ne voudraient plus? — un vestibule étranglé, un escalier étriqué, rendu monumental à force de placages de stuc. Sur la main courante en acajou, du velours rouge. Le plus de tapis possible sur les marches.

En haut, l'antichambre, neutre, nue ; banquettes pour les valets de pied.

Porte à deux battants. Premier salon, damas bleu, meubles or, pilastres, glaces, etc. — entre Louis XVI et Empire.

Porte à deux battants. Deuxième salon — le grand salon, damas rouge, meubles or, etc., comme ci-dessus.

Porte à deux battants. Salle à manger, plus étroite, très longue, les inévitables boiseries, etc. La vue ne porte pas plus loin.

Nuls tapis. Parquets de marqueterie. Gros objets d'art, stupéfiants lampadaires, indigestes consoles. Les salles d'un hôtel de première classe avant les suprêmes progrès du confort moderne, ou bien les salles d'un musée désaffecté, hâtivement aménagé en bureau et logement pour un chef de division.

Et cependant, un bon air de sans-façon et de familiarité. Domestiques en livrées splendides (passementeries aux armes) et dépourvus d'ailleurs de toute correction. S'affairent. Semblent s'intéresser à ce qu'ils font, comme dans les maisons familiales où l'on ne reçoit pas très souvent, et où il }• a une émotion au moment d'allumer les bougies.

Dans le salon d'entrée — le salon bleu, deux personnages, assis sur un vaste canapé :

I 'archiduc Paul, grande tenue de colonel de

— Monseigneur, vous êtes un enfant gâté.

hussards, régiment de S. M. l'Impératrice : culotte bleu ciel, bottes miroir, éperons or, passementeries or, veste ajustée blanche, soutachée d'or, dolman sur l'épaule, blanc, brandebourgs d'or, collet et parements d'astrakan blanc. Petit casque bijou, argent et or. — L'archiduc, qui en civil semble de taille mo)'enne et un peu vanné, paraît, sous l'uniforme, un vigoureux, valeureux et désirable guerrier.

La comtesse d'Eschenbach, soixante-dix ans, demoiselle (oui) — demoiselle d'honneur de l'Lnpératrice régnante, naguère demoiselle d'honneur de l'Impératrice Mère, et plus anciennement de l'avant-dernière Impératrice. N'a été, toute sa vie, que demoiselle, et demoiselle d'honneur.

Petite et grosse personne, imposante poitrine, dos rond, elle est sanglée et vêtue de blanc. L'étoffe du corsage et de la jupe disparaît sous des étages de franges de perles mêlées à des franges de soie. Décolletée jusqu'à l'inconscience. La peaa est ragoûtante, jeune. Tête charmante,

regard vif, malicieux, mouillé. Des douzaines de petites boucles. Un panache de plumes blanches, comme on en mettait jadis aux ciels de lit.

La comtesse porte en sautoir deux larges rubans d'ordres. De droite à gauche, un ruban rose liséré de vert : le ruban de la rose mystique de Sainte-Catherine (pour dames). De gauche à droite, un ruban orange, liséré de violet : le ruban de Saint-Lazare (pour dames). Les insignes émaillés de ces ordres pendent au bout de ces rubans, et ballottent symétriquement sur les fortes hanches de la coontesse.

A la devanture de sa poitrine sont agrafés les trois portraits des trois impératrices qu'elle a successivement servies. Le plus ancien est vraiment démesuré ; le deuxième, moyen ; le troisième, discret. Tous les trois sont d'abominables miniatures enrichies de diamants.

Outre cette ornementation officielle, la comtesse d'Eschenbach porte une quantité de joyaux, souvenirs de Leurs diverses ^lajestés. Au ccru, rubis; brillants plein les cheveux; aux doigts, par-dessus les gants, pierreries multicolores. On dirait un franc-maçon.

L'archiduc Paul manie fiévreusement son joli casque, se le campe sur la tête, le loge sous son bras, le plaque sur le canapé. Il fait un faux mouvement, et l'objet roule sur le parquet avec im fâcheux bruit de quincaillerie.

Paul. — Ah!

zut ! zut ! zut !

La Comtesse, pu diq^uement. — • Monseigneur !...

{Elle se précipite.) Paul. — Comtesse, laissez mon casque, je vous en prie... Je me moque de mon casque... Ne détournez pas la conversation.

