CHAPITRE XXI
Chloé toucha les poulets d'un air rêveur; il était facile de voir que son esprit était ailleurs. Enfin , elle fit entendre ce rire dont les nègres font souvent précéder une proposition hardie. .
— Monsieur, dit-elle, cherche partout de l'argent , et il ne profite pas des moyens qu'il a entre les mains pour en trouver.
— Je ne vous comprends pas , dit madame Shelby devinant aux manières de Chloé que celle-ci n'avait pas perdu un seul mot de la précédente conversation.
— Mon Dieu, madame , reprit Chloé en riant, il y a des maîtres qui gagnent de l'argent en louant leurs nègres. Pourquoi garder à la maison tant de bouches inutiles ?
— Est-ce que vous désirez que nous cherchions à vous louer au dehors, Chloé ?
— Je ne désire rien , madame : seulement Samuel m'a dit qu'il y avait à Louisville des pâtissiers qui avaient besoin de serviteurs expérimentés, et qui leur donnaient quatre dollars par semaine.
— Eh bien ! Chloé ?
— Eh bien, madame, je pense qu'il est temps que Sally se mette à l'œuvre; elle est sous ma direction depuis quelque temps, et elle réussit presque aussi bien que moi. Si madame voulait me laisser partir; j'irais gagner de l'argent là-bas.
— Vous voudriez donc quitter vos enfants ?
— Ils sont assez grands pour travailler, et Sally se chargerait de la petite.
— Louisville est bien loin d'ici ?
— Ça ne m'effraye pas, c'est en aval de la rivière, pas trop loin de l'endroit où demeure mon vieil homme.
Chloé prononça ces derniers mots d'un ton interrogateur, en regardant madame Shelby.
— Non, Chloé; il habite à plus de cent milles au delà. Le visage de la négresse s'assombrit.
— ]N 'importe, vous serez toujours rapprochée , Chloé. Oui, vous pouvez partir , et votre salaire tout entier sera mis de côté pour le rachat de votre mari.
Le visage de Chloé s'éclaircit comme un nuage noir qu'argenté un rayon de soleil.
— Ah ! madame , vous êtes trop bonne ! j'avais songé à cela. N'ayant besoin ni d'habits ni de souliers, je pourrai économiser jusqu'au dernier centime. Combien y a-t-il de semaines dans une année, madame?
— Cinquante-deux.
— Ah ! ah ! et quatre dollars par semaine , combien cela fait-il ?
— Deux cent huit.
— Huie ! s'écria Chiné d'un ton de surprise et de ravissement : et combien de temps faudrait-il travailler pour gagner la somme ronde?
— Quatre ou cinq ans; mais j'abrégerai la durée de votre épreuve.
— Je n'entends pas du tout que madame donne des leçons ; mon maître a parfaitement raison en cela; ce serait inconvenant. Personne de la famille ne sera réduit à cette extrémité tant que j'aurai des bras.
-- Ne éloignez rien, Chloé, dit madame Slielby en souriant, je veillerai sur l'honneur de la famille. Mais quand comptez-vous vous en aller ?
— Je suis prête; Samuel va descendre la rivière, pour conduire des poulains au marché, et il m'a proposé de în'emmener. 3Ion paquet est fort, et je partirai demain avec Samuel, si madame veut me signer une passe, et me donner des lettres de recommandation.
— Je m'en occuperai, si M. Shelby ne s'y oppose pas. Je vais lui parler.
Madame Shelby remonta, et la mère Chloé rentra dans sa case pour achever ses préparatifs et ranger les effets de sa petite fille.
— Vous ne savez pas, dit-elle à Georges, qui vint lui rendre visite, je pars demain pour Louisville , j'y gagnerai quatre dollars par semaine, et madame les mettra de côté pour racheter mon vieil homme !
— Quelle aventure! s'écria Georges; comment partez-vous?
— Avec Samuel; et maintenant, monsieur Georges , j'espère que vous allez vous asseoir là et écrire à mon vieil homme, et lui dire tout ce qui arrive.
— \olontiers , dit Georges ; le père Tom sera charmé d'avoir de nos nouvelles; je cours chercher du papier et de l'encre, et nous nous mettrons à la besogne.
— Allez, monsieur Georges, et je vais vous tenir en réserve quelque friandise. Ah ! vous ne ferez plus de soupers avec votre vieille cuisinière !