CINQUIÈME PARTIE soaÉTÈ DE l'occident et compagnie orientale
^OUR n'avoir laissé aucune carte de Madagascar, Pronis a néanmoins rendu service à la cartographie.
En t643, il a pris possession, c au nom de Sa Majesté très chrestienne et des seigneurs de la Compagnie », de l'ile Mascareîgne qui reçut de Flacoun le nom de « Bourbon ».
Il a fondé Fort- Dauphin, sur la petite péninsule Taolankarana c mât de pavillon i, dans la région stid-est de Madagascar. Le choix était heureux, car le lieu est sain.
le port excellent, d'un abord facile, abrité contre les mauvais vents, et voisin d^une forêt qui pouvait fournir tous les bols, nécessaires à la construction des navires.
Quoi qu^en disent Gauche et Flacourt, il a été bien inspiré en épousant, « à la mode madagascaroise », une femme indigène qui était alliée à tous les chefs du Carcanossî. Si les autres Français avaient suivi 'son exemple, au lieu d'abuser, comme ils l'ont fait, de la facilité des femmes, les directeurs auraient eu la main moins lourde, la Compagnie n'en aurait que mieux fait ses affaires, et depuis longtemps la grande île serait, par le métissage, un autre Canada.
Pronis était protestant et ses compagnons étaient catholiques. La haine religieuse, un abîme, les séparait. Ses hommes l'accusèrent : d'avoir réduit leurs rations de vivres au profit de la famille de sa femme ; d'avoir fait faire le prêche tout haut tandis qu'ils priaient dans leur chapelle. Ce dernier reproche est un peu étrange. Peut-on faire le prêche à voix basse? Est-il bien sûr qu'ils ne chantaient pas la messe et que les chapelains ne faisaient pas tout haut leurs sermons ? Mettons qu'ils se rendaient, le plus possible, désagréables les uns aux autres.
Flacourt, qui était un ardent catholique, a peut-être accueilli trop complaisamment les plaintes de ses coreligionnaires et trouvé du plaisir à frapper sur un protestant. Il pousse d'ailleurs le fanatisme jusqu'à forcer Pronis à renvoyer sa femme. A ces unions qui étaient morales et légales, bien que non sanctionnées par l'Église, le pieu< gouverneur semble avoir préféré le libertinage.
Il charge de plusieurs crimes la mémoire de Protils.
La femme de Pronis, Dian Ravel, comme les autres filles de l'Anossi, avait eu des amants, notamment Razau^ un beau nègre, très bien fait, à qui les filles de chefs ne résistaient guère. Razau avait rendu aux Français des services et il était très aimé de Dian Râmach, dont il était frère bâtard. Sur Tordre de Pronis, il avait tué un nommé Ramar qui servait les amours de Dian Ravel.
Dian Ravel en voulait à Razau de ne plus penser à elle et d'avoir supprimé un homme qui favorisait ses plaisirs; elle en voulait à la femme de Razau d'avoir été la maltresse de son mari. Elle résolut de se venger en sauvagesse, en femme que rien n*arréte, qui connaît bien les hommes et sait s'en servir.
Elle obtient de Pronis qu'il fera tuer Razau et sa femme. Pronis fait donner un coup de fusil à la femme et envoie douze hommes pouf assassiner le mari. Celui-ci, blessé, voue aux Français une haine mortelle et tue tous ceux qui lui tombent sous la main. Pronis ne voit qu'un moyen de sortir d'embarras : il force Dian Ramach de lui apporter la tête de son frère. Le malheureux chef obéit. Dian Ravel est vengée, mais les Français sont en exécration et les insulairessontdécidésà tout tenter pour se défaire d'eux.
Il en est du crime comme des sables mouvants du Mont- Saint-Michel : quand on y a mis le pied, on s'enlize.
Le 1 5 février 1 546, Pronis est mis aux fers par ses compagnons. Le 26 juillet, arrive un vaisseau commandé par Roger le Bourg. Le Bourg délivre Pronis et le
rétablit dans ses fonctions. Une nouvelle mutinerie se produit et une trentaine d^hommes partent avec leurs armes. Pronis parlemente et les ramène en leur promettant formellement l'oubli du passé. Quand, se fiant à cette promesse, ils arrivèrent dans le fort, il les désarma ; les tenant alors à sa discrétion, « il fit arrester douze des principaux, ausquels il fit raser barbe et cheveux, et fit faire amande honorable nuds en chemise, la torche au poing; et les enuoya dans le nauire, où on leur mist les fers aux pieds, pour les desgradef en Pisle de Mascareîgne, après leur auoir fait faire leur procez » '.
Ces agissements criminels le mettaient dans la main de Le Bourg, homme peu scrupuleux et plus corsaire que marin. 11 va donc s'enlizer de plus en plus, se débattre vainement dans la fange qui, peu à peu, lui monte à la gorge.
Le gouverneur hollandais de Tilc Maurice vient lui demander, contre argent, une soixantaine d'esclaves.
Il n'en a pas et refuse. Cela ne fait pas l'affaire de Le Bourg. Pas d'esclaves ? Belle raison! Est-ce que le pays ne regorge pas du bois dont on les fait? Pas de fausse délicatesse et vivent les beaux ducats de Hollande!
Pronis se soumet. Il saisit une trentaine de noirs qui travaillaient dans le fort, arrête les indigènes qui venaient vendre des vivres aux colons, fait faire une chasse à
I Flacourt, Relation de la grande isle de Madagascar, con^ tenant ce qui s'est passé entre les François et les originaires de cette isle, depuis Van 1642 iusques en l'an 16 55, 16 56, i65y; Paris, M. DC. LXI, pp. 217-219.
rhomme, et livre le tout, noirs et blancs, comme esclaves, au capitaine hollandais.
La moitié de ces malheureux moururent pendant la traversée; les autres se sauvèrent, préférant à l'esclavage la vie misérable des forets >.
Flacourt lui attribue bien d'autres méfaits et le représente comme un scélérat qui ruinait la colonie.
Comment se fait-il que le pieux et rigide gouverneur général Tait conservé dans ses fonctions, lui ait donné des missions et l'ait enfin choisi pour le remplacer à Fort- Dauphin ?
Son dernier mot sur Pronis ressemble fort à une flèche empoisonnée. Il le représente comme ce pâtre des sables de Palmyre qui devait devenir riche par les péages, acheter, à deniers comptants, la royale demeure construite à très grands frais par la reine Zénobie et Pembellir pour la rendre « digne de lui et de sa fortune. i>
Deux incendies, causés par des accidents, ont détruit Fort-Dauphin, et le 23 mai i655, cent jours après le départ de Flacourt, Pronis meurt de « maladie lente, de tristesse et de fascherie d^auoir veu le Fort ainsi malheureusement bruslé » *.
Ne serait-ce pas être dupe que de prendre à la lettre ce que Flacourt dit de Pronis ?
En tous cas, nous le répétons, Pronis a pris possession de la Réunion^ fondé Fort-Dauphin et fourni à son dé-
1 Flacourt, op. cit., 219-220.
2 Flacourt, p. 414.
tracteur de précieux renseignements pour la construction de sa carte de Madagascar.
Etienne de Flacourt. — 1648- 1660 *
En 1648, les Anglais avaient grand désir de s^emparer de Madagascar. Le navire chargé de cette mission nous y trouvant fortement établis, force fut de penser à autre chose. Le capitaine se dirigea sur Pîle Bourbon oti nous avions seulement douze hommes, envoyés jadis en punition par Pronîs. Il dit à ces hommes que tous les Français de Madagascar avaient été massacrés par les insulaires et que jamais plus ils n'entendraient parler de la Grande-Terre. Les pauvres colons, très alarmés, le prièrent de les prendre à son bord avec leurs noirs et leurs efiFets. Il y consentit, les transporta sur la côte de Coromandel, les dépouilla de tout ce qu'ils possédaient,
I Histoire, de la grande isle de Madagascar^ composée par le sieur de Flacourt, directeur gênerai de la Compagnie Françoise de V Orient et Commandant pour sa Majesté dans ladite Isle et es Isles adjacentes; Paris, 1 671, de la p. i à la p. 202. — Relation de la grande isle de Madagascar, contenant ce qui s'est passé entre les François et les Originaires de cette Isle, depuis Van 1642. lusques en l'an i655, j656, j65y. Composée par le sieur de Flacourt, Directeur de la Compagnie Françoise de VOrient et Commandant pour Sa Majesté dans ladite Isle et es Isles adiaçentes} Paris, iCyr, p. 201 ad flnem.
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les laissa sans ressources, forcés, pour vivre, de s'engager dans la garnison de Maderaspatan. Tous y moururent de misère.
Ce capitaine était Anglais, dévot comme le doit être tout bon Anglais, et incapable de reculer devant une gredinerie, même devant un crime, pour assouvir ses convoitises ».
Le 1 5 décembre de cette même année 1648, Etienne Bigot de Flacourt, d'Orléans, d'une ancienne famille de négociants, arrive à Fort-Dauphin en qualité de directeur général de Madagascar. La colonie était peu florissante. Pronîs n'avait pas daigné se faire aimer des insulaires. Cétaît si simple cependant d'imiter François Gauche.
Flacourt ne s'entendait pas mieux que Pronis à la fondation d'une colonie. Les temps étaient durs en France. Les querelles religieuses dominaient tout et la vie humaine comptait pour peu de chose. Bien que très honnête, intelligent et instruit, le nouveau gouverneur était de son temps. Dévot, dur, il marchait droit à son but, brisant des obstacles qu'il aurait pu facilement tourner.
Pour des troupeaux de bœufs, il combattait tantôt pour une tribu, tantôt pour une autre. Il se faisait toujours un ennemi, quelquefois deux, mais il n'en avait cure. 11 détruit froidement des villages qui nous étaient amis quand nous les traitions avec bonté. Il attire dans son
I Gabriel Marcel, Mémoire inédit de Grossin sur Madagascar (extrait de la Revue de géographie) -, Paris, Dclagrave, i883.
fort un chef ennemi, le )Oge, le condamne, le feit exécuter et, à l'imitation des indigènes, fait planter sa tête sur un poteau. 11 donne un fusil à un chef dont il soupçonne les intentions, mais après avoir fait percer dans la culasse un trou dissimulé par du plomb.
Lui-même raconte ces choses sans se douter de leur monstruosité.
En 1 552, trois cents villages lui font soumission et reconnaissent pour leur roi Louis XI V, dont ils ignoraient absolument l'existence, le pouvoir, la gloire et les amours. Cette soumission forcée n'était pas sincère. S*ils désiraient franchement quelque chose, cMtait la destruction ou l'expulsion de ces étrangers qui voulaient prendre leurs biens, changer leurs lois et leurs croyances.
Mais Flacourt a fortifié, agrandi, embelli Fon-Dauphin; il a pris possession des îles Bourbon et Sainte- Marie; le premier, il a écrit l'histoire de Madagascar, et il a construit une carte supérieure de beaucoup à celles dressées antérieurement : il a ainsi attaché, pour toujours, son nom à celui de la Grande-Terre.
11 donne peu de place à la géographie ancienne, et ce peu est encore de trop.
Pour lui, Madagascar est la Memuthias de Ptolémée, la Cerné de Pline, la Sarandib de l'auteur de la Géographie nubienne^ la Madecase des indigènes. 11 confond ainsi Madagascar avec Zanzibar, les îles du Cap Vert et Ceylan. Ces erreurs, toutefois, n'ont pas d'importance, car on ne cherche dans son livre que le récit de ce qu'il a vu.
Il constate que le& chaleurs estivales, qui durent troî§ à quatre mois, commencent à neuf heures du matin et finissent à trois heures du soir; qu^une brise de mer les rend supportables, « mesme en plein mîdy »; que les huit autres mois jie sont « qu'vn perpétuel printemps ». Il laisse entendre que le crocodile est la seule bête dangereuse de Madagascar.
Il commence sa description par la rivière Fanshère, rOny de la carte du Dépôt de la Guerre ( 1 885).
Cette rivière, presque parallèle à la côte orientale, prend sa source au nord de la latitude de Sainte- Luce, se grossit de nombreux ruisseaux et se jette dans la mer au sudouest de Fort-Dauphin. Elle forme à son embouchure un étang large d'une lieue et très profond. Son entrée, débarrassée des sables qui l'obstruent, serait « le plus beau port du monde ». Les crocodiles viennent dormir sur ses bords, et ressemblent un peu aux dragons que la fable plaçait à la garde des trésors cachés. Mais nous savons que, devant les bateaux à vapeur^ ces hideux sauriens ne tardent pas à disparaître.
Les rives de la Fanshère sont très fertiles et bordées de nombreux villages, notamment de Fanshère (le Fanzaire de François Gauche), résidence de Dian Ramach ou Ramac, chef du Garcanossi, aussi appelé Anossi.
Nos cartographes contemporains tracent timidement ou omettent la Fanshère; le tracé de Flacourt est très ferme et Ton aurait pu le conserver en attendant un relevé topographique.
. Fkcourt donne sur les populations indigènes, qui dominent de la latitude de la baie d'Anton-Gil au sud de nie, de curieux renseignements.
Elles forment sept castes, qui toutes viennent d^Adam, par les femmes. Dieu en personne a fait cette création, qui rappelle Athèné sortant armée du front de Zeus. L'ayant fabriqué du limon de !a terre. Dieu lui tire : de sa cervelle, la mère des Roandrians; du col, la mère des Anacandrians; de Tépaule gauche, la mère desOndzatzi; du côté droit, la mère des Grands-Voatziri; de la cuisse, la mère des Lohovohiis; du gras de la jambe, la mèred^-s Outsoa; de la planie du pied, la mère des esclaves. Ils admettent donc sept Eves, mères de sept castes qui ne s'allient jamais entre elles.
Les Roandrians, grands ou princes, enchâssent dans leur généalogie le nom d'Imina, mère de Mahomet. Ils prennent des noms bibliques bien qu'Israël et Mahomet leur soient inconnus.
En vertu de leur glorieuse origine et sans doute aussi de leur supériorité militaire, les Roandrians soumirent les autres castes.
En très habiles gens, ils invoquèrent le droit divin et, grâce au concours non désintéressé des prêtres, ils persuadèrent au bon peuple que les dieux, leurs ancêtres, ont fixé pour toujours dans leur famille le pouvoir souverain.
Dian Ramach, qui était prince au temps de Flacourt^ faisait affirmer par ses Ombias qu^il commandait à la pluie, au tonnerre, aux maladies. Moyennant cela, il était
redouté d^un chacun^ et tandis que son pays vivait dans la soumission, il coulait ses jours en liesse, sans nulle appréhension du lendemain.
Les Madécasses n^avaient pas de temples, mais ils ne manquaient ni de religion, ni de prêtres.
Ils avaient un dieu créateur des sept terres et des sept cieux, maître de toute vie^ dispensateur de tous biens; un diable, auteur de tout mal; des anges, « ministres de Dieu », qui faisaient mouvoir les cieux, les astres, les planètes, tous les éléments qui touchent à Thomme et à ses biens; des esprits inférieurs, mâles et femelles, qui se reproduisaient, remplissaient les fonctions de fées, de lutins, vivaient longtemps, mouraient, étaient appelés aux béatitudes célestes ou aux tourments des enfers; ils avaient des revenants qui erraient autour des tombes, dans les bois, dans les montagnes, et causaient de si grandes frayeurs que leurs familles les faisaient tuer.
