‹ La cartographie verrazanienne [microforme]Chapitre 1 sur 4 · AMEN · texte numérisé non relu

AMEN

LA

CARTOGRAPHIE VERRAZANIENNE

Dans un précédent article #, à propos du globe, alors inédit, portant le nom de Robert de Bailly et la date de 1550, nous avons donné un aperçu de cette importante cartographie; c'est-à-dire des globes et cartes dont les contours et les légendes rappellent l'expédition de Giovanni da Verrazano au nouveau monde, Celle catégorie de monuments de la géographie est done d'un gri nd intérèt pour la France, puisqu'elle confirme le voyage injustement contesté du navigateur florentin, et au cours duquel il explora, de 4523 à 1524, sous le pavillon fleurdelysé, toute la côte orientale de l'Amérique du Nord. Deux nouveaux globes de cette famille, récemment découverts à Paris, sur les quais, comme le premier, viennent ajouter d’utilesrenseignements à ceux qu’on possédait déjà.

L'origine de ces configurations, tout à fait typiques dans leur forme complète, dérive, à n'en pas douter, d’une carte, aujourd’hui perdue, attribuée à Giovanni da Verrazano et dont il fit hommage d'un exemplaire à Henry VIHL*, avant 1526°. Hakluyt, qui vit celte carte à Londres vers 1584, la décrit en ces termes : « Une vieille carte sur parchemin, de très grande dimension, faite, ce semble, par Verrazano, représentant toute la côte depuis la Floride jusqu'au cap Breton, avec beaucoup de noms italiens. On y voit la mer et, par 40° de latitude, une petite langue de terre ressemblant beau-

1. Revue de Géographie, dirigée par M. L. Drapeyron, numéro de septembre 1895.

9, « An olde and excellent mappe which he gave to King Heurie the eight. » Hakluyt, Divers voyages touching the Discoverie of America, 1582, in-f°, p. 11, dans la dédicace à sir Philip Sidney.

3. Nous déduisons la date de 1526 des faits suivants : Henry VIE fut en guerre avec François 1° du 24 novembre 1522 au 30 août 1525, et comme Verrazauo était alors au service de la France, ce n’est qu'après cette dernière date qu'il put donner sa carte au roi d'Angleterre, D'autre part, écumant les mers en 4527, il fut capturé au mois d'octobre de cette année et pendu comme pirate à Golmenar de Arenas en novembre suivant. Sclon nous, la carte a dù être faite à Dieppe entre juillet 1524, époque de son retour du nouveau monde, et mai 1526, quand il reçut l'ordre d'armer l'expédition maritime qui lui coûta la vie.

4 LA CARTOGRAPHIE VERRAZANIENNE coup à la gorge droite ou isthme de Darien, Cette carte est présenlement aux mains de M, Michel Locke !, »

Hakluyt ajoute que cette carte expose aussi ç un court et facile passage par le nord-ouest »,

La petite langue de terre est l’isthme imaginaire tracé dans les cartes de ce genre, entre Mare Oceanum et Mare Indicum, lesquelles ne se trouveraient séparées dans la latitude de 40° N. que par un espace de six milles, Quant au passage, c'est la grande ouverture s'évasant à proximité de la Terra Laboratoris?,

Nous ne croyons pas que ce système de configurations, dans son ensemble, ait été créé par Giovanni da Verrazano, Dieppe était le port d'attache de ce navigateur, et c’est là qu'il s'est sans doute procuré le prototype de sa cartographie. On ne possède plus, il est vrai, de cartes dieppoises remontant à l’année 1926, mais elles existaient certainement dès cette époque. Les mappemondes de Nicolas Desliens et de Pierre Desceliers sont Lrop savantes et d’un travail trop supérieur pour ne pas avoir été précédées d'une longue liliation d'œuvres de ce genre. Or, de 1526 à 1541, il n’y a que quinze années, et à voir la persistance des types en cartographie, au point que Nicolas Desliens répète dans les grandes lignes en 1566 ses contours de 15%1, malgré les progrès de la géographie, on est fondé à croire que les spécimens de l’hydrographie dieppoise qui nous sont parvenus ne font que reproduire un type fixé depuis des années.

