‹ La carte jauneChapitre 18 sur 19 · II · texte numérisé non relu

II

il ricana comme un possédé. Eloignezvous, je ne crois plus à lui : s'il existe, il a fait tous mes maux. Mais d'ailleurs, insensé que vous êtes, si sa puissance n'est pas une imposture, si sa bonté n'est pas une dérision, si sa justice n'est pas un sarcasme , c'est lui , lui , qui va tuer Marie... Le prier, et pourquoi? Sa justice a-t-elle donc plusieurs degrés de juridiction, comme celle des hommes?... Y a-t-il en lui un tribunal d'appel?

révoque-t-il donc ses arrêts? Non. Il est bon , dites-vous, il est infaillible, il est tout puissant; eh bien! s'il tue Marie, c'est que cela est juste. S'il a dit : Marie mourra, que voulez-vous que fasse ma prière à moi... Pourquoi prier... Entendez-vous tout cela, prêtre, l'entendez-vous? Arrière donc avec votre prière et votre Dieu.

— Quelles paroles , ô mon fils ! quels blasphèmes affreux! que Dieu pardonne cet égarement à votre désespoir.........

Mais calmez-vous au moins, pour Marie elle-même.

Après un moment :

— Devantla puissance de Dieu, voyezvous, mon fils, il faut s'abaisser. Source de toutes choses, sans doute ce qui arrive il le veut; il ne nous est point donné, à nous sa créature , de nous élever jusqu'à son intelligence infinie , pour pénétrer les profondeurs de ses décrets , et comprendre leur but ; il faut attendre pour juger que les mystères de sa volonté se révèlent à nous. Et celte révélation, c'est la mort qui nous la porte. Jusque là, mon fils, adorons Dieu, et prosternons-nous de van t sa grandeur.

Et Gaston en entendant ces paroles

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se prit à rire de nouveau d'un rire éclatant et sec. Il se tut soudainement pour écouter.

Effrayé des signes que laissait éclater son désespoir, le prêtre ne le quitta pas. Il n'essaya pas de contenir ce cœur trop plein de douleurs et de souffrances, qui débordait par d'abondantes larmes et d'énergiques imprécations. Puis quand ce paroxismc fut passé, le vénérable prêtre lui fit entendre encore les douces consolations de la foi, et essaya de répandre sur ses plaies le baume de ses croyances.

Peu à peu Gaston revint à lui. Il retomba dans ce marasme chronique de la douleur morne et résignée qui depuis l'époque fatale était devenu l'essence de sa vie.

La nuit se passa dans cet état aride et

meurtri d'une âme qui n'a plus d'espoir.

Vers les premières heures du lendemain matin, Marie eut le délire, sa phthisie , ainsi que les médecins en ont constaté de nombreux exemples, avait coupé court.

Et sa vie allait se résoudre et s'éteindre ainsi.

A sept heures elle était morte.

Et madame de Boncourt, qui depuis long-temps attendait cette mort, se voyait eniin , par droits incontestables de succession, maîtresse des lieux, et seule héritière des biens et de la fortune de madame de -Gretcil.

Paris est un océan large, profond, incommensurable, où nagent épars, isolés, sans se connaître, neuf cent mille êtres humains, allant et venant néanmoins l'un à côté de l'autre, à travers les lignes

indescriptibles des rues, des maisons, des palais, des masures, des places, des jardins, des monuments, et des cloaques. A Paris on existe porte à porte sans le savoir mutuellement. Paris est donc la ville de celui qui a quelque mystère d'existence à cacher. Il faut Paris à l'incognito du proscrit, à la honte du condamné , à l'ignominie de l'homme que le bourreau et l'argousin ont touché une fois. Là il passe et personne ne raconte rien. Dans une ville de province on dirait : Le voilà, c'est lui.

Paris était donc le séjour qui convenait seul à Gaston de Savigny. Quelques anciennes connaissances à lui pouvaient bien, en le voyant sur le boulevart ou au détour d'une rue, s'écrier, frappés par une illumination soudain; de ressemblance : Tiens! voilà un visage

qni se rapporte singulièrement à notre vieil ami et camarade Gaston de Savigny; mais ce n'est pas lui. — Impossible ! il n'avait pas les traits aussi communs ni la contenance aussi misérable. C'est quelque malheureux qui lui ressemble.

Puis, lorsqu'on veut tout-à-fait se perdre et s'isoler dans la ville infinie, on va se blottir dans quelque contrée éloignée de la sphère parisienne : la rue Moufletard, le faubourg Saint-Marceau, le Marais, le quartier Saint-Antoine, ont des profondeurs où la sonde du monde ne peut arriver.

Qui jamais vous trouvera si vous vous enfoncez dans les ténèbres de la rue de Lappe ou de la rue de l'Oursine?