Ils croyaient aux fantômes, aux spectres, et leurs diables, comme ceux de Loudun ou de Louviers, prenaient possession de femmes et de filles et les agitaient terriblement. Ils connaissaient le paradis terrestre, les patriarches, Jésus. Ils pratiquaient la circoncision.
Les femmes en couches invoquaient la vierge Marie, confessaient leurs infidélités conjugales à une bonne voisine qui s'empressait de les raconter aux commères du village. Les hommes, au moment de la mort, faisaient une confession générale, bénissaient leurs enfants et leur recommandaient de fuir le « mal et les péchez ».
Ils avaient une fable cligne de la Légende dorée : autrefois, le diable était marié; sa femme, qui était très mauvaise, lui donna sept enfants mâles. De ces sept diablotins, le premier était orgueilleux et méchant ; le second, voleur et usurier; le troisième, luxurieux; le quatrième, envieux et médisant; le cinquième, gourmand et ivrogne; le sixième, adorait la guerre et ses horreurs; le septième, personnifiait la paresse. Tous les membres de cette aimable famille séduisaient les pauvres humains et les formaient à leur vilaine image. Certains hommes cependant évitèrent les pièges tendus par les démons et chargèrent l'ange Gabriel, qui devait être de leurs amis, de demander à Dieu l'expulsion de cette engeance maudite. Dieu, touché de leurs plaintes, les autorise à tuer les diables. Ils les tuent. Le père diable, au désespoir, à son tour va trouver Dieu, finit parPapitoyersur sonmnlheur, et Dieu lui donne la mer pour pleurer ses enfants. Depuis lors, quand la mer se soulève et mugit sur le rivage, il est entendu que c'est le diable et sa femme qui répandent des larmes sur leurs diablotins.
Outre ces croyances, les Antanosses prati<]uaient le culte des ancêtres et faisaient des sacrifices. Une bonne femme brûlait un cierge devant saint Michel, pour Phonorer, et un devant le diable, pour Tapaiser. Les Antanosses, au contraire, offraient au diable les prémisses des victimes et à Dieu les résidus. Ignorant d'ailleurs des richesses spirituelles, ils ne demandaient à Dieu que des richesses temporelles.
Croyant à Dieu et à diable, ayant toutes les superstitions
de nos ancêtres, il leur faut des intermédiaires entre eux et les puissances surnaturelles, inconnues^ toujours invisibles, et ils en ont : les Ombias.
Comme les marabouts du Sénégal, les Ombias sont prêtres, médecins, sorciers, astrologues, et Flacourt ajoute impitoyablement : c fourbes et trompeurs >. Ils étaient hiérarchisés, avaient Tarabe pour langue hiératique et possédaient quelques livres du Koran.
Ils fabriquaient des amulettes donnant pouvoir sur la pluie, le tonnerre et le beau temps, pour appeler ou chasser les sauterelles et les crocodiles, pour ensorceler ou faire mourir un ennemi, pour obtenir Tamour des femmes et même la fin d*amours importuns. Si les amulettes, qui ne se donnaient pas, comme bien on pense, ne produisaient pas les effets voulus, estait la faute de l'acquéreur, rOmbias, naturellement, ne se pouvait tromper.
Quesnay, parlant de Louis XV, disait : « Je ne vois pas cet homme sans trembler. — Pourquoi? il est si bon, répondit son interlocuteur. — Si bon, tant que vous voudrez, mais il a pouvoir de m^envoyer à la Bastille ou de me faire couper le cou ».
Peut-être que les Ombias aussi étaient bons» mais ils pouvaient envoyer la ruine, la maladie, la mort; et les Madécasses tremblaient devant eux comme Quesnay devant Louis XV.
Les Ombias sont surtout admirables comme médecins.
Ils ne s'inquiètent pas de Part médical, mais la divinité leur a livré tous ses mystères et le secret des incantations.
Comme les marabouts du Soudan, ils grifTonnent des mots arabes sur des chiffons de papier^ lavent ces papiers dans de Teau et donnent cette eau à boire au malade. Si celui-ci guérit, Thonneur en revient à TOmbias. S'il ne guérit pas, c^est sa faute. Il faut recommencer, et le saint homme recommence jusqu'à guérison, mort ou ruine du malade, car ce n'est pas gratuitement qu'il se démène : pour valider ses incantations, il lui faut de Tor, de l'argent, du corail, des pagnes, des vaches.
Il y a un autre moyen de recouvrer la santé. Les proches parents du malade envoient TOmbias chercher de l'esprit au cimetière. L'Ombias fait un trou dans la case qui sert de sépulcre au père du malade et prie le mort de lui donner de l'esprit pour son fils ou pour sa fille, qui n'en a plus. Il tend devant le trou un bonnet, reçoit l'esprit, court au malade et le coiffe du bonnet en disant : « Je tiens l'esprit ! » Le malade se sent aussitôt soulagé, sinon guéri. A Madagascar, cela s'appelle de la médecine. En Europe, on fait des choses aussi extraordinaires, mais on les baptise d'un autre nom.
Les Ombias étaient aussi astrologues et leur astrologie ressemble étonnamment à celle de nos ancêtres. Ils admettaient sept terres et sept cieux, des Jours fastes et néfastes en nombre à peu près égal. De là découlait- un calendrier qui donnait, jour par jour, le détail des actes recommandés ou permis ou défendus. Par exemple, l'enfant qui naissait un jour néfaste était abandonné dans les bois et y périssait si quelque bonne femme, par pitié, ne le ramassait pour l'élever comme sien. Souvent, il faut
le dire, la pitié des bonnes femmes était suscitée par les père et mère de l'enfant.
Pour se marier, les meilleurs jours étaient le premier, le deuxième et le quatrième de la lune, jours heureux qui virent la création d'Adam et d^Éve et la naissance d'Abel. Le troisième est frappé de malédiction, toute œuvre humaine est stérile : c'est en ce jour qu^Adam et Eve ont commis le péché.
Et ainsi de suite, jour après jour. Ces balivernes formaient un réseau à mailles serrées, fortes, dans lequel toute la population étaît sî bîen prise que rien ne se pouvait faire sans Tassistance d'un Ombias.
Ces Ombias nous paraissent des sauvages : ils étaient très forts au contraire. Non seulement ils avaient persuadé les indigènes de la réalité de leur prétendue puissance et de leur prétendue science, mais avec le secours du prince, qui opérait lui-mcme dans la cérémonie de la circoncision, ils étaient les maîtres absolus des populations dont ils dirigeaient strictement jour par jour et heure par heure, de la prime jeunesse à la mort, tous les actes. Leur religion, on peut le dire, était triomphante, plus absolue que rislamisme et le christianisme, qui pourtant s'incrustent si profondément dans la vie de leurs adeptes. Les convictions étaient telles, que nous devons aux tentatives des missionnaires chrétiens, la plus grande part de nos désastres.
Cet attachement au culte national se trouvait tout aussi bien au sommet qu'à la base de l'édifice social. En voici un exemple :
Les Portugais avaient conduit à Goa un fils de Dian Ramach. Les jésuites Tinstruisirent et le baptisèrent en grande pompe sous le nom de don André de Souza de Sahavedra. 11 écrivait et parlait couramment le portugais. Les jésuites le trouvaient suffisamment instruit de la religion chrétienne. Cependant, de retour dans son pays, après avoir vécu trois ans avec les Portugais, il reprit la pagne et, avec la pagne, ses anciennes croyances. Ce qui lui resta du christianisme, ce fut une haine profonde des chrétiens.
Du cap Sainte- Marie au Manghabei ou baie d^Anton- Gil, les Malgaches avaient des qualités précieuses et aussi des défauts que leur foi religieuse ne pouvait atténuer.
Ils admettaient que la terre est commune à tous les hommes : comme conséquence ils envoyaient partout, librement, leurs troupeaux. Tous étaient au service de tous. Ils exerçaient rhospitalité dans la plus large mesure, se privaient même, pour autrui, des choses les plus nécessaires.
Ils avaient le culte des morts. Ils révéraient les joueurs (Therravou, personnages semi-religieux, comme les payés de Vancien Brésil, qui gardaient dans leur mémoire et chantaient les hauts faits des ancêtres.
A ces poètes, ils préféraient peut-être certains bouffons qui dansaient et, moyennant récompense honnête, chantaient les louanges du premier venu. En y mettant le prix, ils faisaient du poltron un héros et du sot un homme d^esprit. Flatteurs et flagorneurs sans vergogne, ils réussirent à Madagascar, comme les Griots, leurs congénères,
réussirent au Soudan. On dit même qu'en France leur métier a du bon. Ils sont hors caste, méprisés, ne peuvent s'allier qu'entre eux; mais ils sont bien payés, très redoutés, ce qui les console de tout.
Du pays de Manghabei, au sud de Tîle, les habitants, dit Flacourt, « sont les plus adulateurs, menteurs et dissimulez qu'il y aye au monde, gens sans cœur, et qui ne font vertu que de trahir et tromper... gens qu'il faut mener et gouuerner par la rigueur, et qu'il faut chastier sans pardon, tant grands que petits, estans trouuez en faute ». Si on les pardonne, ils n'en savent aucun gré et sont pires qu'avant, « estimans ceux-là niais, et sans esprit qui pardonnent ».
En guerre, ils fendent le ventre aux femmes et coupent en morceaux les enfants. — Ils ont autant de femmes qu'ils peuvent en nourrir et cela ne leur suffit pas.
Les femmes ne sont pas plus sages. Jeunes filles, elles usent et abusent de la liberté qui leur est accordée. Elles ne craignent pas d'arracher publiquement la pagne de celui qui a négligé de les payer. L'inconstance des femmes mariées est telle que la paternité n'est jamais certaine et que la filiation des familles se fait par les femmes. Léga* lement, le mari a sur ses femmes une grande autorité ; en fait, il en use peu. La chasteté des femmes, à laquelle nous attachons tant de prix, est pour lui sans valeur. Que l'homme heureux soit discret, parfaitement discret, tout est pour le mieux; et encore que l'on connaisse ses amours, il jouit de l'estime universelle.
Quand les hommes sont à la guerre, les femmes se
réunissent, dansent et chantent nuit et Jour. Elles sont alors rigoureusement chastes, parce qu^une infidélité causerait la mort d'^un père ou d^un mari.
Les Antanosses sont imprévoyants : ils gaspillent en quelques jours leurs provisions d^une saison.
Leur bonheur est de rire, défaire des boufibnneries, d^entendre des fables et des contes du temps passé.
Ils ont trois lois:
Le Massindili, que le prince applique à sa volonté, mais en se conformant à la tradition ;
La Massinpoh, loi particulière ou manière de vivre de chacun;
La Messentane, ou coutume du pays, qui fixe des règles absolues pour la plantation des vignes, la construction des villages, des maisons et des magasins, pour la guerre, les réjouissances publiques, les danses, la manière de vivre et les divers détails de la vie. Tout est réglé par les rites qui, bien entendu, sont interprétés par lesOmbias. De ce coutumier sont tirées les lois du prince. Si celui-ci commandait quelque chose de contraire à cette loi des ancôires, on pourrait ne pas lui obéir.
De la rivière Fanshère, dont les populations riveraines étaient surtout Tobjet de Tétude de Flacourt, le directeur général de la colonie passe à la baie de Fort-Dauphin, qu^il ne dénomme pas, mais qu'il donne très exactement, surtout dans sa carte c de Carcanossi ». Cette baie est fermée au sud par la péninsule de Taolankarana, oti est situé Fort-Dauphin ; elle est fermée au nord par la pointe d'Iiaperina (Itapere de Flacourt).
Il dessine, sans la nommer, la baie Lokara. Il connaît le lac Manaïvou et son déversoir^ en face duquel il place Tîle Sainte-Claire et huit îlots, mais il ne figure pas la rivière Manghiro qui unit son cours au déversoir du lac Manaïvou.
La baie de Manafiafa oti Sainte- Luce est trop accentuée. Elle est couverte par quatre îlots. Sa rivière, Manafiaf, forme, en arrivant à la mer, un grand lac qui ne figure pas sur les cartes modernes. Cest à Sainte-Luce, pays malsain, sur le bord de la rivière Manafiafa, que les Français établirent leur première habitation. Il se peut que Flacourt ait marqué comme lac un vaste marécage.
La Manatengha ou Mananpani est, dit Flacourt, une grande rivière qui vient du sud-ouest et se jette dans la mer sous le tropique du Capricorne. A son embouchure, qui est libre, se trouvent des étangs et des îlets.
La carte de la Guerre et celle de Laillet et Suberbie la placent un peu plus au sud et la font couler de Touest à Test.
Louis Catat Ta revue, en 1890, vers le milieu de son cours et à Manentena, près de son embouchure. Il trouve qu'elle coule, ainsi que le dit Flacourt, du sud-ouest au nord-est.
Quant au nom de cette rivière, il varie de carte en carte. Flacourt dit Manatengha et Manenpani ; le cartographe de la Guerre, Manenbondo; -Lailkt, Manambondra; Louis Catat, Manampanihy >.
I Où il y a des roussettes (chauves-souris). Alf. Crandisibr,
Elle se grossit de nombreux ruîsselets, arrose et féconde toute la vallée d^Am boule, qui est ainsi riche en pâturages et en bétail. Le pays est tellement cultivé, déboisé, que les habitants doivent aller chercher très loin, dans les montagnes, le bois dont ils ont besoin. Il y a des mines de fer et une source thermale.
Le chef s*est agrandi, par la guerre, aux dépens de ses voisins. Les Français Pont aidé dans cette besogne. Il leur a témoigné sa reconnaissance en permettant à Pun de ses vo'isins des bords de la Mandraré d*en assassiner dix-neuf.
Il est riche, mais peu respecté. Quand les vivres manquent, ses sujets viennent à sa maison, le lient ainsi que ses femmes et lui demandent des bœufs ou la vie. Il donne des bœufs, mais quand revient Pabondance, il se les fait rendre, et au quadruple.
L'Amboule sert de refuge aux vagabonds, et ses habitants, au nombre de deux ou trois mille, sont libertins et
passablement anarchistes.
Après la Manatengha, en allant vers le nord, Flacourt marque la Managharé. Il la place par 22° 3o^ de latitude sud, et dit qu'elle se jette dans la mer par sept embouchures (d'après la carte, quatre d'après le texte). Les cartes de la Guerre et de Laillet donnent, au contraire, trois rivières en éventail, nommées Manambava, Itsitambola et Manambalo, qui se jettent dans la mer par une embouchure commune. Flacourt paraît s'être trompé sur la latitude et sur Tembouchure de sa rivière. Il semblé même qu'il a voulu désigner la Matitanana a main
morte >, bien qu'il donne à un ruisseau voisin le nom de Matatana.
11 donne le nom de Vohitsbanh au pays situé entre la Manatengha et la Manangharé. Ce pays est riche en bestiaux, miel, cannes à sucre, ignames, légumes et mines de fer.
Il est partagé entre plusieurs chefs qui sont toujours en guerre par suite de vieilles haines qu'ils se lèguent de père en fils.
Les habitants sont vêtus d'étoffes faites d'écorce. Ils ont pour armes la sagaye et une rondache en bois couverte de cuir de bœuf.
Ils sont larrons et volent, pour les vendre, les enfants de leurs voisins, les esclaves et même leurs proches parents. Ils n*ont aucune religion et craignent les blancs des Matatanes qui auraient pouvoir de les faire mourir de maladie.
Flacourt signale, sur le versant occidental, les Eringdranes et les Vohits-Anghombes « peuples habitant les montagnes de l'aurore », les Hovas d'aujourd'hui.
