‹ La case du Père TomChapitre 126 sur 200 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

— Quelle erreur ! elle se plaît à mal faire; elle cueille des Heurs parce qu'on le lui défend , voilà tout ; mais si vous désirez qu'elle en cueille, je ne m'y oppose pas.

— Maman , je crois Topsy bien changée ; elle essaye de se bien conduire.

— Il faudra qu'elle essaye longtemps avant de réussir , dit Marie en riant.

: — Elle a eu tout le monde contre elle ; vous le savez.

— Pas depuis qu'elle est ici ; assurément on l'a sermonnée, réprimandée, corrigée; et elle a et aura toujours le caractère aussi mauvais qu'auparavant.

— Mais, maman, il est si différent d'être élevée comme je l'ai été, entourée d'amis, de soins, de conseils, ou délaissée et misérable, comme elle l'était avant de venir ici !

— C'est vrai , dit Marie en bâillant. Mon Dieu ! comme il fait chaud !

— Maman, ne croyez-vous pas que Topsy pût devenir un ange si elle était chrétienne ?

— Quelle idée ridicule ! il faut être vous pour l'avoir.

— Dieu n'est-il pas son père comme le nôtre ?

— C'est possible, dit Marie. Où est mon flacon d'odeurs ?

— Quel dommage ! se dit Eva en jetant les yeux sur le lac.

— De quoi parlez-vous ?

— Je dis qu'il est dommage qu'une personne qui pourrait habiter un jour le ciel se dégrade , tombe , descende , et ne trouve pas une main pour la relever !

— Qu'y faire ? il est inutile de se désoler, Eva. Il nous suffit de rendre grâce au ciel des avantages dont nous jouissons.

— C'est si triste de penser aux pauvres gens qui ne les ont point !

— Je ne me préoccupe point de cela, dit Marie.

— Maman, reprit Eva, je voudrais me faire couper les cheveux.

— Pourquoi?

— Pour en donner à mes amis, pendant que je suis à même de les leur offrir moi-même. Voulez-vous prier ma cousine de me rendre ce service ?

Marie appela miss Ophélia , qui se trouvait dans l'autre chambre. A son entrée, l'enfant se souleva sur ses coussins, et secouant les boucles de sa blonde chevelure, elle dit avec enjouement :

— Allons, cousine, tondez la brebis !

— Qu'est-ce ? dit Saint-Clare, qui venait apporter un fruit à sa fille.

— Papa, je prie ma cousine de me couper les cheveux; j'en ai trop ; ils m'échauffent la tôle; et puis , je désire en donner des mèches à mes amis.

Miss Ophélia s'arma de ses ciseaux.

— Prenez garde ! ne les gâtes pas, s'écria Saint-Clare : coupey. en dessous pour que cela ne paraisse pas. Je suis fier des cheveux de ma lille.

— O papa ! dit tristement Evangéline.

— Oui, reprit Saint-Clare avec gaieté ; et je veux les conserver beaux pour le jour où je vous mènerai à la plantation de votre oncle rendre visite à votre cousin Henrique.

— Je n'irai jamais là, mon père; je vais dans un pays meilleur. Oh ! croyez-moi ! ne voyez-vous pas que je m'affaiblis de jour en jour ?

— Pourquoi tenez-vous à ce que je croie à un si cruel avenir?

— Parce que c'est la vérité. Si vous en étiez convaincu, papa, vous éprouveriez les mêmes sentiments que moi.

Saint-Clare se tut, et contempla d'un air sombre les longues boucles qui tombaient une à une de la tête de l'enfant sur ses genoux. Elle les ramassa et les roula autour de ses doigts amaigris, en jetant par intervalles un regard inquiet sur son père.

— Je pressentais la gravité de son mal, dit Marie : c'était là ce qui minait ma santé, ce qui doit bientôt me conduire au tombeau, quoique personne n'y fasse attention. Dans la suite , Saint-Clare , vous verrez que j'avais raison.

— Belle consolation ! repartit sèchement Saint-Clare.

Marie se renversa sur un fauteuil, et se couvrit le visage avec son mouchoir de batiste.

Les yeux bleus d'Evangéline , où se peignait le calme d'une âme à moitié détachée de ses liens terrestres, erraient de son père à sa mère. Elle comprenait la différence qui existait entre eux. Elle fit signe à Saint-Clare d'approcher, et il vint s'asseoir auprès d'elle.

— Papa, mes forces s'en vont; il y a des choses que je voudrais dire, mais vous me fermez toujours la bouche. Consentez-vous à ce que je parle maintenant ?

— Oui, mon enfant, répondit Saint-Clare se couvrant les yeux d'une main et tenant de l'autre celle de sa fille.

— Alors, je désire voir tous nos gens ; j'ai à leur parler.

— Soit, dit Saint-Clare d'une voix sourde.

Miss Ophélia dépêcha un messager, et bientôt tous les domestiques furent réunis dans la chambre. Evangéline était étendue sur ses coussins; la teinte cramoisie de ses joues formait un douloureux contraste avec la blancheur de son teint. Ses grands yeux, pleins d'une animation spirituelle, se fixèrent tour à tour sur tous les personnages du groupe.

Les esclaves éprouvèrent une vive émotion. Cette figure éthérée, ces longues boucles de cheveux coupées, ce père qui détournait la face, celte mère qui sanglotait, leur offraient un spectacle propre à remuer profondément leur nature impressionnable. A mesure qu'ils entraient, ils échangeaient des regards d'intelligence, et secouaient tristement La tète, l.n funèbre silence régnait parmi eux.

Eva se souleva. Tous la contemplaient avec anxiété; la plupart des femmes se cachaient le visage dans leur tablier.

— Mes chers amis, dit Eva, je vous aime tous, et je vous ai fait demander pour vous parler, .le vais me séparer de vous; dans quelques semaines, vous ne me verre/, plus...

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