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Il nVst pas nécessaire de les étudier toutes pour se faire une idée de la progression de nos connaissances. Nous en retiendrons seulement 4 ; pour les 10 autres, nous nous en tenons à Textrait ci-contre des tableaux de M. Alfred Grandidier.
Les 4 cartes que nous nous proposons d'étudier sont celles de Hausermann (1884), du commandant de Lannoyde Bissy (i885), du P. Roblet (i885), de Laillet et Suberbie (1889).
Carte d'Hausermann . — 1884
Cette carte, au 1/4 000 ooo«, a pour titre: Madagascar dressée d'^après les documents du R. P. de la Vaissière et de M, A, Grandidier^ par Hausermann. — 1884,
Elle a pour prototype Tesquissede 1871. Les noms n'y sont pas beaucoup plus nombreux que sur Tesquisse, mais Torthographe phonétique y est remplacée par l'orthographe antimerina.
Les montagnes sont figurées en bistre. Le plateau central est prolongé jusqu'au 24^ parallèle, à 2 degrés plus au sud que sur l'esquisse. La grande chaîne orientale est taillée en gradins et ponctuée d'anciens cratères. Le plateau central est aussi parsemé de petits cônes volcaniques. Ces détails complètent heureusement l'image et donnent TexpHcation du relief du sol. Le plateau de
rimerina prend figure; le massif de l'Ankaratra elle cordon de cratères qui a déterminé la formatioa du lac Itasysout représentés aussi bien que le permet l'échelle de la carte M. Grandidier ayant publié, en i883,8acane hypsométrique de l'Imerina, une représentation approximative n^aurait pas eu d'excuse.
Hausermann place, au droit de Nosy Bé, un petit lac Siran^jina qui ne figure pas sur les cartes subséquentes.
Les cours d'eau, sauf rOnilahy et les rivières du sud, sont à traits pleins. Le Betsiboica et Tlkopa, figurés conjecturalement sur l'esquisse, sont tracés avec les détails que comporte l'échelle de !a carte. La couronne forestière est omise.
Cette carte est bien dessinée, bien écrite et traduit fidèlement Tesquisse.
Carte du ministère de la guerre. — i88î
En iS85, le ministère de la guerre a publié Madagascar et l'île de ta Réunion [assemblage des feuilles 4j [Nosy-Bc], Si [Quilimané], 52 [Antananarivo], 56 [Tultear], 5j {Ambahy) de la carte d'Afrique au 1I2 000 000].
Elle est signée de M. le commandant de Lannoy de Bissy, chef de baiaillon du génie.
Elle contient des agrandissements de Hellville, cheflieu de Nosy-Bé, de Tumatave au i j6o 000, de k baie de
Bombétoke au i/i5o ooo, de Pile de la Réunion au 1/260 000.
Les cours d'eau, les contours et les écritures sont en noir, le relief du sol en grisaille, les forets en vert.
L'altimétrie se réduit à quelques chiffres.
L'orographie est d'un aspect peu agréable, parfois confuse.
Le massif d'Ambre est inexactement figuré. La grande chaîne orientale, au contraire, se présente bien, ainsi que le massif de TAnkaratra.
Entre le Mangoka et TOnilahy, à l'Est des monts Bemaralia, M. de Lannoy représente, d'après l'itinéraire de Richardson de 1875, le plateau montagneux signalé par M. Grandidier. Le P. Roblet et M. Suberbie le représentent aussi, mais moins accentué.
M. de Lannoy ne figure pas les volcans qui ont si profondément modifié le relief d'une bonne partie de
nie.
Il a indiqué les itinéraires de plusieurs explorateurs, et ces itinéraires lui ont permis de préciser l'altitude ou la position de bon nombre de points.
La zone sylvestre reproduit à peu près le tracé de l'esquisse.
Quelques fleuves et rivières ne sont tracés qu'en pointillé.
Presque tout le Sud, à partir du 22« parallèle, est placé sous la rubrique « contrée inconnue ». Le Rouennais François Gauche l'a traversée en 1642, de l'est à Ibuest
et de l'ouest à Test. Louis Catat et C. Maîstre Pont traversée aussi, en 1 890, du nord-ouest au sud-est.
Diaprés un récit récemment publié dans la Marine française », il y aurait eu dans les montagnes de cette région, à mi-chemin de Tulear à Fort-Dauphin, une colonie d'Auvergnats qui remontait au temps de Henri IV. Un officier du Madras, aussi enfant de l'Auvergne, naufragé sur les côtes de Madagascar, dit avoir séjourné dans cette colonie pendant six mois. A son retour en France, il a remis au cardinal Dubois un récit de sa découverte, et le cardinal Dubois Ta enterré, sans cérémonie, dans ses cartons. On n^a jamais plus entendu parler de celte colonie. Depuis la Régence, les colons dif Petit-Clermont ont eu tout le temps d'oublier le patois, les coutumes et les modes de l'Auvergne, d'être détruits par la guerre ou de se fondre dans les peuplades voisines. Les chances de les retrouver sont bien incertaines; et si on les retrouvait, les reconnaîtrait-on ?
A dire vrai, ce récit ne paraît pas article de foi.
M. de Lannoy de Bissy adopte la nomenclature de M. Grandidier, qui n'est plus contestée que par M. Martineau.
Dans son excellent livre Madagascar en i8g4, cet auteur trouve étrange que Ton écrive Moramanga un nom qui se prononce Mouramangue, et Ikojpa un nom qui se prononce Icoupe, La difficulté n'est pourtant pas
» Il a été réimprimé par la Société de Géographie de VEst, Bulletin de 1895, pp. 191 -192.
difficile à surmonter. Il suffit de savoir que o se prononce ou et que les voyelles finales sont muettes. Diaprés la méthode phonétique de M. Martineau, nous devrions écrire Lan pour Laon, Bolar pour Bosc-le-Hard, Oua^ chinnetonne pour Washington^ etc. Ce serait le meilleur et le plus sûr moyen de ne pas se comprendre.
Nous ne partageons pas du tout son avis, et nous donnons raison contre lui à M. Alfred Grandidier.
Le R. P. Roblet, S.-J. — 1862-1892. — Carte de 1885
Le P. Désiré Roblet est arrivé à Antananarîvo le 24 juillet 1862.
Les circonstances étaient critiques. Radama II venait d'hêtre assassiné.
Il avait donné à son peuple quelques bonnes lois, conclu un traité favorable aux intérêts français, accordé une égale protection aux divers cultes. Cétait plus qu'il n'^en fallait pour alarmer les méthodistes et autres indépendants.
Le Révérend Ellis revient en hâte, les poches bien garnies, décidé à faire sauter, coûte que coûte, un roi qui osait gouverner sans les Anglais.
Il ne ménage ni ses peines, ni son argent. Il achète les uns, avive les colères, les haines, les convoitises des autres, met en branle le vieux parti hova, les esclaves, les pro-
testants, aiguise le poignard qui doit frapper les amis du roi et tresse le lamba de soie qui devait étrangler le roi lui-même.
M. Packenham» consul britannique, et tous les honnêtes gens regrettent le pauvre Radama 1 1 . Le Révérend Ellis a encore, sous les dents, du venin de reste, et il le vomit sur le cadavre de sa victime.
Ce n'est pas tout d'avoir assassiné le roi, il faut s'assurer le pouvoir et replonger dans Tantique barbarie le peuple de Madagascar.
Le soir même du crime, les missionnaires anglais, les ministres, les 5ï/fx^i5 (prêtres), réunis en conseil, donnent à Radouba, veuve de Radama, le choix entre un coup de poignard et la couronne. Bannissant tout préjugé, toute sentimentalité, ces messieurs décident que la reine épousera Rainivoninahitrinioni, le premier ministre, l'exécuteur des crimes conçus par Ellis.
Ainsi maîtres de la situation, les méthodistes lancent leurs bandes contre les catholiques, c'est-à-dire sur les Français, car dans la Grande-Terre, catholiques et Français ne font qu'un. Les menaces de mort et d'incendie sont, de jour en jour, d'heure en heure, plus violentes. M. Jean Laborde, consul de France, homme de grand cœur, se sent impuissant à proléger ses compatriotes, les en prévient et les presse de partir pendant qu'il en est temps encore.
