‹ La carrièreChapitre 8 sur 25 · MUSIGNY · texte numérisé non relu

MUSIGNY

M°" Charlet pousse la table, et sans rien dire, sans même relever sa voilette, elle s'abat sar le

— VoM.A... AU lŒVui; tT IJtBCl.

jeune attaché, qui, en chemise de nuit, ne présente T'ius aucun symptôme de snobbisme. — Baisers goulus.

MusiGNY. — Oh ! les premie.s baisers à travers la voilette !

]^1"^ Charlet. — François Coppée. MusiGNY. — De l'Académie française...

Laisse, que j'en mange encore un peu, un tout petit peu...

Ai"^® Charlet. — Quil est gentil de s'être couché au lit pour mattendre !

MusiGNY. — Non, Lice, pour travailler... J'adore ça, travailler horizontal... Ça donne je ne sais quoi à mon style. Ça le rend souple et peloteur.

M™" Charlet. — Qu'on le regarde un peu, son Gny... Mais comme on laime ainsi, débraillé, ébouriffé!... C'est pas encore assez, laisse-moi te décoiffer plus... te démolir ton rouleau... là... tu sais, ton rouleau, ce qu'il m'embête!... Sa mèche sur le nez... {Elle bat des mains.) Pas de pose, ça reposée... (Elle lui replie et lui rabat le col de sa chemise.) Pas de grands cols... Pas de cravates à double tour... Plus de gilet de velours... {Elle se levé.) Oh ! ton gilet de velours!... Non! l'es-tu snob, l'es-tu assez, homme du monde!

Tu vaux mieux que ça pourtant. Mais quel plaisir trouves-tu à être tout le temps fourré avec ces gens-là, à leur emprunter leurs ridicules, à leur en prêter au besoin ?

MusiGNY. ■ — Oii veux-tu -donc que je sois fourré? Le monde, c'est le monde. On y va parce qu'il faut aller quelque part et qu'on ne peut pas aller autre part. Dans tous les temps et dans tous les pays, ^ les grandes intelligences ■ — •

comme moi, ont tapé sur le monde, sans s'abstenir de le fréquenter. J'ai le tact d'adopter quelques-ims des ridicules de la société où je fréquente, c'est pour ne pas me faire trop remarquer. Où vois-tu du snobbisme? Et puis je t'engage à parler de snnbbisme, toi. Nash tu pas donné la plus folle

}§ preuve de snobbisme... pratique

et... irrémédiable, en te mariant ?

M™® Charlet. • — Oui. mais je prends des vacances... Je n'ai qu'une idée, du matin au soir, c'est de sortir de scène et d'aller te retrou-

— Pas Dii GUA.NDS COLS... Pas de cranatls a DoiiiLii tour.

ver dans la coulisse. Et puis, il y a des jours... oh! il y a des jours où j'ai envie de payer mon dédit et de lâcher la boîte, et de filer tout à fait. En es-tu ? On s'en irait ensemble.

MusiGNY. — Certainement non.

jM™" Charlet. — Homme posé!...

Homme sage!... Réfléchisseur!... liens, à propos du théâtre, fais-moi un rôle, et j'y rentre. Tu vois d'ici le potin !

MusiGNY. — Il ne faut pas faire de potin.

M"® Charlet. — Quand je pense qu'il y a des gens du monde qui le restent même en dormant... qui ne se détendent jamais... qui n'ont même pas, du côté de la main gauche, cette soupape de sûreté que nous avons !...

MusiGW, riiDit. ■ — Qu^l style!

M™" Charlet. — Ainsi, tiens, je viens de voir Chameroy.

MusiGNY, contrarié. — Ah !

M"^ Charlet. — Non... {Il la regarde.) Parole!... Eh bien! il m'a fait pitié, ce pauvre Excellence, vrai, la main sur la conscience... sur la conscience de ton cœur... {Elle la pose) il m'a fait pitié... Dis donc, tu n'es jamais entré dans ses appartements privés ?

MusiGNY. — Si.

M™® Charlet. — C 'est-il vrai qu'il a dans sa chambre nuptiale... pour tout décor, la collection complète de la Revue des Deux- Mondes et un ibis rose empaillé?

MusiGNY. — C'est vrai.

jM"® Charlet. — Un ibis! Peut-on!...

Moi je t'assure que si j'avais un ibis, j'y renoncerais... Un ibis rose! Je lui ai dit que c'était le symbole...

MusiGNY. — Je ne possède pas d'ibis, et je me permettrai de te faire observer que nous gaspillons en pure perte un temps précieux.

M"® Charlet. — Calculateur!...

Homme matériel !...

MusiGNY. — Profondément.

Gestes.

M"^ Charlet. — Parlons d'abord de choses sérieuses. Qu'est-ce que vous écriviez de beau?

MusiGNY. — Mes notes sur la diplomatie.

]yjme ChARLET. Ça vicut ?

MusiGNY. — Ça vient.

M"® Charlet. — Y n-t-il beaucoup de rosseries, de personnalités?

MusiGNY, blessé. — Oh !

M™® Charlet. — Pardon, moi c'est ça

qui m'amuse. Mais vous auires, vous généralisez.

MusiGNY. — Nous généralisons. Embrasse-moi.

M""^ Charlet, fourrageant dans les fafiers. — Quoi c'est-il que t'as mis là-dedans ? Ta thèse de déjeuner sur la Cérémonie?... Et puis le snobbisme pittoresque... Y sontils, tes œufs, y sont-ils? {Hochant la tête, et imitant le petit vicomte de la Morvandiére.) Il faut une riche imagination pour inventer une façon nouvelle d'accommoder les œufs... {Le nez au vent, imitant Chailly- Descomhes.) On se lasse des meilleures. A Londres, auj bout de trois mois, j'avais en hoireur les œufs bacon...

MusiGNY, imitant Charlet. — Lorsque j'étais consul à Rangoon...

Elle rit.

M"" Charlet. — Je ne te conseille pas de faire l'inventeur d'œufs avec moi. Ça ne prendrait guère.

MusiGNY. — C'est une tournure d'esprit que j'ai comme ça. Quand on a de l'imagination en cuisine, on cuisine aussi supérieurement en amour.

M'"^ Charlet. — Gny!...

MusiGNY. — Il n'y a pas d'ibis.

M™'' Charlet. — Il rougirait.

MusiGNY. — C'est donc qu'il serait bien prude. Je nous trouve sages.

Gestes.

Flanque-moi donc dans un coin toute cette littérature.

Elle pousse la table plus loin. La bougie s'éteint.

Qui l'a soufflée?

Au bout de quelques instants, Alice éclate de

rire — dans la nuit.

MusiGNY, d'une voix altérée. — Qu'est-ce que tu as?

M""^ Charlet, suffoquant. — J(^ pense... je pense... L'ibis rose et la Revue des Deux-Mondes! ... L'ibis rose et la Revue des Deux-Mondes!.. .

Ils se tordent.

la main droite

Chez les Charlet. Leur chambre. Rideaux : cretonne française à dessins cachemire. Lit, table de nuit, chiffonnier, bureau à cylindre, ar-

•noire à place : Louis XVI, acajou et cuivres. Fauteuils cretonne, chaises italiennes en bois de citronnier.

Un désordre fou. (^"à et là, jupons, souliers, nuM:choirs.

CUARLKT, le droj^man de l'Ambassade, est tout seul, bien saf;e, assis devant le bureau à cylindre, sur une des tliaises en buis de citronnier. Veston de molleton gris, sur la chemise de nuit. Malgré cette tenue lâchée, et l'absence de tout témoin, il surveille ses attitudes, ses gestes, il se croit obligé de lire, avec une attention d'écolier, une volumineuse Histoire diflomatique de la France depuis r année 1787 jitsqu'à r année 17S9 {in-8°).

Entre temps, il monologue :

— Mon Dieu!... Il est onze heures passées, et Alice ne rentre pas... Où peut-elle être?...

Que peut-elle faire dehors à pareille heure?... Et elle n'admet aucune question...

elle ne tolère aucun reproche... On a bien raison de dire que jamais nous autres hommes, nous ne connaîtrons le cœur des femmes!...

Voilà donc où mènent lee ma riages d'inclination !... et de réparation!... J'y perds mon anglais... Par quel miracle la plus charmante des maîtresses a-t-elle pu devenir la plus insupportable des femmes?... C'est moi qui l'ai introduite dans le monde en lui donnant mon nom, et c'est elle qui semble toujours y avoir honte de moi. Elle a, sans nul doute, entravé ma carrière, et on dirait à présent que c'est elle qui a fait le sot mariage... Enfin, et c'est là ce qui heurte davantage mon esprit éminemment logique, elle s'obstine, par contradiction, à me refuser ses faveurs, depuis précisément qu'elle a le droit de me les prodiguer... Je ne suis pas hors d'âge nourtant... {Il jette un coup d' œil ftirtif sur la glace, en èhouriffant le poivre et sel de ses cheveux.)

Un temps. Il repart :

... C'est-à-dire que je suis plus jeune, beaucoup plus jeune que mon âge. Voilà les heureux effets d'une adolescence qui fut fougueuse, mais retenue. Quand je pense qu'en dépit de nos longues séparations, je n'ai pas sur la conscience la plus légère infidélité... (Il soupire.) Cela fut pénible quelquefois.

Un temps.

