CHAPITRE XXII
Ils sont vêtus de blanc, et tiennent à la main La palme qu'ils ont méritée.
— Père Tom , je les ai vus, dit Evangéline.
Tom n'en douta pas , et ne fut pas surpris le moins du inonde. Si Evangéline lui avait dit qu'elle était allée au ciel, il aurait cru le fait très-probable.
— Ces bienheureux me visitent parfois dans mon sommeil. Ses yeux prirent une expression rêveuse, et elle murmura :
Ils sont vêtus de blanc, et tiennent à la main La palme qu'ils ont méritée.
— Père Tom, ajouta Evangéline, c'est là que je vais.
— Où, miss Eva ?
L'enfant se leva et indiqua le ciel, qu'elle regarda fixement. Les clartés du soir entouraient ses joues animées et sa chevelure d'or d'une sorte d'auréole qui n'avait rien de terrestre.
— Je vais là, dit-elle, au séjour des bienheureux... J'y serai avant peu!...
Le fidèle serviteur fut frappé d'un coup subit. Il avait remarqué que depuis six mois Evangéline avait les mains plus maigres, la peau plus diaphane, la respiration plus courte. Quand elle courait dans le jardin, elle se fatiguait plus vite qu'autrefois. Miss Ophélia avait parlé d'une toux opiniâtre que ses médicaments ne pouvaient guérir. En ce moment même , la fièvre hectique rendait brûlantes les joues et les petites mains de la jeune fille; et pourtant l'idée qu'elle venait d'exprimer ne s'était jamais offerte à l'esprit du vieil esclave.
A-t-il existé un enfant comme Eva?... Sans doute ; mais les noms de pareils êtres sont presque toujours gravés sur des pierres tumulaires ; leurs doux sourires, leurs yeux célestes, leurs paroles singulières, sont des souvenirs enfouis au fond des cœurs comme .un trésor. Dans combien de familles n'entendez-vous pas dire que la bonté et les grâces des vivants ne sont rien comparativement aux charmes d'un enfant qui n'est plus ? Il semble que le ciel est une légion d'anges dont la mission spéciale est de passer un moment sur la terre pour attendrir le cœur humain ? Quand vous remarquez dans les yeux d'un enfant une lumière spirituelle, quand ses paroles révèlent une sagesse et une sensibilité prématurées, on doit, hélas! s'attendre à le perdre. Il est marqué du sceau du ciel , et la clarté qui luit dans ses regards est celle de l'immortalité. Ainsi, douce et bonne Eva, tu allais être bientôt rappelée vers ton séjour natal ; mais ceux qui t'aimaient l'ignoraient encore !
La conversation de Tom et d'Eva fut interrompue par la voix de miss Ophélia.
— Mon enfant, la rosée tombe ; vous ne devriez pas être dehors à cette heure.
Les deux amis s'empressèrent de rentrer.
La bonne et vieille indigène de la Nouvelle- Angleterre avait sou-
vent rempli les fonctions de garde-malade. Elle connaissait la marche lente de celte affection, qui emporte tant de charmantes créatures, et les condamne irrévocablement à la mort avant qu'un seul fil de leur existence semble être brisé. Elle avait remarqué l'éclat des joues de la jeune fille, sa toux sèche, et cette ardeur inusitée que la fièvre lui communiquait. Elle fit part de ses craintes à Saint-Clare ; mais il les repoussa avec un emportement qui n'était pas dans ses habitudes.
— Abstenez-vous de ces sinistres présages, ma cousine, je les déteste. C'est tout simplement une maladie de croissance ; ne savezvous pas que les enfants perdent leurs forces quand ils grandissent ?
— Mais, cette toux ?
— Ce n'est rien ; elle aura pris froid, peut-être.
— Ce Fut ainsi que débuta la maladie d'Elisa Jane, d'Hélène et de Maria Sanders.
— Epargnez-moi ces sinistres légendes !... Les femmes acquièrent tant de prudence en vieillissant, qu'un enfant ne peut tousser ou éterriuer sans qu'elles le croient perdu. Tout ce que vous avez à faire, c'est de préserver Eva de l'air du soir, et de ne pas la laisser trop jouer.
Ainsi parla Saint-Clare : mais il conçut des inquiétudes. Il continua à soutenir que sa fille se portait bien, qu'elle avait tout au plus l'estomac dérangé ; mais il la surveilla assidûment, et l'emmena plus souvent à la promenade avec lui. Souvent il apportait à la maison des recettes de médecine ou des mixtures fortifiantes.
— Ce n'est pas, disait-il, que l'enfant en ait besoin, mais cela ne peut pas lui faire de mal.
Il faut le dire, ce qui frappait le plus douloureusement le cœur du père , c'était la maturité toujours croissante de l'enfant. Evangéline avait toutes les grâces de son âge ; niais elle laissait échapper à son insu des réflexions d'une telle profondeur, qu'elle semblait les devoir à l'inclination. Alors Saint-Clare frissonnait. 11 serrait sa fille entre bras, comme s'il eût pu la sauver par cette étreinte passionnée. 11 prenait la résolution de la conserver à tout prix.
Eva semblait se consacrer entièrement à des œuvres d'amour et de charité. Elle avait toujours eu des Instincts généreux , mais elle y mêlait depuis quelque temps une touchante pré\ nyanec et une gravité
féminine. Elle aimait encore à jouer avec Topsy et les autres enfants (I:- couleur ; mais elle assistait a leurs ébats sans \ prendre part. Après s'être amusée une demi-heure des gambades de Topsy, elle devenait rêveuse; un nuage passait sur ses yeux, et ses pensées s'égaraient ailleurs.
— Maman, dit-elle un jourà Marie, pourquoi n'apprenez-vous pas h lire a \ o*. esclat es ?
— (jueiie question ! roon enfa.nl , ce. n'e,$i pas rasage.
— Pourquoi ?
— Parce qu'ils n'ont pas besoin d'in.il iiiclion : ils n'en Iravaille-
raienl p..> inieuf, pt ils sont faits pour travailler*