I. ".Ambassadrice. — A lui
rien. Sabouraud fds a tort de s'habiller chez les tailleurs qui étaient à la mode il y a quarante ans, et de prendre, à chaque mot qu'il dit, son pied droit dans sa main gauche ou son pied gauche dans sa main droite. Mais c'est un de nos bons gobeurs, il m'a gobé. On m'a. grâce à lui, attaché au cabinet d un ministre (]ui a duré trois mois. J'en suis sorti deuxième. On a régularisé en me faisant passer des examens. Vous voyez que
— Notre premier tête-a-tkte depuis deux mois.
Chailly-Descombes. — Je ne songeais guère aux ambassades et j'hésitais entre divers métiers, lorsque je retrouve mon Gaviolini : je l'avais perdu de vue, avec soin, comme tous mes camarades de collège. Mieux informé sur son compte, je l'apprécie. Nous renouons. Il me fait dîner avec Sabouraud, le fils de notre vieux plénipotentiaire à Smyrne, avec Verneuil, le fils de cette M"'^ Verneuil...
L'Ambassadrice. — Quelles gens !
Chailly-Descombes. — Oui, mais ^jire Verneuil est une puissance, pour avoir su être sous l'Empire la cantinière complaisante de l'opposition. Le père Sabouraud est un ancêtre de quarante-huit, à qui les tardillons du quatre septembre ne refusent
si je suis maintenant premier secrétaire... et votre ami, c'est à Gaviolini que je le dois.
Elle étend le bras. Sans se déranger, il lui baise le poignfv. Silence.
L'Ambassadrice, comme -par hasard. — Si on vous propose décidément ce poste à Vienne, vous accepterez?
Chailly-Descombes. — La mort dans l'âme...
L'Ambassadrice (à peine une nuance d ironie.) — Oh 1...
Chailly-Descombes. (Un soupir.) — !Ma carrière...
L'Ambassadrice. — {Geste incertain.)
Chailly-Descombes, sans expression.
— Je suis prêt à vous sacrifier tout.
L'Ambassadrice. — J'aurais des remords.
Chailly-Descombes. — Pourtant...
L'Ambassadrice. — Non, mon ami. Je n'ai jamais entravé la carrière de personne. Je sais la vie.
Chaili.v-Descombes. — Vous êtes une femme admirable.
L'Ambassadrice. — Une femme. La collaboratrice indisi:>ensable, mais anonyme et désintéressée.
Chailly-Descombes. — Une femme supérieure... (Un feu trop ironique, manqnajit de tact.) Sans vous, votre pauvre bonhomme de mari...
L'Ambassadrice. — Si je l'avais jugé tel, je ne l'aurais pas épousé. Il n'est, comme il doit, qu'un instrument, mais un instrument merveilleux. Sans moi, il n'eût pas fait grand'chose. Qu'aurais-je fait sans lui?
Chailly-Descombes. — A ce comptelà...
L'Ambassadrice. — Fille de bourgeois et bien dotée, l'originaJité n'était pas grande de redorer un blason. J'ai plus d'ambition et d'intelligence, et si j'ai voulu un titre, ce n'est pas pour le seul plaisir de le porter. Je n'ai pas agi au hasard en épousant un diplomate : j'ai choisi le seul milieu où la fortune soit autre chose qu'un moyen de jouir, et la noblesse q-.i'une vanité. J'ai su reconnaître en Chameroy un de ces hommes, dont la nullité même est une puissance. Il sihffisait d'en tirer parti. J'ai su m'y prendre, et la France aujourd'hui n'a pas à l'étranger un seul ministre qui nous aille à la cheville. Voilà mon œuvre, j'en suis fière, et elle me passionne.
Chailly-Descombes, un feu déconcerté.
— Je vous sais gré de me prendre pour confident. Les sentiments que vous portez à votre mari...
L'Ambassadrice. — Je ne lui en porte aucun. Il ne s'agit dans tout cela que de moi-même.
Chailly-Descombes. — Vous êtes un caractère.
L'Ambassadrice, -plus bas. — J'ai un vice.
Chailly-Descombes. — Je serais curieux de connaître le défaut de votre cuirasse.
L'Ambassadrice. — {Elle hausse les é-païiles.)
Chailly-Descombes. — Ce vice?
L'Ambassadrice. — C'est toi...
Gestes,
Prends garde... {Un silence.) J'ai cru
qu'il rentrait.
