CHAPITRE XXYI
L'enfant fut interrompue par une explosion de lamentations et de gémissements qui étouffèrent entièrement sa voix. Elle attendit un moment, et reprit d'un ton ferme :
— Je désire que vous vous rappeliez toujours mes paroles. "Vous négligez vos devoirs, vous ne pensez qu'à ce monde; je veux vous faire souvenir qu'il en est un autre, où je vais, et où vous pourrez un jour me suivre. Il vous appartient aussi bien qu'à moi ; mais pour mériter d'y entrer, il faut vivre en chrétiens, prier, lire...
L'enfant s'arrêta, regarda tristement l'assemblée, et reprit :
— Hélas ! j'oublie que vous ne savez pas lire !
Elle se cacha le visage dans les coussins ; mais les sanglots étouffés de ceux auxquels elle s'adressait la rappelèrent à la tâche qu'elle avait entreprise.
— Il n'importe, ajouta-t-elle en souriant au milieu des pleurs; Dieu vous assistera, quand même vous ne sauriez pas lire! Faites de votre mieux , implorez le secours de votre père , et je pense que je vous verrai tous au ciel.
— Amen ! murmurèrent Tom , Mammy et quelques autres , qui appartenaient à l'église méthodiste. Les plus jeunes et les plus indifférents sanglotaient pour la première fois, la tête inclinée sur les genoux.
— Je sais, reprit Eva, que vous avez tous de l'affection pour moi.
— Oui, oui ; que Dieu vous garde! répondirent les assistants par un mouvement involontaire.
— Il n'y en a pas un de vous qui ne m'ait constamment témoigné de l'amitié, et je veux vous donner quelque chose que vous ne pourrez regarder sans vous souvenir de moi. Je vais vous donner à chacun une boucle de mes cheveux, et quand vous la regarderez, pensez que je vous ai aimés, que je suis allée au ciel, et que j'espère vous y voir tous.
Il est impossible de décrire la scène qui suivit. Les esclaves se groupèrent en pleurant autour de la malade , et prirent de ses mains ce qui leur semblait une dernière marque de son affection. Us tombèrent à genoux, baisèrent le bas de sa robe, et les plus âgés, suivant la coutume des noirs, proférèrent des paroles de tendresse entremêlées de prières et de bénédictions.
A mesure que chacun recevait son présent , miss Ophélia , qui craignait l'effet de tant d'agitation , lui faisait signe de sortir de l'appartement, où il ne resta plus, à la fin, que Tom et Mammy.
— Père Tom, dit Eva, voici une belle boucle pour vous.
Oh! je suis heureuse de penser que nous nous retrouverons un jour, ainsi que ma chère Mammy!
Eva passa les bras autour du cou de sa vieille bonne , qui lui dit en pleurant :
— O miss Eva , je ne sais vraiment comment je ferai pour vivre sans vous! II me semblera que la maison est déserte.
Miss Ophélia mit doucement Tom et Mammy à la porte. Elle croyait
tout le monde parti; mais, en se retournant, elle aperçut Topsy, qui s'essuyait les yeux.
— D'où sortez-vous? dit-elle brusquement.
— J'étais ici , répondit la négrillonne. O miss Eva , j'ai été méchante ; mais ne me donnerez-vous pas aussi une boucle de vos cheveux ?
— En voici une, pauvre Topsy; qu'elle vous rappelle que je vous ai aimée , et que j'ai cherché à vous rendre bonne.
— O miss Eva, j'essaye; mais c'est si difficile d'être bonne ! Il me semble que j'aurai de la peine à m'y habituer.
— Dieu vous aidera.
Topsy sortit silencieusement, en cachant la précieuse boucle clans son sein.
IMiss Ophélia ferma la porte. Elle avait été pendant cette scène en proie à de vives émotions ; mais elle s'inquiétait surtout des conséquences qui pourraient en résulter pour sa jeune cousine.
Saint-Clare était resté dans la même attitude, la main sur les yeux.
— Papa ! lui dit doucement Evangéline.
Il tressaillit subitement, mais il ne lit aucune réponse.
— Cher papa ! reprit la jeune fille en lui posant la main sur le bras. Il se leva avec emportement , et s'écria :
— Non, je ne saurais supporter cette douleur! Le Tout-Puissant m'accable de sa colère!
— N'est-il pas le maître? dit miss Ophélia.
— Peut-être; mais mon malheur n'en est pas moins affreux, reprit Saint-Clare d'un ton sec, avec amertume, et sans verser une seule Jarme.
— Papa, vous me brisez le cœur! dit Eva en se jetant dans ses bras ; vous n'avez pas les sentiments qui conviennent à votre position.
La violente; émotion de l'enfant changea le cours des idées du père.
— Calmez-vous , Eva , calmez-vous ! dit-il. J'avais tort , je le reconnais. Je me résignerai; mais ne vous désolez pas.
Eva reposa bientôt , comme une colombe fatiguée, dans les bras de son père, qui employa les expressions les plus tendres pour la console. .
Marie se leva, et rentra dans son appartement , où elle eut une attaque de nerfs.
— Vous ne m'avez pas donné une mèche de vos cheveux, Eva, dit S.iinle-Clare en souriant tristemenl.
— Ils sont tous ii vous, papa, ainsi qu'à ma mère, et vous donnerez à ma chère cousine tous ceux qu'elle voudra. Je ne les ai donnés moi-même à ces pauvres gens que parce qu'on pourrait les oublier qiij nid je ne serai plus là , et aussi parce que j'espère «pie cela les aidera ;i se souvenir... Vous êtes chrétien, n'est-ce pas, mon père? ajouta Eva d'un air d'incertitude.
— Pourquoi nu; le demandez-vous ?
— Jç ne sais; vous èles si bon, que je ne vois pas comment vous ne sein/ pa < lirélien.