Les Jésuites, les Frères, les Religieuses tiennent conseil.
Les femmes, ces êtres faibles, d'apparence timide, ont,
en face du danger, un cœur de fer. Que les hommes fussent ou non disposés à fléchir, les religieuses ont tenu ferme, sûrement, et, d'une voix douce, peut-être un peu tremblante, elles ont dû dire les premières : « Restons, à la grâce de Dieu ! » et tout le monde a dit : a Restons ! »
Ils restent donc, et malgré le péril de chaque jour, de chaque heure, de chaque minute^ ils vaquent à leurs occupations habituelles, assistent en corps au fisehoana (apparition) de la pauvre Radouba, reine sous le nom de Rasoherina.
Le 24 juillet 1864 vit une nouvelle révolution. Rainivoninahitrinioni fut arrêté, envoyé en exil ', et Rainilaiarivony, son frère, le remplaça comme premier ministre et mari de la reine.
Rainilaiarivony était marié et de sa femme il avait seize enfants. Comment faire? A Madagascar, peut-être ailleurs aussi, la raison d'État prime la morale. Son Excellence a tout simplement répudié sa femme et pris Rasoherina. La pauvre reine devait être peu flattée de passer ainsi de premier ministre en premier ministre, comme un meuble, aux hazardsde la politique.
Elle vécut peu. Son Excellence la remplaça par Ranavalo II, puis par Ranavalo III. Le bon sire aurait pu
i Le docteur Louis Catat Ta vu, en 1S90, dans le rova d'Ambositra, dans une petite maison entourée de murs de terre, constamment gardé par une nombreuse troupe armée. Il était dans cette maison depuis plus de vingt-cinq ans. On venait seulement de lui permettre d'avoir avec lui sa femme «t ses enfants. (L. Catat, op. cit,, p. 28a).
trôntînuer, jusqu^à son dernier jour, à épouser les reineS de Madagascar ; mais trop docile aux conseils haineux des méthodistes, il a lassé la patience de la France et amené la catastrophe du 3o septembre 1895, qui Ta relevé de ses fonctions de premier ministre et d'épouxconsort.
Néanmoins, son arrivée au pouvoir fut bien accueillie des catholiques, car il était fort intelligent, passait pour bonhomme, et jouissait d'une certaine popularité. De fait, pendant quelque temps, il parut vouloir exécuter les traités, tenir la balance égale entre les catholiques et les protestants. Pour le moment, les Jésuites n^en demandaient pas davantage, étant les plus faibles.
Bientôt tout va changer. Ranavalona II passe au protestantisme, et, avec elle, les grands, les officiers, les timides. L'équilibre est rompu, les méthodistes triomphent, la guerre est déclarée.
Les méthodistes disent que les statues, les tableaux, les images d'Épi nal qui ornent les églises sont des idoles ; que la musique et les pompes sacerdotales (qu'ils imitent grossièrement) sont du charlatanisme; qu'il n'y a qu'une religion de bonne, la leur, parce que Jésus-Christ est né en Angleterre, oti il a prêché, sans jamais vouloir aller en France ».
r Les pasteurs protestants anglais disaient même aux Malgaches que le matériel télégraphique causait de mauvaises récoltes et attirait la foudre. Les Malgaches, surexcités par ces prédications, abattaient les poteaux et coupaient les fils télégraphiques. (L. Catat, op. cit., p. 33).
Ces pieux mensonges touchent peu les Malgaches, qui ne tiennent pas plus à une religion qu^à Tautre.
Ils vont, s'il leur plaît, à l'église; ils y entendent de bonne musique, y voient de belles cérémonies, y trouvent des hommes affectueux et bienveillants qui ne leur demandent rien.
Au contraire, ils sont conduits au temple, comme à la corvée, à coups de bâton ; ils n'y entendent que de mauvaise musique et des choses maussades ; ils y trouvent des hommes qui s'engraissent à leurs dépens et leur imposent une oRrandt/orcée.
Ils préfèrent donc de beaucoup, pour le moment, l'église au temple, et sans l'énergique concours du bâton, les temples seraient vides.
D'un autre côté, ce que veulent surtout les méthodistes, c'est l'éducation des enfants. Angliciser les enfants, c*est assurer la prépotence future de l'Angleterre.
Or, les écoles catholiques sont infiniment supérieures à celles des méthodistes. Aussi, tandis que l'on vient librement aux premières, attiré par la valeur de l'enseignement et la douce affection des maîtres, les autres sont alimentées, comme les temples, par la pression administrative et le bâton.
Les protestants, devenus maîtres, dispersent par la violence les assemblées catholiques et enlèvent par force, en les rouant de coups, les enfants de nos écoles. Quelquefois, en s'adressant au premier ministre, on obtient, après une longue attente, un semblant de justice; généralement, les autorités locales autorisent ces violences,
quand elles ne les provoquent pas, et jamais ne les punissent. Plusieurs fois, les Jésuites ont été traités comme leurs fidèles et leurs élèves.
Le P. Roblet n'a pas été épargné dans ces persécutions.
En r86g, il desservait huit villages à Touest d'Antananarivo. En 1873, il était chargé de plusieurs villages de la plaine de Hazolava. En 1882, il exerçait ses fonctions dans le centre de TAnkaratra • .
Malgré ses travaux confessionnels et les vexations des protestants, il trouve moyen de continuer l'œuvre de M. Alfred Grand idier.
Sur les recommandations de ce savant, qui lui donna un graphomètre et un baromètre, il a relevé, tant au cercle géodésique qu'à la planchette, un nombre considérable de tours d'horizon; il a gravi les principales montagnes, suivi dans tous leurs détours les innombrables cours d'eau du massif central, visité tous les villages, grands et petits. Il a fait, en vingt ans, un travail considérable. « Grâce à la masse de documents qu^il a rassemj» blés pendant cette longue période et qui complètent n utilement mes levés », dit M. Grandidier, « nous avons » pu dresser une carte très complète de Tlmerina à » 1/200 ooo«, qui accompagne le volume de la Géogra- » phie physique ».
Comme nous l'avons dit plus haut, le P. Roblet a fait la triangulation du Betsileo sur 220 kilomètres de lon-
( Lb P . DB LA VAissièfiB, Histoirc de Madagascar^ ses habitants et ses misùonnaires ; Paris, V. Lecoflre, 1884, a vol. in-80.
gueur et 3o de largeur, ce qui a permis de dresser la carte exacte de cette partie de Madagascar *.
En 1891 et 1892, il a fait avec le P. Colin, directeur de lobservatoire d'Ambohidempona ', la triangulation et le nivellement géodésique de la région traversée par la route d'Andevoranto à Tananarivo.
Nous avons dit la part qu'il a prise à la triangulation de rimerina par M. Grandidier. Cette délicate opération lui ayant laissé des doutes, il Ta vérifiée en 1887 avec l'aide du capitaine Lavoisot et du lieutenant Martînie. Il a trouvé une erreur de 5o mètres en trop. Un troisième mesurage de cette même base, fait avec le P. Colin, en 1892, lui a donné une différence de -f- 21"' - omoj Il tient pour exacte cette dernière opération, et M. Grandidier adopte, pour longueur de la base de leur réseau de triangles, 5 571 mètres. Les triangles principaux, au nombre de 32, ont été mesurés au cercle géodésique et contrôlés par de nombreuses observations.
En 1892, encore en collaboration avec le P. Colin, il a déterminé la différence de longitude entre l'observatoire d*Ambohidcmporia et le débarcadère de Tamatave. Des 7 observations faites les 6 et 12 octobre, il résulte que l'observatoire est situé par 45® 1 1' 8", soit un écart de — 22" avec la longitude adoptée par M. Grandidier.
1 Carte à i/3oo ooo« qui paraîtra dans le volume de la Géographie physique de M. Alfred Grandidier.
2 Détruit par Ranavalona III, en 1895, pendant la guerre fr.uicomalgache.
Ces travaux ont eu pour résultat la consirUciion des canes dont nous avons déjà parlé '.