Je reste au.x ordres de

La Comtesse.

Son Altesse Impériale,

Paul, aigrement. — ■ Je ne m'en aperçois guère.

La Comtesse. — Monseigneur !

Paul. — Vous êtes une propre-à-rien.

La Comtesse. — Est-il possible que Votre Altesse Impériale oublie les services rendus?

Paul. — C'est le passé. Cela me fait une belle jambe que vous m'ayez rendu des services, si vous n'êtes plus capable de m'en rendre aucun.

La Comtesse. — Quelle ingratitude!

Monseigneur, vous êtes un enfant gâté. — • Votre Altesse me permettra d'employer cette expression que mon attachement me suo^-

gère, si mon respect s'en effarouche. Dès votre première enlanci'...

Paul. — Oh!

La Comtesse. — Mon grand âge m autorise à parler de ces temps lointauis.

Paul. — Merci.

La Comtesse. — Je disais toujours :

« LArchiduc est un joli enfant, mais un enfant gâté. Il fera le plus terrible — le plus adorable mauvais sujet. » Je me souviens... Voilà trente ans... C'est toujours moi qui promenais Votre Altesse Impériale dans les jardins du palais. Il n'était méchant tour qu'elle ne me jouât. Ah! Monseigneur je méritais mieux, moi qui allais iusnu'à dérober pour vous des sucreries... Il en fallait bien dérober : Leurs Majestés

Paul. — Quand il vous plaira.

La Comtesse. -- Vous répondîtes :

« Je fais des trous pour que la vieille d Eschenbach... » Vieille, notez qu'il y a trente ans... «Je fais des trous pour que la vieille d'Eschenbach, qui marche toujours le nez en l'air, y mette le pied et se casse la jambe. »

Paul, égayé. — Ah! ah!

La Comtesse. — Son Altesse avait déjà de l'esprit.

Paul. — Et du vice ! Ah ! ah !

La Comtesse. — Je ne l'oublierai jamais. L'officier demanda : « Monseigneur, pourquoi Votre Altesse Impériale creuset-elle des trous? » Et Votre Altesse Impériale, qui n'avait pas six ans, répondit : « Je fais des trous... »

étaient si sévères pour Votre Altesse !

Un jour... je ne l'oublierai jamais...

vous aviez à peine six ans, vous vous

amusâtes à creuser des trous dans une allée. Un officier, vous ayant vu, s'imagina que vous manifestiez ainsi un goût précoce pour '.a stratégie et la fortification. Il osa vous demander : « Monseigneur, pourquoi Votre Altesse Impériale creuse-t-elle des trous? bVous répondîtes hardiment :« Je fais des trous... )>

— Faites-moi l\ guace d'accepter mon bkas.

Paul, impatienté. — Ah ! pour Dieu ! comtesse, il ne s'agit pas plus de ces trous que de mon casque, mais de la petite duchesse de Xaintrailles.

Elle me plaît.

La Comtesse. — Hélas! qu'y puis-je?

Paul, l'imitant. — Hélas! qu'y puis-je?

Avec tous vos radotages, vos simagrées et vos protestations, vous n'avez pas la moindre affection pour moi. Vous me laisseriez perdre le sommeil...

La Comtesse. — Comme Votre Altesse exat^ère! M°^ de Xaintrailles est arrivée

hier matin, et si Votre Altesse a perdu le sommeil depuis, ce n'est toujours qu'une nuit qu'elle a perdue.

Paul. — C'est trop.

La Comtesse. — Mais, Monseigneur, quelle rage... pardon... quelle rage a Votre Altesse de s'adresser à moi toutes les fois qu'il lui passe par la tête de courir une nouvelle aventure? Je ne suis capable ni d'aide ni de conseils. Je ne sais rien de la vie. Je ne suis qu'une pauvre vieille femme, disons le mot : une pauvre vieille demoiselle, qui n'a jamais vécu ni pour elle-même ni par elle-même. Votre Altesse me croira si elle veut : à l'âge que j'ai, il ne m'est pas encore arrivé une fois de sortir seule ! Je n'ai pas de maison ni de gens à moi. Lorsque je vais en voiture, c'est dans les voitures de la cour, et je ne saurais pas ce que l'on donne à un cocher de place. J'ignore comment on s'y prend pour se vêtir et pour se nourrir, puisque l'on m'habille et l'on me fait manger. Que Votre Altesse imagine l'horreur de ma situation, si tout à coup, ce qu'à Dieu ne plaise, je tombais en disgrâce. Je crois que j'en serais réduite à me laisser mourir de faim. Je ne sais rien faire, je le répète à Votre Altesse, je ne sais rien faire, que soigner un peu ma peau, par souci de ne pas trop répugner, malgré mon grand âge, ni à Sa Majesté, ni à vous. Monseigneur : un bain de petit-lait tiède tous les matins, voilà mon svstème. Votre Altesse veut-elle qu'avec une science de la vie aussi rudimentaire...