Le pays des premiers s'étendait du 2i«au 22« degré de latitude sud, dans la ramure méridionale de la Mansiatre, rivière « grande comme la Loire », maintenant nommée Saint-Vincent, Mangoka ou Mangoky. Les Eringdranes se divisent en grands et petits. Les deux partis réunis peuvent mettre en ligne trente mille guerriers.
Les Vohits-Anghombes sont au nord, dans l'éventail que forment les afBuents septentrionaux de la rivière
Saînt-Vincent. Leurs villages sont les plus beaux et leurs maisons les mieux construites de toute Tîle. Le pays est très riche en riz, bestiaux et mines de fer. Il peut mettre sur pied cent mille hommes. Quarante Français y conduisirent dix mille Eringdranes. Flacourt ne dit pas quel fut le résultat de celte campagne, mais la terreur que causaient les armes à feu ne laisse aucun doute.
Sur le versant oriental^ au nord de la Manangharé (Matitanana), entre cette rivière et la Mananzari ou Antanares (aujourd'hui Mananjara ou Mananjari)^ se trouve le pays des Matatanes, qui est plat et très fertile. Chaque année, on pourrait y charger plusieurs navires de cannes à sucre.
Les Matatanes vendent à leurs voisins des hirid\i, amulettes ou scapulaires. Il y en avait un qui prouve le génie inventif des Matatanes et la crédulité de leurs voisins. Le mari qui avait le moyen de se le procurer croyait pouvoir dormir en paix, car ce hirid^i avait la vertu singulière d^empécher un homme de remplir le rôle d'amant. Nos ancêtres connaissaient très bien le hirid\i^ mais sous un autre nom.
La Mananjara, c qui a des arbres zara •, est placée par Flacourt par 210 10' environ de latitude sud.
Les nouvelles cartes donnent un tracé plus précis que le sien, mais peu différent.
La rivière s'ouvre une voie dans les avant-monts et se partage en deux branches qui drainent, par un éventail de ruisseletS; les monts boisés des Ambohitsmènes ou
c Montagnes rouges », monts visibles de quinze lieues en mer et rappelant la Table du cap de Bonne-Espérance«
Le pays arrosé par la Mananjaraest très riche en mines d^or et de fer, en bestiaux, céréales et fruits.
A son embouchure, au milieu des marais, se trouve le fort de Masindrano ou a Salce eau >, qui déjà figure sur la carte de Flacourt.
De la Mananjara à la Mangourou, notre Mangoro « qui dévaste », le pays portait le nom de ManoufB, qui était celui d^un cap et d^une rivière.
Dans cette province, la première caste des Blancs, ou race royale, est autrement noble que les Croisés, si Ton en croit ses légendes.
Elle descend de Ramini, prophète incomparable, que Dieu a « fait descendre du ciel et des étoiles » ou « créé de l'écume de la mer ».
Ramini épousa Tune des filles de Mahomet, puis alla régner en Orient, dans le Mangadsini ou Mangaroro. Il eut un fils et une fille qui se marièrent ensemble et eurent deux fils : Rahadzi et Racoube ou Racouvatsi.
Rahadzi hérita de la couronne. N'ayant pas d*enfants, il résolut de partir, avec cinquante vaisseaux, pour un long voyage. Préalablement il pourvut à l'éducation de son jeune frère, fit mettre en terre, dans des vases, des bananes, des cannes à sucre, du jus de citron, et donna Tordre de placer son frère sur le trône s'il n'était pas de retour avant que bananes, cannes à sucre et jus de citron ne fussent corrompus ou évaporés.
Après dix ans d'attente, ses fidèles sujets reconnurent,
par Pexamen des vases, que le moment était venu de couronner le jeune Racoube.
Huit jours après cette cérémonie, Rahadzi rentre dans le port. Racoube, pris de peur, charge sur des navires ce qu'il a de plus précieux et part, avec trois cents hommes, à la recherche d'un nouveau royaume. Rahadzi le poursuit pour le ramener à lui. Cela se passait, selon l'appréciation de Jules Codine, vers la fin du vn« siècle '.
Racoube arrive à la Grande Comore; la trouvant habitée, il revient à Test, longe les côtes de Madagascar et s'échoue à deux lieues au nord de la Mananjara, à Tembouchure d'une petite rivière qui paraît être la Makela. Treize jours après, Rahadzi arrive à la Manghoro. 11 apprend que son frère est sur la Mananjara et lui envoie un homme de confiance pour le ramener. Celui-ci trouve des chrétiens naufragés qui lavent leurs a chemises» et construisent un nouveau navire pour retourner dans leur pays. Quant à Racoube, il a déjà pris le chemin des montagnes.
Rahadzi jugea qu^il avait assez fait pour son frère et, le laissant à ses alarmes, il se fixa dans la région, fonda la nation des Zafféramini qui domina sur les Ambohitsmènes, les Antavaresetles Matatanes. Cette tâche remplie, il retourna dans son royaume.
Racoube avait remonté la Mananjara jusqu'à sa source, puis, étape par étape, avait gagné le pays des Hazon- Ringheis ou Terre-de-Pracel, situé en bordure du canal
I Mémoire géographique sur la mer des Indes { Paris, Challamel^ 1868, pp. 68-69»
de Mozambique, entre la baîe de Pracel (embouchures de la Manamboho) et Panse du Mansiatre (embouchures de la Mangoky).
Il épouse la'fille du chef et nourrit Tespoir de devenir chef à son tour. Cela ne plaît pas aux indigènes qui se mutinent et le forcent à prendre la fuite. Il se dirige au sud oîi il réussit au gré de ses désirs. Il devient chef et fait souche dans le pays des Carcanosses. Dian Ramach le compte parmi ses encêtres. Ramini est-il tombé des étoiles? A-t-il été créé, comme Vénus, de Técume de la mer ? Le doute est permis. L'immigration de ses petits-fils à Madagascar est moins incertaine. En tout cas, leurs descendants vrais ou prétendus, se font un titre de cette origine surnaturelle pour assujettir les Noirs et vivre à leurs dépens. On ne pensait guère qu'à Madagascar le droit divin était en pleine vigueur.
En France, jadis, quand un serf mourait sans laisser d*héritage, ses enfants lui coupaient la main pour la porter au seigneur, héritier de droit. Les seigneurs Madécasses étaient aussi héritiers des noirs, mais, moins barbares que leurs congénères de France, ils laissaient à la famille du mort la terre, la case et les outils dont elle avait besoin pour vivre.
Continuant sa description, Flacourt s'arrête à Port-aux- Prunes. Ce nom est resté à un îlot, nommé par les indigènes Nosy-Alanana, et le port a» pris celui de Tamatave ou Toamasina, c'est-à-dire « Comme-Saint» '.
I Nous empruntons à M. Alfred Grandidier toutes ces transcriptions dQ iioms de lieux {Les canaux et les lagunes de la cote
D^une simple échancrure de la côte, notre auteur fait une baie profonde. 11 connaît Tamatave sous le nom de Tametavi, muis il ne Ta pas vue, car elle est difficilement visible du large, et ne la fait pas figurer sur sa carte. En 1647, faute de bons câbles, nous y avons perdu une barque toute neuve, chargée de riz blanc et de coquillages.
Le pays de Port-aux-Prunes s'étend de Tamatave à la baie d^Anton-Gil. Il est riche en cultures et en pâturages. Les habitants sont honnêtes, les femmes et les filles sages, d'ailleurs très surveillées. Du matin au soir, hommes et femmes sont aux travaux des champs. Ils partent ensemble et reviennent ensemble. La plantation du riz se fait en cadence, en chantant, ce qui doit être assez gracieux. Par leur incessant labeur, toujours ils ont du riz en herbe, en fleurs et en maturité. Ils élèvent des taureaux et des vaches, mais seulement pour le lait et les sacrifices.
Ils se nomment Philoubée, sentent un peu le judaïsme et sont très hospitaliers. Ils honorent le travail, ne connaissent ni miséreux, ni vagabonds. Ils traitent paternellement leurs esclaves, mangent avec eux et les marient même avec leurs filles. Les enfants qui naissent les mardis, jeudis et samedis sont abandonnés dans les bois.
Chaque village a son autonomie et choisit un arbitre pour juger les* différents entre particuliers. Si deux
orientale de Madagascar, dans le Bulletin de la Société de Géo~ graphie de Paris, ler trimestre de 1886, pp. 32 et seq.)*
villages philoubeî se déclarent la guerre, les autres s^efforcent de les mettre d'accord. S^ils persistent, on les laisse se battre tant qu'ils veulent. Quand il s'agît d'une guerre contre des étrangers, tous les Philoubei sont solidaires.
Leurs villages sont situés sur les cours d'eau et sur les montagnes, qui sont petites et fertiles. Ils sont entourés de pieux et n'ont que deux portes : l'une sur les champs, pour les besoins journaliers; l'autie sur les bois, pour les accidents de guerre.
• Flacourt place, au nord du pays de Pori-aux-Prunes, l'anse de Ghallenboulou, l'Ângalemboule de sa carte. Il y a maintenant deux forts : Vohimasina et Fénériva. Il exagère beaucoup Téperon que forme ici la côte et le nomme a Longue-Pointe ».
Au nord de Tanse, sur la Mananghourou, notre Maningory, se trouvent des pierres de cristal « qui ont plus de quatre pieds de grosseur ».
Son tracé de la rivière est très défectueux. Pour lui, la Maningory vient des montagnes, naît d'une source unique et entre dans la mer par un vaste delta.
D'après les cartes actuelles, cette rivière se forme de deux affluents principaux. Celui du nord descend des hauts sommets, celui du sud du lac Alaotra, qui était inconnu de Flacourt; à trentre-deux kilomètres de la côte, les deux cours se confondent et vont se perdre dans la mer par une embouchure unique.
D'après sa carte de détail, il a pris pour des déversoirs de la Maningory tous les petits cours d'eau compris entre cette rivière et la Pointe-à-Larrée,
Sur la latitude septentrionale de la baie d*Anton-GiI, il place le pays des Andouvouches, grande presqu*ile qui paraît assimilable à celle de Mahajamba. Mais il n*a pas vu cette partie de Madagascar et ses renseignements sont incertains. Il est bien informé, cependant, quand il dit que les Comoriens viennent acheter dans ce pays du riz, des pagnes de soie, de Targent et des esclaves.
Revenant à la bande orientale, Flacourt cite la Manansatran, qui pourrait bien être Tune des branches supposées de la Maningory. Sur cène rivière fut tué, en lôSS^, le lieutenant La Forest, qui cherchait à se procurer du cristal de Roche.
La Manangari, qui vient ensuite, semble devoir être assimilée à la Fatadrano des cartes modernes. Cest une belle rivière, qui ne se bouche point. A trois kilomètres au nord, sMlève le fort de Sahaka.
Nous arrivons à la grande baie d^Anton-Gil. Flacourt est le premier qui Tait orientée correctement. Son tracé n^est pas parfait, mais il donne un bon canevas sur lequel ses successeurs, mieux outillés et moins pressés que lui, pourront préciser les détails. Il lui donne quatorze lieues de profondeur et neuf d'ouverture, ce qui est exact. La position est fausse dans son texte et bonne dans sa carte. L*lle Marosse est anonyme. 11 la connaît pourtant, car il dit qu'elle est fertile en toutes sortes de vivres, qu'elle a de belles eaux et qu'elle offre aux navires un bon abri.
II nous apprend que cette baie a pour nom Malgache, « Manghabei ». D'Antonio Gillo elle est appelée Antongil.
Elisée Reclus écrit « Anton-Gil », dénomination qui ré-* produit mieux le nom du découvreur.
Flacourt constate, après François Gauche, que les Hol« landais ont eu sur cette baie un établissement pour le trafic des esclaves. Ce que Gauche ne pouvait pas dire, c^est la fin dramatique de cette petite colonie.
Les Hollandais étaient au nombre de douze. Huit moururent de maladie. Les quatre survivants allèrent en guerre avec Rabécon, seigneur du pays, contre le seigneur de Manangharé.
Rabécon fut vaincu, et les Hollandais tombèrent au pouvoir de Pennemi. Gelui-ci se plaint de leur intervention. Il les traite bien pourtant, leur fait promettre de ne plus prendre les armes contre lui, de le laisser, à l'avenir, s'arranger avec Rabécon.
Quelques mois après, Rabécon rentre en campagne, toujours accompagné des quatre Hollandais, qui ne tiennent compte de leur serment. Il est vaincu de nouveau et les Hollandais sont encore faits prisonniers par le seigneur de Manangharé. Manangharé est étonné du manque de parole des Hollandais. Néanmoins, sur un nouveau serment, il les remet en liberté. Dans sa loyauté de demi-sauvage, il croyait à la sainteté du serment 1
Une troisième fois, Rabécon envahit le pays de Manangharé; les Hollandais, qui ne se croient pas plus liés par deux serments que par un seul, sont encore avec lui. Il est battu de nouveau. Mais Tun des Hollandais trouve moyen de s'approcher de Manangharé, et, pour le remer-
ao
cler de lui avoir accordé deux fois la vie, il le tue d^un coup de mousquet.
Dans ces pays, comme nous Tavons déjà dit, tout Peffort du combat porte sur le chef : mort le chef, tout est perdu. Cest ce qui arriva. Le seigneur de Manangharé à terre, tous ses soldats prennent la fuite ; après pillage, son bourg est incendié, ses femmes, ses enfants, ses esclaves sont tués ou faits prisonniers.
Fiers de leur victoire, les Hollandais se rendent insupportables, et Rabécon, à bout de patience, les fait tuer.
Flacourt apprit ce drame pendant son séjour à Pîle Sainte-Marie.
Il est le premier qui donne de cette île un tracé digne d^attention.
Il l'appelle Isle Saincte Marte, Nossi Ibrahim ou Isle cT Abraham. Gauche dit que ce dernier nom vient d^un personnage des légendes Malgaches, qui fut grand pécheur de baleines; Flacourt attribue aux indigènes une origine israélîte et pense qu^ils ont marqué, par ce nom, leur admiration pour le patriarche qui eut l'honneur de recevoir à sa table le dieu d^ Israël. Elisée Reclus appelle cette île Sainte-Marie, comme les Français, et Nossi- Bahara, comme les indigènes.
Lllot des Nattes, anonyme dans la carte générale de Flacourt, est appelé, dans sa carte de détail, « Islet de Sainte-Marie ». Il a la forme d^un trapèze, n^est séparé de l'île que par un canal large de trente toises et profond, par endroits, de deux pieds seulement. L^excellence de ses pâturages attire un grand nombre de bœufs.
LMle Saînle-Marie s^allonge en fer de lance devant la baie Tengteng (Tintîngue) » et « paraît être le reste d'un cordon littoral qui continuait la muraille rectiligne des côtes du sud et reliait Foulepointe au cap de Maseala ». Flacourt lui donne dix-huit lieues de longueur sur trois dans sa plus grande largeur. Il se trompe un peu, car, mesurée sur là carte de Laillet et Suberbie, elle a, en longueur, cinquante-deux kilomètres, soit treize lieues, et en largeur six kilomètres, soit une lieue et demie. Il ne connaît pas l'espèce de fjord qui s'avance parallèlement à la côie orientale et il donne au port Sainte-Marie des dimensions exagérées.
Toute Tîle est bordée de cayes ou roches qui sont praticables, à haute mer, pour les canots. Dans ces cayes se trouvent de beaux rochers de corail blanc et des coquillages que les nègres vendent aux Français. Sur le rivage de Test, les insulaires ramassent de Tambre gris, mais ils le gardent pour les sacrifices aux tombeaux des ancêtres.
