‹ La carte jauneChapitre 19 sur 19 · II · texte numérisé non relu

II

Ce mot tomba comme ùti bloc de glace sur le cœur de Gaston. — Quelque chose pour moi! de la pitié, vagabond!.... au fait ne le suis-je pas, isolé que je suis dans ce monde, et mon âme sans liens, sans amitiés , sans plus rien qui la noue à la terre, n'est-elle pas en état de vagabondage moral! Cette réflexion glaçante paâsa vite ; le stoïcisme revint à Gaston , et il trouva même assez de force pour remercier la bienveillance de l'administration , du chef du bureau, et du commis en" particulier.

Il prit sa carte jaune , qui était ainsi faite :

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ve piedence.

L/ïdCl.

/ 1er Janvier.

I 5 Février.

i 5 Mars.

te 1 2 Avril.

* \ 7 Mai.

| • i 2 Juillet.

|s 1 3 Septembre.

f 1er Octobre.

1 5 Novembre.

i 3 Décembre.

Le commis lui dit, en la lui donnant :

— J'espère que vous ne la garderez

pas long-temps. Ce sera en attendant votre réhabilitation.

— Et que ferais-j e mainten ant d e cette réhabilitation ? pensa Gaston. De quoi me servirait-elle en ce monde, où je suis seul , où j'ai tout perdu, même les illusions et les espérances de l'avenir?

Il sortit la tête basse, le corps frôlant les murs, et l'âme oppressée, asphyxiée par un vide affreux.

— Que devenir à présent?

L'Echoppe.

C'est une noble et belle philosophieque celle qui lait accepter sans désespoir et même sansmurmure une positionforcée, quelque horrible que la destinée ou l'injustice des hommes nous l'aient faite. Bé-

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lisaire mendiant paisiblement son pain, demandant une obole à ce peuple puissant qu'il avait défendu avec son épée contre les invasions desBarbares; unmalheureux qui souffre dans la rue, dans la prison, dans l'exil, dans la mansarde, dans la misérable abjection, et qui ne blasphème pas le ciel, qui ne songe pas à éteindre ses angoisses dans le suicideet la tombe, celui-là est vraiment dignedel'admiration des hommes, surtout si le courage ne lui manque pas pour lâcher la détente d'un pistolet ou s'élancer du haut d'un pont!

Il n'est d'ailleurs qu'une seule philosophie au monde qui ait la puissance d'arrêter ce désespoir au bord de l'abîme , et d'étendre un baume consolateur sur ces amères souffrances.

La philosophie humaine n'a pas de

pavots pour endormir le malheur; elle n'a pas de bâillon pour étouffer le blasphème sur la bouche de l'âme qui se torture dans le mal. Socrate ni Platon ne peuvent rien ici. Ils vous montrent le poignard ou le poison pour remède unique au paroxisme de la douleur morale.

La religion du Christ, mettant un doigt sur la plaie, et de l'autre indiquant le ciel , peut seule rafraîchir un cœur haletant et brûlé de douleur , par l'espérance d'une autre justice que la justice humaine, par l'exemple des douleurs infinies de celui qui la prêcha au monde ; seule elle peut retenir la fureur du désespéré prêt à se tuer , en lui montrant une éternité de peines réservée par la vindicte divine au courage qui faillit, et à la rage qui se

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déchire les entrailles ou se fait éclater le crâne.

Gaston de Savigny, élevé dans les douces doctrines de la piété maternelle, habitué à avoir toujours un regard pour le ciel, même au milieu des plus bruyantes et folles dissipations de la vie militaire et élégante, égaré, il est vrai, dans les déserts du doute et d'une desséchante incroyance, m ais revenu bientôt aux bonnes voies de sa jeunesse, n'avait pas songé avec une détermination froide et arrêtée à en linir d'un coup avec ses infortunes.

Il est à remarquer, du reste, que la pensée du suicide ne vient presque jamais qu'aux âmes non familiarisées avec la souffrance, à celles qu'un coup de tonnerre surprend au milieu du calme de la vie, et qui, foudroyés, n'ont pas la force de se relever, ou ne se lèvent un

instant que pour tomber dans la mort.