Paul. — Laissez- moi tranquille, vous êtes plus fine mouche que la plus fine des Parisiennes.

La Comtesse. — Votre Altesse Impériale me comble, mais je ne m'aveugle pas... Parisienne!... Et tenez, Monseigneur, voilà encore ce qui m'effraie : Parisienne, M"*^ de Xaintrailles est une parisienne. Ah! si Votre Altesse avait jeté son dévolu, comme d'habitude, sur une de nos compatriotes!....

Mais une Parisienne ! Est-ce que je sais, moi, ce que c'est qu'une Parisienne? Votre Altesse me permettra-t-elle de lui dire l'idée que je me fais de ces femmes-là? Il nous vient de Berlin des petites boîtes émaillées, à sujets, pour les allumettes-bougies. La peinture qui les décore représente le plus souvent une créature blonde, aux cheveux fous, à la mine effrontée, décolletée, vêtue d'une jupe très courte et les jambes dans un maillot noir. Voilà, Monseigneur, l'idée que je me suis toujours faite d'une Parisienne. Je le demande à Votre Altesse Impériale :

est-ce là une documentation suffisante? Et, d'ailleurs, si borgne que je sois, je vois très bien que M"^ la duchesse de Xaintrailles ne saurait présenter aucun trait de ressemblance avec la Parisienne de boîtes d'allumettes en jupe courte et en maillot noir.

Paul. — En revanche, j'imagine qu'elle en doit présenter beaucoup avec toutes les femmes en robes à traîne et en décolleté, auprès de qui, ma chère comtesse, vous ne m'avez jamais refusé vos bons offices.

La Comtesse. — Voilà qui vous trompe fort. Monseigneur : celles dont vous parlez étaient vos sujettes, et je n'avais guère qu'à leur transmettre vos ordres, qui les honoraient. M™® de Xaintrailles est protégée, ce me semble, par le principe d'exterritorialité.

Paul. — Vous ne supposez pas, j'espère, que j'aie pensé jamais à m'en tirer avec elle au moyen d'un mandat d'amener?

La Comtesse, ironique. — Auriez-vous conçu l'étrange projet de la séduire et de lui plaire? Vous me permettrez de vous dire, Monseigneur, que vous... je ne trouve pas le mot... je connais mal cet argot parisien oii excelle Votre Altesse... je n'ai appris le français qu'au couvent des demoiselles nobles, dans les classiques... Votre Altesse me semble donc se... j'y suis... se blouser tout à fait.

Paul. — Voulez-vous avoir la complaisance de me dire à quel expédient vous me réduisez, si vous me déniez la séduction aussi bien que l'autorité?

La Comtesse. — Mais Votre Altesse a presque aussi peu d'expérience que moi ! Est-il possible. Monseigneur, qu'après avoir, j'oserai dire : abusé de la vie, vous fassiez preuve d'une telle ingénuité? Rassurez-vous donc, vous être irrésistible. Oh ! ce n'est point parce que vous êtes le maître, ni parce que vous êtes aimable. Vous l'êtes, mais votre pouvoir réside ailleurs. Est-ce à moi de vous montrer votre chemin? Se peut-il que vous méconnaissiez vos seuls avantages véritables? Ignorez-vous la toutepuissance de l'étiquette?

Paul. — L'étiquette?

La Comtesse. — Sa Majesté l'Impératrice-Mère se plaisait jadis...

Paul. — Oh! je vous en prie!...

La Comtesse. — Permettez... se plaisait jadis à vous faire jouer des comédies. Votre Altesse avait bien des dispositions, et sans doute qu'elle comprendra sur-lechamp une comparaison tirée des choses de la scène.

Paul, résigné. — Faites vite-.