L'île Sainte-Marie est d'ailleurs un « vrai bijou », « une station de premier ordre où les Français ont réellement beaucoup fait > ».
Elle est riche de 20,000 hectares de forêts, bien vallonnée, bien arrosée, elle donne par an deux récoltes de riz, produit en abondance la canne à sucre, les bananes et les ananas. Le tabac, cultivé par les Français, est le
1 Elisée Reclus, Nouv, géogr, gén., t. XIV, p. 75.
2 François de Mâhy, Autour de Vile Bourbon et de Mada^ gascar; Paris, Lcmerre, 189 1, p. 72.
meilleur de Madagascar. Depuis que nous y avons des installations, le « Grand » d'Anton-Gil n'ose plus y venir faire la guerre^ et les villages s'y multiplient. Flacourt en a vu une douzaine occupés par des hommes qui se prétendaient de la race d'Abraham; il faut dire cependant que leurs traits et leur démarche n'ont rien de sémitique.
Notons qu'en i883 les Betsimisarakas de l'île Sainte- Marie étaient au nombre de 7 5oo.
Flacourt connaissait ainsi, par lui-même ou par ses agents, la côte orientale de Madagascar depuis la rivière Fanshère jusqu'à la baie d'Anton-Gil.
Les intérêts de la colonie vont maintenant le porter sur la côte occidentale, à la baie de Saint- Augustin, pays qui fut découvert par les Français ainsi que tout l'intérieur de l'île au sud du 19^ degré de latitude.
Ce voyage sera pour lui un nouveau sujet d'étude.
Le premier point qu'il décrit est l'anse aux Galions. Gauche la signale, mais ne la marque pas sur sa carte. Flacourt la figure par deux lacs alimentés par une rivière et reliés à la côte par un large canal. Le cartographe de la Guerre (i885) ne la connaît pas. Laillet trace le premier bassin et fait passer, sur l'emplacement du second, un chemin littoral qui est supposé faire presque le tour de l'île. Cela ne veut pas dire que Flacourt a tort.
Cette anse, bonne seulement pour les barques, est exposée aux vents du sud-est et du sud, qui soufflent toujours en tempête.
Vers i538, des naufragés portugais y construisirent une habitation. Ils eurent pour ennemis les indigènes^
(Juî envièrent leurs richesses, c'est-à-dire ce qu'ils avaient pu sauver du naufrage. Ces bandits les assassinèrent un à un, par ruse. Les cinq ou six derniers survivants se fortifièrent et se défendirent avec tant d'énergie que les sauvages furent forcés de leur vendre les vivres dont ils avaient besoin.
Un navire portugais parut enfin, les prit à son bord, partit dans la direction du soleil levant et jamais plus ne donna de ses nouvelles.
De l'anse aux Galions à la Mandrerey il y a des salines qui seraient, avec des soins, les meilleures du monde.
Cette rivière prend ses sources dans une région que les cartes actuelles signalent comme « inconnues et peu peuplées ». Ce n'est pas l'avis du docteur Louis Catat, qui d'ailleurs ne trace pas la rivière comme Laillet et le cartographe de la Guerre.
Les deux rives de la Mandrerey, qui sépare les Carcanosses des Ampâtres, sont également indiquées comme désertes. C'est sur la rive droite que M. Alfred Grandidier a trouvé des fragments d'ceufs d'aepyornis. Flacourt décrit ce pays comme très beau, très fertile et très boisé. Les indigènes construisent leurs habitations dans les bois et les protègent par un palis impénétrable composé de forts pieux, protégés eux-mêmes par des arbres épineux. Ils sont pillards, se volent même leurs femmes, ce qui cause une guerre sans fin.
L'état de nature n'est donc pas l'état de paix, d'amour et de doux repos, comme le croyait Jean-Jacques.
Le pays étant peu peuplé, fertile, riche en plaines her-
beuses, les boeufs sauvages s^ donnent rendez- vous, et peut-être qu'à Pexemple des hommes ils se cossent fièrement en rhonneur des génisses.
Au pays des Am pâtres succède celui des Ca remboules, entre les rivières Mananbouve et Ménérandre, aujourd'hui Manamboro et Ménarandra.
Le tracé de cette partie de la carte de Flacourt laisse à désirer. Le remarquable cap Sainte-Marie n'est pas indiqué. L^assimilation des rivières est incertaine.
Après la Ménérandra, Flacourt trace une rivière anonyme, puis la Machicora. puis une seconde rivière anonyme, enfin la Sacalite. Or, outre que les distances de rivière ne s'accordent pas avec les cartes modernes, ces cartes donnent, après la Ménérandra, la Manambahy, rilinta et la Machicora. Pour être Juste, il faut dire que cette région est encore peu connue, et qu^il serait peut-être prématuré d'attribuer à Flacourt tous les torts.
Vers i65o, le pays de Mahafale, qui confine à celui de Carem boule, n'était cultivé que par son seigneur. Ce seigneur possédait les plus beaux troupeaux de Tîle, mais il les avait volés aux Machicores, ses maîtres. Ceux-ci, follement, guerroyaient toujours entre eux, et lui, malin, profilait du désordre pour piller tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre des combattants.
Entre la Sacalie (notre Machicora) et la baie de Saint- Augustin, Flacourt place le pays de « Siveh », qu'il décrit comme stérile, occupé par une population clairsemée, misérable, réduite à vivre de laitage et de tamarin.
Il donne aux environs de la baie le nom d'Ivoron^
et dit que le pays est bien cultivé. A part quelques rochers dont il faut se garer, cette baie offre aux grands navires un bon mouillage et un bon abri contre les mauvais vents. La pèche y est abondante. Les îlots et les bords de la rivière sont couverts de citronniers, de tamarins et dorangers. Le nord de la rivière produit beaucoup de riz et nourrit de nombreux troupeaux.
La rivière, Onal Lahé (notre Onilahy), est large comme la Loire. Flacourt la fait descendre des premiers contreforts de la chaîne médiane. D'après Laillet et Suberbie, elle nait dans les plateaux du centre, reçoit du nord de nombreux affluents et atteint la mer après un cours d^enviroa cent trente-cinq lieues. Sur ses rives se trouvent des mines d^or, métal que les grands possèdent en abondance, cachent en terre et honorent comme dieu.
La baie doit aux Portugais son nom de Saint-Augustin. Des compagnons de François Pirard, évadés de Fort- Dauphin, y construisirent un fort, probablement celui que Flacourt indique sur la rive gauche. Ils y attendirent qu^un navire anglais de passage voulût bien les rapatrier. Auprès se trouve un cimetière oîi reposent plus de trois cents européens. Malgré son nom de « cimetière des Français », il garde les cendres de bon nombre d^Anglais et de Hollandais, surtout des Anglais, parce que les flottes des Indes faisaient escale à Saint-Augustin et y laissaient leurs malades comme dans un sanatorium.
Au sud de TOnilahy s'étendait le pays des Machicores, pays très fréquenté des Français parce qu'il était riche en topazes, aiguemarines, émeraudes, rubis, saphirs et
cristaux. Des explorateurs en ont réuni des échantillons, mais, pour une cause ou pour une autre, ces richesses sont encore légendaires.
Le seigneur ou Grand se nommait Dian Balotialen, c^est-à-dîre « maître de cent mille porcs ». Il maintenait le pays en paix ; son bon peuple était heureux, multipliait, vivait en liesse. A sa mort, ses jfils ne s'entendirent pas. Chacun d'eux voulut être le « Grand chef » et eut ses partisans. La guerre fut acharnée, sans miséricorde. Les hommes, les femmes, les enfants des vaincus étaient coupés en morceaux. Le pays fur dépeuplé, les friches reprirent le terrain qu'elles avaient perdu sous le sage BaloQalen, les survivants se cachèrent dans les bois, vécurent misérablement de racines et de bœufs sauvages. La misère causée par les prétendants fut telle que, maintenant encore, les cartes portent cette mention : « contrées inconnues, peu peuplées ».
Au nord de la baie de Saint-Augustin, Flacourt donne encore la Ravonména, qui paraît répondre à notre Fihérénana. L'orientation de cette rivière est défectueuse, le cours trop réduit, l'embouchure exagérée. Il prévient d'ailleurs qu'aucun français n'a vu ces régions et qu'il emprunte aux cartes portugaises le reste de son tracé.
Il met en place le cap Saint- André; mais entre ce cap et la baie de Saint- Augustin, il représente la côte comme rectiligne alors qu'elle ondule en vagues de dix lieues d'amplitude.
Du cap Saint-André au cap d'Ambre, la côte décrit un arc-de-ccrcle dont le centre est un peu au nord de la
Grande-Comore. Flacourt lui fait aussi décrire un arc-nlecercle, mais en sens inverse.
II trace sur cette côte un certain nombre de baies qu^il laisse anonymes et dont l'assimilation serait téméraire. Il faut remarquer toutefois que sur une échancrure placée à la latitude de la baie de Narendry il écrit le nom de € Diego Soares »* II transporte donc de Test à Touest et à soixante lieues trop au sud la belle baie de Diego-Suarez. Cette erreur ne peut être imputée aux cartographes portugais.
A partir du 1 3^ degré de latitude sud, il dresse la côte occidentale droit vers le nord et la prolonge jusqu^au 1 1» 25', c'est-à-dire qu'il place le cap Natal ou d'Ambre à o» 32' environ trop au nord et le cap Saint-Sébastien à 0° 28' trop au sud. Sa côte septentrionale, bien que coupée d'une baie anonyme, est parallèle à l'Equateur, rectiligne et large d'un degré.
II donne à la corne de l'ouest le nom de cap Saint- Sébastien, à celle de Xest, celui de cap Natal, et de ce point au cap Maseala, la côte, également rectiligne, est parallèle au méridien. Sur cette terre, si étrangement déjfigurée, il écrit cette légende : « Pays incogneu aux François ».
Ce tracé bizarre, que Flacourt déclarait conjectural, est arrivé jusqu'à Belin (1765), en passant par deux de nos gloires géographiques, Guillaume de l'Isle (1722) et Banville (1749).
Flacourt a été plus heureux dans son orographie de la Grande-Terre. Pendant toute la durée de sa navigation
ai
de Fort-Dauphîn à la baîe d^Anton-Gîl, il a vu la cîtne de la chaîne qui partage Tîle en deux versants ; de la cdte occidentale, il n^a pu qu^entrevoîr les derniers plissements du sol : il a donc porté vers Pest Tépine dorsale de Madagascar. Les détails sont grossiers. Flacourt n^a pas du tout la prétention de figurer le relief du sol. Nous n^avons pas d'ailleurs le droit d'être exigeants, car, réserve faite du territoire de Diego-Suarez, nos cartes donnent encore à la fantaisie la plus large place.
Malgré les promesses de sa Compagnie^ Flacourt est resté cinq longues années sans nouvelles et sans secours de France. C'était pendant la minorité de Louis XIV^ et nos gouvernants ne pensaient guère à ceux qui portaient au loin notre drapeau. Ayant appris^ par deux navires envoyés pour prendre un chargement de marchandises, que M. de la Meilleraye était devenu maître de la Compagnie de POrient, il partit pour la France le 12 février i655. Mis au courant de la situation nouvelle, il repartit pour Madagascar avec le titre de Direaeur général de la Société.
Le navire qui le portait fut attaqué par des pirates algériens et détruit par'Pexplosion de la Sainte-Barbe. Flacourt périt dans la catastrophe.
Cette mort fut un malheur pour la colonie, car Flacourt, malgré ses défauts, qui étaient ceux de son temps, était homme de haute valeur.
Carte de Nicolas Sansoû. — i6$$.
Tandis qu*Étienne de Flacourt étudiait et faisait étudier sur place la « Grande Terre i», Nicolas Sanson^ d^Abb&* ville, dressait sa cane d'Afrique en dix-neuf feuilles.
Nicolas Sanson est Tune de nos gloires nationales. Dès Tâge de du*huit ans il entreprit la construction d^une carte des Gaules, et cette carte fut longtemps considérée comme la meilleure que Ton eût pour Tétude de la période gallo-romaine.
Tris instruit et très consciencieux, il élargit le domaine scientifique de son temps et arriva vite à la renommée. A vingt-sept ans, il fut nommé, par Richelieu, géographe du roi. Il donna des leçons de géographie à Louis XIII et à Louis XIV. Les hommes les plus distingués, surtout les militaires, alors même quHls s^appelaient Conti et Condé, venaient s^instruire auprès de lui. Louis XIII le tenait en si haute estime qu'il ne voulut pas, lors de son voyage à Abbeville, loger ailleurs que chez lui. Les courtisans ayant manifesté ^intention de prendre son cabinet de travail pour agrandir Pappartement royal, Louis XIII leur fit cette réponse qu^on n^aurait pas attendue du fils de Marie de Médicis : « Non. Ce serait profaner le sanctuaire de la science ».
La carte d^ Afrique de Sanson avait des qualités, mais elle apporte peu de nouveau sur Madagascar.
Le savant géographe copie fidèlement le Sanctvs Lav^ rentivs de Lîvio Sanuto de i588. Cétait quelque chose de préférer à la carte de François Cauche celles de Mercator et de Sanuto.
Ses écritures sont disposées avec plus de goût que celles de Sanuto, et sa nomenclature est plus riche; mais le tracé, tant de la Grande terre que des archipels, est identique.
Il emprunte à la carte de Cauche le nom de Bugi qui paraît s'appliquer à Nosy Bé, Nosy Faly et Nosy Mitsio. Comme François Cauche, il place à Test le port aux Galions qui se trouve au sud.
Sur la côte orientale il donne IV Biego Soares qui déjà jfigure sous le nom de Diego Sores dans la carte de Mercatorde 1607, et, plus anciennement en 1599, ^^^ le nom de / de Diego Soares dans celle de Gysbert,
Sanson place à égale distance des deux mers le pays d'AmbouIe qui est baigné par la mer des Indes.
Il ne connaît pas Fort-Dauphin^ mais il marque le cap Sainte-Marie.
Toutes ses rivières sont perpendiculaires à la côte et divisent l'île en grands rectangles. Il ne mentionne pas, et personne encore n*a mentionné, les marigots qui bordent la bande orientale depuis Tlvondron, près de Tamatave, jusqu'à la Matitana, sur une longueur d'environ quatre cent quatre-vingt-cinq kilomètres.
Il divise l'île en deux parties égales par un enchevêtrement de monticules qui se dirigent du nord au sud.
Edw. Welier, dans sa carte de l'atlas Hughes de i875>
reproduit pour les rivières et les montagnes^ les dispositions du tracé de Sanson. II donne aux rivières un cours moins rigide, et les montagnes sont représentées par une longue chenille. Le dessin est en progrès^ la géographie est stationnaire.
Pour Sanson, ces erreurs sont excusables, car avant Flacourt on ne savait rien de l'intérieur de Tîle, et on n'en raisonnait que par hypothèse. En 1875, on en savait davantage, et le cartographe anglais aurait pu restreindre un peu le champ de la fantaisie.
La Compagnie de la Meilleraye et celle des Indes Orientales
En i652, la Société Rigault arrivait au terme de sa concession. Leà résultats obtenus n'étaient pas satisfaisants, mais par sa faute. Si elle avait envoyé à Fia* court, comme elle Tavait promis, des navires et des hommes, elle aurait fait de bonnes affaires et avancé la colonisation. Laissant au contraire son personnel à l'abandon, que pouvait-elle espérer?