Le P. Roblet n'a pas attendu jusqu^à 1892 pour faire profiter le public de son labeur.
En i885^ il a publié la carte de Madagascar, au i/'i 000 000% en trois feuilles.
Elle résume ses travaux, ceux de M. Grandidîer et des voyageurs de 1871 à i885.
Il a entouré d'un trait en pointillé les provinces de rimerina et du Betsileo qu'il a vues, seul ou avec M. Grandidier, et dont il garantit l'exactitude. Les cotes altitudinales, le placement et les noms des provinces, villes, villages, lacs, sont définitivement acquis. Le tracé de beaucoup de fleuves et de montagnes subira des modifications de détail.
Pour la nomenclature, le P. Roblet est presque toujours d'accord avec M. Grand idier.
La carte, bien dessinée, bien écrite et peinte avec goût, est d'aspect très agréable .
Les mers et les lacs sont d'un vert tendre qui n'enlève rien à la netteté des écritures. Le relief du sol est en bistre, les forêts en vert. Les détails se précisent. Cest un précieux monument cartographique. Le P. Désiré Roblet est certainement Tun de ceux qui ont le plus fait pour la construction de la carte de Madagascar.
La Société de Topographie et de Cartographie lui a
' M. Grandidîer, Hist. de la géog, de Madagascar, pp. 73, 74 et passim.
décerné une médaille hors classe, la Société de Géographie de Paris une médaille d'or, TExposiiion universelle de 1889 un diplôme de médaille d'or.
Laillet et Suberbie. — Carte de 1889.
M. Edouard Laillet est enfant du département des Vosges et sa famille se glorifie d'avoir donné à la première République plusieurs braves soldats.
En 1870, il avait î8 ans et venait de terminer ses études. Le canon grondait. Gambetta appelait au secours de la patrie envahie tous les Français valides et de coeur. Le jeune Laillet s'engagea dans les « volontaires. d'Epinal », fut nommé officier et prit part à la défense des Vosges.
L'armée allemande arrive par surprise devant Epinal. Edouard Laillet se porte au-devant d'elle. Il n'a pas la prétention de lutter contre le général Werder; il veut seulement l'arrêter quelques heures, l'empêcher de s'emparer d'un train de munitions et de blessés. Il réussit, et cet étonnant fait d'armes est constaté par un document officiel que cite M. de Bassilan.
Après la prise d'Epinal, il's'efforce de rejoindre l'armée française à travers les lignes ennemies et la Suisse. Au moment oti il repasse la frontière, les Prussiens le font prisonnier. Il s'évade, arrive à Lyon, entre comme
lieutenant dans le corps du génie et prend part à tous les combats livrés par Tarmée des Vosges.
La paix faite, il décide d'aller chercher fortune aux colonies. Dans sa pensée, nous devions chercher la revanche « non seulement dans le triomphe des armes, » mais encore dans le rayonnement des qualités fran- 9 çaises ».
La maison Roux de Fraîssinet le charge d'installer à Mahanoro, sur la côte orientale de Madagascar, une usine à décortiquer le riz.
En attendant le moment du départ, il fait la connaissance de M. LéonSuberbie, grand garçon de vingt-deux ans, qui vient aussi d'entrer dans la maison Roux de Fraissinet. Les deux jeunes gens se lient d'amitié et partent ensemble sur La Mésange (navire à voile), par le plus long chemin, c'est-à-dire par Gibraltar, le cap dç Bonne- Espérance et la Réunion.
Longtemps après, en 1 887, M. Laillet a fait le récit de ce voyage dans r A mi Gran/ricas^ roman plein de verve, d^entrain, de bon esprit gallo-franc.
Dans le même volume, il raconte un voyage de Mahanoro à Mevatanana. Ce voyage est réel et bien étudié. La description en est si vivante que l'on croit voir le Mangoro, beau fleuve au cours sinueux, encaissé profondément dans une double muraille de roches couvertes d^une sylve admirable, riche et puissante. Le feuillage est rempli de glapissements, de cris, de chants de tout un monde qui saute de branche en branche, vole d'arbre en arbre, et regarde curieusement les voyageurs dont le
bonheur serait parfait s'ils n'étaient par surveillés pardes caïmans.
La description d'Antananarivo, la Ville Sainte des Antimerinas, n'est pas moins saisissante. Majestueusement assise sur trois collines, longue de 3 kilomètres, à i 5o mètres au-dessus des vallées environnantes, ornée de deux palais, d'une cathédrale, de temples, elle paraît, de loin, merveilleuse; vue de près, elle perd beaucoup. Mais son panorama est toujours admirable : dans le lointain, le massif brumeux de PAnkaratra; plus près, ses immenses rizièreç qui se perdent à l'horizon, ses bouquets de verdure, ses nombreux villages, ses ruisselets sans nombre qui enrichissent la vaste plaine et vont grossir rikopa.
Sans négliger ses travaux professionnels, M. Laillet fait sur la côte orientale des levés topographiques, des relèvements entre le Mananjary et Tamatave, l'hydrographie du Mangoro et de ses affluents, des études sur les mines, la faune et la flore, le sondage des ports de Vatomandry, Mahanoro et Mananjary.
Ces travaux sont consignés dans son volume Ports et Mouillages de la côte Est de Madagascar.
En i883, au moment de la guerre, sa connaissance de la Grande-Terre lui permettait de donner un bon conseil et de servir utilement les intérêts français.
Il a publié, en 1884, La France orientale — Madagascar, sa situation, ses produits^ ses habitants, ses mœurs — La France à Madagascar depuis sa découverte jus ju^à nosj:)urs. Il indique la valeur économique
de nie, ses conditions d'exploitation, il rappelle nos titres à sa possession et donne cette conclusion, fruit de dix années d'études : la paix, pour être sérieuse et profitable à nos intérêts, doit être imposée à Antananarivo' par une armée victorieuse; un protectorat qui ne serait pas appuyé par une force très imposante serait illusoire; la seule solution logique, valable, définitive est l'annexion.
Si Ton avait daigné Técouter, la guerre de 1895 aurait été évitée.
Quant à la manière dont il a servi les intérêts français pendant la guerre de i883, elle est attestée par celte lettre que lui écrivit le Président du Conseil des Ministres: « Je viens vous remercier du zèle que vous apportez à » seconder Faction du Gouvernement dans les affaires de D Madagascar t>.
Son ami, M. Léon Suberbie, a vu le jour dans le beau pays de Gascogne.
Après avoir reçu une instruction commerciale complète, il entra, comme M. Laillet, dans la maison Roux de Fraissinet.
Ardent au travail, comme tous ses compatriotes, gai, intelligent, adroit, énergique, patient, il a, en bon gascon, rélocution facile et Timagination vive. Il est remarqué de ses chefs, chargé, pendant six ans, de Pinspection des établissements de Tamatave, Mananjary, Faranfagana et Vohemar, puis nommé directeur du comptoir d'Antananarivo.
Tout en faisant prospérer les affaires qui lui sont con-
iiees, il étudie la langue, le caractère, les ni(!)eurs des Malgaches, entre en relations avec beaucoup d^indigènes haut placés, en particulier avec Rainilaiarivony.
Ses relations avec le tout-puissant premier ministre lui permettent de servir utilement notre diplomatie, de traverser plus d^une fois les machinations des Anglais, d^obtenir pour les Jésuites, les religieuses et les autres français, expulsés de Tananarive au moment de la prise de Majunga par Tamiral Pierre, des passeports, des secours en argent, une escorte et une centaine de porteurs.
De Tananarivo à Tamatave il n'y a qu'un sentier, et ce sentier, long de 35o kilomètres, traverse les contrées les plus accidentées deTîIe. C'est à travers monts, rivières, forêts, marais, précipices, par une marche de vingt-cinq jours au milieu de populations fanatisées, de soldats hostiles, que M. Suberbie, à force d'énergie, de diplomatie, de patience, conduite Tamatave nos 92 compatriotes. Le P. de la Vaissière dit que : «la mission lui doit une éter- 1 nelle reconnaissance pour son admirable dévouement » et les services qu'elle en a reçus en ces circonstances > critiques > >. Le P. Piolet ne parle pas avec moins d'admiration de la conduite de M. Suberbie '.