La Comtes.se. — Lorsque vous i<'niplissiez — avec un incomparabli- talent, le rôle de tel ou tel personnage, vous aviez beau, Monseigneur, vous identifier avec lui merveilleusement, et entrer, comme (jii dit, dans la peau du bonhomme, faisiez-vous jamais autre chose que réi)éter un texte appris? Changiez-vous un mot, une virgule?

Ajoutiez-vous rien de votre cru? Entm Votre Altesse Impériale se laissait-elle jamais aller à cascader?

Paul. — Jamais.

La Comtesse. — L'acteur ou l'actrice qui avaient l'honneur de donner la réplique à Votre Altesse faisaient-ils jamais autre chose que réciter à leur tour des mots également appris, que vous saviez par cœur et d'avance, comme eux?

Paul. — Est-ce que vous en avez encore pour longtemps ?

La Comtesse. — J'ai fini. Vous jouissez, Monseigneur, d'un admirable privilège : lorsque vous daignez adresser la parole à un homme ou à une femme, croyez-vous qu'on vous puisse répondre ce qu'on veut ou ce qu'on pense? L'étiquette impose la réplique. L'étiquette est l'auteur dramatique qui entend que l'on respecte son texte et ne souffre pas que l'on cascade. Si elle impose la réplique, il va de soi qu'elle impose les jeux de scène... les péripéties... les dénouements... Ah! Monseigneur, que Sa Majesté fut donc bien avisée de compléter l'éducation de Votre Altesse en lui faisant jouer la comédie de salon !

Paul. — En quoi la duchesse de Xaintrailles?...

La Comtesse. — Que de femmes honnêtes ont joué des rôles, dans des drames oii l'héroïne était violée au cinquième acte !

Paul. — • Je crovais. comtesse, que vous n'étiez qu'une pauvre vieille demoiselle qui ne sait rien de la vie.

La Comtesse. — Je ne m'entends pas à la pratique, et. comme je vous disais, je ne serais pas capable de commander moimême mon dîner, mais je connais l'essentiel du cœur humain.

Le comte de lA'TzmirRG apparaît.

Paul, faisant signe à un domestique. — Mon casque...

Le domestique ramasse le casque et le remet à l'archiduc. Paul se lève. La comtesse s'éclipse.

LUTZBOfRG, aide de camp de Sa Majesté et ami personnel de Paul. Six pieds. Barbe grise, la

moustaclic tombante, trrs longue. Uniftjrme de général d'infanterie. Vaste capote, qui ressemble à celle de nos invalides. D'une épaule à l'autre, vingt-deux croix. Casquette plate à la main.

LuTZBOURG. — Monseigneur... • Paul. — Bonjour, général.

La main. Lutzbourg touche à peine le bout des doigts de l'archiduc, s'incline juofondément, et sans ajouter une j)arole, traverse le premier salon, le deuxième salon, la salle à manger, va droit au buffet.

Entrent le général Puff, ambassadeur d'Allemagne (la tête de l'Emjjereur d'Allemagne), et LA GÉNÉRALE (la tête de l'Impératrice).

A leur suite, LE chevalier Fattolino, ambassadeur d'Italie (type napolitain), et l'Ambassadrice (Léopold-Robert).

Deux, trois autres. Puis, brusquement, tous les invités (une centaine) arrivent à la fois; comme dans les vieux vaudevilles, lorsque l'auteur nous fait assister à une soirée, lorsque la brochure porte cette mention : entrent les Invités.

Ces figurants prennent place, se groupent. Autour du premier salon s'assoient quelque vingt femmes de toutes races, parmi lesquelles seulement deux ou trois professional beauties du pays. Les toilettes sont peu notables, très lu.xueuses, la plupart défraîchies (fin saison). Seule la marquise de Chameroy, ambassadrice de France, est élégante — toujours Louis XIII, et bien chaussée.

Les autres : des bijoux et des bijoux, assez mal montés, mais les pierres superbes.

Au centre du premier salon, l'archiduc bleu de

' ciel, blanc et or, se détache parmi le groupe des

diplomates civils en habit noir à boutons d'or.

Et puis tout ce monde parle, se remue : ce n'est pas une foule de convention, elle est nature — comme chez Antoine.

Apparaissent les Huxley-Stone.