... Pénible... Lorsque j'étais consul à Rangoon... Ah 1 Dieu du ciel, qu'il m'a fallu de volonté, que j'ai souffert!... Ce climat énervant, ces pluies chaudes, le spectacle

des mœurs ambiantes, qui ne sont pas toujours recommandables. . .

Distraitement il tire à lui le Kama-Soutra, (jui se trouve à sa portée. Il feuillette.

Le climat de ce pays-ci est tout différent, mais également bien perfide... L'hiver est rigoureux ; mais le c(Mitraste subit du printemps... {Baissant les yeux, il lit .•) 0 La femme est une porteuse d'eau ou une domestique de caste inférieure à celle de l'homme...

Le drogman de l'Ambass.ade est tout seul, bien sage...

Dans ce cas, il n'y a point d'actes accessoires ou préliminaires... »

Entre la femme de chambre : une assez jolie fille du pars, que M"" Charlet, par snobbisme et à l'imitation de M" tluxley-Stone, a déguisée en servante anglaise, bonnet tuyauté, tablier festonné à fleurettes.

... « La femme est une domestique... » Cette fille est charmante... Alice, Alice, vous mériteriez... (// fredonne du Bcranger, il se remémore du Paul de Kock.) J'avoue que je n'avais p>oint de si appétissantes créatures pour me servir, lorsque j'étais consul à Rangoon... {Ses yeux pétillent.) Eh'... Ehl... Hem?...

La jeune personne ne sait pas un mot de français, et naturellement le drogman de l'ambassade de France ignore la langue du pays.

— ■ Je ferai mieux de reprendre ma sérieuse lecture... « La femme est une porteuse d'eau... » Hein!... Oh!... (// congédie d'un geste la servante.) Je serais b'en noté au Département, si l'on savait que l'ai failli m'abaisser jusqu'à pratiquer des amours :.:.cillaires !...

Des pas, dans l'escalier.

Alice... Il n'était que temps...

Elle entre.

INI"^ Charlet, agressive. — Bonsoir.

Charlet, timide. — Enfin, chère amie... Je désespérais...

M™° Charlet. — Comment, vous désespériez? Qu'est-ce à dire? Ai-je coutume de coucher dehors ?

Charlet. — Il ne manquerait plus...

M™" Charlet. — La preuve qu'il n'est pas si tard, c'est que vous, qui avez la manie de vous coucher comme les poules, vous n'êtes pas encore au lit... "Vous lisiez?... Que lisiez-vous?... {Elle saisit brusquement le Kama-Soutra, voit le titre, et rejette le volume avec dégoût.) Ah! Fi!...

Un peu plus tard. A l'Ambassade. Chez les Xaintrailles.

La chambre à coucher de la duchesse. Une très grande pièce, basse de plafond. Une seule fenêtre, large, basse, cintrée. Très jolies vieilles perses à perrorjuets. De l'acajou Restauration.

Le lit, point « de milieu ». Il forme bateau. A la tête et au pied, colonnes engagées, qui portent, en guise de chapiteau.^, des sections de cylindre décorées d'une rosace : les cuivres presque aussi fins que des cuivres Empire. Petit ciel à lambrequin, les rideaux drapés en bonne grâce.

Une monumentale commode, même décoration.

Une armoire à glace, plus faubourg Saint-Antoine. De lourds fauteuils carrés, plus purement Empire. — Un guéridon et une tablepanier à ouvrage d'aucun style. — Une jardinière sur trépied, à hauteur d'homme, laqué blanc, feuilles de laurier or.

A la tête et au pied du lit, portes à un battant : l'une condamnée; l'autre (à la tête) entre-bâillée. Elle donne sur le cabinet de toilette, qui sépare de cette chambre celle du duc.

Nudité des murs. Sur la cheminée, une belle garniture, presque identique à celle du salon Empire chez la duchesse douairière à Paris : l'Amour et Psyché.

Yvonne est seule : déshabillé de pékin bleu pâle, d'une seule pièce, agrafant sur le côté; point de garniture, qu'un rien de loutre qui ])rend le col, biaise en travers du corsage, et rebiaise en travers de la jupe.

Elle constate l'heure : onze heures et demie.

Yvonne. — Ces rencontres!... Si je m'attendais à retrouver ici, dans ma chambre, cette grande bête de pendule toute pareille à celle de ma belle-mère... [Souriant.) Je n'osais pas y regarder l'heure. Ces deux amoureux si convenables m'imposaient.

Pourquoi est-ce que j'ai maintenant du plaisir et de l'attendrissement à les revoir? Ils sont les seules choses d'ici pour quoi je me sente un peu d'amitié, et il me semble que leurs regards perdus se posent affectueuse-

ment sur moi. Je ne peux pas croire que nous nous soyons retrouvés par hasard. Je les aime comme si je les avais chipés là-bas pour les apporter ici, avec leur borne et leurs petites ailes de papillon...

Elle rit tout d'un coup.

Je ne me vois guère voyageant avec une pendule... La tête de Francis!... {A ellemême, sévèrement.) Yvonne... {Elle se menace du doigt.) Moqueuse... L'Amour et Psyché en sleeping. {Plus lentement.) L'Amour en sleeping... {Avec volubilité.) Non, mais avec deux ou trois bibelots plus portatifs, comme il est facile de parer la plus banale chambre d'hôtel, d'y mettre de la fantaisie et de l'intimité! Je n'y ai pas manqué pendant tout notre voyage de noce. C'était mon prem.ier soin à l'étape. Une photographie par-ci, une autre par-là, maman sur la commode, papa sur la glace, on se sentait tout de suite chez soi. Francis lui-même, qui est si peu communicatif, ne dissimulait pas cette impression. « Vous êtes une fée, me disait-il en souriant : d'un coup de baguette vous transformez en home un vulgaire tournebride. La reine d'Angleterre elle-même, qui sait faire cela merveilleusement, ne le fait pas, je gage, mieux que vous. »

Elle s'accoude à la cheminée, et se perd dans ses pensées.

{Soupirant.) La reine d'Angleterre...

Ah ! Eh bien ! Pourquoi donc ce petit changement à vue ingénieux est-il si aisé à exécuter dans une chambre d'hôtel, au lieu que dans cette chambre-ci, j'ai beau ranger ma pacotille de toutes les manières, je n'arrive pas à me procurer la moindre illusion?... C'est pourtant un vrai chez-moi ici... Un chez -moi... Oui, mais peut-être bien aussi que j'ai plus d'exigence, à cause de cela justement... Je ne travaille plus dans le provisoire, je m'installe... On ne s'installe pas en un jour... Tu n'es plus en voyage, Yvonne... {Elle regarde la photographie de la comtesse de Chaméane, sa mère.) Tu n'est plus en voyage, Yvette, tu es... {Elle baise le portrait-carte) en émigration... En émigration... Pauvre maman chérie...

Un temps.

Emigration... Oui, c'est le mot de Francis... Il me disait cela, accompagné ds beaucoup d'autres choses... très sages, très bien dites... car il parle et il pense comme

i! faut, Francis... c'est une intelligence... Il me (lisait cela le jour où j"ai fait l'escapade d'aller le voir chez lui... chez sa mère... dans le superbe salon Empire où il V a la pendule... Son [)ftit discours m'a fait une impression que je n'oublierai de ma vie...

Une espècr de mt-lancolie m'envahissait, mais une mélancolie saint-, ftirte, virile si je puis dire. Je n'avais jam-ais si bien senti ma naissance et ma dignité. Certaine-

ment, cela ne marnusait pas beaucoup de quitter tous ceux à qui je tiens, mais je voyais mon devoir, et je savais gré à mon mari qui me l'indiquait. J'avais peur aussi de ne ] as être à la hauteur de mon rôle. J'avais besoin de m'étourdir un peu ciper, de me révolter pour la forme contre ce lourd devoir, contre les conventions de notre monde, contre la Cérémonie.

comme M. Musignv dit si bien... Ah! voilà encore une intelligence. Je voudrais causer avec lui plus souvent... Il me connaît déjà mieux que je ne me connais moimême... Oui, un besoitî d'étourderie et d'inconséquence qui me reprend dès que j'ai du monde et du bruit autour de moi... quand je bois du Champagne vert avec le comte de Lutzbourg... quand j'écoute les bavardages de cette drôle de comtesse d'Eschenbach... Monseigneur, pourquoi Votre Altesse Impériale creuse-t-elle des trous?... Et Son Altesse Impériale qui n'avait pas six ans, répondit : « Je fais des trous... » {Elle saisit la photographie de M. de Chaméane. Avec élan, avec angoisse presque.) Papa!.. Ah çà ! je divague... {Elle se tait longtemps.)

Ce mot d'émigration... me suggérait aussi... d'autres pensées... toutes différentes. Je me rappelais... ce que racontait mon grand-père, de la vraie émigration, l'émigration d'autrefois... des sentiments vifs et naturels qui vous viennent quand on est loin de son pays et qu'on manque de

tout... Il me .semblait, et cela ne me déplaisait point, que Francis et moi nous devrions vivre à l'Etranger dans une intimité plus grande qu'à Paris. J'imaginais même des

Elle s'accoude a la cheminée et se perd

DANS SKS pensées.

bêtises extraordinaires... que nous nous réjouirions de supporter ensemble des privations... que nous nous tutoierions peut-être... Oh!., je suis très romanesque... En voilà d'- la psvchologie... Musi'inv, Musigny... Et c'est pour tout cela peut-être que j'aime tant ce monument de pendule et ces deux amou-

reux transis... (Elle regarde rJienre. Très violemment.) Minuit presciue! Et il n'est pas rentré! Oh! c'est troj) fort!