Ils reprennent les positions, corrects, froids. — Elle poursuit, d'une voix sans accent, comme si elle disait les plus iûdiJïéreHtes choses du monde :
Vous n'êtes pas une nullité utile... ni un instrument passif, vous... Vous êtes une intelligence égale, supérieure à la mienne... une volonté qui tient ma volonté en échec... un égoïsme aussi implacable que le mien... C'est pour cela que je vous aime... et pour cela aussi que je ne me suis jamais fait la moindre illusion sur la solidité de nos liens.
Chailly-Descombes. ■ — J'ai pour vous une affection passionnée ; mais je me suis toujours incliné devant les nécessités de la vie.
L'Ambassadrice. — Moi aussi, stoïquement.
Chailly-Descombes. — C'est une justice à vous rendre.
L'Ambassadrice. {Un soupçon d'amertume.) — Nous nous valons.
Silence. Pressions de mains. Puis, vite ':
Chailly-Descombes. — Quand vous voir... seule?...
L'Ambassadrice. — Quand?... {Gesti d'ignorance.)
Chailly-Descombes. — Chut !
La porte s'ouvre. Rentre l'Ambassadeur, macfarlane, chapeau à la main.
L'Ambassadeur. — Je me sens un peu de migraine... J'ai besoin de prendre l'air, je sors quelques instants.
L'Ambassadrice. — A tout à l'heure.
L'Ambassadeur et Chailly-Descombes se serrent la main. L'Ambassadeur sort. Chailly reste debout, regarde la marquise. Silence.
L'Ambassadrice. — Oui.
Mais Chameroy ne sort pas du tout. Il descend, simplement, jusqu'à son cabinet, au rez-dechaussée. Il s'v glisse.
Point de lumière. Les meubles, qu'on devine — comme dans le cabinet, déjà décrit, du Premier : drap, couleur...? — fauteuils carrés, tables et chaises carrées, divans carrés. Un peu de clarté aux fenêtres, dont l'une est coupée par la silhouette d'un paravent. Sur la cheminée, une grande nudité d'albâtre, très blanche, fait veilleuse.
Sur l'un des canapés, M°" CH.iRr.ET : toilette de rue, robe cheviot, couleur...? petit feutre, pèlerine à plusieurs collets. Elle donne des signes d'impatience.
M""^ Charlet, très brusque. — Enfin !
Vous revoilà !...
L'Ambassadeur, bas. — Oui... (// frotte une allumette.)
M°^ Charlet. — Inutile... {Remarquant sa tenue.) Hein ! Un chapeau, un par-
dessus? Ptiuniiiui cet accoutremenl? Vous ne cuuiptez pas suiiir avec moi, je suppose?
L'Ambassadeur. — Non... mais j'ai prétexté un mal de tête...
M""" LiiAKLET. — Indisposition diplomatique.
L Ambassadeur. — Oui... {Il sourit jivcmcnt, oiibliaitl que la nuit est totale et que personne n'observe sa fliysionomie.) J'ai annoncé que j'allais prendre l'air, afin ilavoir plus f.e temps à vous consacrer.
.M""^ Charlet. — C'était bien la peine! Croyez-vous que j'en aie, moi, du tem|)s?
L'Ambassadeur. — Oh!... J'espérais...
M"" Charlet. — (Juoi?... Je suis mariée. Une femme mariée n'est pas libre de galoper toute la nuit. Est-ce que la vôtre...
L'Ambassadeur. — Mais alors... pourquoi... être venue, pardon : pourcjuoi m 'avoir donné cette fausse Joie?...
M"^ Charlet, résolument. — J'ai un service à vous demander.
L'Ambassadeur, feu accoutumé à être attaqué de front. — Ah !... Ah !... Est-il possible?... Ah! tant mieux, d'ailleurs... Voyons qu'y a-t-il ?
jyjme Charlet. — Une tuile.
L'Ambassadeur. — Une...
M""* Charlet. — Tuile... Oh! la tuile classique, la note de ma couturière.
L'Ambassadeur, piqué. — Je serai charmé de vous obliger, ma chère Alice, mais vraiment, vous n'abusez pas des précautions oratoires.
yv^" Charlet. — Que voulez-vous? Je ne suis pas un de vos collègues.
L'Ambassadeur. — Oh ! ce n'est pas des formules que je vous demande, mais...
M"*' Charlet, très haut. — Mais?
L'Ambassadeur. — Chut! Ils sont audessus.
M""" Charlet. — Qui : Ils ?