Lui, très peigné; elle très bouillonnée, toute la robe, tout le corsage — toutes les manches : car les bras sont entièrement vêtus. La gorge, en revanche, livrée aux regards. M" Huxley-Stone se révèle fausse maigre. La tête, exquise décidément, et plus que jamais Burne-Jones ; mais une touffe de plumes dans les cheveux, presque aussi ridicule que le plumet de la comtesse d'Eschenbach.

Les Xaintrailles. Lui... — Elle, beaucoup plus vive, plus gaie, souriante, un peu myope.

L'archiduc leur fait l'honneur de s'avancer vers eux d'un pas. Formalités.

Xaintrailles, apercevant Huxley-' Stone. — Ah! bonjour, mon cher... Vous êtes seul ?

Huxley-Stone, très rouge, avec explosion. — Oui!... Non... M'^ Huxley-Stone doit être au buffet.

Xaintrailles part dans cette direction. Huxley- Stone le suit.

L'archiduc Paul {à Yvonne). — moi la grâce d'accepter mon bras.

Yvonne. — Monseicrneur...

Faites-

Paul, {Tout en parlant, il V emmené.)

— Je suis touché que vous ayez répondu à mon invitation tardive.

Yvonne. — Votre Altesse Impériale a daigné penser à nous le jour même de notre arrivée.

Paul. — Je reçois familièrement, en garçon... Au reste, vous voyez comme je suis campé ici : une garçonnière.

Ils pénètrent dans la salle à manger.

Yvonne, souriant. — Voilà une salle à manger un peu vaste pour une garçonnière. Paul, — Elle manque d"intimité.

Ils arrivent devant le buffet, prodigieux, pantagruélique. Point de fleurs, mais abondance de nourritures solides. Des viandes, et jusqu'à du poisson fumé, parmi des pyramides de fruits. Des tranches de pastèque et de melon, en piles, sur des compotiers. Des jarres d'argent emplies de sardines ! ! ! D'invraisemblables charcuteries.

Au coin de gauche, Lutzbourg est debout, posté, comme mie sentinelle. M" Huxley-Stone lui fait pendant, au coin de droite. Derrière elle, Xaintrailles. Yvonne jette un coup d'œil de ce côté.

Paul. — Un fruit?

Yvonne, distraite. — Monseigneur...

Il va lui présenter une tranche de pastèque.

Yvonne, avec un geste plutôt craintif.

— Merci...

Paul, souriant. — Cet étalage de victuailles vous surprend peut être? Quelquesuns de mes invités ont un furieux appétit.

Yvonne, regardant àF^ Huxley-Stone qui boit. — Et une furieuse soif... {Elle prend zin petit jour, de proportions acceptables. — Désignant Lutzbourg.) Oserai-je demander à Votre Altesse quel est ce magnifi(iue officier?

Paul. — C'est le comte de Lutzbourg...

Ne trouvez-vous pas qu'il ressemble à ce concierge de ministère... vous savez... boulevard Saint-Germain?

Le marquis de Chameroy s'approche de Lutzbourg.

Lutzbourg, flegmatique . — Ah ! monsieur l'ambassadeur, bonjour.

Chameroy. — Excellence...

Lutzbourg. ■ — Monsieur l'ambassadeur, je veux boire à votre santé du vin de Champagne rouge... (4 Vun des maîtres d'hôtel.) Versez deux coupes de Champagne, et mêlez-y de l'eau-de-vie de cerises.

Le maitre d'hôtel exécute le mélange indiqué, et '■'^mplit deux coupes jusqu'au bord. Il les passe au comte de Lutzbourg, qui en offre une au marquis de Chameroy. Tous deux boivent ensemble, jusqu'à la dernière goutte.

Yvonne s'écarte, au bras de l'archiduc. Ils passent dans la pièce voisine. C'est le cabinet de travail de Son Altesse. Tables de jeu, on' fume. Mobilier cruellement banal, acajou; chaises longues fatiguées. Une sphère, des cartes de géographie.

Yvonne. — Votre Altesse s'occupe de choses militaires?

Paul. — Très peu.

La chambre à coucher. Geste d'Yvonne. Mais il y a du monde, on fume, on joue. Mobilier également banal. Le lit dans une alcôve, qu'une petite grille de bois ferme. On aperçoit, par une porte entr'ouverte, le cabinet de toilette, une grande baignoire de marbre gris, du désordre ; par une autre porte entr'ouverte, le débarras où couche l'officier de service.