En décembre i883, notre vaillant compatriote fut nommé chevallier delà Légion d'honneur, haute récompense bien due à ses services.
Qui a bu de l'eau du Mananarisy, dit une légende,
1 Le P. DE LA Vaissière, op. cit., t. II, p. 450. a Le P; Piolet, Madagascar et les Hovas; Paris, Charles Dela« grave, iSgS, p. igi.
doit iofailliblement revenir dans le pays. M. SuberbiecQ avait bu et revînt.
Nommé consul général à Tananarivo, il y soutient, avec succès, les intérêts français.
La paix faite avec les Malgaches, il épouse la soeur de son ami Edouard Laillet. Devanu concessionnaire d'une mine d'or dans le nord-oucsi, il se rend à Majunga pour en organiser l'es ploitat ion. Sa vaillante pelJte vc^ienne le suit et a Thonneur d'être la première française qui ait traversé Madagascar dans toute sa largeur.
La concession lui fut accordée par acte du 2 décembre 1886. Elle est traversée par le Betsiboka et l'Ikopa. Sa largeur est de 300 kilomètres, sa longueur de 3oo & 400, sa surface égale celle de dix départements français.
Dans celte région, qui était déserte, M. Suberbie a créi Léonville, qui figure sur sa carte, Suberbieville, qui comptait, avant la guerre de [895, 6 300 habitants, une quarantaine de villages, un chemin de fer Decauville d'une dizaine de kilomètres, un service de bateaux & vapeur sur l'Ikopa et le Betsiboka, un quai de débarquement et une jetée à Majunga, divers travaux à Maroway, une infirmerie et une pharmacie ouvertes gratuiiement, même à ceux qui ne travaillent pas pour lui.
Plusieurs ingénieurs et une cinquantaine d'employés français dirigent les travaux. Les dimanches et fêtes, la population, réunie sur la place de Suberbieville, entend des airs nationaux français joués par la fanfare du régi* ment malgache détaché à la protection des travaux. M. Campan, consiil de France à Tantnarivo, homme
de grande valeur, neveu de Tillustre Jean Laborde» disait, parlant de M. Suberbie : trois ou quatre hommes comme lui auraient vite fait de nous donner Madagascar. Déjà, tout doucement, le Boina venait à nous '.
Rainilaiarivony entrevit la situation. Il pouvait la faire tourner à son profit par Texécution loyale des traités; il a préféré une autre voie, et Pécrasement de Texploitation Suberbie entra dans ses combinaisons >.
En 1895, la guerre est de nouveau déclarée. M. Suberbie met à la disposition du gouvernement français son expérience, la masse de renseignements géographiques qu'il a recueillis sur le pays à traverser, ses installations, son matériel, et rend à l'expédition des services d'une importance capitale.
Tous ces sacrifices auront une récompense. Il va reprendre ses travaux sous la protection de soldats français, réparer ses pertes, poursuivre vaillamment, avec succès, son œuvre industrielle, pacifique et civilisatrice.
Ses nombreuses excursions, soit comme agent de la maison Roux de Fraissinet, soit comme directeur d'une vaste exploitation aurifère, ne sont pas perdues pour la géographie.
Il étudie, dans tous ses détails, le champ de son exploitation, il relie par ses itinéraires les postes hovas, il parcourt l'île de Fort-Dauphin au cap d'Ambre, de Tamatave à Tananarivo et à Majunga, de Majunga au cap
1 Lh P. Piolet, op, cit., p. ao3.
2 Le p. Piolet, op. cit., p. io3. — MartineaUjO^. cit.^ p. 76a.
Saint-Vincent. Toutefois, d'après ce qu'il nous a dïl, son étude a porté surtout sur le versant occidental.
Après leurs travaux sur place, MM. Laillet et Suberbie ont étudié avec soin, longtetnps, les œuvres de leo rs prédécesseurs.
De ces études, qui n'ont pas duré tnoins de seize ans, est sorti une à carte t/i oooooo* qui peutétre considérée, suivant la retparque de M. de Bassilan, comme la « Cane routière » de Madagascar.
Pour l'hydrographie, ils ont ajouté à leurs propres observations celles des marins de la France et de l'Angleterre. Ils donnent ainsi, pour les approches de l'ile, toutes les cotes de sondage des hauts-fonds, bancs, côtes et baies.
Le relief du sol est figuré en bistre et précisé par des cotes d'altitudes.
Les cours d'eau sont représentés d'après l'état de nos connaiss^inces en 1889, sans distinction des parties relevées topographiquement de celles tracées par conjecture.
La carte de MM. Laillel et Suberbîe n'est pas toujours d'accord avec celle du P. Roblet. Les dissemblances résultent des travaux personnels des deux cartographes et des renseignements publiés, de 188 5 à 1889, par les divers explorateurs.
Ces messieurs paraissent avoir un peu trop sacrifié à la nomenclature anglaise.
Néanmoins, ils ont fait à la canographie de Madagascar un apport précieux. Maintenant mime, fin de
iSgS, alors que les découvertes marchent très vite, leur carte est encore la meilleure et la plus complète.
Carte du service géographique de la Guerre, — 1894.
Guillaume de Tlsle a retranché de la carte d'Afrique tout ce qui n'était pas connu par des documents certains. Les cartographes de la Guerre ont appliqué celte méthode à la carte de Madagascar au r / 2 000 ooo^ qu'ils ont publiée en 1894.
Ils distinguent les parties connues par des relevés des parties inconnues ou tracées conjecturalement. Pour les cours d'eau, les parties non relevées sont en pointillés.
La carte y perd en aspect, mais elle montre Tétat de nos connaissances et ce qui reste à faire.
Nous avons aujourd'hui des relevés complets de la baie de Diego-Suarez, de TAntsihanaka, de Plmerina, du Betsileo, de la région lacustre de l'Est. M. Léon Suberbie possède certainement une carte complète de sa vaste concession, mais elle n'est pas publiée et le ministère de la Guerre ne paraît pas la lui avoir demandée. Ces matériaux, joints aux cartes de M. Grandidier et du P. Roblet, lui auraient permis de donner le tracé de tout le Betsiboka et de tout l'Ikopa.
D'après la carte de la Guerre, l'embouchure de tous les cours d'eau est exactement fixée, nous avons une connaissance très approximative du réseau fluvial, pas un seul
fleuve n^a été relevé de ses sources â son embouchure.
Les auteurs donnent un grand nombre d'itinéraires » et de cotes altitudinales, ce qui leur permet de représenter avec quelque précision le relief du sol.
Ils omettent la zone forestière, sans doute parce que sa délimitation n'est qu'approximative. Cette zone est d'une si grande importance économique et militaire qu'elle aurait dû être figurée, même avec la certitude de commettre des erreurs de détail.
En représentant Pétat des travaux accomplis, cette carte montre qu'il reste à faire la géodésie, l'altimétrie et Phydrographie de TAndrona, de PAntankarana, du pays des Sakalavas, des Betsimirarakas, du Sud. Il y aurait intérêt à ne pas les négliger. La civilisation va maintenant marcher vile, la population pacifique de Madagascar se trouvera bientôt à l'étroit dans les contrées oîi elle se concentre aujourd'hui. Elle comprendra qu'il est de son intérêt de suivre les Français qui obtiendront l'exploitation des mines, des forêts, des terrains propres à la culture et de féconder de vastes régions actuellement improductives, comme elle a fécondé Tlmerina.
Les auteurs donnent dans deux cartouches, à l'échelle
de I / 200 ooo«, le Sud de Nosy Bé et la baie de Diego- Suarez. A cette échelle on se rend bien compte du relief du sol et de la configuration des côtes, mais l'absence de cotes bathymétriques laisse de l'incertitude sur l'importance militaire et commerciale de ces baies.