L'Ambassadeur, très bas. — La marquise et Chai 11 y.
M™" Charlet. — Elle est bien bonne.
L'Ambassadeur, naïvement. — Pourquoi?
M""" Charlet, enchahiairt. — Mais?...
L'Ambassadeur. — Mais?... Ah!... je voulais dire... que vous ne m'accablez pas des preuves de votre attachement.
M™^ Charlet. — Mon Dieu ! je vous suis attachée... bien sûr... et vous le savez. Mais pourquoi exagérer les choses? Vousmême, vous n'avez guère pour moi qu'une fantaisie, que vous vous passez comme vous vous en passez bien d'autres.
L'Ambassadeur. — Crovez-vous?..
(Tristement.) Oui, je fais la fête quelquefois. Cela n'est pas de mauvais ton. Je crois même (jue la tradition l'exige ; mais si l'on me découvrait une affection véritable, quel scandale !
M'"" Charlet. — Aimez votre femme.
Elle est charmante pour vous. Elle vous témoigne plus que du respect, presque de l'admiration. Allez donc voir si les autres parlent à leur mari de ce ton-là, et pour ne citer qu'un exemple, si je prends des mitaines avec le mien. Enfin, je ne sais pas si elle vou^ trompe, mais ce doit être bien délicatement : car on n'en parle guère, et on n'y voit rien.
L'Ambassadeur. — Ma pauvre Alice, ne vous moquez donc pas de moi. Je ne suis pour personne au monde plus exclusivement « l'Ambassadeur » que pour ma femme...
Si vous voyiez notre chambre... je veux dire : sa chambre, où j'entre d'ailleurs quelquefois... {Un temps.) Il y a un grand lit à baldaquin et à colonnes, sur une estrade... une console Louis-Philippe entre les deux fenêtres... deux bibliothèques Louis-Philippe... Dans les bibliothèques, toute la collection de la Revue des Deux-Mondes, et, sur la conso-le, un ibis rose empaillé.
M™** Charlet, — Le symbole... {Elle rit.)
Il lui prend les mains.
{Se dégageant.) Allons, allons... il est dix heures sonnées.
L'Ambassadeur, résigné. — Alors?...
Elle lui parle à l'oreille.
Il marche à tâtons vers son bureau, mais il ne lâche pas la main de M"' Charlet. Il l'attire.
M"^ Charlet. — Voyons.,.
L'Ambassadeur. — Ah !
Furtivement, il écrase du doigt quelque chose au coin de ses veux. Une larme?... Puis, pour fouiller dans les tiroirs, il est obligé d'allumer une bougie.
Voilà.
Il reste les deux mains dans les mains d'Alice, il la regarde.
M™® Charlet. — Tiens, vous avez du noir.
L'Ambassadeur, inquiet. — Où donc?
M""" Charlet. — - Là... dans le coin de l'œil... attendez... {Du bout de son doigt ganté, elle l'essuie.) Voilà... au revoir et merci.
L'.Amb.\ssapeur. — .Au revoir.
Par les rues désertes, elle va, elle trotte, de son joli pas de Parisienne — • un peu modiste. Elle n'a peur ni de la solitude ni de la nuit. Elle est alerte, elle est gaie, un souffle de désir l'enlève... Elle s'engage avec assurance dans un dédale de petites rues, moins aristocratiques, mais à une portée de main du beau quartier.
Elle s'arrête devant une haute maison, à petite porte. Elle tire de sa poche une clef, ouvre, suit une espèce de couloir obscur qui débouche dans un jardin.
Une allée. Au bout, un pavillon. Autre porte, autre clef. Elle monte, dans l'obscurité complète, un étage d'un escalier tournant, qu'elle semble merveilleusement connaître. Elle traverse à tâtons une antichambre, une première pièce, une deuxième.
Elle ouvre une porte. Lumière.
Une chambre, d'un amusant fouillis. Des dessins dédicacés, au mur. Des bibelots exotiques et des accessoires de cotillon. Tas de livres et de papiers.
Des meubles du pays, avec deux ou trois de ces meubles de famille que les diplomates - — nomades à intervalles sédentaires, emportent partout avec eux, pour faire le fonds de leurs installations provisoires : une table et un lit Louis XVL en noyer. La table tirée contre le lit. Sur la table, beaucoup de feuilles blanches et de feuilles noircies, une écritoire mauresque, gros rfiodèle, le pique-plumes : un bloc de papier buvard encadré de nickel, v>n flacon de cérébrine. Dans le lit,