CHAPITRE XXVII I
— Mais pas légalement; je désire qu'elle soit à moi légalement.
— Ah! ciel! que dira la société abolitionniste? On ordonnera un jour de jeûne général en expiation de ce péché si vous devenez propriétaire d'esclaves.
— Quelle folie! Je veux qu'elle soit à moi pour avoir le droit de l'emmener dans les Etats libres, et lui rendre la liberté, afin que mon œuvre ne soit pas détruite.
— Ah! cousine, quels projets subversifs! Je ne saurais les encourager.
— Ne plaisantons pas ; raisonnons plutôt. Il est inutile que je m'efforce de convertir cette jeune fille pour l'abandonner à tous les hasards et à toutes les misères de la servitude. Si vous voulez réellement me l'abandonner, faites-m'en donation en bonne forme.
— Eh bien, j'y consens, repartit Saint-Clare; nous verrons. Et il déplia le journal pour le lire.
— Mais j'entends que ce soit fait de suite, dit miss Ophélia. Pourquoi tant de précipitation?
— Parce que le temps présent est le seul qu'on soit sûr d'avoir pour agir. Allons, voici du papier, des plumes et de l'encre, écrivez un acte.
Saint-Clare était ennemi de la contrainte et n'agissait qu'à son corps défendant. Aussi fut-il contrarié de l'insistance de miss Ophélia. — Ne pouviez -vous vous contenter de ma parole? A vous voir me presser ainsi, je suis tenté de croire que vous avez pris des leçons chez les juifs.
— Je veux être sûre de mon fait, dit miss Ophélia. Tous pouvez mourir , ou vous ruiner , et dans ce cas Topsy serait vendue aux enchères, en dépit de tous mes efforts.
— En vérité, vous êtes remplie de prévoyance. Ma foi! me trouvant entre les mains d'une Américaine du Nord, il m'est impossible de ne pas céder.
Saint-Clare, qui était versé dans les formalités de la procédure, écrivit rapidement une donation, signa son nom en lettres majuscules, et termina par un énorme paraphe! Yoilà, miss \ermont, en lui présentant l'acte.
— Brave garçon, dit miss Ophélia en souriant; mais ne faut-il pas un témoin?
— En effet, reprit Saint-Clare. Marie, ajouta-t-il après avoir ouvert la porte de la chambre de sa femme, votre cousine désire avoir votre autographe, veuillez mettre votre nom au bas de ce papier.
— Qu'est-ce que c'est? dit Marie en parcourant l'acte des yeux. Que c'est ridicule! Je croyais ma cousine trop pieuse pour se permettre ces choses-là; mais enfin, puisqu'elle a envie de cette petite, je m'en débarrasse volontiers en sa faveur.
— Maintenant elle est à vous corps et âme, dit Saint-Clare.
— Elle n'est pas plus à moi qu'auparavant; personne, excepté Dieu, n'a le droit de me la donner; mais du moins je puis la protéger maintenant.
22 i LE PÈRE TOM.
— Elle est à vous par une fiction de la loi, répondit Saint-Clare; et il rentra au salon.
Miss Ophélia, qui tenait rarement compagnie à Marie, le suivit, après avoir serré soigneusement la donation , et vint tricoter auprès de lui.
— Augustin, dit-elle tout à coup, avez-vous fait quelques dispositions en faveur de vos esclaves, dans la prévision de votre décès?
— Non , dit Saint-Clare poursuivant la lecture de son journal.
— Alors votre indulgence pour eux peut leur devenir funeste. Saint-Clare y avait souvent réfléchi , toutefois il répondit négligemment :
— Mon intention est de m'en occuper.
— Quand ?
— Un de ces jours.
— Mais si vous alliez mourir?
— Qu'avez-vous , cousine? reprit Saint-Clare mettant de côté son journal; trouvez-vous que j'aie des symptômes de fièvre jaune ou de choléra pour réclamer avec tant d'instance des dispositions testamentaires.
— Au milieu de la vie nous sommes près de la mort, dit miss Ophélia.
— Saint-Clare se leva et s'avança vers la porte qui donnait sur le vestibule, afin de clore une conversation qui ne lui était pas agréable. Il répétait machinalement ce dernier mot : la mort! Appuyé sur le balcon, il suivit des yeux le jet d'eau qui montait et descendait en pluie d'argent; il aperçut comme à travers un vague brouillard les fleurs et les vases de la cour, et il répéta de nouveau ce mot si commun dans toutes les bouches, et pourtant si terrible : la mort!
— C'est étrange, se dit-il; le mot et la chose existent, et nous l'oublions toujours! Un homme est vivant, beau, plein d'ardeur et d'espérance; il ne demande qu'un seul jour, et le lendemain il est anéanti pour toujours.
La soirée était chaude et dorée ; dans un coin de la cour, Tom étudiait sa Bible, suivant les mots du doigt les uns après les autres, et se les murmurant à Lui-même. Saint-Clare alla sans affectation s'asseoir auprès de lui.
— A oulez-vous que je vous fasse la lecture , Tom?
— Je vous en serai reconnaissant, mon cher maître, vous vous en acquittez si bien. Saint-Clare prit le livre et lut des passages que Tom avait marqués par de fortes accolades.
« Alors, quand le Fils de l'homme viendra dans sa majesté, accompagné de tous ses anges, il s'assiéra sur le trône de sa gloire.
» lit toutes les nations étant assemblées devant lui, il séparera les unes d'avec les autres comme iin berger sépare les brebis d'avec les boucs. »
Saint-Clare lut d'une voii animée ce fragment de l'Evangile jusqu'au dernier verset! :
« Uors le roi dira a ceux qui scronl à sa gauche : Reti rez-vous de