Une nouvelle Société, formée pour une durée de quinze ans, eut pour associé le duc de la Meilleraye.
Elle abandonne Fort-Dauphin pour s'occuper exclusivement de l'exploitation des îles de France et Bourbon. Quand d'aventure un navire abordait à Madagascar^
cMtait pour faire des prisonniers qu'il vendait comme esclaves.
En 1659, ^Ue se décide pourtant à réoccuper Fort«- Daupbin, et met à la tête de Texpédition le sieur de Champmargou.
Celui*ci comprend que la persuasion et les bons procédés peuvent seuls lui concilier les indigènes.
Il charge donc un sieur Lacase^ de la Rochelle, de créer des relations avec les indigènes. Lacase, qui connaît bien le pays, lie par des traités d^amitié toutes les peu« plades des environs de Fort-Dauphin.
Champmargou, jaloux de ses succès, lui refuse toute récompense, tout avancement, et lui fait subir des humiliations devant les indigènes.
Lacase, découragé, quitte rétablissement avec cinq de ses camarades et va offrir ses services à un chefde la vallée d^Amboule. Tandis que ce chef lui donne en mariage sa fille uniquej Champmargou met sa tète à prix* Lacase, très aimé des indigènes, pourrait se venger, mais il n^oublie pas qu^il est français.
En ce temps-là, les intérêts de la religion passaient avant ceux du commerce et de la patrie. On colonisait pour agrandir le domaine catholique.
La Compagnie envoie donc à Fort- Dauphin des moines pour convertir les Malgaches, et donne Tordre à Champmargou de les seconder en tout et pour tout. Ces moines étaient lazaristes et leur chef se nommait Etienne.
Les indigènes qui fréquentaient Fort-Dauphin étaient prêches, sollicités de brûler leurs anciens dieux. Venant
pour causer d^affaires, non pour discuter sur la religion, ils se tournaient vers Champmargou, et Champmargou leur parlait comme les moines. Pour échapper à ces obsessions, ils prirent le parti de ne plus venir au fort.
Le P. Etienne eut alors une idée géniale. Dian« Manong, chef de la plus puissante tribu du sud, est Pun de nos meilleurs amis. SMl pouvait le convertir, tout le reste suivrait. En Europe, cela s^était vu plus d^une fois. Dans cette pensée, il se rend auprès de lui. Il est bien reçu, mais sa prédication n^a pas de succès. Veut*il jouer les Polyeuctes? Se croit-il inviolable et affranchi des lois de rhospitalité? En tout cas, il ne trouve rien de mieux que de jeter au feu les amulettes et les dieux de Dian- Manong, en présence de Dian-Manong lui-même. Sur le moment, celui<i est interdit de tant de sans-géne et d^audace; mais il se reprend, court après le moine iconoclaste, Tatteint sur la route de Fort-Dauphin et le tue ainsi que tous les hommes de son escorte >.
Telle est la cause initiale de toutes les déceptions que nous avons éprouvées à Madagascar depuis 1664.
Champmargou ne comprend pas que ce moine fana* tique a mérité son sort. Il crie vengeance et part en guerre avec six cents français et quinze cents indigènes. Dian* Manong Paccule à une rivière et va l'exterminer. Lacase, qui gouverne alors sous le nom de sa femme, vient à son secours.
t Le p. de la Vaistite (Histoire de MadagoMear^ tet habitante et ses ntissiomiaires, 1 1, pp. i5, 17) Ah du P. Estiefliie 00 héros et m uuuiji*
Il est sauvé, mais c*est entre lui et les Malgaches une guerre à mort, sans pitié, sans merci. De part et d^autre on détruit tout par le fer et par le feu, sans même épargner les femmes et les enfants. Un jour, les Français sont serrées de si près dans Fort-Dauphin qu^ils n^ont plus d*autre alternative que de se rembarquer ou de mourir de faim. Une fois encore, Lacase leur apporte la délivrance.
Cela se passait en 1664. La Compagnie arrivait au terme de sa concession, et ne retirait pas plus de profit de ses capitaux que de la protection du roi.
En cette année 1664, Colben fonde la Compagnie orientale, au capital de 1 5 millions, somme énorme pour l'époque.
Par éditdu mois d^août de la même année, Louis XIV concède à la Compagnie, à perpétuité, en « toute propriété, seigneurie et justice », Madagascar, les îles circonvoisines ainsi que les forts et habitations qui s^ trouvent.
Le roi souscrit pour trois millions (en 1668, il en ajoutera deux), les princes, les cours souveraines, les officiers de finance, les grandes villes commerciales suivent le roi. Rouen I figure dans la liste pour 55o,ooo livres.
t De Rouen, le 17 septembre 1 664, — Le 9 du courant, le Parlement de ceste ville s'estant assamblé sur le sujet de deux déclarations du Roy, pour rétablissement dVne Compagnie du Commerce dans les Indes Orientales, dont Tvne porte que tous les Officiers du Conseil de Sa Majesté, des Compagnies souveraines ou autres Officiers du Royaume, y pourront entrer sans déroger à leurs privilèges, U
Un édit du i«' juillet i665 remplace par le nom (Ttle Dauphine celui de Madagascar ou Saint-Laurent.
lecture en fut faite, avec d*autant plus d'applaudissement, qu'elles contiennent de très grands avantages pour les particuliers qui s*y intéresseront.
Le Présidant de Franquelot, qui fait la charge de Premier Présidant, ayant par vn beau discours, représenté que chacun devoit contribuer à un Etablissement si vtile à TEstat, et ajousté son exemple à ses paroles, en signant le premier, il fut suivi de tous les Présidans et Conseillers qui estoient ici, avec une joye extraordinaire, et résolu que les absens seroient tenus de faire la mesme chose ; mais à quoy ils seront assez portez par la considération des xncsmes avantages. Notre Archevesque qui se trouva en TAssemblée parla, aussi, avec cette forte éloquence qui luy est ordinaire, et comme il reconnoist d'autant mieux les grâces que Sa Majesté foit à ces sujets en cette occasion, qu'il est particulièrement éclairé en toutes choses, il a esté chez tous les Officiers des Compagnies souveraines, et assisté aux Assamblées de THostel de Ville, pour les persuader d'y prendre part. Sa Majesté lui en a témoigné son agréement, et ordonné de le faire sçavoir à tous ses Officiers, par vne lettre qu'Elle a bien voulu lui écrire de sa main, pour montrer combien Elle protège cette belle entreprise.
Le 10, la Chambre des Comptes fit assambler les semestres pour le mesme sujet, et les Présidans du Tronc, et de Fumesson y témoignans leur zèle, comme en toutes les rencontres où il s'agit du service du Roy, y signèrent après la vérification desdites déclarations, et furent suivis des autres Officiers de la Chambre avec des marques d'vne satisfaction particulière. La Cour des Aydes, le Bureau des Finances et les autres Corps se préparent à les imiter ; et nos marchands et bourgeois, qui connoissent les grands profits de ces sortes de longs voyages, veulent faire des efforts dignes de servir d'exemple et d'échauffer les plus froids.
Galette de France^ n<» 114, 20 sept. 1664. (Communication de notre savant ami M. A. Héron).
Fort-Dauphin devient chef-lieu de Madagascar, et sur le grand sceau royal du Conseil souverain on lit cette devise : Ludovici XIV pRANciiE et NAVARRiE régis sigillum y
AD USUM SUPREMI CONSILII GALLIiE ORIENTALIS.
Le 1 1 juillet i665, M. de Rennefort se présente devant Champmargou pour prendre possession de l'île au nom du roi. Lacase est notnmé son lieutenant et reçoit une ëpée d'honneur. Le nouvel officier offre de faire, avec deux cents hommes, la conquête pacifique de Pile. La rcuuite est probable, mais le G>nseil refuse : ce serait donner trop d'importance à un homme de « basse extraction ».
Pendant trois ans la Compagnie construit et plante activement autour de Fort-Dauphin.
En 1 668, elle envoie dix navires, dont un de cinquante* six canons, un directeur général ou vice-roi, le comte de Mondevergue, deux directeurs, un procureur général, quatre compagnies d^nfanterle, dix chefs de colonie, huit marchands et trente-deux femmes. Mais les vivres sont à peu près oubliés et, sans Lacase, la colonie mourrait de faim.
Mondevergue, comme Champmargou, veut conquérir rîle par la persuasion et s'efforce de meure fin à la guerre qui dure depuis sept ans.
Lacase lui ramène Dian>Manong qui est nommé prince de Mandarey. Mondevergue veut faire de tous les chefs des grands feudataires qui administreront pour le compte de la Compagnie. C'est très sage. Les chefs, un à un, entrent dans sa paix, et Fort-Dauphin étend son influence.
La colonie est en bonne voie. La Compagnie met ordre à cela.
En 1670, elle remplace Mondevergue par Tamiràl de la Haye.
Comme certain héros du roman de « Candide », le seigneur de la Haye avait la fierté convenable à un homme dont le nom est en trois morceaux : « il parlait aux hommes avec le dédain le plus noble, portant le nez si haut, élevant si impitoyablement la voix, affectant une démarche si altière, que tous ceux qui le saluaient étaient tentés de le battre ».
Il réussit en peu de temps à se faire détester très cordialement par les Malgaches et par les Français.
Un seul fait donnera la mesure de sa vanité : il déclare la guerre à un chef pour manque d'empressement à venir le saluer. Il est possible que les Français Paient un peu poussé dans cette affaire, mais il est certain qu'il a été battu à plate couture.
Sa défaite ravive la vieille haine semée par le lazariste Etienne, et toutes les tribus se soulèvent. M. de la Haye s^embarque pour les Indes, laissant à Champmargou et à Lacase le soin de se tirer d'affaire comme ils pourront.
Les indigènes sont irréconciliables. Champmargou et Lacase sont tués dans une rencontre. La Bretesche, gendre de Lacase, prend le commandement, mais il est loin de valoir son beau-père. Il est battu et forcé de s'enfuir.
En 1672, pendant la messe de minuit, Téglise et le fort sont pris d'assaut par les indigènes; les Français sont massacrés. De son navire, La Bretesche aperçoit
ies signaux de détresse. Alarmé^ anxieux, il envoie des embarcations, et ces embarcations reçoivent, au pied du fort, quelques hommes et quelques femmes échappés au massacre.
Il ne reste plus dans Tile un seul français. Nous avons perdu, en un instant, le fruit de trente années de travaux.
A répoque de cette catastrophe, la Compagnie était ruinée depuis deux ans. Quoi d^étonnant !
Les navires arrivaient toujours à la saison des fièvres; elle choisissait des gouverneurs incapables comme Pronis et de la Haye ; elle envoyait un moine fanatique, sans jugement, qui fit mortellement haïr le nom français; les nobles dont elle s^entourait barraient la route aux hommes de mérite qui n^étaient pas de leur clan.
Henry d^Escamps ( signale une autre cause. L'entreprise fut confiée à des aventuriers sans scrupule et à des gentilshommes ruinés qui n^entendaient rien aux affaires. Le gaspillage s^installa, dès Torigine, au sein de la Compagnie. Les millions du roi, qui étaient les millions de la France, ceux des princes, des cours souveraines et des villes, fondirent comme par enchantement. Les coupables étant noblesy pour la plupan, la justice n'osa poursuivre, et ce Panama d^alors disparut sans causer de scandale.
La Compagnie, à bout de ressources, avait remis au roi ses droits sur l'île et, par arrêt du i6 novembre 1670, le roi avait supprimé le Conseil souverain de Fort-Dau-
I Henry d'Ebcamps, Histoire et géographie de Madagascar; Paris, Firmin-Didot, 1884, p. 3y»
pbin. Les Français comtneacérent dès lors à quitter l'ile et le massacre de i6~i clôt cette entreprise grandiose et patriotique qu'avait conçue Colbert et que Louis XIV avait eu le bon esprit d'encourager.
Cependant le roi ne se reconnaît pas vaincu et n'abandonne rien de ses prétentions sur la Grande Terre.
Par arrât du Conseil d'État du mois de juin r686, il réunit à son domaine ■ Pile de Madagascar, fons et habitations en dépendant, pour en disposer en toute propriété, seigneurie et justice >, C'était comprendre les exigences de la politique et les intérêts du commerce.
SIXIÈME PARTIE CARTOGRAPHES DU XVJII' SlfecLE
Carte de Thornton. — Environs de 1700
KS Anglais, qui depuis longtemps fréquentent la baie de Saint-Augustin , croient l'occasion favorable d'étudier Madagascar. Aux environs de 1 700, Thornton dresse une carte marine qu'il intitule : A new Draught ofîke Island 0/ Madagascar als Saint' Loren\o wHk Augustin Bay and tke Island Monba/s' at Large.
I Probablemsni Mombai, sur la cûie du Zanguebar.
Il ne s*occape qoe des contours de Tile. La pointe septentrionale a la forme bizarre imaginée par Flaconrt. La péninsule et la baie d*Anton-Gil sont dé6gurés. La côte orientale forme un arc-de-cercle et la côte occidentale est parallèle au méridien. Il supprime ainsi les gracieuses courbes qui r^ardent le continent africain. Il indique les récifs d^une partie du littoral ; de la baie d'Anton-Gil, à l'est, à la baie de Bombétoke, à Fouest, en passant par le sud, il donne les profondeurs d'eau. Ayant vu la côte de si près, on ne s^ezplique pas les défeauosités de son tracé.
Sa nomenclature n'est pas riche. Pourtant il conserve le nom de Fort^Dauphin.
Carte de Guillaume Delisle, de 1722
Quand Guillaume Delisle entreprit la construction de sa carte de 1722, on ne s^occupait plus en France, depuis cinquante ans, de la grande île de Madagascar. Il apporte pourtant quelques renseignements nouveaux.
Flacourt a donné un très bon tracé de la baie et de la pointe de Fort- Dauphin. Delisle avait ses travaux entre les mains, mais il n'en a pas tiré parti.
Sa carte est au 14 millionnième ou à peu près, et à cette échelle les petites déchiquetures des côtes disparaissent.
De Fort- Dauphin à Port-aux-Prunes, près de Tamatave, il donne à la côte une direction parallèle au méridien; de Tamatave au cap Est, il incline la côte vers l'Orient et lui fait décrire, comme ses prédécesseurs, un grand arcde-cercle. Au cap Est, il la redresse vers le nord et lui fait former le carré que Flacourt a imaginé par suite d'une erreur de latitude dans la position du cap d'Ambre.
La baie d'Anton-Gil est mal orientée. L'île Sainte- Marie et son îlot des Nattes sont déformés.
Au point de vue de la nomenclature, le grand géographe a traité Madagascar comme l'Afrique, c'est-à-dire qu'il a donné seulement les noms de lieux connus.
En 1700, la carte d'Afrique était couverte de fleuves, de lacs, de montagnes, de noms de villes et de royaumes, dont le plus grand nombre en relevait que de la fantaisie.
Guillaume Delisle pensa que le mieux était d'avouer franchement notre ignorance et d'effacer tout ce qui n'était pas connu par des renseignements authentiques.
A la vérité, il a laissé en blanc des parties qui avaient été vues par les Portugais et par des moines; mais les Portugais gardaient pour leurs archives et les moines pour leurs couvents le secret des découvertes qu'ils faisaient. Ces parties vues n'appartenaient donc pas au domaine de la science. Les révélations qui se font peu à peu nous montrent d'ailleurs qu'elles n'étaient figurées que par des esquisses assez grossières.
En effaçant tout cela, Delisle a fait œuvre honnête et scientifique.