Un chemin de fer Decauville, d'une dizaine de kilomètres, a été construit entre Antsirana et le cours moyen de la rivière des Caïmans. Espérons qu'il sera prochainement prolongé jusqu'à Tananarivo et ramifié avec les dififérents ports. Il hâtera le peuplement de la région et facilitera l'exploitation des magnifiques forêts qui la couvrent presque entièrement.
Cartes de Henri Mager. — 1895.
M. Henri Mager a publié, en 189 5, deux cartes de Madagascar à l'échelle de 1/4 100 ooo«.
L'une donne la géographie physique, l'autre la géographie ethnographique et politique.
Elles sont dressées avec soin, sur les renseignements les plus récents, après un voyage de l'auteur à Madagascar.
Les eaux y sont représentées par une teinte bleue, les terres par une teinte bistre, les hauteurs par des hachures.
Ainsi que le veulent M. Alfred Grandidier et les cartographes de la Guerre, la grande chaîne de montagnes de l'Est n'a pas la régularité d*un mur titaneaque long
de lào lieues. Elle forme, au contraire, une sUccessîoii de sommets, de chaînes, de plateaux, de vallées qui sMlèvent en gradins et forment la ligne de partage des eaux.
Comme le cartographe de la Guerre, M. Mager figure les cours d'eau en traits pleins pour les parties relevées, en pointillé pour les parties non relevées.
Autour de Madagascar, des Comores et des Glorieuses, il trace la limite des bancs et donne de nombreuses cotes bathymétrîques.
Ses deux cartes sont construites sur le méridien de Paris. Les Anglais ayant fait de nombreuses publications sur Madagascar, il rappelle, en vue des rapprochements possibles, que le méridien de Grenwich est à 2^ 20* à l'ouest de celui de Paris. Il rappelle aussi que le 45* méridien Est, qui coupe Madagascar en deux parties à peu près égales, est à trois heures de celui de Paris. Ces renseignements élémentaires n'étaient peut-être pas inutiles sur des cartes de vulgarisation.
M. Mager adopte franchement Torthographe malgache.
Dans la légende de la carte physique, il donne la signification des abréviations i4*». A''*, N. Nous aurions désiré qu'il ajoutât : Amboli = village, Ambodi = auprès de, Nosy = île, et Ambato (qui revient souvent) = le rocher.
ATépoque où M. Mager construisait ses cartes, l'expédition d'Antananarivo étaitdécidée. Il donne son avis sur la route à suivre par des agrandissements au t / 200 ooo« des itinéraires de Tamataveet de Majunga àTananarîvo.
Il donne aussi, au i / 400 ooo« la baie de Diego-Suarez et, dans un dernier cartouche, les lignes télégraphiques qui relient Madagascar à la France.
Dans une conférence faite à la Société normande de Géographie, le 2 5 avril 1895, M. Henri Mager préconisait, pour Tarmée française, la route de Tamatave et d'Andevoranto à Antananarivo. Il avait parcouru cette route et il savait qu*on y avait fait passer un piano de la Résidence et la grande lunette astronomique de Tobservatoire d'Ambohidempona. Où passent un piano et une lunette astronomique, dit-il, un canon peut bien passer.
Sans doute. Il s'agit seulement de savoir à quel prix. Or, le transport du piano a demandé quarante porteurs et deux mois et demi, il est resté onze jours au fond d^une rivière, et, la journée du Boriiana étant compté au prix minimum de i fr. 76, le prix total de ce transport a été de 5a5 francs. Ordinairement, le transport de Tamatave à Tananarive d'une tonne de marchandises revient à 376 francs '.
Etait-il possible de transporter, dans de telles conditions, Tartillerie, les munitions, les vivres, les bagages d'une armée de i5 000 hommes? Aurait-on trouvé, en nombre suffisant, des porteurs habitués à ce difficile trajet? Pouvait-on improviser une route et des ponts?
La carte ethnographique de M . Mager montre, par des teintes graduées, la situation politique de Pile.
t LOUI9 CaTAT, Op, cit., p. 22.
Les Hovas possèdent en propre Tlmerina. Cette province et celles qui sont plus ou moins soumises à Tautorité de la reine représentent à peine un tiers de Tile.
M. Mager rappelle dans des légendes que Madagascar fut annexée à la France en 1 686 ; que le pays Sakalava, qui sMtend de la baie d^Ampasindava au cap Saint- Vincent, nous a été cédé en 1840, TAntankarana en 1841 ; que nous avons occupé, par intermittence il est vrai, de 1642 à 1895, de nombreux territoires sur la côte orientale.
Au vu de cette carte on se demande pour quelle cause les gouvernements de Louis-Philippe, de Napoléon III et de la troisième République ont reconnu aux souverains de rimerina le titre de rois de Madagascar.
Carte du territoire de Diégo-Suarez. — 1887-1888
Cette carte a été dressée par les officiers d^infanterie de marine, en 1887 et 1888, sous la direction de M. Badens, lieutenant-colonel, commandant supérieur des troupes de Diégo-Suarez. Elle est en seize feuilles, à Téchelle de
Le relief du sol est représenté par des courbes de niveau en bistre, à Téquidistance de 10 mètres, et par de nombreuses cotes d'altitude. Le terrain, modelé par les forces plutoniennes, présente un enchevêtrement de petits monts circulaires ou ovalaires, à pentes douces, lézardés de
quelques filons de roches, longs, épais, semblables à des murs d^appui. Le plus haut de ces monts, celui de Barata, a son sommet à S/o mètres au-dessus du niveau delà mer. Quelques petits cônes, représentés en noir, semblent figurer d'anciens cratères. Le volcan du cap d'Ambre, décrit par Elisée Reclus, n'est pas indiqué. II ne l'est pas non plus sur nos cartes au millionième.
Les cours d'eau sont nombreux, souvent bordés d'arbres. Leur tracé est rigide, disgracieux, en pointillé pour une bonne partie, ce qui fait planer un doute sur l'exactitude des courbes de niveau.
Deux rivières sont représentées comme n'ayant aucun débouché. La première (feuille 3) sourd à une altitude de 10 mètres, et, contrairement aux lois de la gravitation, se va perdre à une hauteur de 3o mètres. Est-elle encaissée? Rien ne l'indique. La seconde (feuille 5), qui doit se jeter dans les marais de la baie des Cailloux-Blancs, est représentée comme sans issue.
Il est possible que ces rivières disparaissent dans des gouffres^ soit pour reparaître plus loin, soit pour couler soulerrainement à la mer. Ce phénomène se produit notamment en Normandie '. Les cartographes auraient dû indiquer, par un signe ou par une note, la cause de la disparition anormale de ces rivières.
La plupart des monts et des cours d'eau sont anonymes sur la carte. Les topographes auraient dû recher-
> L'Aure disparaît plusieurs fuis dans des bétoirs nommés « Fosses de Souci » pour aller enfin à la mer, partie souterruinemcnt, partie à ciel ouvert.
cher et donner les noms malgaches. S'il n^ en avait pa^, ils avaient pouvoir, ce semble, de donner des noms français.
Notre territoire est passablement boisé, et marécageux en bordure des baies.
Les auteurs de la carte ont trop de respect pour la nomenclature anglaise. Pourquoi conserver les noms de Jenkinson, Chancellor, Liverpool, Robinson, William Pitt, etc., quand les lieux ont une appellation malgache? Dans une possession française, tous les noms de lieux doivent être indigènes ou français.
Notre colonie de Diego-Suarez est peu peuplée. Sauf Antsirana et Diego-Suarez, sur la baie des Français « Dovouch Vasa n, on ne trouve guère que quelques huttes et deux ou trois villages. Mais la sécurité que les indigènes trouvent parmi nous les attire et les attirera de plus en plus. Le pays est très sain, copieusement arrosé, et» bien que battu par les vents et brûlé par le soleil, susceptible de fertilité.
Le docteur Catat dit que la baie de Diego-Suarez est bonne, belle, qu^elle a des fonds suffisants et une tenue parfaite, mais que la sortie et rentrée en sont difficiles; que, pendant la mousson du sud-ouest, les voiliers et les petits vapeurs ne peuvent, sans péril, doubler le cap d^ Ambre. Il ajoute que « le poste maritime le meilleur » de Madagascar, le mieux placé sous tous les rapports, » est sans contredit la magnifique baie de Passandava >. »
I Louis Catat, op, oit. y p. 400, note i.
