‹ La case du Père TomChapitre 114 sur 200 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

— Mais, maman, il faut bien qu'ils lisent la Bible pour apprendre la volonté de Dieu,

— Ils peuvent se la faire lire, répondit Marie.

— Il me semble, maman, que c'est un livre que chacun doit savoir consulter lui-même quand il en a besoin.

— Eva, vous êtes bien singulière.

— 3Iiss Opliélia a appris à Topsy à lire, poursuivit Evangéline.

— Oui, et vous voyez comment elle en a profité. Topsy est l'être le plus pervers que j'aie jamais vu.

— Voici la pauvre Mammy : elle aurait bien envie de lire l'Evangile; et je ne vois pas ce qu'elle perdrait à réaliser ses vœux.

Marie, qui fouillait dans une commode, se retourna pour répondre: — Il faut penser à autre chose qu'à faire lire la Bible aux esclaves ; il est possible que cela leur soit avantageux , et moi-même je leur en faisais autrefois la lecture quand j'étais en bonne santé ; mais vous n'en aurez pas le temps dès que vous entrerez dans le monde, et qu'il faudra vous habiller. Regardez les bijoux que je vous donnerai à cette époque. Je les portais à mon premier bal, et je puis vous dire que j'y fis sensation.

Evangéline prit l'écrin, et en tira un collier de diamants sur lequel ses grands yeux s'arrêtèrent sans qu'elle parût en être émerveillée.

— N'admirez-vous pas ce collier ? lui dit Marie. - — Vaut-il beaucoup d'argent, maman ?

— Assurément; c'est presque une fortune; mon père l'avait fait venir de France.

— Je voudrais l'avoir pour en disposer à mon gré.

— Qu'en fe riez-vous ?

— Je le vendrais; j'achèterais une propriété dans les Etats libres; j'y emmènerais tous vos gens, et je payerais des instituteurs pour leur apprendre à lire et à écrire.

Marie partit d'un éclat de rire.

— Vous voudriez donc fonder pour eux une pension ; vous leur apprendriez peut-être à jouer du piano et à peindre sur velours.

— Je leur apprendrais à écrire leurs lettres, et à lire celles qui leur sont adressées , repartit Eva d'un ton ferme. Je sais qu'il leur est pénible de ne pas le savoir. Tom, Mammy et beaucoup d'autres en souffrent !

— \ ous n'êtes qu'un enfant ! vous n'entendez rien à ces choses-là; et puis votre bavardage augmente mon mal de tête.

Marie mettait toujours en avant son mal de tête à la suite des conversations dont le sujet ne lui convenait pas. Evangéline s'éloigna : et, malgré les remontrances de sa mère, elle donna assidûment des leçons de lecture à Mammy.

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