Personne. Et avec cela on peut vivre encore, malgré un précédent de bagne.

Le brouillard qui couvre tout, voile le passé d'un homme , et il trouve du travail, de l'emploi, des relations et même un certain lustre de belle existence.

Heureux si un moment lorsqu'il se croit bien sûr de son présent , une étincelle jaillissant, inattendue, de sa vie antérieure, ne vient le surprendre en illuminant tout autour de lui, et en montrant sa laideur morale à son entourage épouvanté. Alors on s'éloigne, et il lui faut, s'il n'est pas foudroyé, recommencera grand 'peine le travail d'une vie neuve. Grâce à l'insouciante ignorance de Paris, avec de l'énergie on y parvient.

D'ailleurs que serait allé faire le pauvre Gaston de Savigny dans sa Normandie natale? Le vieux château maternel n'avait plus pour lui d'ombrages séculaires autour de l'abbaye de Jumièges.

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La honte l'y eût suivi; il était irréprochable sans cloute , mais le condamné de justice fait toujours peur, et quelque brillant que soit au soleil l'éclat de son innocence, il y a sur l'homme qui revient des prisons et des bagnes un horrible parfum qui effraie et qui fait fuir. On se dit : Il est innocent , il est innocent, niais il a été galérien, et on recule.

La feuille de route de Gaston était pour Paris.

Jl y arriva épuisé , mourant de douleurs morales et de fatigues physiques, mais accompagné au moins de ces bonnes recommandations de bagne qui valent quelques égards de la part de la terrible police chargée de tenir l'œil ouvert sur ces rebuts de la justice.

Le soir de son arrivée , comme il s'é-

tait abrité dans une de ces chétives auberges de la rue de la Mortellerie, où s'entassent dans d'infâmes logis les voleurs et les maçons, on lui demanda son passe-port , sa feuille de route , ses papiers. 11 tressaillit à cette demande. Il dit n'avoir pas de papiers parce qu'il venait des environs. On se contenta de son nom , et on l'engagea à se mettre en règle le lendemain , pour sa sûreté personnelle et celle du logeur.

Le lendemain , il alla donc au palais de la rue Jérusalem, horrible lieu dont on a tout dit , et dont l'horreur noire , sale, hideuse, est encore en deçà de toute description. Il entre sous la porte cocbère; un gendarme rude et rauque lui indique d'un signe méprisant un corridor sombre, inaperçu, qui se glisse à gauche le long du mur, derrière les

piliers , à côté de la loge du concierge, sentier de honte où tant d'êtres ignobles passent tour-à-tour pour aller faire régulariser leur demeure sous la main de bronze de la police. Combien de mystères de crimes vont et viennent tous les jours par ce couloir obscur! tous les articles du Code pénal s'y enfoncent l'un après l'autre.

A cette époque lorsqu'un libéré de justice arrivait à Paris avec l'autorisation d'y résider, il allait présenter tout aussitôt sa feuille de route à ce bureau de la police , et là , en échange on lui remettait une carte de couleur diverse, selon sa position de condamné. Le forçat libéré recevait une carte rouge.

Le réclusionnaire une carte bleue.

L'homme condamné à la surveillance temporaire, une carte verte,

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Et le vagabond, une carte jaune.

Vidocq, l'illustration policière la plus éclatante de notre époque , où l'on s'illustre avec tout, avait dans son ingéniosité inventé cette variété de cartes; il avait nuancé le crime et l'infamie, pour la plus grande sûreté de Paris, et la commodité de ces édiles de bas étage.

Lorsque Gaston de Savigny se présenta au bureau de la police, et qu'il tendit sa feuille de route à l'impassible commis devant lequel défilaient tant d'immondices, cette impassibilité ordinaire des bureaucrates s'émut d'un léger mouvement de pitié, et sa physionomie s'éclaira d'un regard bienveillant qui disait : Ah! c'est vous! nous avons de bonne notes et d'honorables recommandations à côté de votre nom. Je veux faire quelque chose pour vous.

La carte rouge vous serait dévolue , d'après les règlements, monsieur de Savigny, dit le commis, — et ce mot de monsieur, inusité dans sa bouche en un pareil endroit, semblait faire tressaillir les murailles d'étonnement, — mais l'administration, inexorable pour les criminels ordinaires, connaît les présomptions d'innocence qui lui parlent en votre faveur; on a reçu des lettres de Toulon et de Remoulins qui paraissent l'établir d'une manière sinon authentique, au moins très-moralement probable ; l'administration et mon chef de bureau veulent faire quelque chose pour vous.

Entre toutes les nuances de cartes , je choisirai donc celle qui est la moins désagréable ; je vais vous donner la

carte jaune, ce n'est rien la carte

de vagabond

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