Elle s'asseoit. Elle rcllécliit.

Comment donc ai-je pu former des imaginations si bizarres, et dont certes je n'ai pas pris l'exemple autour de moi?... Je dois avoir le coeur autrem^ent fait que la plupart des femmes. C'est mal peut-être... J'ai toujours attendu quelque chose que je ne savais pas. Au tem^Ds de mes fiançailles, à chacune de mes entrevues avec Francis, il me semblait toujours qu'il allait m'arriver quelque chose que je ne démêlais pas bien, mais qui pourtant dépendait un peu de moi. J'étais pleine de borwie volonté, je faisais une espèce d'effort comme pour pousser un cri... D'ailleurs il n'arrivait jamais rien, et les choses, par bonheur, se passaient toujours avec simplicité, avec correction, comme elles doivent se passer dans le monde... J'ai sommeil... Je ne voudrais pourtant pas me coucher et m'endormir sans lui avoir dit bonsoir... Après tout, c'est bien naturel qu'il m'ait quittée pour aller au club... Sa première soirée libre... Tous les soirs nous sommes sortis ensemble... J'aurais dû rester avec l'Ambassadrice, et ne pas prétexter cette migraine que je n'avais pas... Peut-être La Morvandière et Musigny sont-ils venus... Nous aurions bavardé, je me serais montée encore... Mais non... Cette existence plus intime, un peu bourgeoise, Francis ne demande peut être pas mieux que... Mais c'est mon rôle de l'organiser, mon rôle de femme...

Minuit Allons!... {Soupir.)

Elle sonne. La femme de chambre vient. Lent

déshabillafre silencieux. Yvonne se met au lit.

Lingeries très simples, très belles.

Elle prend un livre. Elle lit, accoudée. Elle

lutte. Ses paupières ne s'ouvrent plus qu'à de

longs intervalles.

Le quart. La demie, ^ruit lointain d'une voix oui réclame la ]iorte.

Roulement de voitnre dans la cour d'honneur.

Bruit lourd de la porte qui se referme. Yvonne ne pense à rien, mais son cœur se met

à battre très fort.

Ei-tre Xaivtruli.es (l'habit, la pèlerine). Elle

le regarde en souriant.

Francis, avec peut-être itne nuance de y.ié contentement. — Comment? Vous m'avez attendu? "Vous ne dormez pas encore? Après \os fatigues des derniers soirs...

Yvonne. ■ — J'ai fait des rangements...

Je voulais donner à cette chambre un air

de home, comme je faisais à nos chambres d'hôtel. "Vous vous rappelez? "Vous me disiez qtie j'y réussissais. {Enjouée.) Ici, c'est bien plus important, nous sommes définitivement chez nous... Cela ma pris beaucoup de tem-ps... "Vous n'êtes pas fâché?...

Francis. — Non... Je souhaitais même, sans l'espérer, vous trouver encore les yeux ouverts, et faire, avant de me mettre au lit, un bout de causette avec vous.

Yvonne, ravie. — Vrai?... Quel bonheur que je n'aie plus sommeil!... Asseyezvous là.

Elle compte sans doute qu'il va s'asseoir au pied du lit, mais il s'établit dans l'un des fauteuils, après avoir jeté sur mie chaise son pardessus, soigneusement rangé son chai^eau et sa canne.

Yvonne, coquette. — Vous avez... {Avec une solennité plaisante) une grave communication à me faire?

Francis, sérieux. — Oui.

Yvonne, étonnée. — Oui?

Francis, presque toidre. ■ — Une grande nouvelle.

Yvonne. — Dites!....

Francis. • — Eh bien!... Vous aurez l'honneur d'être présentée cette semaine.

Yvonne, désappointée. — Ah!... Comment? Présentée?... A qui?

Francis, digne. — Comment présentée à qui? Pré-sen-tée. Présentée à la Cour. Présentée à Leurs Majestés.

Yvonne, plus animée. — Vraiment?...

Au fait, je n'y pensais plus.

Francis. — Cela vous fait plaisir?

Yvonne. — Cela me fait plaisir... ]\Ie voilà tout à fait réveillée.

•Francis se lève.

Oh! pas si vite... Je ne vous ai pas vu de la soirée.

Francis prend un air piqué.

Je ne vous fais pas de reproches...

Francis. — Que vous êtes enfant!...

Je laisse la porte ouverte.

Il passe dans le cabinet de toilette. Les répliques, un peu plus haut.

Yvonne. — Vous êtes allé au club?

Francis. — Oui.

Yvonne. — Vous avez vu Paul ? Vous avez fait sa partie?

Francis. — Non... Je suis arrivé fort tard et à peine resté... Figurez-vous qu'en sortant d'ici, j'ai eu la fantaisie de marcher

un peu. Je n'avais pas fait quatre pas que je tombais sur tv raseur de Hu.\le\-Slone. Il m'a accroché. Il m'a traîné jusque chez J'ai dû V passer plus d'une heure.

.r 'j' ^.,j.. ,.„;„ AKI

lui

Yvonne, d'iitie antre voix. — Ah!...

Lnnp; silence.

Francis, uu peu inquiet.

vous dormez, chère amie?

Yvonne. — Xon.

Silence.

Est-ce que

traité par moi comme son mari par elle.

Francis, riant. — Ah ! ah !

Yvonne, piquée. — Pourriuoi riez-vous?

Francis. — Vous vous sentez des dispositions à... faire les comptes de votre cuisinière et à me combler de petits cadeaux?

Yvonne. — Qui sait?... Ne riez pas, rt'pondez-moi.

Francis. — Que vous êtes plaisante!

Francis, résolument. — Au reste, je ne me suis pas ennuyé. Bien que j'aie assez fréquenté dans cette maison et que je la connaisse, j'ai toujours plaisir à y retourner :

c'est le vrai modèle du home anglais. Vous n'avez pas idée, ma chère Yvonne, de cet ordre, de cette bonhomie, de cette intimité. Huxley-Stone et sa femme ont l'un pour l'autre mille attentions. Ils se comblent réciproquement de petits cadeaux ingénieux et pratiques... {Il jette un regard sur Vétui-carnet en satin blanc.) M" Huxley-Stone. si grande dame qu'elle soit, s'occupe elle-même de l'éducation de son fils, et vous sa\-ez que par « éducation » les Anglais entendent les soins les plus matériels. Enfin, lorsque je suis arrivé, elle venait d'abandonner la lecture de Rossetti pour vérifier les comptes de sa cuisinière.

Silence.

Vous dormez?

Yvonne, doucement. — Mais non, mon ami, je \t)us écoute.

Francis, un peu froissé. — Ou bien, si mes histoires ne vous intéressent pas ?

Yvonne. — Bien au contraire, et je réfléchissais. Ce que vous me dites s'accorde avec des idées que je me forgeais tout à l'heure en vous attendant... Vous connaissez mon aff"ection, Francis, et combien je voudrais vous faire une existence entièrement conforme à vos goûts. Il m'est revenu que vous m'aviez naguère engagée à prendre les avis de IVr^ Huxley-Stone, et je me demandais si vous n'aimeriez pas à être

'iy"

— Vous aurez l'honneur d'être présentée cette semaine.

Je vous ai engagée à suivre les bons conseils de M''^ Huxley-Stone, mais non à l'imiter. N'imitez personne, restez vous-même, vous êtes charmante. Chaque nation a son génie. Vous n'êtes pas une Anglaise, mais une Parisienne...

Il rentre. — Pvjama.

On est si heureux d'en avoir une dans le pays... car l'Ambassadrice est bien, mais elle est mûre... On me lapiderait si je vous laissais faire l'Anglaise. Vous me brouilleriez avec tous les gens d'ici q\ii ne comprennent, qui n'aiment que Paris. (// se penche pour la baiser au front.)

Yvonne. • — ■ Avec l'archiduc Paul ?

Francis. — Notamment... {Shah/-hand.) — A demain.

Même heure, et encore à l'Ambassade. Les appartements privés du marquis et de la marquise de Chameroy.

La chambre, telle que l'Ambassadeur l'a décrite à M"' Charlet. La console Louis-Philipoe entre les deux fenêtres, avec l'ibis rose. Les deux bibliothèques Louis-Philippe, avec toute

la collection de la Revue des Deux-Mondes. Le lit à baldaquin et à colonnes, sur une estrade.

Contrairement à l'affirmation de l'Ambassadeur, cette chambre n'est pas celle de la marquise, mais bien la chambre indivise de la marquise et du marquis, lesquels ont toujours couché dans le même lit. Le Roi faisait ainsi, (i)

M"" de Chamerov repose. Elle a dépouillé tout insigne Louis XIII, mais elle est bien arrangée. Cette beauté un peu marquée devient appétissante dans la pénombre. Agréablement Errasse. Coiffure simple. Lingeries incomparables, discrètement enrubannées. Point décolletée, engoncée plutôt, mais... des entre-deux révélateurs. Les bras nus depuis le coude, et « les plus beaux du monde ». Le visage duveté d'un rien de poudre.

Les draps, secs : un jour, point de dentelles, point de broderies que le chiffre, avec la couronne. Aux taies, la couronne seule.

