CHAPITRE XX
— Pour que vous fassiez son éducation. J'ai pensé que c'élail un assez drôle d'échantillon de son espèce. Ici, Topsy! ajouta-t-il en sifflant , comme s'il eût eu affaire à un chien ; chantez-nous une chanson, et montrez-nous que vous savez danser.
Les yeux de la négresse prirent une expression malicieuse, et elle entonna d'une voix claire et perçante une bizarre mélodie nègre. Pour marquer la mesure, elle gesticulait, battait des mains, entrechoquait les genoux; par intervalles, elle émettait des sons gutturaux qui caractérisent la musique africaine. A la fin, elle fit deux ou trois culbutes, donna une dernière note aussi surhumaine que le sifflement d'une locomotive, et se jeta tout à coup sur le tapis. Elle y resta les mains jointes, dans une attitude de pieux recueillement. Une douceur béate était peinte sur son visage; seulement il y avait une certaine astuce dans les regards furtifs qu'elle lançait du coin de l'œil.
Miss Ophélia demeura muette et paralysée par l'étonnement. Saint- Clare, qui s'en amusait, adressa de nouveau la parole à l'enfant.
— Topsy , voici votre nouvelle maîtresse ; je vous laisse entre ses mains; comportez-vous bien.
— Oui, monsieur, dit Topsy avec une gravité solennelle, mais en remuant ses yeux pleins de malice.
— Vous comprenez, Topsy, il faut être bonne, dit Saint-Clare.
— Oh! oui, monsieur, répliqua Topsy avec un autre clignement d'yeux, et tenant toujours les mains jointes.
— Augustin, dit miss Ophélia, qu'est-ce que cela signifie? votre maison est si remplie de ces petites pestes, qu'on ne peut faire un pas sans marcher dessus. Le matin , en me levant , je trouve un négrillon endormi derrière la porte ; un autre est étendu sur le paillasson; je vois une tête noire sortir de dessous la table. Au nom du ciel, pourquoi m'avoir amené cette fille?
— Pour faire son éducation, ne vous Fai-je pas dit? Vous prêchez toujours qu'il faut instruire les enfants de l'Afrique. J'en ai choisi un complètement ignorant, et je vous le confie.
— Je n'en ai pas besoin ; j'en ai déjà bien assez.
— Voilà comme vous êtes, vous autres bons chrétiens! vous formez des associations, et vous chargez quelques pauvres missionnaires d'aller passer leurs jours au milieu des païens; mais personne ne daigne en recueillir un chez lui et prendre la peine de le convertir. On trouve ces Africains trop repoussants, d'une intelligence trop obtuse , et ainsi de suite.
— L'affaire ne se présentait pointa moi sous ce point de vue, dit miss Ophélia d'un ton radouci. C'est en effet une œuvre de missionnaire à remplir.
Saint-Clare avait touché la corde sensible, et miss Ophélia commençait à croire qu'un devoir lui était imposé. Cependant elle ajouta: — Il était inutile d'acheter cette petite; j'en ai tant d'autres pour m'occupe r.
— Ma cousine, dit Saint-Clare en la prenant k part, je dois vous demander pardon de mes méchants j> l'O^os; vous êtes si bonne qu'ils
ne sauraient vous atteindre. Le fait est que cette enfant appartenait à deux individus qui tiennent une gargote devant laquelle je passe tous les jours. La malheureuse était grondée et battue du matin au soir, et j'étais las de l'entendre crier. J'ai jugé d'après sa physionomie qu'on pouvait en tirer quelque chose, et je l'ai achetée à votre intention. Donnez-lui une bonne éducation orthodoxe à la mode de la Noavelle--Àngleterre, et vous la verrez se développer. Vous savez que je n'ai point de dispositions pour l'enseignement, mais je voudrais vous voir essayer.
— Je ferai de mon mieux, dit miss Ophélia.
Et elle s'approcha de l'enfant comme on approcherait d'une araignée noire pour laquelle on aurait des intentions bienveillantes. — ■ Elle est à moitié nue et d'une saleté effrayante, dit-elle.
— Eh bien , faites-la nettoyer, et donnez-lui des habits. jiiss Ophélia l'emmena dans les régions de la cuisine.
— Allons, s'écria Dinah d'un ton peu amical, M, Saint-Clare avait bien besoin d'une négresse déplus!
— Pouah! dirent Jeanne et Rosa avec un suprême dégoût; qu'elle ne se montre point sur notre passage , nous avons déjà trop de ces misérables noirs.
— Elle n'est pas plus noire que vous, miss Rosa, dit la cuisinière, qui sentait que l'observation lui était applicable. Vous avez l'air de vous croire blanche, mais vous n'êtes ni blanche ni noire, et il vaut mieux être l'un ou l'autre.
Miss Ophélia s'aperçut que personne ne se souciait de procéder à la toilette de la nouvelle venue, et elle fut forcée de s'en occuper elle-même, avec l'assistance de Jeanne, qui s'y prêta de mauvaise
lur ménager la sensibilité de nos lecteurs, nous n'insisterons pas
sur Les (!ét;iils de la première toilette d'un enfant négligé et maltraité.
Ophélia s'acquitta de sa làf.hc avec répugnance, mais avec une
héroï lion. Elle s'attendrit quand elle vit sur les épaules
de L'enfant des cicatrices ef dos callosités, marques ineffaçables du
[uel elle avait vécu jusqu'alors.
— Regardez! dit Jeanne en les montrant, cela prouve qu'elle a be oin de corrections. Oh! elle nous donnera du mal, j'en suis sûre!
onsieur L'ail achetée.
'.ii jeune fille écouta ces commentaires d'un air de tristesse et de
Mail Lui cire habituel; seulemenl elle regardait à
i de corail que Jeanne portait aux oreilles.
; les cheveux arl el qu'elle fut décemment
hélia la contempla avec satisfaction eu disant qu'elle
i plus chrétien. La bonne dame se mil dès lors à
d'instruction, et elle débuta par l'interroger.
— sons, Toj
madame, répondit l'enfanl en ricanant.
— Comment ! l'âge 'pic vous ave/!1 Est-ce qu'on
1ère?