Vague dialogue. Promenade lente. Retour dans la salle à manger.

Au buffet, les mêmes.

M" Iiuxlev-Stone mange et boit.

Le comte de Lutzbourg boit. — Le général Puff s'approche de lui.

Lutzbourg. — Ah ! inonsieur l'ambassadeur, bonjour.

Puff. — Excellence...

Lutzbourg. — Monsieur l'ambassadeur, je veux boire à votre santé du vin de Champagne orangé.. {A Vun des maîtres d'hôtel.) Versez deux coupes de Champagne, et mêlez-y du jus d'orange.

Les deux coupes, jusqu'au bord. Le mélange. Ils boivent.

Paul, apercevant la comtesse d' Eschenbach, qui emplit un fauteuil. ■ — Ah ! je veux vous présenter à la plus vieille amie, à l'amie la plus dévouée de la famille impériale... {Repondant à un regard d'Yvonne.) Oui, elle est un peu caricature, mais bonne femme.

Présentation. Yvonne s'asseoit auprès de la comtesse. L'archiduc s'éloigne.

La Comtesse, très minaudiere. — Mon Dieu ! comme je suis heureuse de vous con naître !

Yvonne. — - Madame...

La Comtesse. — Depuis hier, je n'entends parler que de vous.

Yvonne. — De moi ? |

La Comtesse. ■ — ■ Par Son Altesse.

Yvonne. ■ — L'accueil bienveillant de l'archiduc m'a vivement touchée.

La Comtesse. — Je vous ai devinée, lorsque je vous ai vue passer à son bras... Evidemment, me suis-je dit, ce ne peut être que la duchesse de Xaintrailles qui passe là, au bras de Paul... Ah! pardon... Il m'é-

— Monsieur l'Ambassadeur, je veux boire a voire santé du Champagne vert.

chappe souvent de le nommer ainsi, avec un sans-façon qui étonne les étrangers : je l'ai vu naître, et je fus nommée sa gouvernante quand il avait à peine six ans. Quel joli enfant ! Mauvais sujet, par exemple, il promettait.

Yvonne. — A-t-il tenu?

La Comtesse, pudiquement. — Je n'en veux rien savoir. Je le vois toujours tel qu'il était à six ans. J'ignore s'il a depuis levé les veux sur d'autres; mais il me faisait l'honneur de lever souvent la main sur moi. Je n'oublierai jamais qu'un jour il s'amusait à creuser des trous dans une allée. Un officier, l'ayant surpris, osa lui demander : « Monseigneur, pourquoi Votre Altesse Impériale creuse-t-elle des trous? » Et Son Altesse, qui n'avait pas six ans, répondit : « Je fais des trous.... »

Chameroy. s' approchant . — Ah! madame, enfin... l'archiduc vous accaparait... {// offre le bras à Yvonne.)

Yvonne, à la comtesse. — Pardon.

Elle retourne, au bras de l'Ambassadeur, vers le buffet.

Au buffet, les mêmes.

M" Huxlev-Stone mange et boit.

Lutzbourg boit. — Le chevalier Fattolino s'approche.

LuTZBOURG. — Bonjour, monsieur l'ambassadeur.

Fattolino. — Excellence...

Lutzbourg. — Monsieur l'ambassadeur, je veux boire à votre santé du Champagne vert... Maître d'hôtel...

Champagne et eau-de-vie de prunes. Les deux

coupes, jusqu'au bord.

Ils boivent.

Chameroy, à Yvonne. — Que désirezvous boire?

Yvonne. — Vous allez me trouver bien curieuse, mais je meurs d'envie de goûter au Champagne vert.

Lutzbourg, qui a entendu. — Oh!... Je désire connaître cette dame.

Présentation. — Le mélange, deux coupes, ils boivent.

Musigny. arrivant, à la duchesse. — Voilà une heure que je vous cherche dans le salon.

Yvonne, très gâte. — J'étais ici.

Musigny. — Qu'est-ce que vous a-\-ez donc de particulier aujourd'hui dans la voix et dans les veux ?

Ils s'écartent ensemble.

Yvonne, émancipée. - — C'est que je viens de boire du Champagne vert avec le comte de Lutzbourg.

Musigny. — Voulez-vous le voir rouler sous la table? Nous n'avons qu'à nous installer ici, dans un coin.