L'Ambassadrice est visiblement impatiente ; n:aîs elle ne manifeste cette impatience que du bout de ses doigts sans bagues qui pianotent sur le drap. Elle ménage sa phvsionomie, et s'est imposé de ne plus exprimer aucun sentiment après minuit.

La porte s'ouvre. L'Ambassadeur paraît (l'habit, la pèlerine, le chapeau). Après sa brève scène avec M°* Charlet, il est allé réellement prendre l'air. Il rentre.

Il passe dans le cabinet de toilette, v demeure nuelnues instants, revient et s'installe dans le lit conjugal avec des gestes et des attitudes si parfaitement mesurées qu'il échappe à tout ridicule. Il pousse un grand soupir.

L'Amba&sadrice. — Enfin, mon ami, vous voilà.

L'Ambassadeur, tressaillant. ■ — Comment? Vous ne dormiez pas?... En ce cas, je vous demande pardon d'être rentré ici sans vous souhaiter le bonsoir.

L'Ambassadrice. — Sans doute, je ne dors pas, je vous attendais.

L'Ambassadeur, surpris. — Vraiment?...

L'Ambassadrice. — Et avec impatience.

L'Ambassadeur. — Je suis confus...

(// /;//' serre ajjectiieusement la main.)

L'Ambassadrice, amicale. — Cette migraine?

L'Ambassadeur. • — Elle est passée.

L'Ambassadrice, d^nn ton de doux reproche. ■ — Vous me laissez...

L'Ambassadeur. — Excusez-moi.

L'Ambassadrice, poursuivant. ■ — Vous me laissez là toute seule avec Chailly-Descombes, au milieu de la plus intéressante conversation.

(i) D^afrès V étiquette en vigueur dans P entourage des Princes, nous désignons -par ces mots : « le Roi », le souverain que des personnes moins informées affeJlent familièrement : a Louis-Philif-pe. » — // est le Roi, le seul.

L'Ambassadeur. • — Elle ne me semblait pas si intéressante : il ne s'agissait que de lui.

L'Ambassadrice. — Avez-vous la vue si courte? De lui!... Vous laisseriez sans regret partir un premier secrétaire de cette force et de cette influence?

L'Ambassadeur, folimejit. — Vous êtes le meilleur des premiers secrétaires.

L'Ambassadrice, ironique. — J'ai besoin d'un complice. {Uîî temps.) Eh bien?

L'Ambassadeur. — Plaît-il?

L'Ambassadrice. — Vous dormez?

L'Ambassadeur. — Je le souhaiterais.

L'Ambassadrice. — Vous êtes peu curieux.

L'Ambassadeur. — Mais qu'y a-t-il?

L'Ambassadrice. — Vous n'avez pas vu que Chailly...

L'Ambassadeur. — Ah ! je n'y pensais plus.

L'Ambassadrice. — Chailly ne parlait qu'à mots couverts de cette lettre de Gravioli. Il fallait lui tirer les vers du nez. Dès que vous avez eu le dos tourné, je m'y suis employée de mon mieux. Savez-vous de quelle importance est le mouvement qui se prépare à Vienne? Croyez-vous qu'il s'agisse uniquement d'y changer de premier secrétaire ?

L'Ambassadeur, vaguement. — Ah!

non, non...

L'Ambassadrice. — Non. non!... On ne parle de rien moins que d'y changer d'ambassadeur. Après l'éclatant succès que vous avez remporté ici, vous êtes tout désigné...^

L'Ambassadeur, se réveillant à demi.

— Pour quitter le poste où j'ai réussi?

L'Ambassadrice. • — C'est la loi de l'avancement. (Silence.) Eh bien?

L'Ambassadeur. (Un souffle.) — Eh bien?

L'Ambassadrice. — Si nous arrivons à Vienne avec Chailly-Descombes pour premier secrétaire, avec... Luc!... Luc!...

Le marquis de Chamerov dort profondément. La

marquise, après un haussement d'épaules, se

tait, éteint la lampe.

Les filets d'or s'effacent au dos des reliures de la

Revue, et l'ibis rose devient gris subitement,

comme tous les ibis la nuit.

Étiquette de Coun

Le |)etit salon de l'Ambassudrii e, plus {ir.iiui (|iie jamais, dans le désordre du ménage inachevé, dans la lumière crue du matin, toutes fenêtres ouvertes.

Au loin, cloches du dimanche.

1,K Div i)K Xaintrailles, en complet cheviot hérissé comme un }^ant de crin, nuance marron d'Inde. Les souliers cuir de Russie, la cravate écossaise. Les mains dans les («iches du veston. Ka^on de s'asseoir un peu lâchée, comme il convient avant midi.

La Duohksse. — Grande toilette de ville, soie thangeante. I^a jupe couverte de petits volants de dentelle blanche, tout à fait « Impératrice Eujjénie ». La veste Directoire, «^rand col, prands revers, par-dessus lesquels passent les prands revers d'un jjilet blanc à la Robespierre. Deux petites ailes de Valkvrie, (|ui pointent de sa chevelure, permettent de supposer qu'elle I>orte un chapeau. Elle est assise un peu raide, comme en visite.

Francis, avec autorité. — J'espère, Yvonne, que vous n'êtes pas émue?

Yvonne, calme. — Voilà qui vous trompe, mon ami, je le suis.

Francis, liaut-le-corps.

— Oh !... Pouvez-vous concevoir, et avouer surtout, des sentiments aussi bourgeois?... Sous Napoléon III, les « épouses de ministre »

(j'emprunte les termes propres du cérémonial officiel), les épouses de ministre avaient le droit d'iêtre présentées; elles perdaient ce droit dès que leur « époux »

perdait son portefeuille.

Il se comprend que de telles parvenues fussent troublées d'une faveur aussi précaire qu" inouïe. Mais j'imagine que née comme vous êtes et portant mon nom, vous vous attendiez bien à voir de près quelques Majestés.

Yvonne, un -peu solennelle. — Aussi n'est-ce point là ce qui m'émeut.

Francis. — - Qu'est-ce donc?

Yvonne. — Pour procéder par ordre, et pour énumérer d'abord les petites causes, qui sont souvent les plus grosses d'effets...

Francis. — = Mon Dieu ! vous donnez dans le jargon des psychologues du boulevard Malesherbes.

Yvonne, décidément supérieure et ne s' arrêtant point à V interruption. — ... Je ne me sens pas à mon aise tout à i ait, parce que me voici, à dix heures du matin, dans une tenue qui n est supi^rtable qu après trois heures.

Francis, avec son grand rire de Versailles. — Ah! ah !...

Yvonne. — Faites donc le malin avec votre veston, mais rappelez-vous un peu quels furent vos états d âme, si jamais les circonstances vous obligèrent de porter l'habit noir en plein midi.

Francis. — Cela ne m'est arrivé que le jour de notre mariage, et dailleurs 1 habit était bleu.

Yvonne. — Je ne pouvais, quant à moi, faire de la fantaisie pour paraître devant les Souverains.

— J'espère, Yvonne, que vous n'êtes pas émue.

Francis. — Poursuivez l'analyse.

Yvonne. — J'éprouve, en second lieu, une désillusion avant la lettre. Qu'il a fallu de formalités pour obtenir ma présentation ! Lettres au Ministre des Affaires étrangères, lettres nu Grand Chambellan 1 Ces

cours modernes me paraissent bien administratives. Ce n'est plus là de l'étiquette, c'est de la paperasserie.

Francis. — {Geste vide de sens.)

Yvonne. — Pour le reste, je n'ai pas appris sans plaisir que l'on suivait le célémonial de notre ancienne cour, importé ici au siècle dernier. La marquise de Chameroy me conduira donc ce matin dimanche, au sortir de la messe, dans l'appartement ordinaire de S. M. l'Impératrice, à qui elle me présentera. Nous nous rendrons ensuite dans celui de S. M. l'Empereur, qui me recevra dans son cabinet, et j'irai ce soir au jeu de l'Impératrice, comme on allait jadis, les soirs de présentation, au jeu de la Reine ou de M'"'- la Dauphine. Il me semble que j'ai revêtu pour cela le grand corps de mon a'ieule et que je viens de répéter mes révérences. Je me sens rendue à ma véritable destinée. Sans la Révolution...

Francis. — Xe m'en parlez pas : sans la Révolution j'aurais déjà gagné des batailles, ou du moins j'aurais acheté une compagnie au lieu de faire mon volontariat.

"l^voNNE. — ... Je n'aurais pas eu besoin de faire un si long voyage pour trouver un emploi à mes facultés. Je ne puis me défendre d'y rêver, mon ami, et si je suis émue, c'est que j'aperçois les tristesses en même temps que les avantages de l'émigration. Vous le vovez, je ne sens point du tout comme ces « épouses de ministre » dont vous me parliez tout à l'heure, mais justement comme vous désiriez vous-même me voir sentir, le jour ovi nous conversâmes si gravement dans le salon Empire de la duchesse douairière. "Votre leçon a porté ses fruits.

Francis, se levant. — Cela est bien.