Vers 1880, l'abbé Durand, professeur à l'Université
catholi:;ue de Paris, a dit, dans uae conférence qu'il a pubHée, que la carte d'Afr'T-je a été blanchie par les hommes ^c la Révolution, en haines des prêtres et des moines. De bonne foi ou autrei:eat, le savant abbé a fait honneur à ces vaillants honiTies de rœuvre c honnête et scientifique » accoîrpîie quatre-vingt-dix ans avant la Révoluiion par Guillaume Delisîe, géographe da roi Louis XIV,
Sur la côte occidentale de Madagascar, Delîsle écrit les noms de « Fort-Dauphin », de la « Riv. Manangara », notre Manambavana ; de la « R. des Matatanes, la Matî* tanana de nos canes; du « cap Manouffi » ou Sainte* Luce; du « Port-aux-Prunes », prés de Tamatave, représenté par un grand lac qui se déverse dans la mer par un petit canal ; de T « Ance de Gualenboulou ». 11 donne encore les noms de V « L Sainte-Marie », de la c baye d'Anton-Gil » ; du « cap des Cocos » (cap Est ou Ngontsy) ; de la « Baye de Boamaro » ( baie de Vohemar) ; et du « cap Natal » ou cap d'Ambre.
La côte méridionale porte un seul nom, celui de Saint- Romain, qu'il paraît attribuer au cap Sainte- Marie.
Cest une confusion que n'ont pas fait les cartographes du xvi« siècle : ils ont donné le nom de Saint-Romain au cap d'Andrahombé, située au sud-est.
Il indique sur cette côte la rivière Mandrera, sans la nommer toutefois.
La côic occidentale est encore plus déformée que la côte orientale :
La baie de Saint-Augustin est exagérée ; la ririëre
d'OnîIahy est anonyme. Au cap Saint- Vincent, la côte, très tourmentée, forme une baie qui regarde le nord. Le cap Saint-André, trop au sud d'environ un degré, est placé en face de Tîle Juan de Nova, que Delîsle nomme « Jean de Nova ». De la baie de Saint-Augustin au cap Saint-André, le tracé général de la côte est rectiligne : Tauteur néglige ainsi les deux renflements qui s'avancent vers l'Afrique.
Par suite du déplacement des caps Saint-André, de Saint-Sébastien et d'Ambre, la côte du sud-ouest au nordest a un développement énorme.
Sur cette partie de la côte se trouvent les noms de c Malasagen nova » et de « Malasagen velha », qui semblent indiquer que sur ces baies, probablement celles de Mahazamba et de Narendry, il y avait des marchés de captifs Maures ». Plus au nord se lit le nom de « Port- Rond » qui paraît correspondre à la baie de Passandava. Cette côte se termine au nord par le cap Saint-Sébastien qu'il place sur le même parallèle que le cap d'Ambre.
Trois noms seulement se trouvent sur l'île même : « Isle de Madagascar », a Fanshere » (village de Dian Ramach), « Tierra del Gada » ou « Terre des Troupeaux ».
Il dessine approximativement le cours de cinq ou six rivières et la grande chaîne de partage des eaux. Jusqu'à
I L'auteur de VHistoire générale des Voyages dit en effet que les Anglais eurent des marchés d'esclaves dans la baie de Saint- Augustin « et dans les deux endroits qui portent le nom de vieux et de nouveau Messalig ». Ed. in-4°, t. VI, p. 540.
la riTière de Matatanes, la montagne est tracée correctement; à partir de ce point, il Tincline trop àTouest. Cette erreur a pour cause évidente Tinexactitudedes renseignements qu'il avait sur la topographie de la rivière des Matatanes.
Il parait avoir eu sur les archipels voisins des données plus précises que sur la Grande Terre.
Cependant Tîle Europe est remplacée par les Basses de India, qu'il nomme < Basses de Judia », ce qui n'est peut-être qu*une erreur de gravure.
Il donne à la Grande-Comore le nom de « Nangasia », corruption du nom Malgache Ngaziya. 11 nomme Moheli € Mayote » et Mayotte « Moelie ». Anjouan seule est bien désignée. Deux îles imaginaires et anonymes sont indiquées au sud des Comores.
La traînée des Glorieuses est trop au sud et anonyme. La « poussinière d'îlots et de récifs » dite des Cosmoledo, est bien placée par rapporta la Grande Terre. L'île annulaire d'Aldabra, fragment d'îles et de récifs, séjour de tortues géantes et de myriades d'oiseaux de mer, est représentée par deux îlots anonymes. Delisle donne le nom de a les Douze Isles » aux nombreux îlots que les Portugais ont nommés « Ilhas do Amirante », en l'honneur de Vasco de Gama, qui les découvrit en i5o2. Il marque le banc de Nazareth. Il appelle « Basses Garayos » les Cargados-Caroyos et place correctement Rodrigue, Maurice et Bourbon qu'il désigne sous le nom collectif de « Mascarin ».
Mémoire et Carte de Grossin. — 173 1
En 1731, Grossin fit présenter à Chauvelin, garde des sceaux, une carte et un mémoire tendant à la réoccupation de V « Isle Dauphîne ou Madagascar ».
Tandis que la carte passait de collection en collection, le mémoire dormait paisiblement dans les cartons du ministère des Affaires étrangères.
En 1840, la cane vint s'échouer à la Bibliothèque Royale. Quarante ans plus tard, elle tomba dans les mains de M. Gabriel Marcel, le savant Conservateur de la section de Géographie à la Bibliothèque Nationale. En cherchant le nom de l'auteur de cette carte manuscrite, M. Marcel trouva le mémoire qu'elle devait accompagner. Il avait ainsi la preuve que Grossin n'avait fait que répondre au désir du garde des sceaux ; que ce géographe avait une certaine position sociale et de hautes relations ; qu'il était très instruit des richesses naturelles de Madagascar.
M. Marcel s'empressa de porter carte et mémoire à notre ami M. Ludovic Drapeyron, qui en comprit toute la valeur et les publia, en novembre i883, dans la Revue de Géographie '.
Ml en a été fait un tirage à part sous le titre : Mémoire inédit de Grossin sur Madagascar et carte manuscrite tirés des Archives
Cette carte présente toutes les déformations de celle de Flacourt. Les quelques changements que fait Grossin ne sont pas heureux, notamment quand il représente la Fanshere comme un effluent de la rivière de la vallée d'Am boule.
Il donne un renseignement très intéressant : retendue des côtes soumises à TinHuence française. « Cette ligne pointillée », qui s'étend de la baie Saint- Augustin à Fort- Dauphin et au cap Ngontsy, « marque », dit-il, « Pétendue des pays ou Provinces qui obeissoient et etoient Tributaires de la France sous les règnes de Louis XIII et de Louis XIV ».
Il applique le nom de « mer des Cafres » au sud du canal de Mozambique, et celui d"* « Océan méridional ou Ethiopien » au nord de ce canal et à la merdes Indes.
Il dessine et dispose les Comores autrement que ne Pont fait Etienne Flacourt, Sanson et Delisle. Il accumule leurs fautes et n'apporte aucun progrès.
Bien que Y a Isle de Bourbon ou Mascaregne », lui soit mieux connue, il en défigure le tracé.
Si cette carte, d'ailleurs à très petite échelle, n'ajoute rien à nos connaissances, le mémoire, au contraire, donne quantité de bons renseignements.
Grossin visite Tîle dans le même ordre que Flacourt. Comme lui, il prend son point de départ à Fort-Dauphin, remonte la côte orientale jusqu'à l'île Sainte-Marie, puis
des Affaires Etrangères et de la section géographique de la Bibliothèque Nationale, publiés par Gabriel Marcel; Paris, Ch. Delàgrave, i883.
revîent à Fort-Dauphîn, longe les côtes méridionale et occidentale jusqu'à la baie Saint- Augustin. Il décrit Testuaire et le degré de navigabilité des rivières de quelque importance ; il indique, pour les ports et les anses, les profondeurs d'eau, la nature des fonds, les approches, les éléments de trafic, le caractère des habitants.
Cette minutieuse description l'amène à proposer la réoccupation de Madagascar. Il a des idées très pratiques et il les expose franchement,
1 1 estime qu'il faudrait d'abord reprendre Fort-Dauphin, qui est très facile à défendre et oîi nous avons laissé cinquante-deux canons; il conviendrait ensuite de se fortifier solidement dans l'anse de Saînte-Luce et dans l'île Sainte-Marie. Quant au siège du gouvernement, il le voudrait à Tamatave, parce que le port de Tamatave est appelé à un grand trafic, parce qu'il donne accès au centre du pays, parce qu'il permet la surveillance et la protection de la côte. Ces quatre postes bien établis, nous serions les maîtres absolus de l'île et nou5 pourrions, à notre bon plaisir, fonder des établissements sur la côte occidentale.
Avions -nous intérêt à reprendre Madagascar? En avions-nous les moyens?
Les Anglais savaient que la possession de Madagascar les aurait fait maîtres souverains de la mer des Indes. Aussi, toujours Tont-ils ardemment convoitée; toujours, et partons les moyens, ils ont tenté de nous y supplanter.
En 1 648 ils font une tentative, mais ils nous y trouvent fortement établis et dominant^ selon Grossin, sur plus
de trois millions d^ndividus qui nous payent tribut. Ils se rabattent sur Tîle Bourbon oti ils commettent Pacte inqualifiable raconté plus haut.
Après le désastre de 1672, ils ne voient plus d'obstacles et arrivent prêts à sonner le halali. Les Européens établis dans Fiieet les indigènes les reçoivent à coups de fusil^ les taillent en pièces.
Aucun des ministres qui ont succédé à Colbert n'ayant osé prendre Madagascar, le problème posé par Grossi n reste entier, avec cette différence qu'en ijSi il aurait suffi d'un navire et qu'il faudrait aujourd'hui une petite armée.
Oui, en 1 73 T, un navire aurait suffi, car alors se passait un fait étrange qui est resté secret jusqu'à la publication, par M. Gabriel Marcel, du mémoire de Grossin.
Les Européens établis à Madagascar, au nombre d'environ trois mille, étaient maîtres des principales provinces. En 1721, ils offrirent de remettre au roi, avec leurs armes, les postes qu'ils occupaient, et de travailler, pendant trois ans, aux travaux qu'on leur demanderait. Comme récompense, ils sollicitaient l'autorisation, leur engagement rempli, de passer en France avec ce qu'ils possédaient. Cette condition même nous était avantageuse. Dans le Bas-Poitou, la Saintonge et l'Angoumois, un quart des terres étaient tombées en friches à la suite des persécutions qui suivirent la Révocation de l'Edit de Nantes. Or, dit Grossin, « on pourrait y transporter tous ceux qu'on tirerait de Madagascar et leur distribuer des
terres incultes à la charge de cens et rentes au profit de ceux à qui elles appartiennent ».
Le capitaine du vaisseau, le Comte de Toulouse, chargé de présenter cette demande au gouvernement, fut mis en prison et y mourut sans avoir pu remplir sa mission. Il a remis à Grossin une liste de trente et un des principaux Européens qui désiraient se retirer en France. Grossin croit qu'en 173 1, au moment oîi il écrivait, la situation était encore la même. L^occupation de Tîle se réduisait donc à une simple formalité^ car Grossin ne demandait qu^un navire de cinquante canons et quatre cents hommes d'équipage, de troupe ou de colons.
Le gouvernement s'est empressé d'enterrer cette proposition. Il n^est pas difficile d'en deviner la cause.
Fleury aurait craint de faire de la peine à son ami Walpole et à ses féaux anglais qui le bernaient à plaisir.
Grossin ne voulait ni vagabonds, ni libertins^ ni femmes de mauvaise vie, mais tous gens de métier, et des filles honnêtes, pouvant faire de bonnes ménagères, de bonnes mères de famille, « telles qu^il y en a dans les hôpitaux d^enfants trouvés 9. Cela était contraire aux traditions.
Il ne voulait pas de missionnaires. « Des missionnaires >, dit-il, « ne sont point convenables en ce lieu; ils forment un corps et une profession séparés dont ils regardent la conduite comme indépendante > ; ils n^ou-
> Qu*aurait-il dit s*il avait pu prévoir ce qui se passe de nos jours.
Les Anglais font de la religion un instrument commercial. Les jésuites croient faire mieux, mais ils arrivent trop tard et passent pour des fétichistes i
blieût pas l'agrandissement de leur communauté, ils agissent en conséquence et leurs mouvements dérangent les projets et le plan du commandant ». Cette condition mettait contre lui les jésuites.
Enfin il ne voulait pas de Compagnies. Les économistes sont aujourd'hui de son avis, et les historiens savent que les Compagnies n'ont réussi nulle part, pas plus aux Indes qu'au Canada ou à la Louisiane^ pas plus au Sénégal qu'à Madagascar. Il privait ainsi les courtisans
Par un zèle inconsidéré, ils tentent d'amener au catholicisme les Malgaches, et Ton accuse la République de violer les consciences parce qu*elle paye l'évêque Cazet et sa « mission ».
Méthodistes et jésuites sont à couteaux tirés. Un résident français, M. Bompard, voit le danger^ comprend le péril de la' situation et tente, par des créations nouvelles, de réagir, d*aplanir la question religieuse qui vient compliquer notre situation. Méthodistes et jésuites s'unissent contre l'ennemi commun, font croire aux Hovas que la « secte française » immole les enfants pour leur arracher le CŒUR ET le manger. Des marchands au panier offrent Journellement aux maisons françaises, avec des airs mystérieux, des cœurs humains tout frais. On lapide dans les rues les enfants des français; le nom de Français est synonime d'antropophage.
L'évêque Cazet a publié, contre les Français, en langue MaU gâche, une brochure infâme que les tribunaux de Tananarive et de Montpellier viennent de stigmatiser.
Le même évêque, dans une cérémonie, fait jouer par la fanfare de son école la Marseillaise? Non. Le God Save the Queen!
Voilà comment les missionnaires français servent la France qui les paye.
Les Méthodistes anglais ont plus de pudeur et de patriotisme. (Voir un article de Paschal Grousset dans le Radical, n» du 3 août 1893, reproduit parle Petit Roiiennais, du 4 du môme moisj.
de bonnes places, et leur enlevait tout espoir de recommencer la curée de la Compagnie Orientale.
Le projet de Grossîn, ayant ainsi contre lui tout le monde, fut enfoui dans les cartons, promptement, à toujours, et nous avons perdu Poccasion de conquérir, sans peine aucune, sans dépense, la plus belle des colonies.
Carte de d'Anville. — 1749
Jean- Baptiste Bourguignon d'Anville, notre grand géographe national, Phomme du xviii« siècle qui connut le mieux la terre, encore qu'il n'ait jamais voyagé, n'acceptait pas les opinions toutes faites. Quand il voulait faire la cane d'un pays, il en revoyait avec soin tous les monuments géographiques, les comparait et les critiquait. C'est ainsi qu'il fit faire à la géographie d'immenses progrès. Il a été dépnssé. Ce n'est pas en vain que, depuis un siècle, l'Europe multiplie les voyages d'exploration. Son œuvre n'en est pas moins de celles qui font le plus d'honneur à la France.
Sa carte de Madagascar, de 1749, se recommande non seulement par la netteté du trait, l'heureuse disposition et la beauté des écritures, mais aussi par une conception plus précise des contours et de l'orientation de Tile.
