‹ La case du Père TomChapitre 10 sur 200 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

un scandale auquel il fallait mettre un terme en emmenant l'audacieux, en le mettant à bêcher la terre, afin de rabattre son orgueil. En conséquence, le maître demande à régler le compte de Georges, qu'il voulait reconduire immédiatement chez lui.

— Mais, monsieur Harris, dit le directeur de la fabrique, votre résolution n'est-elle pas un peu brusque?

— Qu'importe? cet homme n'est-il pas à moi?

— Nous serions disposés, monsieur, à augmenter le prix de la location.

— Je n'y tiens pas, monsieur. Je n'ai pas besoin de louer mes domestiques quand je n'en ai pas envie.

— Mais, monsieur, il est très-propre aux fonctions qu'il remplit,

— C'est possible, et je parie qu'il n'a jamais été aussi propre à celles que je lui ai confiées.

— Songez à la machine qu'il a inventée, dit assez mal à propos un des ouvriers.

— Ah! oui, c'est une machine pour épargner du travail. Un nègre est bien capable d'imaginer pareille chose; lui-même est une machine qui économise le travail autant que possible. Je l'ai résolu, il s'en ira.

Georges était resté comme anéanti en entendant sa sentence prononcée par une autorité contre laquelle toute résistance était vaine. Il croisa les bras, se mordit les lèvres; mais la colère brûlait son sein comme un volcan et circulait en torrents de feu dans ses veines. Sa respiration était entrecoupée; ses grands yeux noirs étincelaient, et il aurait éclaté sans l'intervention du directeur de l'usine.

— Cédez , lui dit celui-ci en lui touchant le bras : éloignez-vous momentanément; nous tâcherons de vous faire revenir.

Le tyran remarqua cet aparté. Il en devina le sens, et se fortifia dans la résolution de tenir sa victime en son pouvoir. Georges quitta la fabrique, et fut employé aux plus grossières occupations de la ferme. Il eut assez d'empire sur lui pour ne pas franchir les bornes du respect; mais son air sombre, ses traits contractés, ses regards de courroux exprimaient éloquemment ses pensées, et prouvaient d'une manière indubitable que cet homme ne pouvait jamais devenir une chose.

C'était pendant son séjour à la fabrique que, ayant la liberté d'aller et de venir, Georges avait vu sa femme et l'avait épousée. Cette union obtint l'approbation de madame Shelby, qui avait un peu la manie féminine de faire des mariages. Elle vit avec plaisir sa favorite devenir la femme d'un homme de sa classe, qui semblait lui convenir sous tous les rapports. Elle-même attacha la couronne de fleurs d'oranger, et jeta le voile nuptial sur la tête de la fiancée. De nombreux invités, réunis dans la grande salle de la maison, célébrèrent les grâces de la jeune fille et la libéralité de la maîtresse.

Pendant quelques années, Elisa vit fréquemment son mari, et son bonheur ne fut troublé que par la perte de deux enfants en bas âge, qu'elle pleura au point de s'attirer les douces remontrances de sa

maîtresse, qui s'efforça de soumettre cette nature passionnée au frein de la raison et de la religion* Après la naissance du petit Henri, Elisa revint à la tranquillité; les blessures de son cœur se cicatrisèrent, et elle fut heureuse jusqu'au moment où son mari retomba brusquement sous le joug de son propriétaire légal.

Le directeur de l'usine, suivant la promesse qu'il en avait faite, rendit visite à M. Harris quinze jours après le départ de Georges. Il espérait pouvoir le réintégrer dans son premier emploi, maintenant que le mécontentement du maître avait eu le temps de se calmer.

— Il est inutile d'insister, dit M. Harris d'un ton maussade; je sais ce que j'ai à faire.

— Je ne prétends pas vous donner de conseils, monsieur; seulement il serait de votre intérêt de nous abandonner Georges aux conditions qui vous sont proposées.

— Je connais vos projets, monsieur; je vous ai vu échanger des signes d'intelligence avec Georges le jour où je l'ai emmené de la fabrique; mais vous ne l'emporterez pas sur moi. Nous sommes dans un pays libre, monsieur; cet homme m'appartient, et je ferai de lui ce que bon me semblera.

Ce fut ainsi que Georges perdit sa dernière espérance; il n'eut en perspective qu'une vie de privations, rendue plus amère par les persécutions mesquines que pouvait lui imposer un despotisme inventif.

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