CHAPITRE XXIV
de la nature qui décline, ou l'aspiration de l'âme vers l'immortalité qui s'approche? Quoi qu'il en soit, Eva prévoyait qu'elle allait mourir; elle en avait la certitude, et celte conviction, douce comme les derniers rayons du soleil, ne troublait point son jeune cœur. Seulement elle pensait avec amertume à la douleur de ses amis. Elle n'avait point de regrets pour elle , bien qu'elle eût été environnée de soins assidus, et que toutes les jouissances du luxe eussent embelli son existence. Dans le livre qu'elle avait tant de fois parcouru avec son ami Tom, elle avait vu le Christ appeler à lui les petits enfants, et ce récit d'un passé lointain était devenu pour elle une réalité prochaine. Elle répondait à la tendresse divine, et elle était prête à en goûter les douceurs. Toutefois elle ne pensait pas sans tristesse à son père, dans le cœur duquel il lui semblait occuper tant de place. Elle aimait sa mère, parce qu'elle était naturellement aimante; mais l'égoïsme de Marie l'affligeait. Elle ne savait comment le concilier avec cette conviction d'enfant que sa mère ne pouvait jamais avoir tort. Il y avait là une contradiction qui l'embarrassait ; et pour dissiper ses doutes, elle se disait qu'après tout c'était sa mère, et qu'elle l'aimait tendrement,
Evangéline s'apitoyait aussi sur le sort des fidèles serviteurs dont elle faisait la joie. Les enfants ont peu d'idées générales; mais la fille de Saint-Clare , dont l'intelligence était d'une rare précocité, n'avait pu voir sans en être frappée les inconvénients du régime sous lequel gémissent les esclaves. Elle avait le désir vague de s'employer pour eux, et même pour tous ceux qui se trouvaient dans la même condition.
s — Père Tom, dit-elle un jour pendant une de leurs lectures, je comprends enfin pourquoi Jésus-Christ a voulu mourir pour nous.
— Pourquoi , miss Eva ?
— Parce que je l'ai senti.
— Expliquez-vous mie*x, miss Eva.
— Je ne puis guère m'expliquer; mais quand j'ai entendu ces malheureux qui étaient avec nous sur le bateau redemander, les uns leur mère, les autres leurs enfants, quand on m'a raconté la fin horrible de la mère Prue,j'ai senti que je voudrais mourir pour eux si ma mort pouvait mettre un terme à tant de misère. Oui, Tom, je mourrais pour eux si je le pouvais!
En disant ces mots, elle posa ses petites mains grêles sur celles du nègre. Celui-ci la contempla avec vénération; et lorsqu'elle sortit en entendant la voix de son père, il s'essuya les yeux plusieurs fois en la suivant du regard.
— 11 est inutile de chercher à retenir ici miss Eva, dit-il à Mammy, qu'il rencontra un moment après, elle a sur le front le sceau du Seigneur.
— Je l'ai toujours dit, s'écria Mammy en levant les mains au ciel : elle n'a jamais été destinée à vivre; il y a toujours eu quelque chose de profond dans ses yeux.
Eva retrouva son père sous la galerie de bambous. C'était le soir;
elle avait une robe blanche; son visage et ses yeux brillaient d'un feu surnaturel, et les rayons du soleil formaient derrière elle une espèce de gloire.
Saint-Clare l'avait appelée pour lui montrer une statuette qu'il lui avait achetée; mais, à son aspect, il éprouva une impression soudaine et douloureuse. Il y a une sorte de beauté si complète, en même temps si fragile, que nous ne pouvons en supporter la vue. Saint- Clare serra sa fille dans ses bras , et oublia le sujet dont il voulait l'entretenir.
— Vous êtes mieux aujourd'hui, n'est-ce pas?
— Mon père , dit Evangéline d'un ton assuré , il y a des choses que je veux vous dire depuis longtemps, et dont je vais vous parler avant de devenir plus malade.
Saint-Clare trembla ; Eva s'assit sur ses genoux, et posa la tête sur son sein.
— Il est inutile, papa, de me donner des soins plus longtemps; le moment approche où je vais vous quitter pour ne plus revenir...
— Chère petite, dit Saint-Clare d'une voix tremblante, mais en affectant un ton enjoué , ne vous abandonnez pas à ces sombres pensées. Voyez la jolie statuette que je vous ai apportée.
— Ne vous abusez pas , reprit Eva sans la regarder , je ne suis pas mieux, je le sais, et je m'en irai avant peu. Je n'en ai pas de chagrin ; et sans vous, sans mes amis , je ne regretterais rien.
— D'où peut venir cette tristesse, ma chère amie? Vous avez eu tout ce qu'il fallait pour être heureuse.
— Pourtant, j'aimerais mieux être au ciel; je ne tiens à la vie qu'à cause de vous. 11 y a ici beaucoup de choses qui m'affligent; j'aimerais mieux ne pas les voir! Mais il m'est pénible de vous quitter.
— Quel est donc le sujet de vos peines?
— C'est ce qui se passe tous les jours. Je suis triste de voir nos pauvres serviteurs qui m'aiment sincèrement, et qui ont tant d'attentions pour moi. Je voudrais qu'ils fussent tous libres.
— Pensez-vous, Eva, qu'ils ne soient pas bien traités?
— Mais que deviendraient-ils, papa, s'il vous arrivait quelque chose? Il y a peu d'hommes tels que vous; mon oncle Alfred et ma mère ne vous ressemblent pas, les maîtres de la vieille Prue ne vous ressemblent pas non plus. De quelles horreurs les hommes sont capahles! ajouta Eva en frémissant.
— "Ma chère eniant, vous êtes trop sensible; je suis fâché qu'on VOUS fasse pari de semblables histoires.
— Voilà ce qui me tourmente, papa, vous voulez que je vive heureuse, que je ne souffre jamais, que je n'entende jamais d'hisloires désagréables, quand tant de pauvres gens passent leur vie dans la douleur : c'est de L'égOÏsme. Je dois connaître leur misfcre et j compatir; elle m'a toujours pesé sur le cœur, elle a été constamment l'objel de mes réflexions. N'y aurait-il pas moyen d'affranchir tOUS les escla\ es?
— C'est une question difficile, mon amie. Sans doute notre sys-