Ils prennent des chaises. Groupes allant et venant. Au milieu de la salle à manger, les trois ambassadeurs : de France, d'Allemagne et d'Italie, qui se sont rencontrés, causent avec circonspection. Par la porte entr'ouverte du cabinet s'échappe un petit nuage de fumée blanche. Dans le grand salon, bruit de mornes conversations.

Yvonne, reprenant. — Ah? Il a l'habitude de rouler sous la table?

Musigny. — J'exagérais. Il sait vivre.

Il se fait toujours emballer à temps.

Yvonne. — Monsieur Musigny.

Musigny. — Madame?

Yvonne. — Est-ce là une « cérémonie ». comme vous disiez hier à déjeuner, ou si M. de Lutzbourg s'enivre réellement?

Musigny. — Très réellement.

Yvonne. — Quel bonheur ! Voilà donc une maison où l'on vit, où l'on mange, où l'on boit, où l'on aime peut-être pour de bon ! Elle me plaît.

Musigny. — Enthousiasme peu justifié :

il est impossible de recevoir plus mal.

Yvonne. — Plus mal ! l'archiduc est un homme charmant.

Musigny. — Nul.

Yvonne. ■ — D'une distinction...

Musigny. — En surface... Ne grattez pas : vous trouveriez la brute.

Yvonne, suffoquée. — La brute !

Musigny. — Vous le défendez bien.

Yvonne. — Qu'est-ce que cela vous fait?

Musigny. — Cela m'inquiète.

Yvonne, riant. — Je le dirai à... à quelqu'un... Et puis d'abord, monsieur, cela ne vous regarde pas. Vous n'avez pas la prétention, j'imagine, de flirter avec moi. C'est la fonction de M. de La Morvandière. l' attaché-flirt : je suis informée.

Musigny. — Prenez garde.

Yvonne. — A quoi?

Musigny. — L'archiduc est amoureux de vous.

Yvonne. — Vraiment? Si vite?

Musigny. — Je pourrais vous faire un compliment banal, j'aime mieux vous dire la vérité : l'archiduc est amoureux de vous, parce qu'il vous a vue pour la première fois sur un quai de gare. Ceci est d'une assez bizarre psychologie, que je ne me charge pas

(lo vous expliquer ; mais lorsque l'archiduc \oit uni' jolie femme dans une gare, il devient amoureu-x d'elle par coup de foudre.

Yvonne vivement. — Oh! il m'a présentée à une drôle de caricature.

MusiGNV. — A la comtesse d'Eschenhac:-.?

Yvonne. — Comment avez-vous deviné ?...

Oui.

MusiGXY. — Eh bien! c'est complet.

Yvonne. — - Est-ce que la présentation à la comtesse d'Eschenbach fait partie du céiémonial amoureux?

Mt'SiGNY. — Lorsque l'archiduc aime, ce n'est pas une cérémonie.

Passent les Iluxley-Stnne avec Xaintraillos.

Yvonne, les désignant. — Et le flirt de mon mari avec ^L" Huxley-Stone, est-ce que c est une cérémonie?

MusiGNV. — Ah ! vous pouvez le croire.

Les Huxlev-Stone et Xaintrailles s'approchent du buffet.

LuTZBOURG, a Huxley-Stone. — Ah!

bonjour.

Huxlev-Stone, ccarlate. — Oui !... Bonjour, Excel'ence.

LuTZBouRG. — Je voudrais boire à votre santé du Champagne violet... Mais je ne sais pas ce qu'on peut mettre dans le Champagne pour le rendre violet.

Uruit de voix {)!us fort, dans le salon. Mouvement de chaises.

Musigny. - — Il l'est, oh! il l'est bien. Yvonne. — Je crois qu'il va passer les limites.

L'Archiduc, très vite.

Paul. — "Venez donc par ici, duchesse... Nous avons les tziganes... les mêmes qu'au Chinois.

Ils sortent. Tout le monde sort. Lutzbour reste seul devant le buffet. Il sifflote entre ses dents la marche de Ragotsky.

Tout d'un cou[) il s'arrête, se roidit.

LuTznouRG. ■ — Maître d'hôtel... Faites dire à mes deux valets de pied qu'ils viennent me chercher pour descendre. Je suis ivre-bleu

Petits Goueher^

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