Si la traversée du cap d'Ambre est dangereuse, il suffit, pour l'éviter d'ouvrir un canal de quelques kilomètres entre la baie d*Amponkarana et celle des Cailloux- Blancs, ou entre la baie du Courrier et celle de Diego- Suarez. Si la baie d'Ampasindava ou Passandava nous est utile comme port militaire ou de commerce, nous pouvons d'autant mieux la reprendre qu'elle nous appartient en vertu de traités passés avec les anciens rois de TAntankarana.
Il est à remarquer toutefois que^ jusqu'à présent, les marins ont considéré la baie de Diego-Suarcz comme la meilleure station navale de la mer des Indes.
Les auteurs de la carte auraient bien dû donner quelques renseignements sur la valeur agricole et sur les ressources de ce pays, qui n'avait pas encore été exploré.
Malgré de petites imperfections, cette carte fait honneur à Messieurs les ofBciers de l'infanterie de marine.
Le docteur Louis Catat. — Ses voyages de 1889 et 1890. — Les conquêtes hovas. — Les Fahavalos. — Les Tontakclys. — L'administration hova. — Le ministre des affaires étrangères. — Une revue. — La légende du lac Tritriva. — La légende du Babakoto. — Le royaume des Ombres. — Les revenants. — Travaux et découvertes de Catat et Maistre.
Le docteur Louis Catat est géologue, naturaliste, anthropologiste, astronome, topographe, photographe.
médecin. Il a voyagé quelque peu en Asie, beaucoup en Amérique, plus encore en Afrique. Il connaît le principal dialecte et Thistoîre de Madagascar.
Ce viatique n^est pas à la portée de tout le monde. Pourtant il lui faut encore savoir conduire les hommes à demi-sauvages, rusés, nonchalents, qui composeront son escorte ; il lui faut être assez habile pour gagner la confiance, même Tamitié, des peuplades soupçonneuses, avides, superstitieuses, auxquelles il demandera l'hospitalité, des vivres, des guides, des porteurs et des renseignements.
Ainsi préparé, le docteur Catat, qui s'est adjoint MM. Maistre et Foucart, s'embarque le 8 mars 1889, à Sainte-Marie de Madagascar, pour Tamatave. Dix jours après il part pour Tananarivo, par la route ordinaire.
Il organise promptement ses équipes de porteurs, et part pour Tsinjoarivo, village au sud de Plmerina. Dans ce village, il se sépare de ses compagnons, après un partage des vivres, des ustensiles, des instruments et du personnel. Foucart descendra à Mahanoro, sur la côte orientale, pour explorer le bas Mangoro. Maistre ira dans rOuest; il pénétrera le plus possible dans les pays sakalavas, puis remontera au nord-ouest pour explorer le lac Alaotra et revenir à Tananarivo en descendant le cours supérieur du Mangoro. Le docteur Catat continuera seul son voyage à travers TAnkova.
Les trois voyageurs se retrouvent à Antananarivo, s'y reposent quelque temps et se remettent en route. Catat et Maistre descendent à Tamatave par la route de Radama,
dont ils ne trouvent aucune trace. De Tamatave, ils remontent à la baie d'Anton-Gil; de ce point, ils traversent Pîle dans loute sa largeur jusqu'à la baie de Bombétoke et reviennent à Tananarîvo par la vallée de rikopa.
Le 22 mars 1890, ils entreprennent une nouvelle expédition. Us traversent Tlmerina au sud d'Antananarivo et le Betsileo jusqu'à Fianarantsoa. Ils réorganisent leur escorte et partent de cette ville le 24 mai, pour Fort- Dauphin, à travers un pays inconnu. De Fort- Dauphin, ils montent à Vaingaindrano, de là à Fianarantsoa, puis à Tananarivo pour descendre à Tamatave et revenir en France.
Le docteur Catat a parcouru dans Madagascar 5 59 1 kilomètres, Maistre, 4814, Foucart, vaincu par les fièvres après son voyage à la côte orientale, seulement I 539.
Si un voyage vaut par ce qu'il ajoute à nos connaissances, celui du docteur Catat vaut beaucoup. Le docteur Catat voyage avec méthode. Etape par étape, il étudie la formation, la composition, Taspect, le relief, les richesses minérales et sylvestres du sol, la faune, le climat, et rhomme dans ses origines, sa constitution physique, ses industries, ses croyances, ses superstitions, son état politique, sa valeur intellectuelle et morale.
Le docteur a trouvé partout des traces de la cruauté, de l'avidité, de Tastuce des Hovas. Grisés par les succès que leur firent les convoitises anglaises et Tindécision, la timidité de la politique française, ils ne doutèrent de rien
et entreprirent la conquête de Tîle. Leurs armes perfectionnées, leurs rudiments de discipline, leur donnèrent sur les autres tribus une incontestable supériorité. Cependant, ils n^ont pas su s^assimiler leurs conquêtes. Tous les vaincus, les Betsileos exceptés, ne se soumettent pas et ne se soumettront pas de sitôt, à moins que les Français n'y mettent ordre.
Les tribus insoumises ou indépendantes occupent les quatre cinquièmes de Hle. Plusieurs nous ont appartenu, notamment les Antanosys au Sud, les Betsimisarakas à TEst, les Antankaranas au Nord, les SakalavasàTOuest. Les Hovas y sont en exécration. Y tuer un Hova est œuvre pie. Il est même dangereux pour les Européens de pénétrer dans ces provinces avec une escorte antimerina.
Le/ahavalisme a été jusqu'à présent mal compris et mal jugé.
Le docteur Catat connaît les Fahavalos. Il les a rencontrés au Nord, à POuest, au Sud. Il a même été pris par eux. Ce sont des révoltés qui font aux Antimerinas une guerre d'embuscade. En pillant et massacrant sur les frontières, ils se vengent de Penvahisseur, du bourreau de leur pays '.
î Le docteur Catat cite un exemple de la façon dont ils procédaient dans leurs conquêtes.
Un jour, ils cernent le mont Ifandana. Les Betsileos, vaincus par la disette de vivres, demandent à capituler.
Les Hovas y consentent, à condition qu*ils rendront leurs armes et se présenteront ensuite deux par deux. A mesure que les vaincus
Leufs bandes ne se composent pas que de Sakalavaà^ de Baras et d^Antaisakas : elles reçoivent des gens de toutes les tribus, des esclaves et des déserteurs hovas, tous ceux qui se. révoltent contre les corvées excessives, abusives, inhumaines que les dignitaires antimerinas et les concessionnaires imposent aux tribus vaincues.
Le 19 octobre 1889, ils ont cerné le docteur Catat, près d^Ankoby, au sud de la baie de Mahajamba. Toute défense étant inutile, le docteur se rend auprès de Selim, chef de la bande, et le trouve au milieu de gens qui n^ont presque pas Pair de brigands. — Eh bien ! lui dit-il, ne pourrions-nous pas nous arranger? — Pourquoi non? répond Selim. — De Suite on ouvre un Kabary et Ton discute amicalement, avec quelque difficulté pourtant, parce que le docteur comprend mal le dialecte de Selim, qui est trèsdifférenideceluidePImerina. Ils conviennent enfin que M. Catat ouvrira ses caisses et que les brigands ne lui prendront rien de force. Ainsi fut fait. Ils laissent au docteur sa garde-robe, moins deux cravates blanches ; ils lui laissent aussi ses armes, ses munitions, ses instruments, ses papiers. Selim insiste vivement pour avoir
arrivent, ils sont égorgés et jetés dans une caverne où le docteur a retrouvé leurs ossements.
Les Hovas ne sont ni plus braves ni plus intelligents que les Betsileos et les autres peuplades, mais ils l'emportent sur eux par la supériorité de leur armement et de leur discipline.
Ils ont détruit des villes entières, en ont égorgé tous les hommes et faits esclaves les femmes et les enfants.
Après plus d'un demi-siècle, on trouve partout encore des traces de leur férocité.
