‹ La carte jaune (volume 2)Chapitre 1 sur 11 · La carte jaune · texte numérisé non relu

La carte jaune

Avant que vous enlricz dans ce livre, je ne veux pas vous arrêter par le bras et vous tenir sur la porte entre-bâillée , pour vous dire , en me servant de cicérone à moi-même : Vous y trouverez ceci et cela, vous y verrez à telle page, dans tel chapitre, le sentiment que je vais vous indiquer développé dételle façon. Je n'entends pas, de ce vestibule étroit et banal qu'on appelle préface ou introduction , ou avis préliminaire , ou avant-propos, en style technique, vous donner l'explication du drame qui se développe dans le roman , ni vous préciser l'impression morale qui en résulte. Ce serait procéder par la voie didactique , par le système de l'histoire froide qui vous dit à l'avance la leçon que vous devez prendre dans un fait, et qui vous désigne en pédagogue gourmé l'opinion qu'il vous faut avoir de gré ou de force sur un événement.

Le Roman doit suivre une autre marche. C'est par les émotions, par les sensations individuelles qu'il agit; il doit courir au dénouement à travers les épisodes, laissant à ses émanations, à ses détails impressifs d'opérer leur effet, comme l'air opère sur l'organisation humaine, sans qu'il soit possible d'apprécier ses moyens d'action : l'air vivifie ou tue à l'insu de celui qui le respire. Ainsi fait le Roman; il passe à travers les poumons de l'esprit , se répand dans l'intelligence et le cœur; 11 les met en mouvement sans que l'on puisse décrire le mécanisme de son action. La morale de la fabulation est au bout, jaillissant des diverses parties du livre vers ce point de convergence, et s'y réunissant en faisceau lumineux. C'est au lecteur à la voir, à la suivre, à l'analyser. Tant pis pour l'auteur si l'idée morale de l'ouvrage, la thèse de vérité sociale, de passion ou de philosophie qu'il a voulu élucider et prouver, ne ressort pas évidente et en relief des détails et de l'ensemble du livre; le tort est à lui, il a

manqué le but , il a mal agencé ses arguments ; il y a un vice radical dans son œuvre. A ceux qui me liront je laisse donc le soin de prononcer sur celle que je leur présente ; si cette idée perce et surgit à leurs yeux sans effort et sans recherche , ce sera bien , j'aurai réussi.

Ce n'est pas mon dessein non plus de venir humblement vous demander excuse et grâce pour quelques infractions aux vieilles rhétoriques ou pour certaines timides excentricités de style que vous pourrez trouver dans ces deux volumes. Allons donc ! lorsque les hautes puissances de la littérature se permettent tant en ce genre et prennent si bien leurs coudées franches, ce serait vraiment une naïveté sotte à moi que de venir, chapeau bas, dire au public : Pardon, trois fois pardon ; j'ai fait comme l'aristocratie de la république écrivante; j'ai laissé aller ma plume à droite et à gauche de la vieille voie battue. Eh bien î je suis contrit de ce qu'elle s'est aventurée parfois un peu loin. Absolvez-moi de ce crime de lèse-majesté dont je me suis rendu coupable envers l'Académie. Fi donc! estce que le public s'arrête de nos jours à de pareilles minuties? est-ce qu'il ne pardonne pas les peccadilles d'un style aventureux, les facettes bizarres d'une phraséologie indisciplinée, en faveur des éclats chatoyants et des élans magnétiques qui en résultent ? Les auteurs contemporains , et les plus huppés parmi eux, réussissent populairement malgré ces licences. Le public ne tient pas compte des anathèmes de la deuxième classe de l'Institut, et n'est pas plus influencé dans la distribution de ses admirations par ses malédictions routinières qu'il ne l'est pour donner la vogue aux dramaturges modernes par les préceptes d' Aristote et de l'abbé d'Aubignac. Ainsi pas d'amende honorable préliminaire, pas d'excuse préalable. Si ma fantaisie d'écrivain m'a poussé à ces excentricités, à qui est la faute , sinon à l'époque qui caresse ces hardiesses, qui favorise de ses applaudissements ceux qui en ont le plus à se reprocher? D'ailleurs je pourrais dire, comme tant d'autres, que les formes de style ne peu-

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