Yvonne, avec une certaine timidité. ■ — ■ Je suis heureuse d'avoir pénétré votre intelligence. Cela me rapproche de vous, resserre nos liens, et en conséquence je n'éprouve plus du tout le besoin de vous exprimer mon affection, désormais plus mûre et plus assurée, par des enfantillages qui, je le sais, vous déplaisaient. Quand je pense.... {Elle rit) qu'il y a quatre ou cinq jours encore, je vous proposais sérieusement de vous monter un home intime et un petit ménage à l'anglaise ! Vous avez raison, demeurons u ncouple français. Je ne suis plus la petite fille que j'étais... la semaine dernière. Cette métamorphose qui co'ïncide avec ma présentation marque une époque de mon cœur, et j'ai bien le droit d'être émue.

Francis, cordial. ■ — Vous me rendez plus heureux que vous ne sauriez croire, Yvonne. J'ai conscience de vous avoir formée à mon goût, j'oserais presque dire à ma ressemblance : il n'est rien qui flatte un homme davantage.

Il lui baise la main.

Yvonne, gaiement. — Figurez-vous qu'il y a huit jours, je n'aurais songé à rien de tout cela, mais uniquement à l'ennui de faire ces démarches sans vous. Entrer au Château autrement qu'à votre bras! Je me serais crue p>erdue !

Francis, souriant. ■ — Vous n'y courez pas, ce me semble, de bien grands dan gers.^

Yvonne. — Vous savez le contraire, puisque l'archiduc est amoureux de moi.

Francis. — L'archiduc? quel archiduc?

Yvonne. — Paul.

Francis, ironique. — - Vous ne voudriez pas, j'espère, d'un cadet. L'Empereur seul... et il est hors d'âge. D'ailleurs, on le dit fidèle à l'Impératrice.

Yvonne. — Xe craignez rien. Paul est trop de Paris pour mon goût. Je vous avoue même que c'est une de mes curiosités de le voir à la Cour. Il doit faire des farces comme un écolier.

Francis. — Mais détrompez-vous, il tient son rang.

Yvonne. — La dernière fois que j'ai vu M™^ d'Eschenbach...

Francis, un peu irrité. — Combien de fois l'avez-vous Jonc vue?

Entre l'Ambassadrice, très habillée, tout en noir, les gants noirs, petit turban de gaze d'or.

L'Ambassadrice. - — Vous ai-je fait attendre? Je suis à vous. Il est l'heure. Entamons notre ordre du jour.

Yvonne, gaie. — Ces allées et venues, cette sortie matinale, ces séances du matin, du soir, me rappellent la journée de ma première communion.

Un valet de chambre, ouvrant la forte. — La voiture de M™*" la marquise est avancée.

Adieux, sortie. Vive descente de l'escalier. Cinq minutes en voiture.

L'Ambassadrice. — Oui... l'étiquette d'autrefois... un peu modernisée néanmoins... Ainsi l'on a renoncé au simulacre de la génuflexion, qui est humiliant, inacceptable, surtout pour des étrangers... Mais l'Impératrice a conservé l'usage d'une salu-

La Canicre

tation bien gracieuse, (]ui vient de la cour ue France... Vous offre/ à Sa iViajeslé vuUc joue droite, contre latiuelle elle daigne appuyer légèrement sa propre joue.

Yvonne, charmce. — Uh! que cela est imposant et joli !

La cour du Cluiteau. Arrivée de voitures. Princes, princesses, di^jnitaires, etc. (Uiiilormes.) \oitures lourdes, livrées cliu(|u;int, ch:isseurs empanachés.

Les autres voitures s'arrêtent au pied du j;rand escalier (}ui conduit à l'appartement de représentation. L'é(iui])aj4f très simple, très correct, de l'Ambassadrice de France s'arrête devant la iiorte des appartements ordinaires de l'Impératrice.

Comme l'entrée des artistes à la Comcdie-Franvaise.

Aucun bruit. Huissiers automaticjues à toutes les issues. Obscurité solennelle. Grands corridors.

Un premier salon. Un chambellan de service. Solennelles salutations, présentations à mi-voix...

— J'ai l'honneur d'être lié d'amitié avec le duc de Xaintrailles... Mesdames, veuillez me suivre...

Des couloirs encore. En passant, reproches du chambellan à un valet de pied feutier, qui se trouve là et qui ne devrait pas s'v trouver à cette heure- Un autre salon : mobilier fâcheux. Modèles français pour l'exportation. Faux Louis XV. Or neuf. Damas criards. Tables où on ne peut rien poser. Sièges où on ne peut pas s'asseoir- Objets d'art cyclopéens.

Le Chambellan. ■ — Veuillez m'excuser, mesdames, u; j'eusse désiré vous tenir compagnie jusqu'à l'heure où l'Impératrice daignera vous recevoir. Mais mon service me...

Grands bruits de commandements dans la cour.

Je vois avec plaisir que vous n'attendrez plus longtemps.

Yvonne. — Qu'est-ce donc?

Le Chambellan. — Le service divin est <:erminé. Leurs Majestés sortent de la chapelle et la garde prend les armes, parce que l'Empereur est forcé de traverser la cour pour rentrer dans ses appartements. Les galeries de communication se trouvent en ruine depuis le dernier attentat anar- ^chiste, et c'est une bien grande incommodité.

Yvonne, sympalluqnemon. — Ali!

Roulement de tambour.

Le Chambellan. — Madame, approchez-vous de la fenêtre. {Il Vy conduit.)

Une compaf^nie de grenadiers (tuniques vertes,

— Ad ! CELA EST IMPRESSIONNANT, TOUT A FAIT IMPRESSIONNANT.

casquettes plates, demi-bottes) sur deux rangs. L'étendard est déployé. Les tambours roulent.

Tout à coup aT^naraît le cortège impérial.

D'abord quatre huissiers du cabinet, puis un groupe de pages (uniformes militaires). Groupés et causant, avec des gestes : le Grand Maître des cérémonies, le Grand Ecuyer, le Grand Maréchal du palais.

L'Empereur, petit, triste, nerveux, les favoris ^Tisonnants, avec le comte de Lutzbourg, gigantesque et encore à jeun. Derrière, le grand Au-

mônier, le Grand Chambellan, le Grand Veneur.

Le cortège passe si vite que c'est à peine si l'ofcier porte-étendard a le temps de faire plontrer et de relever trois fois le lourd drapeau devant Sa Maiesté. Elle rend le salut d'un sif^nc familier, comme si elle disait au drapeau : boniour, bonjour.

Commandement. La troune rompt les rann;s.

Yvonne, saiis cofivictioii. — Ah! cela est impressionnant, tout à fait impressionnant.

Le Chambellan prend congé.

Un temps.

L'Ambassadrice. — Je pense qu'à présent cela ne tardera plus.

Yvonne. — Ah !

Silence.

La j)orte s'ouvre sans aucun bruit. L'huissier s'efface et livre passage à inie femme de noble stature, cheveu.x blancs, robe noire simple.

L'Ambassadrice, bas et vite. — La Grande Maîtresse de la maison de l'Impératrice.

Révérences, y)résentations.

La Grande ^^Iaitresse, souriant comme four s excuser de farler français avec difficulté. — Sa Majesté... est sortie... de la chapelle... Elle daignera recevoir... madame l'ambassadrice de France... et madame la duchesse de Xaintrailles, dans son cabinet...

La marquise et Yvonne s'inclinent.

Couloirs. Antichambre obscure. La Grande Maîtresse gratte à une porte qui aussitôt s'entr'ouvre. Colloque à voix basse avec une interlocutrice invisible. La porte s'ouvre enfin. M""' de Chameroy et de Xaintrailles sont introduites.

Le cabinet de l'Impératrice. Gros meubles allemands. Papier faux cuir, terne. Panoi)lies. Cravaches. Objets de sellerie. Aucun objet d'art. Quantité prodigieuse de photographit'5,, autant de photographies que dans le salon d'attente d'un photographe.

Sa Majesté est debout, devant la cheminée, en costume d'amazone et coiffée bizarrement, avec une sorte de pâté de cheveux sur la tête. Les traits durs, la mandibule virile, les yeux perçants quand ils fixent, mais souvent égarés.

M"° Henriette de Dortmund, sa demoiselle d'honneur favorit^, une grosse blonde rêveuse, dix-huit ans, se ; ^nt près d'elle. Egalement en amazone. M"° ■!-: Dortmund fait mine de se retirer.

L'Impératrice, bas.

à-main.

Bébé... Face-

L'Impératri:je, Bébé.

la retenant.

Reste,

Très aiïable, Sa Majesté fait un pas vers l'Ambassadrice, qui est entrée la première. Elle tend son auguste main que M"° de Chameroy touche à peine.

Bébé va chercher l'objet.

L'Impératrice, lorgnant Yvonne. — C'est donc cette jolie duchesse de Xaintrailles?

L'Ambassadrice. — J'ai l'honneur de la présenter à Votre Majesté, puisque Votre Majesté a daigné m,'en donner l'ordre.

L'Impératrice s'asseoit-— Mesdames, prenez des sièges.

Yvonne, d'une voix respectueusement étranglée. — Je suis émue... et profondément reconnaissante... du bienveillant accueil de Votre Majesté.

Bébé, bon enfant, approche des chaises, puis va elle-même s'asseoir sur le même sofa que l'Impératrice, qui s'appuie contre elle familièrement.

L'Impératrice, à Yvonne. ■ — Montezvous à cheval ?

Yvonne. — Oui, madame.

L'Impératrice. — Notre capitale vous offrira peu de promenades. Mais il y aura les chasses de la Cour où vous serez invitée.