Toculatre et la petite monture du théodolite : il veut s'en faire un embout de canne. Le docteur lui expose que ces objets lui sont très nécessaires et lui fait accepter, en échange, une grosse lentille et un objeciif de' jumelle.
Quant aux collections, elles soulèvent un immense éclat de rire. Mettre en bouteille des petites bêtes et remplir des caisses de morceaux de cailloux ! Ces bons brigands n'en reviennent pas et pensent que le blanc est un peu fou.
La revue terminée, ils se quittent bons amis. Les Fakavalos promettent au voyageur qu'il ne sera pas inquiété jusqu'à son retour à Tanananvo et lui tiennent parole.
Au mois de juin 1 892, à peu de distance d'Ankoby, G, Mtilier a été assassiné, Mliller n'avait avec lui que des Hovas, ce qui est la plus mauvaise des recommandations en dehors de l'Imerina. A cette époque, on parlait de guerre avec la France, les Hovas étaient très surexcités contre nous et voyaient avec défiance l'un de nos compatriotes parcourir leur pays.
Au premier coup de feu des Fahavalos, les Hovas se sauvèrent comme des lièvres, laissant l'explorateur seul en face de l'ennemi. On ne peut pas dire qu'ils ont pris la fuite par ordre, car les Fahavalos leur inspirent une peur effroyable ; mais il est permis de penser, comme le docteur Caiat, que l'assassinai de noire compatriote a été ordonné, tout au moins singulièrement facilité, par le gouverneur de Mandritsara.
Il y a d'autres bandes de voleurs, très nombreuses,
connues sous le nom de Tontakely, Tandis que les Fahavalos opèrent en plein jour, sur les frontières de rimerina, les Tontakeljrs o^^v^nx à la tombée delà nuit, dans rimerina, sur les routes fréquentées, dans les villes, surtout à Tananarivo. Ils sont très audacieux, parce que des chefs influents leur assurent une impunité absolue.
Il ne faut donc pas confondre les Fahavalos avec les Tontakelys : les uns sont des rebelles, les autres des voleurs.
Le Hova a la mine, le port, le teint, le geste, le grotesque des singes de la foire, mais il est flatté, exalté, décoré par les diplomates de la France et de l'Angleterre. Comment ne se prendrait-il pas pour le premier homme du monde?
C'est dans les fêtes du/androana (le bain de la reine), qu'il se montre dans toute sa splendeur. Le docteur Catat qui, le premier, a donné de ces fêtes un récit complet, s'est cru transporté à l'Opéra-Comique.
Tous les fonctionnaires présents à Tananarivo, et ils sont nombreux, dorés, empanachés, assistent au Jan-' droana. Leurs femmes, vêtues à l'européenne, véritables caricatures de grandes dames, ne déparent pas le tableau.
Le docteur Catat prend occasion de cette exhibition simiesque pour donner la nomenclature des fonctions et les noms des fonctionnaires.
A ne voir que cette nomenclature, on aurait l'illusion d'une administration régulière et complète. En réalité, il n'y a qu'une seule autorité : celle du premier ministre ; qu'un seul fonctionnaire effectif : le premier ministre.
Les ministères, conseils, comités, administrations, sont des inventions des Anglais, et n'existent que sur le papier. Les fonctionnaires ne sont d'ailleurs pas plus payés que les gouverneurs, les militaires et les douaniers. Il convient d'ajouter que si les fonctionnaires ne sont pas payés par le Trésor, ils le sont par les contribuables. Par exemple, un gouverneur de Fianarantsoa, un peu habile et un peu fripon, comme ils le sont tous, se fait facilement 3oo 000 livres de rentes, rien qu'en vendant la justice.
Il y a pourtant un fonctionnaire dont le revenu a une source honnête, c'est Andriamifidy, ministre des affaires étrangères. Ce haut dignitaire a l'importante fonction de garder les cannes et les parapluies des visiteurs de la reine, et cela lui vaut de petits pourboires. On irait chez Sa Gracieuse Majesté Ranavalonamanjaka III, rien que pour avoir le plaisir de mettre dans la main d'un ministre des affaires étrangères, d'une Excellence, à titre de pourboire, un petit morceau d'argent de la valeur de vingt centimes.
En vérité, c'est à Madagascar queles médecins devraient envoyer les hypocondriaques. A la campagne, à la ville, à la cour, il y a toujours à rire.
Le docteur Catat a été témoin d'une revue aux environs de Tananarivo. Il devait y avoir 3oo hommes ; il en vint i5. Des 285 absents, quelques-uns étaient malades; quelques autres étaient retenus au service de la reine ; le très grand nombre s'était exempté en payant au colonel un voamena, vingt centimes.
Des 1 5 soldats présents, 5 ont de vieux fusils, 6 ont des sagaies, 4 ont les mains vides.
MM. les officiers passent pompeusement devant le front des troupes, puis chacun d'eux, dans une pose héroïque, en agitant fièrement son sabre, son panache et son mouchoir de poche, fait un long discours. Ces foudres de guerre et d'éloquence font ensuite exécuter quelques exercices élémentaires. Un ultime et long discours termine cette brillante cérémonie, quia duré cinq heures, compris le temps passé par un officier supérieur adonner, de sa noble main, douze coups de verge à un guide maladroit.
A côté de ces ridicules, il y a de curieuses légendes qui marquent Tétat d'esprit des Malgaches. En voici quelques-unes qui furent recueillies par le docteur Catat.
Le docteur a fait l'ascension du Tritriva, mont volca • nique haut de i 820 mètres, et situé dans TAnkova, au sud de Betafo. Le cratère de ce mont forme un lac ovalaire, à parois rocheuses, profond de plus de 98 mètres. Un seul homme eut la hardiesse d'y accompagner le docteur; les autres avaient peur d'aune bête monstrueuse qu'ils supposaient au fond de ce lac insondable.
Un jeune homme et une jeune fille s'aimaient d'amour tendre et désiraient unir leurs destinées. Les deux familles s'y opposèrent inflexiblement. Préférant mourir ensemble que de vivre séparés, les pauvres amoureux s'enveloppèrent dans un lamba* de soie et se précipitèrent dans le gouffre.
Depuis, les eaux du lac se teintent en rouge chaque
fois que meurt une jeune fille du village de la fiancée ou un jeune homme du village du fiancé.
Andrîanampoinimerina, informé de ce miracle, a prescrit aux parents de laisser les enfants se marier à leur gré.
Cette loi a été bien accueillie, et maintenant, qu'il soit ou non question de mariage, garçons et filles jouissent, usent et abusent, d'une liberté sans limite.
Nous avons raconté, d*après Leguével de Lacombe et le P. Pages, la légende du babakoto. Les deux versions étant très dissemblables, nous avons soupçonné le P. Pages d'avoir embelli la sienne. Le docteur Catat en a recueilli dans le nord deux autres qui diffèrent entre elles et des deux premières. Nous nous empressons de reconnaître que le récit du P. Pages est aussi digne de foi que les autres et nous lui faisons amende honorable.
Voici les deux nouvelles légendes :
Près de Manambato, le docteur Catat tua un babakoto et se proposa de rempailler à la première halte. Un antimerina s*en charge sans trop de répugnance. A quelques centaines de mètres de Sahasoa, petit village betsimisaraka, des indigènes accourent en poussant de grands cris et accusant le docteur d'avoir tué un de leurs grandspères. Celui-ci s'en excuse et demande comment d'un singe a pu sortir une si belle race d'hommes.
On lui fait alors ce récit :
« Koto, premier des Betsimisarakas et père de toute la tribu, aimait passionnément le miel. Un jour, pour
atteindre une ruche, il monta si haut sur un géant de la forêt, qu'il ne sut comment descendre. Il était fort perplexe et se demandait ce qu'il allait devenir. Un singe le voit, a pitié de lui, grimpe, se place à son côté et saute de branche en branche jusqu'à terre. Koto comprend la leçon, imite son professeur et regagne le sol. Il raconte son aventure, et, depuis, son sauveur est appelé babakoto, c'est-à-dire Père de Koto ».
