‹ La case du Père TomChapitre 104 sur 200 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

— Je n'en ai jamais eu.

— Tous n'avez jamais eu de mère? Que vouiez- vous dire? Où êtes-vous née?

— Je ne suis jamais née.

Topsy accompagna ces mots d'un ricanement si diabolique , que miss Ophélia aurait pu s'imaginer qu'elle avait devant les yeux quelque gnome arrivé dupais des sorciers; mais miss Ophélia était une femme positive. Aussi dit-elle d'un ton sévère : — II ne faut pas me répondre ainsi, mon enfant, je ne plaisante pas avec vous. Dites-moi où vous êtes née, et ce que faisaient votre père et votre mère?

— Je ne suis jamais née, répéta Topsy avec assurance, je n'ai jamais eu ni père ni mère, ni rien. J'ai été élevée par un spéculateur, avec une masse d'autres, et c'était la vieille mère Sue qui prenait soin de nous.

Evidemment l'enfant pariait avec sincérité. — Il y en a beaucoup comme cela , dit Jeanne ; les spéculateurs les achètent bon marché lorsqu'ils sont petits, pour les revendre ensuite avec avantage.

— Combien de temps avez-vous passé auprès de votre dernier maître ?

— Je ne sais, madame.

— Y a-t-il un an ou davantage ?

— Je ne saurais vous dire.

— Voyez ces nègres, s'écria Jeanne; ils ne savent pas ce que c'est qu'une année; ils ne savent même pas leur âge.

— Avez-vous jamais entendu parler de Dieu ?

L'enfant eut l'air étonné , et ne répondit que par son ricanement habituel.

— Savez-vous qui vous a créée?

— Personne, répliqua Topsy, que cette question parut divertir : je ne crois pas que personne m'ait jamais créée.

— Savez-vous coudre? demanda miss Ophélia, qui crut devoir faire porter son interrogatoire sur un sujet plus facile à saisir.

— Non, madame.

— De quoi êtes-vous capable?

— De puiser de l'eau, laver la vaisselle, frotter des couteaux, et servir à table.

Après ce colloque encourageant, miss Ophélia se leva, et trouva Saint-Clare appuyé sur le dossier de sa chaise.

— Vous avez à cultiver un sol vierge, lui dit-il, semez-y vos idées, elles y pousseront!

Les idées de miss Ophélia en matière d'éducation comme en toute autre étaient nettement déterminées, c'élaient celles qui prévalaient il y a un siècle dans la Nouvelle-Angleterre, et qui se conservent encore dans certaines parties reculées où les chemins de fer sont inconnus. L'enseignement n'était pas compliqué; les enfants apprenaient le catéchisme, la couture et la lecture; on leur recommandait de ne jamais parler sans réflexion, et on les fouettait quand ils mentaient,, Celte méthode a élé naturellement éclipsée par les lumières qu'on a

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versées depuis sur l'éducation; mais il est positif que nos grand'meres élevaient ainsi des hommes et des femmes assez fortement trempés. Miss Ophélia ne connaissait que ce régime, et elle se disposa à l'appliquer à la païenne avec toute la diligence possible.

Topsyfut considérée dans la famille comme la fille de miss Ophélia. Celle-ci voyant sa pupille mal accueillie à la cuisine, résolut de limiter à sa propre chambre la sphère de ses opérations. Par un sacrifice que quelques-uns de nos lecteurs apprécieront, au lieu de faire son ménage comme auparavant, en repoussant avec dédain toute proposition d'assistance, elle se condamna au supplice de le faire faire par Topsy.

Dès le lendemain la petite fille était introduite dans le sanctuaire. Débarrassée de ses nattes, lavée avec soin, vêtue d'une robe propre, ayant un tablier bien empesé , elle se tenait devant miss Ophéiia avec une gravité qui n'aurait pas été déplacée dans un enterrement.

— Je vais vous montrer, dit miss Ophélia, comment on fait un lit. Je suis difficile , et il faut me prêter toute votre attention.

— Oui, madame, répondit Topsy avec un profond soupir.

— Remarquez bien : voici le drap de dessus, et voilà celui de dessous.

— Oui, madame.

— C'est le drap de dessous que vous rabattez sous le traversin; pour border, vous vous y prenez comme cela.

— Oui, madame, dit l'enfant profondément attentive.

— Vous ramenez le drap de dessus, et vous le bordez solidement aux pieds.

— Oui , madame.

Aliss Ophélia ne s'était pas aperçue que pendant qu'elle avait le dos tourné, la jeune élève s'était emparée d'une paire de gants et d'un ruban, et les avait adroitement glissés dans sa manche; après quoi elle joignit les mains comme auparavant.

— A oyons, Topsy, essayez, dit miss Ophélia en s'asseyant après avoir enlevé les draps.

Topsy se mil à l'œuvre avec autant d'adresse que de gravité, et réussit, ;i l.i complète satisfaction de son institutrice. Son sérieux, doiii celte dernière fui très édifiée, ne se démentit pas un seul instant pendant l'opérai ion , qu'elle termina en aplanissant la courte-pointe et

en faisant <li .paraître les moindres rides. Par malheur, le bout du puban qu'elle avait dérobé s'échappa de sa manche et attira l'attention de miss Ophélia , qui bondit pour s'en emparer.

— Qu'est-ce que cela, méchante enfant ? vous l'avez volée ! Quoique le ruban eût éié tiré de sa manche, Topsy, sans se déconcerter, la regarda d'un air de surprise el d'insouciance.

— Il csl a nous0 fît-elle; comment se Irouve-l-il dans ma manche?

— Topsy, ne me faites pas de mensonge; vous ave/, volé ce ruban?

— Madame, je nous déclare que non ; je \ iens de le voir à l'instant

pour la première fois.

— Tops\ . nous savez qu'il est vilain de mentir.

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