Yvonne. • — Sa Majesté me comble.

La conversation languit.

L'Impératrice, reprenant. — Je monte beaucoup à cheval, avec d'intrépides écuyères comme celle-ci. {Elle désigne Bébé.) N'est-ce pas?

Bébé, nonchalamment. ■ — Oui.

Un temps.

L'Impératrice. — Pensez-vous beaucoup de mal de notre pays? Vous ennuyezvous ?

Yvonne, embarrassée. — Mais... Oh!...

Nos compatriotes sont tellement fêtés ici... Nous serions bien ingrats... Et puis la vie est charmante à l'Ambassade.

L'Impératrice. — On dit que M"^ de Chameroy fait des merveilles.

L'Ambassadrice. — On me flatte, et Sa Majesté est trop bonne de vouloir bien écouter ces choses-là.

L'Impératrice. • — • J'imagine pourtant que vous devez regretter Paris quelquefois.

Yvonne, avec feu. — Jamais !

L'Impératrice. — Laissez donc... C'est une ville unique au monde. Quelle incomparable façon de vivre! Il y a là des femmes qui montent à cheval étonnamment.

Bébé. — Surtout au cirque.

L'Impératrice. {Elle donne à Bébé

I n Carrière

une petlie tape.) ■ — J'y suis alliV-... {A'i'i^urdaut Bcbc.) .\\)us y sommes allt-es... incoj^nito... en 89. J'ai vu l'Exposition! Uh ! cette rue du Caire!...

Yvonne — Ah! Votre Majesté...

L'Impératrice. — Est-ce que vous de meurez près du Château?

Yvonne, di'coutcnancce. — Du...

Château ?

L'Impératrice.— Je veux (lire des Tuileries... des anciennes Tuileries.

L'Impératrice, pour congédier les visiteuses, se li've, s'incline. Révérences de dé[xirt. Ketiaite silencieuse et lente. Dans i'anticiiambre :

L'Ambassadrice, avec satisjaction. — Sa Majesté vous a lait une grande laveur; l'audience a duré dix minutes.

Yvonne. — "Vraiment'

Corridors.

L'Ambassadrice. — Oui.

j'ai regardé 1 heure à l'entrée et à la sortie... Votre impression ?

— C'est ponc cftte .iolie

DUCHESSE DE XaINIRAILLES ?

Yvonne. — ■ Non, madame. L'hôtel de la duchesse douairière de Xaintrailles, ma belle-mère, est dans le faubourg Saint-Germain.

L'Impératrice. — Beau quartier, mais un peu morne. Moi. j'aime surtout le bois, les boulevards et l'hôtel Bristol. J'ai rapporté de là des sensations... J'en parle souvent avec Bébé, n'est-ce pas?... et comme elle est musicienne, elle ravive mes souvenirs de France en me jouant la Marseillaise avec un doigt.

Yvonne. — Encore un peu flottante...

Mais pourquoi Sa Majesté ne m'a-t-elle pas invitée à lui tendre la joue?

Les a^nartements ordinaires de l'Empereur. Un chambellan de service précède l'Ambassadrice et la duchesse.

Yvonne, -poursuivant. ■ Majesté n'est pas un peu..

Est-ce que S?.

L'Ambassadrice. — Excentrique, oui.

Un salon de mauvais goût. Des gens vont, viennent, qui, au passage, les saluent, leur parlent.

Yvonne. — Et cette... jeune fille?

L'Ambassadrice. — Cette jeune fille?...

Altesse!... Oui, Altesse... Non, merci. Altesse... Cette jeune fille?

Yvonne. — Oui... Bébé... Pas encore, monsieur le maréchal.

L'Ambassadrice. — C'est sa favorite...

En vérité, Prince... Vous savez... INIais, Excellence, il y a au moins six mois qu'on ne vous avait vu... Vous savez que l'Impératrice ne se console pas de sa stérilité. l'Archiduc héritier est d'un premier lit. Elle l'a en grippe, et comme elle a, sans être mère, la folie de la maternité, elle reporte... Jamais, monsieur le duc.

Un chambellan de service. — Mesdames, l'Empereur m'a donné ordre de vous introduire auprès de lui.

Corridors. Grattement à la porte, etc.

Le cabinet de l'Empereur.

Une vaste pièce : chêne, gobelins. Cheminée monumentale avec portrait de l'Empereur enfant. Immense bureau, écritoire et accessoires d'or. Les draperies de soie bleue pâle, glacée de reflets blancs aux cassures, avec des applications de dentelle de Venise.

Dans l'embrasure d'une des fenêtres, un petit pupitre d'écolier. Devant le pupitre, S. A. L I.' Archiduc héritier. Quinze ans, blafard, cheveux en brosse, uniforme de lieutenant d'infanterie. Il se lève et salue très poliment ces dames sans rien dire. Il rougit.

Un peu plus loin, l'Archiduc Paul. Il se lève, fait un pas. Mais au même instant. Ta porte <*.i fond s'ouvre. On entrevoit l'espèce de cellule à lit de camp où l'Empereur est censé coucher. Lui-même paraît. Il traverse le cabinet d'une démarche si précipitée que ces dames, prises de court, ratent leuTS révérences.

L'Empereur, à V Ambassadrice. — Bonjour, madame. L'Ambassadeur se porte bien ?

L'Ambassadrice. — Sire, je remercie Votre Majesté... et je suis heureuse d'avoir été désignée pour avoir l'honneur de lui présenter W^^ la duchesse de Xaintrailles.

L'Empereur, à Yvonne. ■ — Madame, soyez la bienvenue. {Il s'asseoit.) Mesdames, veuillez vous asseoir.

S. A. I. l'Archiduc héritier, très bien élevé, daigne, en rougissant, approcher des chaises.

L'Empereur. — J'éprouve véritablement du plaisir à voir une Française de plus parmi nous.

Yvonne. — Sire, à titre de Française, je remercie Votre Majesté.

L'Empereur. — Grand pays que le vôtre, madame.

L'Ambassadrice. — Nous sommes tous profondément flattés, Sire, de l'amitié que Votre Majesté daigne témoigner à notre chère patrie.

L'Empereur. ■ — Il y a bien longtemps que je ne suis allé en France. Mais le Prince Impérial, qui en arrive, est sous le charme.

L'Héritier, faisant un grand effort.

■ — J'adore la France... (Avec un soupir) et je voudrais bien connaître Paris.

Yvonne, surprise. ■ — Ah ! Son Altesse Impériale ne...

L'Héritier. — Non, je ne connais encore que Vichv.

L'Empereur. — Montez-vous à cheval?

Yvonne. — Oui, Sire.

L'Empereur. — Notre capitale vous offrira peu de promenades; mais il y aura les chasses de la Cour, où vous serez invitée.

Yvonne. — Sa Majesté me comble.

L'Empereur. — • Où demeurez-vous, à Paris?

Yvonne. — Sire, dans le faubourg Saint-Germain.

L'Empereur. — Beau quartier, mais...

Le chambellan de service pénètre jusqu'à Sa Majesté et lui fait connaître qu'ElTe est servie.

L'Empereur se lève. L'audience est terminée. Midi sonne.

Dans les couloirs :

L'Ambassadrice. — Neuf minutes chez l'Empereur! Et, sans le déjeuner, il n'y avait plus de raison pour que cela finît.

Voix, dans les galeries. — Messieurs, au couvert de l'Empereur!

Dans l'escalier :

Yvonne. — Pourquoi l'avchiduc Paul ne m'a-t-il pas adressé la parole?

L'Ambassadrice. — Il ne pouvait prendre d'initiative, et l'Empereur ne l'a pas mis dans la conversation.

Yvonne, vaguement contrariée. — Ah!...

Voix, en bas. — Les gens de M™^ la marquise de Chameroy !

Le soir, au Château. Dans l'appartement de représentation.

I^e salon de Diane, octo£fonal. Blanc et or. Parquet marqueterie. Au fond, une immense porte à coulisse, fermée. Canapés, fauteuils, chaises légères en amphithéâtre. Le centre de la pièce, vide, sauf quelques groupes d'hommes debout.

— Jl; bLlS lliMOlN yUt bU.\ Ai-lLsoL i-WF^UlALt; VOLS CIIKHCHAIT l'AI'-Inll

Uniformes, croix, grands décolletés, portraits de l'Impératrice agrafés sur des corsages opulents. Pierreries de musées. Toilettes çà et là un peu défraîchies.

Les chambellans vont, viennent, font les honneurs.

Grand bruit de conversations.

La comtesse d'Eschenbach {avec tout son attirail) se précipite vers Yvonne {Toilette de Joséphine au sacre). — Ah ! chère duchesse !

Yvonne. — Madame...

La comtesse d'Eschenbach. ■ — Je vous cherchais... J'ai tant de remords... J'ai négligé dç vous demander votre jour de réception... Quand vous rendre votre chère visite ?

Xaintrailles, grognon, la regarde de travers.

Yvonne. — Mais je... je n'ai pas pris de jour, cette année... On n'a guère chance de me trouver qu'au mercredi de l'Ambassadrice.

La comtesse d'Eschenbach. — Je crois justement que Son Altesse Impériale...

{Nouveau regard de Xaintrailles.) Mercredi prochain... je ne manquerai pas.

Toutes les voix, subitement, se sont tues, comme à Bavreuth quand le gaz baisse, si bien que les derniers mots de la comtesse éclatent dans ce silence.