Cette légende ne dit pas que l'homme descend du singe; elle prouve seulement que les Betsimisarakas sont toujours reconnaissants au singe d'avoir secouru leur premier père.
L'autre légende fait positivement du singe l'ancêtre des Betsimisarakas. Les Hovas racontent ainsi cette merveilleuse genèse.
« Les côtes orientales étaient désertes et les Hovas ne pouvaient pas les occuper. Ils envoient au dieu Zanahari un ambassadeur pour le prier de fabriquer un homme qui puisse y vivre et s'y multiplier Juste à ce moment, le dieu travaillait à la création des divers types d'animaux et reçut avec impatience monsieur l'ambassadeur. Celui-ci fit un discours long, subtil, harmonieux, hova, et le dieu, par conviction, bonté de cœur ou crainte d'un nouveau discours, résolut d'accueillir la demande. Mais c'est difficile, paraîi-il, de fabriquer un homme, et, comme nous l'avons dit, le dieu Zanahari était alors très occupé. Pour concilier les exigences de la création des bêtes avec son grand désir de plaire à l'illustre tribu hova, la divinité
prîi un singe, lui coupa la gueue et le remit à l'ambaSsadeuren disant : i Voilà celui qui habitera les côtes de » Madagascar ».
Malgré cette origine inférieure, les Betsimisarakas, comme la plupart des autres peuplades de Tile, ont une âtne ou ombre qui survit au corps pendant trois ans.
Le docteur Cataten a vu, de loin, l'Elysée malgache ou i royaume des ombres n. Il est sur la haute et sainte montagne d'Ambondrombé, à la limite des pays Tanalas. Le docteur aurait désiré la gravir, mais elle est ^/ai^, c'esi-à-dire inierdiie. Aucun indigène n'aurait voulu raccompagner et, en y allant, il aurait offensé gravement toute une population dont il avait besoin. Dans tous les pays du monde, il faut avoir l'ai r de respecter les croyances religieuses, si stupides qu'elles paraissent. Alcibiade croyait à un Dieu unique, créateur et souverain maîire des hommes et des choses : c'était bien. II se moquait de Mercure : ce n'était pas mal. Il eut l'Imprudence de le laisser voir et les Athéniens demandèrent sa mise en jugement. Si le peuple le plus spirituel de la terre fut à ce point intolérant, tout était à craindre de la part de peuplades à de mi- sauvages.
Voici, en résumé, ce que le docteur apprit par luimême ou du P. Abinal ' :
L'Ambondrombé est haut, surmonté d'un énorme rocher abrupt, dénudé, qui domine la grande forêt des
I Le p. de t.* Vaissièbe, Vingt ans à Madagascar, d'après le P, Abinal, pp. 119 et iig.
Tanalas. Ses flancs sont couverts d^une sylve épaisse, impénétrable, que les singes et les sangliers osent seuls fréquenter. Ce lieu redouté est nommé Rat^y par les indigènes, et Ambondrombé par les Hovas.
Situé au-dessus de gorges profondes et de marais pestilentiels, il resplendit aux rayons du soleil et des nuages épais, a fumée des ombres d, forment au-dessus de sa cime comme un vaste dais. Il inspire aux Malgaches une terreur religieuse. Sa forêt est sacrée, inviolable et inviolée. On dit que ses arbres parlent et peuvent donner la mort.
Cest dans ce royaume que viennent, après un voyage d^unan,les ombres de tout ce qui a vécu. Le seigneur de ce séjour réside dans le nuage. Chaque jour il envoie l'ombre de ses officiers aux ombres des quatre portes, qui sont situées aux quatre points cardinaux, pour recevoir les nouveaux venus et les distribuer dans leurs quartiers respectifs.
Les ombres 4'hommes qui arrivent avec les ombres de bœufs tués à leurs funérailles sont traitées avec distinction. Celles qui viennent seules sont reléguées avec la populace et les esclaves.
La montagne est divisée en trois zones circulaires dMgale hauteur.
Les ombres passent la première année dans la zone inférieure ; la seconde dans la zone médiane ; la troisième dans la zone supérieure. La quatrième année, le seigneur les anéantit ou se les incorpore: on ne sait pas au juste.
Un jeune homme étant tombé en léthargie, son ombre se rendit au 5^'oMr des Ombres. "EXIq y vit Tombre de plusieurs de ses connaissances, s^entretint avec elles, dîna de l'ombre d'un plat de riz et revint au séjour des vivants juste au moment où Ton conduisait son corps en terre. Elle se hâta de reprendre possession de son bien, et les assistants furent grandement émerveillés.
Un autre jeune homme y alla pour consulter son père sur une affaire très importante. Les ombres le reçurent bien, le conduisirent à Tombre de son père, qui jouait à l'ombre d'un arbre, avec l'ombre de l'un de ses amis. Malgré cet accueil, le jeune homme eut une peur terrible et fut très heureux de revenir dans son village.
Ce séjour n'a pourtant rien d'effrayant. C'est une continuation de la vie, avec ses plaisirs et ses occupations. Point d'extaxes ni de béatitudes; point de démons, de supplices et de grincements de dents. L'ombre d'un soldat nettoie l'ombre de son fusil ou d'une sagaie; Tombre d'un général fait défiler des bataillons d'ombres au son de l'ombre d'un tambour; l'ombre de l'esclave y porte Tombre de son maître sur l'ombre d'un filanjayia ; aux ombres des portes sont braquées des ombres de canons.
Le dieu suprême des Malgaches n'est pas terrible, jaloux et vindicatif, il est plutôt doux, paternel, plein d'indulgence et de pitié pour les pauvres humains.
La croyance aux « Ombres » explique les rites funéraires des Malgaches, les apparitions, le respect et la crainte des morts. Elle a son reflet dans les lois. Par
exemple, il est admis, que les marîs morts viennent consoler leurs épouses fidèles et ne les laissent veuves que de nom. Même douze ans après sa mort, le mari peut encore avoir des enfants, et ces enfants, privilégiés par la loi, peuvent être choisis pour chefs de famille au détriment de leurs frères nés du vivant du père. Cela ne vaut-il pas mieux que de brûler de jeunes et jolies veuves qui ne demanderaient qu'à faire le bonheur de deux ou trois autres maris ?
Les porteurs de filanjanas et de bagages ont des femmes dans tous les villages qu^ils fréquentent. Ils s'assurent ainsi partout bon gîte, bon souper, bon accueil. Au lieu de faire brûler ces femmes à leur mort, il reviennent les consoler, ils en ont beaucoup d^enfants, ce qui est sans inconvénient pour eux et tout profit pour leurs veuves et pour la république.
Le docteur Catat, tout en se livrant à ses travaux scientifiques, a ainsi recueilli sur les peuplades Malgaches une foule de renseignements très utiles à connaître.
M. Maistre, son compagnon, a poursuivi, sur un espace de 5oo kilomètres, c'est-à-dire jusqu'à Fort-Dauphin, la triangulation que le P. Roblet avait arrêtée au sud du Betsileo. Il a fait un tracé géographique de la route du Sud, plus de i5o tours d'horizon au théodolite, le calcul au podomètre de chaque étape. Les deux explorateurs ont découvert les sources de l'Onilahy et de plusieurs de ses affluents. Ces travaux, joints à leurs itinéraires publiés par M. A. Grandidier, forment un apport
Considérable à la construction de la carte de Madagascar.
Le docteur Catat évalue à 7 millions le nombre des habitants de l'île. Ce nombre est supérieur de beaucoup à ceux donnés par la plupart des autres voyageurs. Ces derniers considéraient comme désertes les vastes régions méridionales, et le docteur Catat a trouvé, celles qu'il a vues, aussi peuplées quePImerina.
Il s'étonne à bon droit que personne ne fréquente les pays Antanosys, la région populeuse et riche qui s'étend du Betsileo à Fort-Dauphin.
En terminant son beau livre, le plus instructif et le plus intéressant qu'on puisse lire sur Madagascar, le docteur Louis Catat a l'espoir que cette île, si nous savons nous y prendre, sera bientôt notre plus belle colonie de peuplement et d'exploitation.