L'homme qui a vécu de mauvais jours supporte le mal, accepte la douleur, meurt toute la vie, mais ne se tue pas. Ainsi était Gaston.

Le mot de réhabilitation sonna d'a^ bord comme une douce harmonie à son oreille , long-temps habituée à de plus cruels entendements. — Mais qu'en faire de cette réhabilitation? Pour qui sa réhabilitation ? Le seul être pour le bonheur duquel il eût voulu faire proclamer son innocence à laface dumonde, à la face du ciel et de la terre, cet être, hélas! où était-il? Ce cœur de femme compatissante et aimée ne battait plus.

Froid, il reposait dans une tombe éloignée, et plus rien n'était après elle qui valût la peine de cette réhabilitation judiciaire.

Ce qu'il voulait, lui Gaston, c'était la réhabilitation morale, la conscience de son âme pure, il avait cela. Ce qu'il lui eût fallu , c'était l'anéantissement d'un passé que nulle main au monde ne pouvait effacer, c'était de faire que ce qui avait été n'eût pas été, que Paraviédès n'eût pas ourdi son œuvre satanique, qu'un procureur-général ne l'eût pas harcelé, lui Gaston innocent, du réquisitoire des criminels, qu'un jury sot et aveugle ne l'eût pas écrasé de son verdict, que le capitaine des forçais n'en eût pas fait un anneau de sa chaîne, que l'ordonnateur du bagne ne l'eût pas biffé de la société humaine en lui donnant un numéro de son enfer, que le bagne ne l'eût pas vomi comme un rebut avec un signe de réprobation à la main; ce qu'il lui eût fallu enfin, c'était

que sa vie n'eût pas été sa vie, et cela nul ne pouvait le faire, pas même Dieu.

A quoi bon alors se faire réhabiliter?

Pour le monde? Hélas î le monde aux préjugés indomptables dira toujours :

Cet homme a été frappé de la justice ; il peut être innocent, mais

Et les portes de l'amitié, de l'estime, des honneurs, de la vie ordinaire, de la compatissance , se fermeraient devant

lui à ce terrible mais Tout au plus

si une poignante démonstration de pitié se tendrait vers lui en le blessant plus profondément encore que l'indifférence. Car l'indifférence accueille toute existence ordinaire. C'est le sentiment commun donné à tous. La pitié, pour une exception comme Gaston , est un sentiment exceptionnel qui poignarde celui sur lequel il s'applique.

Ainsi la vie était pour Gaston un vaste désert dans lequel il lui était vain de marcher par un sentier ou par l'autre, d'aller à l'Orient ou à l'Occident, certain qu'il était de se voir repousser de tous les oasis où il aurait voulu aborder.

Au hasard donc , que mon existence aille où elle voudra; le gouvernail est perdu , le souffle des choses humaines n'enfle plus les voiles de mon vaisseau désorienté et brisé par l'ouragan.

Au hasard , je vais marcher , pourvu qu'au bout de toutes mes routes je trouve le ciel, et de même que le firmament entoure de son voile d'azur toutes les parties du globe, de même que toutes les lignes de la terre vont toujours droit à lui, ainsi en allant à travers le monde, je le verrai, je l'aurai toujours en face de mes yeux. JLà seulement se

fait îa véritable réhabilition de l'innocent, là il n'est plus de préjugés qui repoussent la vertu salie par l'attouchement infâme du crime. Que les hommes et leur justice gardent leur réhabilitation, je n'en veux pas, je n'en ai pas besoin.

