‹ La case du Père TomChapitre 101 sur 200 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Notre héros était assis; il avait devant lui son ardoise, et s'appliquait à un travail qui semblait au-dessus de ses forces.

Les aspirations de Tom vers le foyer domestique étaient devenues si impérieuses, qu'il avait demandé une feuille de papier à lettre à Evangéline. Réunissant toutes les connaissances littéraires qu'il tenait de Georges Shelby, il avait conçu l'idée hardie d'écrire une lettre , et il en traçait le brouillon sur son ardoise. II était assez embarrassé, car il avait oublié la forme de certaines lettres, et ne savait pas au juste comment employer celles dont il avait souvenir. Pendant qu'il suait à la peine,- Evangéline arriva, monta sur le dos de sa chaise, et regarda par-dessus son épaule :

— Oh! père Tom, quels drôles de griffonnages!

— J'essaye d'écrire à ma pauvre vieille femme et à mes petits enfants, dit Tom en s'essuyant les yeux avec le revers de la main; mais je désespère d'y réussir.

— Je voudrais pouvoir vous aider, Tom! J'ai appris à écrire; l'année dernière je savais former toutes mes lettres, mais j'ai peur d'avoir oublié.

Evangéline mit sa petite tête blonde près de celle du nègre, et tous deux, également pleins d'ignorance et de bonne volonté, tinrent une grave consultation. Après avoir délibéré sur chaque mot, ils produisirent une composition qui, à leur grand plaisir, ressemblait à de l'écriture.

— Ça commence à prendre bonne tournure, père Tom! dit Evangéline avec transport. Que votre femme et vos petits enfants seront contents! Oh! c'est une honte de vous en avoir séparés! J'ai l'intention de demander à papa de vous renvoyer dans quelque temps.

— Ma maîtresse m'a dit qu'elle enverrait de l'argent pour me racheter dès qu'elle en aurait; je compte sur sa promesse. Le jeune M. Georges a dit qu'il viendrait me chercher, et il m'a donné ce dollar en témoignage.

Et Tom tira de sa veste le précieux dollar.

— Oh ! il viendra certainement ! dit Evangéline. Que je suis contente !

— Je veux leur adresser une lettre, voyez-vous, pour leur faire savoir ce que je fais, et dire à Chloé que je suis bien, parce qu'elle doit avoir du chagrin, la pauvre femme !

— Tom! cria Saint-Ciare, qui venait de se présenter à la porte. Tom et Evangéline tressaillirent.

— Que faites-vous là? reprit le maître en jetant un coup d'ceil sur l'ardoise.

— Une lettre pour Tom; il m'a priée de l'aider. N'est-ce pas bien écrit ?

— Je ne veux vous décourager ni l'un ni l'autre ; mais vous auriez mieux fait, Tom, de vous adresser à moi. J'écrirai votre lettre en revenant de là promenade.

— Il est très-important qu'il écrive, dit Evangéline , parce que sa maîtresse doit envoyer de l'argent pour le racheter; il m'a dit qu'elle s'y était engagée.

Saint-Ciare pensa que c'était une de ces promesses en l'air que les maîtres bienveillants feignaient sans intention de les réaliser, dâns l'unique but de diminuer chez les esclaves la douleur d'être vendus. Toutefois, s'abstenant de tout commentaire, il dit à Tom de selleries chevaux.

La lettre de Tom fut écrite et mise à la poste le soir même.

Cependant miss Ophélia persévérait dans ses travaux. Tous les domestiques, depuis Dinah jusqu'aux plus jeunes bambins, s'accordaient à dire qu'elle était décidément curieuse. C'est une épithète que les esclaves des Etats du Sud emploient pour donner à entendre que leurs supérieurs ne leur conviennent guère.

L'élite de la domesticité, c'est-à-dire Adelphe, Jeanne et Rosa , avaient prononcé que ce n'était pas une dame, qu'elle n'avait pas de grands airs, qu'elle travaillait comme il n'est pas permis à une dame de travailler, et qu'il était surprenant qu'elle fut parente des Saint- Clare. De son côté, Marie déclarait qu'il était fatigant de trouver sa cousine toujours occupée. Miss Opheîia cousait et raccommodait depuis le point du jour jusqu'à la nuit , comme une personne pressée par un besoin immédiat. Quand les ombres s'épaississaient, elle pliait le linge, prenait son tricot, et se remettait à l'œuvre avec une recrudescence d'activité. C'était vraiment un supplice de la voir.

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