Depuis le désastre de 1672, Madagascar n'était guère visitée par les Français, sauf peut-être par ceux de l'île
Bourbon qui venaient 7 chercher des bœufs. En 1/33, le gouvernement de Louis XV envoya l'ingénieur Cossigny, avec trois vaisseaux, faire la reconnaissance de la baie d^Anton-Gil (c^est ainsi que d^Anville écrit le nom de cette baie et son onhographe est celle admise par Elisée Reclus).
D^Anville dut avoir connaissance des travaux de Cossigny, car, lui premier, il trace et oriente exactement la baie d'Anton-Gil.
Il connaissait la position des points extrêmes de Madagascar et soupçonnait la forme rectiligne de la côte orientale. Pourtant, à la rivière Ivondrona, qu^il appelle « luonchon », il fait décrire un angle rentrant, par suite un arc-de-cercle dont la Sèche n^a pas moins de \^ 2o\ La figure de Tile en est déformée.
Il donne à la péninsule d^Anonibé trop dMpaisseur et il conserve le fameux quadrilatère septentrional de Flacourt; toutefois, il donne au « C. de S. Sébastien > une position un peu plus méridionale qu^au « C. de Natal ou do Ambro ». Il marque à leur place les « isles de Diego Soarez », connues maintenant sous les noms de Diego-Suarez et de la Lune, mais il ne connaît pas la magnifique baie que nous avons prise au grand désespoir de nos bons amis les Anglais.
Il place bien son île « Nossi-lbrahim ou de Sainte- Marie », toutefois il en exagère la largeur.
Il fait décrire à la côte méridionale un demi-cercle d'une trop grande perfection. Il écrit le nom du cap Sainte- Marie^ ce que n'a pas fait Guillaume Delisle; par suite
de la déformation de la côte, ce cap est peu apparent : on dirait un petit promontoire.
Le tracé de la baie Saint-Augustin et celui de la rivière Onilahy (son Onilahe) diffèrent peu de ceux des cartes actuelles.
11 paraît avoir suivi de trop près Guillaume Delisle dans son tracé du cap Saint- Vincent. Cependant, comme les cartographes sont loin encore de s^accordersurle tracé de cette partie de Madagascar, il serait peut-être imprudent de le condamner. Il convient toutefois de noter qu'il oriente mal la rivière Saint-Vincent et qu'il place à tort, dans son voisinage, une grande rivière qui coulerait de Test à l'ouest.
Toute la côte, du cap Sainte-Marie au cap Saint-André, n'a pas, dans la carte de d'Anville, la découpure large et harmonieuse qui lui fait affecter le profil de deux grandes vagues océaniennes. Mais il approche. S'il n'a pas fait mieux, c'est que, de son temps, cette partie de Madagascar était peu connue.
La côte du sud-ouest au nord-est, est frangée, comme une riche broderie, de grandes péninsules, de baies profondes, d'îles et d'îlots ; d'Anville la représente comme régulière : il la creuse seulement de trois petites échancrures qui para'ssent représenter les baies de Boyanna, Makambitra etChimpayki. 11 rappelle les noms de « Masalagem Nova » et « Massalagem Velha », que Delisle orthographie un peu différemment.
L'île Europe est omise, mais il indique les a Bassas da India, » qu'il appelle « Baxo da Judia ou Basse de
la Juive », Delisle aussi a donné à ces hauts fonds le nom de <c Basses de Judia >.
Les Comores, « Isles de Comoro », sont d'un tracé incorrect, maïs bien placées, sauf Mayotte. Il les nomme: « Angazija ou Grand Comoro, Molalé ou Mohilia, Anjouané, Mayote ». C'est à très peu près les mêmes noms qu'aujourd'hui.
11 appelle « Joâo Martins » une île qui paraît représenter le groupe d'Aldabra. Les Glorieuses sont à leur distance du cap d'Ambre, encore qu'elles soient beaucoup trop à Touest, comme les Aldabra. La position des Glorieuses paraît avoir été déterminée, non par des observations astronomiques, mais sur la marche des navires : le déplacement du cap d'Ambre devait avoir pour effet le déplacement des Glorieuses.
D'Anville n'a pas connu le groupe des Cosmoledo, mais il connaît celui de Farquhar, et il donne à plusieurs îlots les noms qu'ils pqrtent encore aujourd'hui : Joaô de Nova, St Pierre et Providence.
Sa nomenclature est abondante. Elle contient beaucoup de noms de peuplades et de noms français, notamment celui de Fort-Dauphin, qui est suivi de l'adjectif « abandonné ». Dans cette nomenclature il n'est pas encore question des Hovas.
Les rivières sont très bien dessinées, mais leur cours est encore peu connu. Il en est de même des lignes de faîte, représentées par des petites chenilles délicatement dessinées ; il semble pourtant avoir eu idée du nœud de rimerina et de celui de l'Ankara.
Malgré ses imperfections, qui étaient inévitables, la carte de d'Ânville est infiniment supérieure à toutes les cartes antérieures.
Cartes de Bellin. — 1747-1765
En 1746, treize ans après Tenvoi de Cossigny à la baie d'Ânton-Gil, Mahé de la Bourdonnais, gouverneur de nie Bourbon, fit aussi à Madagascar un voyage d'ex-^ ploration.
Les Français continuaient à visiter la côte orientale et y entretenaient noire influence. La Compagnie des Indes désirait tirer parti de cette situation et cherchait à fonder un établissement dans File Sainte-Marie. En 1750, elle eut satisfaction. Béti, fille et héritière de Tamsié* malo (ou Ratzimilaho), feu roi de Foulepointe, donna nie Sainte-Marie, en toute propriété, seigneurie et justice, à « Louis le Bien-Aimé, quinzième du nom, roi de France et de Navarre ».
En «754, Dumas, gouverneur de Tîle de France, réserva au roi, par décret, le privilège du commerce de la côte orientale.
La Compagnie des Indes se fit représenter à Sainte* Marie par un sieur Gosse. Gosse n^entendait rien à Tad* ministration d^une colonie; il était ébloui de son importance, manquait de jugement et avait des mœurs trop faciles.
L^Incohérence de sa conduite et son despotisme exaspérèrent les indigènes qui le massacrèrent avec tous ses compagnons ( 1 754).
La reine Béti fut accusée de ce drame et transportée à Port-Louis (Ile de France) ; reconnue innocente, elle fut ramenée à Madagascar et remise en possession de son royaume.
A Port-Louis, pendant sa quasi captivité. Sa Majesté vit le caporal Labigorne; elle lui donna son cœur et, de retour à Foulepointe, sa main. Labigorne, roi par la grâce d^Amour, fut à hauteur de sa situation, ce qui n'arrive pas toujours à ceux qui le sont par la grâce de Dieu, avec ou sans accompagnement de la volonté nationale.
Pendant treize ans, de 1 754 à 1 767, tous les grands, de Tamatave à la baie d'Anton-Gil, le reconnurent pour arbitre. Il usa de son autorité pour organiser des relations commerciales entre les indigènes et les traitants français. Il eut ainsi cette bonne fortune de bien servir à la fois sa patrie et son pays d^adoption.
Béti a renouvelé plusieurs fois sa donation ; depuis lors nie Sainte-Marie est possession française et témoigne de nos droits sur tout Madagascar.
En 1761, nos établissements de commerce s'étendaient sur toute la côte orientale, depuis Fort-Dauphin jusqu'à la baie d'Anton-Gil '.
I Henry d^Escamps, Histoire et Géographie de Madagascar ; Paris, Firmin-Didot, 1884, pp. 41-45»
Cette situation nous permettait d'étudier à fond la géographie de cène partie de Pile de Madagascar.
En 1747, N. Bellin avait dressé, pour VHistoire générale des Voyages^ une carte de Madagascar ». Elle fut surpassée de beaucoup par celle que d'Anville publia deux ans plus tard.
En 1767, Bellin donna une seconde carte de la Grande Terre '. Il tint compte, des travaux de Cossigny, et de quelques renseignements recueillis par nos officiers de marine. Il représente assez correctement la baie d'Anton- Gil et la côte jusqu^à Fénérive. Le tracé du reste de cette côte n^est pas sensiblement amélioré.
L^île Sainte-Marie est réduite à ses dimensions, mais, comme dans la carte de Flacourt, elle forme un croissant dont la convexité est tournée vers la Grande Terre.
Pour la côte sud, Bellin reproduit le tracé de d'Anville.
D'Anville avait esquissé la courbure de la bande occidentale. Bellin revient aux vieux errements et dessine une côte droite presque parallèle à celle de Test.
Il suppose la plus grande largeur de Pile sur le parallèle de la baie de Saint-Augustin, et lui donne cent lieues
I Elle a pour titre : Isle de Madagascar autrement Isle de Saint" Laurent,
< Elle a pour titre : Carte de Vlsle de Madagascar^ dressée au dépôt des cartes, plans et journaux de la marine pour le service des vaisseaux du Roi, par ordre de M. le duc de Choiseul, colonel-général des Suisses et Grisons, Ministre de la Guerre et de la Marine. Par le S. Bellin, ingénieur de la marine, censeur royal de l'Académie de Marine et de la Société royale de Londres, m. doc. lxv.
de 25 au degré. La plus grande largeur est plus au nord, sur le I f degré de latitude sud, et elle est d^environ cent soixante-sept lieues. Bellin se trompait donc de près de 7/10W. Le tracé du cap Saint- André au cap Barrow se trouve ainsi complètement déformé.
Du cap Saint- Vincent à la baie Passandava il donne les profondeurs d'eau. Cela suppose un relevé sérieux des côtes et Ton devrait s'attendre à trouver un tracé à peu près exact. Il n'en est rien. Les déformations du cap Saint- Vincent au cap Saint-André se reproduisent du cap Saint- And ré à la baie Passandava et, naturellement, de cette baie au cap d'Ambre. Il indique les baies de Bombétoke, de Narinda et de Chîmpayki, mais par à peu près.
Entre les baies d'Anton-Gîl et de Narinda, il réduit à vingt-deux lieues, c'est-à-dire au tiers, Tépaisseur de l'île.
Sur sa première carte il a écrit, comme Flacourt, que le nord de l'île était inconnu.
Sur celle de 1765, dont il sent bien les imperfections, il étend cette remarque à l'intérieur de l'île entière. « Tout cet intérieur, dit-il, ne nous est pas connu. On sçait seulement que le Terrain est bon et fertile, couvert de Bois dans beaucoup d'endroits remplis de Bêtes sauvages, qu'il y a de grandes Chaînes de Montagnes et de très belles Plaines, que le Païs est fort peuplé et qu^on y trouve des Bestiaux en abondance, surtout des Bœufs ».
Il ne change pas l'orientation de l'île et le cap Masoala est incliné de dix lieues trop à l'est, le cap d'Ambre de soixante lieues.
Si cette carte apporte peu de renseignements nouveaux^
^ tgS —
elle e9t du moins très bien peinte. La mer est teintée en bleu^ la terre en jaunâtre, les forêts en vert, les montagnes en brun. Tout cela est malheureusement placé au hasard. Viennent des renseignements exacts et nous aurons, par ce procédé, une belle image du pays.
Comte de Maudave. — 1 768-1 769. — Carte de Mannevillette. •—
La guerre de Sept-Âns était terminée depuis peu. Nous avions perdu la Guadeloupe, Marie-Galante, la Martinique, Grenade, Sainte-Lucie, PAcadie, le Sénégal, rinde, le Canada. Le gouvernement était aux mains de courtisans. La France s'enlisait, mais Louis le Bien- Aimé avait Tespoir que cela durerait aussi longtemps que lui.
Le bourbier de Versailles notait pas toute la France, heureusement; il y avait des hommes qui déploraient nos désastres et cherchaient à y remédier. Le comte de Maudave était de ceux-là. Il pensait que notre prestige et notre commerce exigeaient le remplacement, par des colonies nouvelles, de nos colonies perdues. Il propose au duc de Choiseul de relever Fort-Dauphin et de restaurer la puissance française à Madagascar. Il ne veut s^occuper que de commerce. Il ne veut ni conquête par les armes, ni propagande religieuse. Cela rentre bien dans les vues
de Cboiseul» qui ne se soucie pas plus d^envoyer des troupes à trois mille lieues de la mère-patrie que de prendre la charge d^une bande de moines orgueilleux et imprudents. Il approuve donc le projet de Maudave, le nomme gouverneur, pour le roi, de Fort-Dauphin, lui promet des envois de colons et de marchandises, et rinvite à partir de suite ( 1 768).
Aussitôt arrivé, Maudave conclut des traités avec les peuplades voisines et obtient d^elles la cession gratuite, sur la rivière Fanshère, de neuf à dix lieues carrées de terres qu^il destine à la culture.
Ce commencement donne espoir pour Tavenir. Viennent les colons et les marchandises, tout ira bien. Mais ils ne viennent pas. A la place, il reçoit la promesse d'un subside annuel de soixante-trois mille livres. Ce subside ne fait pas son affaire. Il s'en contentera pourtant car il espère trouver aux Mascareignes les marchandises et les ouvriers dont il a besoin.
Les gouverneurs de ces îles pensent que sa réussite pourrait diminuer leur prestige et leurs profits, et conîme leurs intérêts passent avant ceux du pays, ils lui refusent tout concours.
Ainsi abandonné, pieds et poings liés, il dut, lui aussi, dès 1769, retirer notre drapeau de Fort- Dauphin. Naturellement, son départ comble de joie les gouverneurs et les traitants des îles de France et de Bourbon >, et dit Per-
I Louis Pauliat, Madagascar; Paris, Calniann-I.évy, 1884, p. 33. — H. d'Escamps, op. cit,, p. 45. — H. Poucet de Saint- Andr^i La Colonisation de Madagascar sous Louis XV^ diaprés
cheron, chargé d^affaires du roi, au cap de Bonne-Ëspérance, « les anglais se sont réjouis comme s^ils avaient gagné une bataille ».
L^année suivante, en 1 770, un enfant du Havre a publié une nouvelle carte de Madagascar. Jean-Baptiste- Nicolas-Denis d'Après de Mannevillette, né le 1 1 février 1705, mort le i*' mars t 780, était mathématicien, hydrographe et marin. Le premier il fit usage des instruments à réflexion pour déterminer les latitudes et de la méthode des distances du soleil à la lune pour déterminer les longitudes. Ces procédés lui permirent d'atteindre un degré d^exactitude inconnu jusqu^alors. 11 dut les appliquer à la construction de sa carte nautique de V « Isle de Madagascar ou Madecasse ».
Ce qui frappe, dans cette carte, c'est la correction de l'orientation et la forme de Tîle.
Cependant elle présente, dans les détails, beaucoup d'imperfections.
Il met à leur place les caps d'Ambre et Saint-Sébastien, mais il ne connaît ni la baie William Pitt, ni celle de Diego-Suarez, et il réunit par des lignes droites Port- Louquez au cap d'Ambre, le cap d'Ambre au cap Saint- Sébastien, et donne ainsi à la partie septentrionale la forme d'un trapèze incliné d'orient en occident.
Le tracé de la baie d'Anton-Gil laisse un peu à désirer. L'ile Sainte-Marie a la forme d'un croissant, comme
la correspondance inédite du comte de Maudave; Paris, Challamel aîné, 1886, pp. 168-169.
dans la carte de Bellin. Le cap Foulepointe est peu apparent et, par suite, la côte orientale forme une légère courbe rentrante. Il ne faut pas oublier pourtant que, devant le littoral primitif, les mouvements de la mer et les cours d'eau ont formé un faux rivage qui, insensible* ment, s^accrott d^année en année. Ce fait géologique explique la disparition de certaines indentations qui figurent dans les anciennes cartes. Il se pourrait donc que Mannevillette ait représenté la côte telle qu^elle existait de son temps.