Un dernier malheur vint le refouler définitivement hors de cette société d'où les événements de sa vie et la mort de Marie l'avaient déjà chassé; -

D'Hybouville , son vieil et constant ami , celui dont la froide et perspicace philosophie avait voulu le retenir siir le 3euil de l'hôtel de madame de Boncourt, qui était venu à son aide de ses conseils et de son argent après sa ruine, qui seul avait bravé le verdict funeste , et l'avait embrassé de son visage brûlant sur la sellette de la cour d'assises? qui

lui avait envoyé des consolations dans les douloureuses phases de sa torture de six ans, d'Hybouville qui lui avait promis son appui pout' lui refaire une existence neuve, d'Hybouville venait d'être tué en Algérie dans une de ces expéditions quotidiennes que l'on fait contre les Arabes. En allant pour savoir de ses nouvelles chez une personne qui recevait ses lettres et les remettait à Gaston, on lui annonça cette mort.

Voilà Gaston de Savigny seul, toutseul au monde, plus rien autour de lui. D'abord il ne fut plus M. de Savigny ; les distinctions nobiliaires n'allaient pas à son humble condition. Puis il prit un parti de courage et d'énergie. Il s'enfonça sous cette croûte épaisse qui recouvre de son obscurité tous les êtres qui ont quelque chose à cacher à Paris, ftt il disparut,

A travers le pâté monumental de maisons qui sépare la rue de la Ferronnerie de la halle des Innocents, il y a une longue et étroite percée qui ne s'éclaire jamais d'un jour complet et clair, qui ignore le soleil, qui est salie de deux rangées de boutiques grasses, de cabarets impurs , d'échoppes noires, et qui est inconnue de la plupart des Parisiens.

Là dedans, il y a aussi un bureau

d'écrivain public ; une table de sapin cirée de noir avec deux tiroirs aux poignées de cuivre jaune et grossièrement ouvrées, un casier de bois noirci, une écritoire de faïence, tout le menu nécessaire de la profession de plumitif.

Un fauteuil peint en rouge, avec un dossier de cuir à*v couleur indécise; trois chaises communes, et un tout pauvre poêle, composaient avec un petit médaillon placé devant le bureau, le mobilier de cette échoppe. Au dessus de la porte vitrée on avait peint sur une planche : Ecrivain public, et sur les carreaux on lisait les formules obligées :

« Ici on fait lettres et placets, on écrit son courrier soi-même, on fait les comptes. »

Une lettre cachetée formait l'ensemble de ces enseignes banales qui se

voient aux portes de tous les écrivains publics.

C'était d'ailleurs une excellente place pour l'exercice de cette humble industrie. Les marchands de la halle, les maraîchers , les cuisinières , les forts , les paysans, les petites gens de toute sorte qui fréquentent le marché des Innocents, ou qui y demeurent, avaient souvent recours au talent et à la plume de l'écrivain qui était là.

De toute la matinée la boutique ne se vidait pas.

L'homme qui l'occupait était doux, honnête , prévenant pour tous. Il avait quelque chose d'ans la voix et dans les manières qui attirait à lui et lui conciliait les sympathies de ces gens.

Les uns disaient que c'était un ancien clerc d'avoué ou d'huissier qui, sans for-

tune, et n'ayant pu trouver de riche épicière à épouser pour acheter une charge, s'était forcément établi écrivain.

D'autres, indiqués par un reste de manières militaires, et par la physionomie hâlée de leur secrétaire habituel, voulaient que ce fût un ancien soldat ayant des moyens et faisant profit de son instruction Tous étaient satisfaits de ses services, et pas un n'était parmi ses visiteurs , qui ne revînt les réclamer quand une fois il les avait employés.

Quelque minimes que fussent les bénéfices de cette industrie de plume, ils suffisaient néanmoins et bien largement à la vie modeste du propriétaire de l'échoppe. C'était une existence d'ombre et de solitude morale , un isolement d'âme et de cœur que rien ne pouvait troubler.

Une mansarde dans la maison , de sombres méditations sur le passé, de chaudes prières devant Dieu, de longs regards d'amour jetés sur un portrait qui ne le quittait pas, quelques promenades tristes et seules, rarement dirigées autour des lieux qui l'avaient vu brillant et noble, et puis cette monotonie d'existence qui endort et étourdit, voilà de quelle vie il remplissait ses jours.

Cet homme, c'était Gaston de Savi-

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