Ainsi que nous l'avons dit, la caractéristique des cartes verrazaniennes c’est le continent américain cessant d'être fragmenté (comme, par exemple, dans les premiers globes de Schôüner) et qui se trouve complètement séparé de l'Asie par un océan, ainsi que des régions arctiques par un véritable détroit de vaste étendue, unissant l'Atlantique au Pacifique. Ge sont justement ces traits particuliers qu’on retrouve dans toutes les cartes dieppoises que nous possédons : les Desliens de 1541 à 1566, les mappemondes

1. « A mightie large olde mappe in parchmente, made, as it should seme, by Verarzanus, traced all alonge the coaste from l'lorida to Cape Briton, with many Italian

names, which laieth oute the sea, makinge a little necke of land in 40 degrees of

latitude, much like the streighte necke or istmus of Diriena, This mappe is nowe in the custodie of Mr. Michael Locke. » Hakluyt, Discourse on Western Planling, Cambridge (États-Unis), 1877, in-8°, pp. 113, 114.

2, Dans la carte verrazanienne de Sébastien Munster (Ptolémée de 1540), on lit en cet endroit même : Per hoc frelum iter palet ad Molucas.

dites de Harley, de Vallard, de Desceliers et de Jean Roze, Ajoutons que c’est de propos délibéré que les cartographes dieppois ont ainsi isolé l'Amérique. Ce fait est démontré par la légende inserite sur la mappemonde de Desceliers de 1590 : € Aulcuns cosmographes ont conjoinet lasie auec La Floride, neufue espaigne, Terre ferme et amérique, et disent estre partie de Lasie, mais lopinion diceulx nest a ensuyir autant quelle nappert par certaine experience ne par raison. »

Verrazano cependant n'a pas suivi son prototype d’une façon servile, C’est lui, à notre avis, qui l’a moditié en rétrécissant une certaine partie du continent septentrional, de façon à faire croire! à l'existence d’un isthme de six milles? seulement de largeur et placé au nord de la Floride, par environ 40°-42" de latitude, Cette assertion aventurée s'explique par le fait que son but principal était de trouver un passage au Gathay * par le nord-ouest, comme d’ailleurs la plupart des uavigateurs de l'époque.

Dans une étude de ce genre, il importe surtout de se pénétrer de l’idée que dès les premiers voyages au nouveau monde, et pendant de longues anné:: ensuite, la m'morable découverte de Christophe Colomb fut un désappointement. Les terres nouvelles ressemblatent si peu au Cathav, tel que Marco Polo l'avait décrit, qu'on ne larda pas a s’apercevoir de Pexistence d’une barrière entre le pays qu’on venait de découvrir et celui que Colomb, Jean Cabot, Vespuce et Corte-Real étaient venu chercher *. Anssi les voit-on immédiatement se mettre en quête d’un détroit. Christophe Colomb le plaçait dans « el paraje del puerto del Retrete* », c’est-àdire non loin de l'endroit où de nos jours on a commencé à rreuser le canal de Panama.

1. Michel Lok inscrit même er ce lieu, du côté du Pacifique : Ware de Verrasana, 1524,

2. « Da questa mare orientale si vede il mare occidentale, Sono 6 miglia di terra infra l'una al altro. » Légende de la carte de Hieronymo da Verrazano.

3. « Mia intenzione era di pervenire in questa navigazione al Cathay allo extremo oriente dell Asia pensando trovarce tale impedimento di nuova terra quale ho trovato, e se per qualche ragione pensava quella trovare non senza qualche futo di penctrare allo occano orientale. » Ms. de la Bibliothèque nationale de Florence, dans les Col- Lections of the N. Y. Historical Society, t. 1, 1541, p. 60.

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