Le tracé de la partie méridionale ne présente aucun progrès. Du cap Sainte-Marie^ à peine indiqué, à la baie Saint-Augustin, le dessin de la côte est défiguré, bien que Tauteur indique une série de sondages.
Pour la première fois le renflement de la bande occidentale, entre la baie Saint- Augustin et la Manambolo, est bien représenté. Tout le reste du littoral, jusqu^au cap Saint-Sébastien, encore qu^il porte Tindication de sondages, est conjeaural. Le cap Saint-André, point très important pour la construction de la carte, est trop au nord et trop à l'est.
Malgré ces imperfections, la carte de Mannevillette accuse un progrès considérable. Bien des années passeront avant qu^on fasse mieux.
Comte Maurice de Beniowsky. — 1741-1786
Maurice-Auguste de Beniowsky, comte et magnat de Hongrie, est né en 1741, à Verbova, comîtat de Neutra,
Il servit comme lieutenant dans Tarmée autrichienne pendant la guerre de Sept* Ans. En 1758, l'empereur Texila et lui confisqua ses biens. Il mit son épée au service de la Pologne, qui combattait alors pour son indépendance, et parvint rapidement aux plus hauts grades. Fait prisonnier au siège de Cracovie, il fut interné à Kazan, sur le Volga; peu après, en 1771, accusé d'avoir conspiré contre Catherine II, il est envoyé au Kamchatka.
De haute naissance, intelligent, brave, très instruit, parlant couramment neuf langues, il est distingué par le gouverneur Nilof qui le choisit pour donner à ses filles des leçons de français. Bientôt il est aimé d'Aphanasie, Paînée de ses élèves, et, sans se faire prier, le père consent au mariage.
Beniowsky aime la Jeune fille, cela n'est pas douteux, mais il aime aussi, plus peut-être, la libené. Il profite de sa situation auprès du gouverneur pour préparer son évasion et un jour, avec soixante-seize condamnés, il attaqué la garnison et s'empare d'une corvette. Aphanasie connaît ses intentions; elle sait même qu'il est déjà marié. Pourtant elle ne l'abandonne pas, l'avertit des
dangers qui le menacent et se décide enfin à partager sOn sort.
Il ne dispose que de la corvette prise aux Russes; la route à suivre est inconnue. Il part néanmoins, confiant en son audace. Il touche au Japon, puis à Formose. 11 séjourne à Formose et conçoit le projet d'y fonder une colonie sous le protectorat d'une puissance européenne. Les chefs de Tîle entrent dans ses vues et lui font promettre de revenir. De Formose il se rend à Macao où il perd Aphanasie et beaucoup de ses compagnons. Un navire français le porte de Macao à l'île de France; un autre navire le passe à Fort- Dauphin où il trouve à s^embarquer pour la France.
Sa renommée l'a précédé à Paris. Jeune, beau, très noble, héros de roman, c'était plus qu'il n'en fallait pour faire tourner toutes les têtes féminines; et, dans ce temps oîi les caprices d'une du Barry faisaient loi, oîi l'on obtenait tout par les femmes, sa qualité d'homme à la mode lui ouvrait toutes les portes.
Il présente au ministère un projet sur la fondation d'une colonie à Formose. Ce projet étant bien étudié, bien présenté, bien appuyé surtout, le gouvernement l'admet, en y substituant toutefois au mot « Formose » celui « Madagascar ». Beniowsky accepte et est nommé commandant général, pour le roi, de Madagascar.
Des réclamations se produisent. Pourquoi, dit-on, confier à cet étranger, un aventurier, la mission de replanter à Madagascar le drapeau de la France ? Est-ce que beau-
coup de nos généraux ne pourraient pas le faire aussi bien, peut-être mieux que lui ?
Nous avions des généraux capables de conduire des armées et de gagner des batailles, mais ils n^vaient pas étudié les questions de colonisation, et tous ceux qu^on avait envoyés à Madagascar avaient échoué. Quant à la qualification d*étranger, elle était sans valeur. Est-ce qu^alors les officiers ne passaient pas, sans trahison, d^un pays à Tautre ? Est-ce que Condé, surnommé le Grand, n^a pas remporté à Rocroi deux batailles, la première pour la France sur les Espagnols, la seconde pour les Espagnols sur la France? N est-il pas rentré en France avec tous ses honneurs et prérogatives pour combattre de nouveau les Espagnols qu'il venait de conduire à la victoire ? Et Eugène de Savoie-Carignan, qui toute sa vie combattit haineusement contre sa patrie, n^est-il pas mort comblé d*honneurs et admiré de toute PEurope? La vérité est qu^alors le patriotisme était à Tétat d^em* brion, que Ton combattait pour ou contre le roi, que Ton achetait des troupeaux d^hommes pour la guerre comme nous achetons des troupeaux de moutons pour la bou* chérie.
Le ministère a pris les réclamations pour ce qu'elles valaient et ne paraît pas avoir eu tort.
Il offre à Beniowsky douze cents soldats, et Beniowsky n'en veut que trois cents parce qu'il ne veut pas d'une conquête par les armes. Mais il accepte la promesse d'un envoi annuel de cent vingt colons, de marchandises, d'armes et de munitions. On lui impose, par raison
d^économle, de se pourvoir, la première année, auprès des administrateurs de Plie de France, et on lui annonce que ces administrateurs auront sur lui droit de contrôle. Ces conditions ne le satisfont pas. Pourtant, comme on lui promet de donner des ordres, il se laisse convaincre et part. Les ordres promis ne parvinrent jamais, pas plus que les colons, les marchandises, les armes et les munitions.
Il arrive à nie de France le 22 septembre 1773. Ternay, gouverneur, et Maillard, intendant, lui refusent tout concours et s^opposent même à son départ pour Madagascar.
Après cinq mois de vaine attente, il s'embarque secrètement avec tout son monde et prend terre dans la baie d'Anton-Gil le 14 février 1774, la première année du règne de Louis XVL
Les administrateurs et les traitants des îles de France et de Bourbon font répandre le bruit, sur la côte orientale de Madagascar, que Beniowsky n'a aucune mission du gouvernement français et quUl vient pour réduire en esclavage les indigènes. Cétait une invitation à Fassassinat.
Il ne s'en émeut pas et fonde le fort de Louisbourg, qui doit être, provisoirement, la nouvelle capitale de Madagascar. Il construit ensuite des forts dans Tîle Manrose, à N' Gontsy, Fénériffe, Foulepointe, Tamatave et Manahar.
Il se met en relations avec les peuplades voisines, les séduit par sa douceur, se les attache par des traités.
Seuls les Zaffi-Rabé lui sont hostiles. Il achète leurs villages, ce qui les force à sMloigner. Ils restent ennemis. Pour en finir, Benîowsky invoque Parbitrage de ses alliés. Ceux-ci lui donnent gain de cause et lui offrent leur concours armé.
Louisbourg est entouré de marais, insalubre. Il demande, moyennant salaire, des ouvriers indigènes. Six mille viennent et percent, en quatre jours, un canal de trois mille mètres qui assainit la contrée. A six lieues de Louisbourg est situé un plateau que les Malgaches nomment « Lieu de Santé ». 11 y construit, pour ses malades, un fort qu'il réunit à Louisbourg par un chemin bordé de fossés.
II reçoit dans son alliance les Agontzi, mais à condition qu'ils reconnaîtront la suzeraineté de la France et qu'ils réuniront leur pays à Louisbourg par un chemin de vingt-huit lieues. Douze mille hommes sont mis en œuvre et, en quelques jours, la seconde de ces conditions est remplie.
Les tribus des environs de Foulepointe, lasse de se faire la guerre, invoquent son arbitrage. Il les accorde et leur demande, pour prix de son alliance et du service rendu, la construction d'un chemin entre Foulepointe et Louisbourg. En 1774, il établit une route entre les baies d'Anton-Gil et de Bombétoke.
De pareils moyens de conquête n'étaient pas banals.
En i863, au bout d'un siècle, les explorateurs des forêts Madécasses trouvaient avec stupéfaction des trace« des travaux exécutés par Beniowskjr.
Cependant il ne recevait rien de la métropole, et quand il envoyait à Tlle de France des bœufs, dir riz, des esclaves, les administrateurs de cette île lui donnaient des promesses quMls ne pensaient même pas à tenir.
Il n^était pas seulement abandonné. Ceux qui lui devaient aide et protection sWorçaient de lui créer des embarras, de le perdre. Ils lui envoyèrent un intendant, non pour l'inspecter, Taider, mais pour gaspiller ses ressources et désorganiser ses services. Beniowsky devina la mission secrète de cet agent, et avec Texquise polito^se du xvni< siècle» que nous avons perdue au contact des singes de noblesse, il annihila monsieur Tintendant.
Cependant il manquait de tout et ses compagnons se décourageaient. Par bonheur, un navire hollandais de passage, lui vendit du drap. Il improvise alors des tail* leurs, des tanneurs et des cordonniers. Devant cette Intel* ligente activité, son personnel reste confiant et discipliné.
Il envoie des interprètes partout, même dans les régions les plus éloignées, pour conclure des traités avec les chefs, faire entendre la voix de la civilisation, et les tribus viennent à lui.
Disciple des philosophes du xvni^ siècle, il presse les Malgaches de renoncer à leurs coutumes barbares, surtout à Tabandon des enfants nés les jours supposés néfastes*.
I 11 dît dans ses Mémoires, t. II, p. 277 de Tédition française : « Cette nation avait une coutume étrange et cruelle qui était observée depuis un temps immémorial. Tous les enfants qui naissaient avec quelques défauts, ou même certains jours de Tannée
— toi -*
Les Sakalaves, dominateurs de Tîle, prirent ombrage de ses succès et s^armérent contre lui. Il fit appel à ses alliés^ qui tous vinrent, et les Sakalaves, vaincus, demandèrent la paix.
Malgré ^abandon de la métropole et les tracasseries des administrateurs de Tlle de France, il est en situation de faire passer sous notre protectorat la presque totalité de Madagascar.
Un singulier hasard va le rendre maître de Tile.
Une vieille femme assure que la mère de Beniowsky est la dernière princesse du sang de Ramini, le prophète incomparable dont nous avons parlé plus haut. Elle Pa vue à Vllt de France. Outre cela, Beniowski parle couramment la langue de Madagascar, et les indigènes le considèrent comme un Malgache d'espèce supérieure. Le conte de la bonne femme n^en était pas moins absurde et d'autant
Mieux il convenait à Tespëce crédule Chez qui tout prend, excepté la raison.
qu'ils regardaient comme malheureux, étaient sacrifiés aussitôt. Le plus communément ils les noyaient. Le hasard me rendit témoin de cette coutume barbare, quand je descendais la rivière pour me rendre à la plaine de Louisbourg. J'eus le bonheur, le jour de mon départ, de sauver la vie à trois de ces infortunées victimes. Je les fis transporter à Port-Louis, et, dans un grande fête que je donnais à tous les chefs du pays, je les fis jurer de ne jamais commettre, à l'avenir, de pareils actes de cruauté. Je regardai comme le plus heureux jour de ma vie, celui de Tabolition de cette horrible coutume, qui était un effet du fanatisme ou de quelque autre pré^ jugé non moins exécrable. »
On nomme Beniowsky Ampakassombé ou empereur.
Il se laisse élire puis établit un gouvernement régulier sous le protectorat de la France ou de toute autre puissance européenne. Il créera ensuite entre le pays protecteur et le pays protégé, un courant d'échanges et d'émigration.
Avant de s'engager à fond dans cette affaire, de solution incertaine, il rend ses comptes qui se soldent par un bénéfice de 450,000 livres, outre les marchandises en magasin. Prudemment il se fait remettre une attestation écrite de la parfaite régularité de sa gestion. Cette pièce en main, il donne sa démission de « Gouverneur pour le Roy de France des établissements de la baie d'Anton-Gil ».
Libre alors de ses mouvements, il se fait proclamer Ampakassombé, nomme un conseil suprême de trente deux membres et un conseil permanent de dix-huit membres. Son intention est d'établir, dans le centre de rile, le siège du gouvernement.
A la fin de novembre 1776 il part pour la France, malgré les supplications des indigènes. Il a la certitude que notre gouvernement acceptera le protectorat de Madagascar.
II se trompe. Des dénonciations des administrateurs Pont devancé. A son arrivée il est accusé de malversation et Ton considère comme des fables ce qu'il dit de ses rapports avec les indigènes. Il exige une enquête, et cette enquête lui est tellement favorable, que le gouvernement lui décerne une épée d'honneur.
Il offre alors de rattacher Madagascar à la France, La
France n^a rien à perdre et gagnera, outre un immense marché, dts postes très importants sur la mer des Indes. La gouvernement refuse parce que les honorables membres chargés d*étudier l'afTaire sont à la solde des traitants des îles de France et de Bourbon.
Beniowsky s'adresse à l'Autriche et à l'Angleterre qui refusent pour ne pas aller contre les droits de la France; l'Amérique refuse aussi, mais une grande maison de Baltimore lui donne un navire et des marchandises.
En 1784, après huit ans d'absence, il débarque sur la côte occidentale, en face de Nosy Bé. Reconnu, il est conduit en triomphe, par terre, à la baie d'Anton-Gil. Il est bien le chef souverain de Madagascar, mais il ne représente plus la France. Les administrateurs de Tlle de France vont exploiter cette situation. Ils ne veulent voir en lui qu'un étranger, le guettent, lui tendent des pièges. Sous un prétexte futile ils envoient contre lui soixante soldats du régiment de Pondicherry ; il se défend, dans un fort, avec trois européens, et le 23 mai, au moment où il pointait un canon contre nos soldats, il est tué d'un coup de fusil. Sa mort a pour conséquence la perte de Madagascar.
Après cette inqualifiable sottise, les Anglais ne pensent plus devoir se gêner et s'efforcent de nous supplanter. Ils ne réussiront pas, mais leurs commis-voyageurs en religion nous causeront des embarras, de plus en plus, si notre gouvernement n'y met ordre.
Beniowsky a fait dresser une carte de Madagascar qui porte la date de 1776 et ce titre : Carte de Visle de
Madagascar faîte par ordre de M. le Baron de Beniowsky, chevalier-commandeur de l'Ordre de la Croix Blanche, Colonel-Propriétaire du corps des Volontaires de son nom, et Commandant- Général pour le Roy en la dicte Isle.
Elle a le sud en haut. Comme celle de d^AnvilIe et de Bellîn, elle ne donne pas à l'ile assez de largeur. Même les parties qu'il connaissait le mieux laissent à désirer. En 1773 il a fait explorer la côte septentrionale depuis la baie de Vohemar jusqu'à celle de Passandava, et cette exploration n'a pas donné de résultats cartographiques appréciables.
Les points dangereux du littoral sont indiqués avec un certain soin et sont désignés par de courtes légendes. La nomenclature de la côte orientale est très riche et contient quelques noms français. Celle de la côte occidentale est très pauvre.
Il donne à une échancrure de la baie d'Anton-Gil et à Pile Manrose les noms de Boynes et d^Aiguillon, ses protecteurs. Il ne connaît pas les Hovas qui pourtant vivaient alors, très méprisés, dans Tlmerina.
Toute la surface de Tîle est tigrée de forêts, de marais et de petites figures qui représentent des sommets. Dans les blancs de cette mosaïque sont écrits les noms des tribus connues à la tin du xviii^ siècle. Cette carte est bien inférieure, pour les contours^ à celle du havrais Mannevillette.