Un chambellan.

Hem! Hem!...

Remue-ménage mystérieux derrière la porte à coulisse.

Tout à coup, cette porte s'ouvre. Alors c'est comme une vision d'apothéose.

Au fond, les deux trônes, sur une haute estrade, mais Leurs Majestés n'v sont pas assises. Elles se tiennent debout, au bas de l'estrade, l'Empereur en uniforme de maréchal, l'Impératrice en robe de brocart jaune, la gorge comme cuirassée de diamants. Les Princesses et les dames se tiennent de son côté. Les Princes du côté de l'Empereur.

Et l'archiduc Paul qui, sans y prendre garde, est monté sur la première marche du trône, domine.

Les spectateurs envahissent cette espèce de scène. Quelques-uns ont la bonne fortune de saluer Leurs Majestés. Mais les Souverains quittent leur place et commencent à parcourir les salons.

Bousculade.

La comtesse d'Eschenbach, tirant Yvonne. — Vite, vite, ma chère duchesse, au jeu de l'Impératrice!... {A part, inquiète.) Où est passé Paul?...

Le salon de jeu. Une grande table ronde. Tabourets en cercle autour de la table. Tabourets en cercle autour du salon. Les femmes assises. Les hommes debout.

L'archiduc Paul, atteignant Yvonne.

— Enfin, madame...

Yvonne. — Monseigneur... {Souriante.) J'avais aperçu Votre Altesse Impériale au sommet de l'Olympe.

Larchiduc Paul. — Je n'y ai pas moisi... {Regard désespéré de la comtesse d'Esclienbach. — Se reprenant.) Je me suis hâté d"en descendre.

La comtesse d'Eschenbach. — • Je suis témoin que Son Altesse Impériale vous cherchait partout.

Francis, survenant. — Monseigneur...

L'archiduc Paul, sec. — Bonjour, monsieur. (// fait des signes à la comtesse d'Eschenbach, puis tourne le dos à Xaintrailles.

— .4 Yvonne.) — Vous avez là, madame, une merveilleuse toilette.

Yvonne. — Son Altesse Impériale daigne prêter attention à...

Francis. — Cest exactement la toilette de Joséphine au sacre... {Un chambellan vient le tirer par la manche.)

Le chambellan. — Monsieur... monsieur le duc...

Francis. — Plaît-il ?

Le chambellan. — J'ai le plaisir de vous annoncer que vous êtes désigné pour le jeu de l'Empereur.

Francis. — Je suis... je...

Le chambellan. — Par ici, monsieur, on vous attend.

Xaintrailles sort. M°' d'Eschenbach rentre en lui jetant un regard ironique. Elle rejoint l'archiduc et la duchesse qui parlent ensemble, maintenant avec beaucoup de liberté et de feu, Yvonne, radieuse, provocante...

Yvonne. — Votre Altesse Impériale ne s'approche pas de la table de jeu?

L'archiduc Paul. — Ma foi, duchesse, il n'y a que le poker qui m'amuse, et ma belle-sœur ne veut pas en entendre parler.

La comtesse d'Eschenbach, vivement.

■ — Son Altesse Impériale daigne faire une plaisanterie. Elle a le génie du whist... Mais vous, madame {appuyant), il faut vous mêler à la partie. {D'autorité elle emmené Yvonne. Puis elle revient.)

L'archiduc Paul, furieux. — Ah çà !

comtesse...

La comtesse d'Eschenbach. — Je demande pardon à Votre Altesse Impériale d'avoir eu l'audace de l'interrompre. Mais Votre Altesse Impériale ne voit pas qu'elle coupe elle-même ses effets? Cette petite duchesse de Xaintrailles est éblouie. Elle vous parle de l'Olympe et vous lui répondez que

vous n'v moisissez pas ! Vous lui donnez clu poker, du... {Un cri.) Qu'est ce que c'est que cela?

L'archiduc Paul. -— Quoi, cela?

La comtesse d'Eschenbach. — Son Altesse Impériale a piciué un gardénia à une des boutonnières de son dolman!... Un gardénia !... Permettez...

Du bout (les doifjts, comme si elle touchait un .mimai r('|)us^nant ou dangereux, une araij^née, elle retire le <:;ar(lénia. Elle le jette dans la cheminée, furtivement.

Le JVIeper»edi de l'flmbassadriee

Le i)etit salon, encore, le grand ne fjouvant absolument servir qu'à danser.

Non loin de la baie, sur un sofa, I'Ambassadrice est (juasi étendue (robe d'intérieur Marion Delorme, velours vieux vert). A son coude franche, une table haricot, surchargée des bibelots de fumerie. T. a marquise de Chameroy fume une cigarette cure-dent.

A ses pieds, le petit de la MorvandiÈRE est accrouj)i en tailleur, ou en turc, sur un double coussin. Il fume une cigarette cure-dent.

A quelque distance, FrÉcourt, le troisième, est assis sur une chaise Louis XVI, à dossier raide. Il fume hâtivement, impatiemment, uiie cigarette de caporal.

Un peu plus loin, fermant le cercle, la Duchesse DE Xaintrailles (sa robe d'alpaga gris) et MUSIGNY sont renversés sur un deux-places. Ils ne fument pas, Musigny brandit un minuscule éventail Empire en écaille orné de {)eintures, et agite cet objet d'art sous le nez d'Yvonne, pour chasser la fumée des autres.

Silence, mais cordialité.

La porte.

Un valet de chambre (noir) introduit une table à thé, à deux étages (vieux style anglais, acajou incrusté ; tasses et ustensiles divers rigoureusement anglais ou russes). Il dépose cette table à égale distance entre la porte et le sofa de l'Ambassadrice, près d'un monumental paravent. Il sort. Personne ne prête attention à cette entrée ni à cette sortie.

Une curieuse horloge, reléguée dans un coin sombre, sonne deux coups (deux heures) ; un instant après, trois coups (trois quarts) ; puis, dix couj)s (dix minutes).

Cela si'inifie, pour les initiés, (ju'il est deux heures cinquante-cinq.

Frécourt constate avec satisfaction que sa cigarette est achevée.

Yvonne adresse quelques mots, tout bas, à Musigny.

Un soupir.

Cinq minutes plus tard (l'horloge sonne toutes les cint) minutes), trois coups de timbre annoncent qu'il est trois heures.

L'Ambassadrice, bondissant avec une vivacité -juvénile. — Trois heures !

Frécourt, agité. — Trois heures!

L'Ambassadrice. — Et rien n'est prêt !

Je crois justement que l'ambassadrice d'Allemagne doit venir aujourd'hui ; cette bonne générale Puff débarque toujours, comme une parente de province, avant qu'on ait tini le café.

La MorvandiÈRE. (// se lève péniblement.) — Travaillons!...

Frécourt. — Je vous demande 'în effet la permission d'aller...

a ses pieds, le petit de l* MorvandiÈRE est accroupi en tailleur.

L'Ambassadrice. — Paperasser? Ah!

non, pas aujourd'hui, vous êtes insupportable, Frécourt. C'est mercredi : l'ambassadeur, c'est moi. J"ai besoin de toute la jeunesse, je ne donne pas de congé.

Frécourt. — Excusez-moi...

L'Ambassadrice. — Il ne tient plus en place ! Allez-vous-en, vous n'êtes bon à rien... Vous, !Musigny, développez le paravent, M™® de Xaintrailles va vous aider... Cela empeste le tabac... La ^lorvandière, aérez, ouvrez la grande fenêtre.

La JMoRVANDiÈRE, constemc. — A moi tout seul? Je ne pourrai jamais!...

Il peut, cependant.

L'Ambassadeur, finir' ouvrant la porte.

— Chère amie... ali!... pardon... vous n'avez encore personne?... C'est...

Violent courant d'air. Le paravent menace de s'écrouler sur la table à thé.

L'Ambassadrice. — Mais voulez-vour; bien fermer ! Vous allez tout casser ! (// disparaît.)

Frécourt, profitant du jeu de scène. — Pardon„ (// se glisse dehors.)

L'Ambassadrice. • — La ^lorvandière, tirez ce fauteuil, repoussez le haricot.

La Morvandière. ■ — Mon Dieu ! madame, je repousserai tous les haricots qu'il vous plaira, mais pourquoi laissez-vous dormir quinze domestiques à l'office ou à l'antichambre, et nous obligez-vous à faire leur service ?

L'Ambassadrice. — Les domestiques n ont pas d'œil. Une vraie maîtresse de maison...

MusiGNY. — Vous en êtes le type.

L'Ambassadrice. — Je vous conseille d'appeler mon attention sur vous ! Il est bien placé, votre paravent ! Coupez-moi donc le salon en deux, cachez la table complètement, faites un coin pour le thé, pour les flirts... INIais on gèle! La Morvandière, fermez la fenêtre.

La Morvandière. — Hélas ! (// s'exécute.)

L'Ambassadrice. — Non, cela sent encore le tabac : ouvrez.

La Morvandière. — Oh!... {Il ouvre.)

La. porte. Courant d'air. Chaillv-Descombes paraît.

L'Ambassadrice. — Chailly, votre porte... Tenez, apportez-moi deux coussins. Chailly-Descombes. — Moi aussi !

La porte. Courant d'air. L'AmbciSSa'deur se montre.

L'Ambassadrice. ■ — ■ Mais vous êtes enragé, Luc...

L'Ambassadeur. — Paidon... je venais voir... Vous n'avez encore personne?...

Pourriez-vous me rendre Chailly?

L'Ambassadrice. — Volontiers. (Ils sortent.)

Un silence- Coup d'œil circulaire de l'Ambassadrice, inspection.

L'Ambassadrice. — Bien... La JNIorvandière, fermez la fenêtre !

La Morvandière. — • !!!.,. Ne m'ap pelez pas La Morvandière, appelez moi Ruy Blas.

Il ferme, puis revient prendre sa position orien» taie sur le double coussin.

L'Ambassadrice. — Voulez-vous bien vous lever!... Représentons.

Yvonne, très animée, toute rose, vient s'asseoir gentiment tout contre V Ambassadrice, sur le sofa. — Quel entrain vous avez, quelle gaîté, quel esprit !

"Bruit derrière la porte.

MusiGNY. — A vos rangs!... Cette fois, c'est la générale.

Entre M"* Charlet. Eclat de rire. Elle s'arrête, un peu piquée.

L'Ambassadrice. — Pardon... Nous pensions voir entrer la générale Puff. L'apparition est plus gracieuse.

M™" Charlet. - — Merci.

MusiGNY s'approche pour lui donner la main. — (Bas.) Dis donc, est-ce que nous sommes en carême? Voilà huit jours que tu n'as mis les pieds chez moi.

La porte s'entr'ouvre.

L'Ambassadeur, passant la tête. — Pardon, chère amie, je... Ah! Madame Charlet... bien lu'ireux... (Bas.) Voilà trois fois que j'entre so is des prétextes. Méchante, qu'il V a longtemps qu'on ne vous a vue !

jyjme Charlet, de même. — Tenez-vous, voici quelqu'un.

Entre la générale Puff, ambassadrice d'Allemagne. Un froid. Chameroy s'éclipse avant que la j^énérale ait pu l'apercevoir. Elle ressemble toujours — loyalement, à l'Impératrice d'Allemagne. Elle est habillée assez bien, d'une étoffe bourrue pris fade, pointillée de bouts de soie mauve. Une berthe de velours mauve, /o'iumineuse, raide rt gondolée. Chapeau: un feutre fabuleux, également gondolé.

L'Ambassadrice. — Bonjour, ma chère générale, vous êtes bien? Le général se porte bien?

La générale Puif. Merci... non,

il est dans une de ses épcKjues, que j'ap- I)elle.

L'Ambassadrice, vraiment surprise. — Une de ses épocjues ?

La générale Puff. — Oui, une de ses époques (]u'il a sa tarentule, dis-je.

L' Ambassadr I G E, sympathiquc7ncnt, mais sans comprendre. ■ — Ah :...

La générale Puff. — Oui... Aux saisons des voyages imjjériaux et des grandes manœuvres, qui fait deux fois par an...

La Morvandière. — Au aiuins !...

La générale Puff. — Il ne se tait plus tranquilleuneminute, il a comme si besoin de tirer de- i hors, et il ma donne l'alarme, ainsi dire, toute la journée et toute la nuit.

Marques unanimes de compassion. On s'asseoit : Yvonne à côté de la marquise, la générale sur un f-iuteuil, de l'autre côté du « haricot », ^1°'

Charlet vis-à-vis, entre Musi^nv ,.. .,.. droite) et la Morvandière (à sa gauche.)

La Générale Puff. — Et Son Excellence ?

L'Ambassadrice. — Merci.. M. de Chameroy n'a pas la moindre tarentule, et il se porte très bien.

La générale Puff. (Elle prend sa j aceà-main et lorgne dans toutes les directions.) — ^Vous permettez?... Je regarde toutes les fois que je viens vous voir, je m"instruis : vous avez une installation si parisienne, si colossalement jolie!

L'Ambassadrice, souriante. — Regardez donc le plus joli et le plus parisien de mes bibelots : c'est >[™<= la duchesse de Xaintrailles, la jeune femme de notre deuxième secrétaire, que j'ai le plaisir de vous présenter.

Yvonne, confuse, à V Ambassadrice. — Oh ! madame.

Salutations, compliments, etc.

Entre l'Ambassadrice d'Italie, M"* Fattolino, un

Léopold Robert, chapeau Valti.

La Générale Puff. — Ah ! ma chère, la marquise vient de faire un si bon mot!...

I.N'STI>CTIVF.MENT, LES TROIS REPRÉSENTANTF.S DE LA TRIPLICE SE SO.N'T ASSISES COTE A COTE.

L'Ambassadrice, interrompant. — Madame la duchesse de Xaintrailles.

Salutations, compliments, etc.

Entre l'A>rBASSADRiCE d' Autriche, très jeune,

blonde, en noir : un rêve, une vapeur.

La générale Puff. — Combien suis-;s heureuse et contente !

M'"'' Charlet, à pari. — La triple alliance, alors.

Salutations, présentations, compliments, etc.

Instinctivement, les trois représentantes de la Triflice se sont assises côte à côte, vis-à-vis de la marquise de Chamero}'.

L'Ambassadrice, recevant. — C'est tout à fait aimable de venir me voir... Maintenant que la saison est presque finie, on a si peu d'occasions de se rencontrer .

L'Allemagne {geste militaire). — Si peu !

L'Italie, guettant, étudiant et reproduisant le geste. — Si peu !

L'Autriche. — {Geste ondoyant. Silence diplomatique.)

L'Ambassadrice. — Triais il faut que tout ait une fin... {Assentiment.) Cette saison a été terrible... Je n'en puis plus... (// semble réellement qu'elle soit sur le point de s' évanouir.)

L'Allemagne, roguc. — Allons dçnc !

Vous avez le tempérament des Parisiennes que le plaisir jamais ne fatigue. Telles fatigues sont pour nous seulement dures. La vie dans Berlin est si différente, si dignement familiale et morale !

L'Italie, affectant des allures lacédémoniennes. — C'est comme dans notre pavs.

AIusiGNY. — Depuis peu sans aoute :

je me suis laissé dire qu'à Florence,^ par exemple, la vie était un carnaval perpétuel, du temps des grands-ducs.

La Morvandière, enchanté, à part. — C'est une pointe... Très joli... Quand pourrai-je placer un mot?

L'Autriche, conciliante. — Le passé est le passé.

La Morvandière. — Très juste !

L'Ambassadrice, se tournant vers V Autriche. — Défendez avec moi la cause de la frivolité : Vienne égale Paris. Quelle ville charmante ! Bien que l'on s'y couche à dix heures, c'est une animation merveilleuse. Ces fêtes! Ces promenades! Cet opéra!... I,'opérette surtout... Ah! les premières de Strauss!...

La Morvandière, ingénieusement. — - Ne vous semble-t-il pas que l'on vive à Paris sur un mouvement de polka, et à Vienne sur un rythme de valse?... (A pari.) Le voilà, mon mot.

L'Autriche, flattée au fond. — Il y a une grande sympathie entre le caractère français et le caractère autrichien.

L'Allemagne, faisant des avances. — Le caractère autrichien unit le brillant français au sérieux allemand.

L'Italie, timide. — Et au je ne sais quoi italien.

Cet esprit de conciliation met tout le monde à l'aise. On sent que l'horizon est sans nuage et que l'Europe veut la paix. C'est le moment d'offrir le pain et le sel.

L'Ambassadrice. — ■ Une tasse de thé?

L'Allemagne. — Merci, je sors de table, nous dînons à deux heures.

L'Italie, qui a déjeuné à onze heures, légèrement, et qui meurt de faim. — Non, merci... {Elle soupire.)

L'Autriche, mettant les pouces. — Je prendrai... un rien.

L'Ambassadrice. — J'ai des biscottes, que je fais venir de Vienne.

L'Autriche, encore flattée. — Ah!...

L'Allemagne, vivement. — J'en prendrai.

L'Italie, illuminée. — Et moi aussi.

Yvonne. — Je sers. {Elle se lève.)

MusiGNY ET La Morvandière. — Nous vous aidons. {Même jeu.)

Le thé, les biscottes. L'Allemaf^ne mâche, l'Italie dévore, l'Autriche picore.

L'Allemagne, ex abrupto, sans déclaration de guerre. — Que disiez-vous donc que la saison est finie? Vous complotez un bal.

L'Ambassadrice, rtégli gemment. — Cela est presque décidé.

L'Allemagne, sévère. — On prétend même que Sa Majesté y viendra.

M"*' Charlet, bas à Musigny. — Elles en crèvent.

L'Ambassadrice. — Oh ! Sa Majesté a été pressentie... Elle n'a répondu ni oui ni non.

L'Italie, avec admiration. — Ni oui ni non !

■ L'Ambassadrice. — D'ailleurs, même en cas de réponse affirmative, on reste toujours à la merci d'un rhume impérial.

Yvonne. — Et puis, l'Héritier revient à peine de Vichy...

L'Allemagne, aigrement. — C'est une touchante preuve d'amitié que Sa Majesté vous a donnée là, d'envoyer le Prince soigner son foie chez vous.

Musigny. — Mais l'Empereur, qui sait équilibrer ses faveurs avec un art infini* a envové en même temps un de ses frères faire une saison à Carlsbad. L'archiduc n'était pas malade : il a cru néanmoins devoir suivre le traitement comme un simple mortel.

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